CHAPITRE XIX
L'islamisme peut conquérir, mais ne peut pas gouverner.
Il est de notoriété que les Turcs ont eu autrefois une armée forte, disciplinée, conquérante, et commandée par de vaillants capitaines, mais qu'il n'a jamais existé chez eux de gouvernement dans la véritable acception du mot, et qu'ils en seront dépourvus tant que la politique, les droits du citoyen, la législation et toutes les règles de l'administration du pays qu'ils occupent dépendront de la religion mahométaue. Car Mahomet, en instituant l'islamisme, avait pour but non d'établir, comme tous les
autres législateurs, une société permanente qui pût grandir et prospérer sous une administration bien organisée et par des lois civilisatrices, mais bien de détruire celles qui existaient déjà et de former sur leurs ruines une armée forte et bien disciplinée, pour courir avec elle à la conquête de l'univers.
Aussi ce système réussit-il pleinement à Mahomet et à ses successeurs, tant qu'il fut strictement observé. Les hordes turques ayant plus tard embrassé l'islamisme, parvinrent également, à l'aide de ce même système, à former des armées, à subjuguer des nations, à renverser des sociétés, mais jamais à établir, à civiliser et à gouverner des peuples. Cette capacité, tout le démontre, est incompatible avec la nature propre de l'islamisme, contraire à son but et à son existence même. 11 reste donc incontestable que le Koran peut bien commander, mais qu'il ne saurait gouverner. Cette dernière aptitude ne peut exister dans les sociétés actuelles hors du christianisme, parce que la liberté, la tolérance et la civilisation sont les bases fondamentales de son système ; tandis que celles de l'islam sont le despotisme, l'intolérance et l'abrutissement.
Voilà pourquoi ce qui serait un vice funeste chez l'un de ces deux systèmes et amènerait inévitablement sa destruction, est chez l'autre un besoin conservateur et fait son existence. L'islamisme serait détruit sous la liberté, la tolérance et la civilisation, de même que le christianisme le serait sous le despotisme, l'intolérance et l'abrutissement,
La grandeur passée et la chute actuelle des Turcs, attestées par une série d'exemples de dix siècles, n'ont pas d'autre cause, et des milliers de faits le confirment tous les jours. De nombreux exemples prouvent .'^ussi que les mahométans peuvent vivre libres et heureux sous un gouvernement chrétien, taudis (|iie dans les jiays dominés par eux, les chrétiens ne peuvent (|ue traîner une misérable
existence. Car le système intolérant ne peut considérer tous ceux qui ne veulent pas l'embrasser que comme des êtres exclus du droit des gens et indignes de toute protection, de toute sympathie, de toute miséricorde. De nos jours même, les mahométans de l'Algérie, de la Crimée, de la Géorgie, des Indes et de tant d'autres pays, vivent très-heureux sous les gouvernements chrétiens de la France, de la Russie et de l'Angleterre. Mais quel est le peuple chrétien qui a jamais pu exister autrement qu'en vil esclave sous la domination mahométane?...
Les puissances chrétiennes, s'étant enfin convaincues de cette vérité, ont fmi par décider que, puisque les peuples ne peuvent être gouvernés par les principes du Koran, il faut qu'ils le soient par ceux de l'Évangile.
Yoilà pourquoi elles se sont efforcées dernièrem.ent de convaincre le Sultan que, pour maintenir désormais sa dynastie sur le trône de Byzance, il lui fallait absolument abandonner le système du Koran et reconstituer son empire par l'introduction de réformes basées sur les principes des gouvernements chrétiens. Elles lui ont démontré aussi que l'égalité de tous les cultes professés par ses différents peuples, ainsi que celle de tous leurs droits civils et politiques devaient servir de fondement à ces nouvelles réformes. La conclusion logique des conseils qu'elles ont donnés au Sultan et celle des réformes que celui-ci a décrétées sous la pression des circonstances, c'est qu'il peut garder l'islamisme pour lui-même, mais comme croyance personnelle, et sans que ses propres opinions religieuses puissent jamais se trouver en relation avec sa qualité de souverain, ni avoir aucune influence sur ses actes comme chef de l'État.
Ce système eût sans doute atteint le but propos'^ si le gouvernement du Sultan était constitutionnel, ou si la religion personnelle de ce souverain n'était pas l'islamisme.
Mais Tempire byzantin, quand même on le transformerait en gouvernement et qu'on baserait ce gouvernement sur les principes du christianisme, conformément aux décisions des puissances acceptées par le Sultan, n'en serait pas moins pour longtemps encore une monarchie absolue, où le souverain régnerait et gouvernerait.
D'un autre côté, on sait que l'islamisme, partout où il domine, n'accorde les droits de citoyen qu'à ceux qui le professent, par la seule raison qu'ils sont de la religion du souverain, et en exclut tous ceux de ses sujets qui professent une autre religion. C'est pourquoi les mahométans ont continué, même après le hatti-houmayoun, à jouir des prérogatives exclusives qu'ils possédaient auparavant, et qu'ils continueront à en jouir au détriment de tous autres peuples du même pays, mais d'une religion différente, tant que l'islamisme sera la religion du Sultan. Par conséquent, du moment où les grandes puissances ont décidé que l'islamisme ne devait plus gouverner l'empn^e byzantin, elles ne pouvaient non plus le laisser subsister comme religion du souverain de ce même pays.
Cela étant, il faudra nécessairement, pour compléter les réformes du hatti-houmayoun, y ajouter encore un point sans lequel tout ce qui a été fait n'aboutira à rien. Ce point indispensable sera de placer la religion chrétienne sur un trône que l'islamisme ne peut occuper, parce qu'il n'a pas la capacité de gouverner.
C'est ce défaut de sages dispositions des grandes puissances qui a été l'écueil contre lequel ont échoué tristement et échoueront toujours, au moment de leur exécution, tous les hatti-houmayoun du Sultan, toutes les combinaisons et réglementations des cabinets.
La principale cause de ce regrettable insuccès a été le caractère trop chevaleresque des grandes puissances dans une circonstance où le positif devait dominer. Elles avaient
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bien compris eu effet que pour opérer, dans des circonstances aussi graves, l'œuvre difficile de la reconstitution d'un État en pleine dissolution, il était d'une absolue nécessité d'admettre avant tout un grand principe qui servit de base fondamentale à l'édifice entier. Elles choisirent par conséquent comme principe la christianisation pour ainsi dire du gouvernement du Sultan, et cette christianisation a été de fait acceptée et proclamée par Abdul- Medjid, au moyen des réformes contenues dans le hattihoumayoun.
Mais les puissances, pour ménager toutes les susceptibilités, ont été entraînées par cette extrême complaisance jusqu'à oublier que pour que ce grand principe pût contenir les autres accessoires du nouveau système, il devait être posé d'une manière aussi sohde que l'exigeait le but auquel elles l'avaient destiné.
Pour arriver maintenant à rétablir solidement ce grand principe, les grandes puissances ne peuvent que marcher par la seule voie praticable, et en même temps la seule avantageuse pour tout le monde, et qui est celle que nous proposons dans le chapitie suivant.