CHAPITRE XX
IVécessité pour le Sultan de se proelaoïer chrétien.
Dès lors que l'impossibilité d'appliquer à l'empire byzantin, même un seul des principes des gouvernements chrétiens, tant que l'islamisme sera la religion personnelle du souverain de ce pays, est démontrée, l'on comprend combien il est puéril de songer à cette application tant que celui-ci ne se sera pas déclaré chrétien.
Cette conversion politique est aussi impérieusement exigée par les circonstances qu'elle est juste, conséquente et praticable. Nous ne voyons aucune autre difficulté sérieuse à sa réalisation que la méfiance non raisonnée de la diplomatie actuelle dans l'efficacité des moyens qui lui réussissaient si bien autrefois, lorsqu'elle osait agir.
Pourquoi les grandes puissances, qui ont reconnu l'impérieuse nécessité pour le Sultan de christianiser d'abord les principes de son gouvernement, s'il veut appliquer -à son empire la civilisation européenne, craindraient-elles de lui faire comprendre que dans l'état actuel des choses il est de toute nécessité pour lui de se proclamer chrétien lui-même ?
Quelle difficulté sérieuse pourrait empêcher Sa Majesté Abdul-Mcdjid de proclamer qu'il accepte la forme extérieure d'un changement dont il a déjà, de la manière la plus solennelle et par des actes non équivoques, accepté pleinement le fond?
Cette grande œuvre, pour s'accomplir, exigera-t-elle de la part du Sultan quelque énorme sacrifice, sinon l'insignifiant changement de son nom d'Abdul-Medjid contre celui de Constantin ou tout autre nom chrétien ?
Les raisons graves qui imposent ce changement au Sultan seraient-elles moins puissantes que les motifs bien autrement importants qui ont décidé ce souverain à changer son titre mahométan de Refuge du monde contre le titre chrétien de Majesté Impériale, ses vêtements d'Osmanli contre les habits des giaours, et ses queues de cheval contre des croix?
Ses ancêtres, les fondateurs de sa dynastie, n'ont-ils pas au onzième siècle embrassé et fait em.brasser l'islamisme aux hordes qu'ils conduisaient, afin de se ménager les faveurs des califes et d'obtenir d'eux le titre de lieutenant temporel du commandeur des vrais croyants?
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Pourquoi le Sultan actuel n'imiterait-il pas cet exemple des chefs de sa dynastie en se déclarant chrétien? L'ambition de fonder un empire serait-elle donc un mobile plus impérieux que le besoin de se préserver du dangerimminent de perdre celui qu'on possède déjà?
Ktait-il plus facile à Constantin le Grand, le glorieux fondateur de ce même empire byzantin et le plus illustre de tous les prédécesseurs d'Abdul-Medjid, de se déclarer chrétien?
Ce grand empereur avait-il de plus puissants motifs que le Sultan actuel pour embrasser le christianisme?
Lui était-il plus facile de rompre eu visière et tout d'un coup avec la haute aristocratie et tout le peuple romain, fortement attachés à l'idolâtrie, et païens par principes politiques, qu'il ne l'est à Abdul-Medjid de déclarer à une poignée de gens abrutis, sans convictions religieuses comme sans principes politiques, et à une populace déconcertée et impuissante, que le terme naturel de tous les pas qu'il a déjà, dans leur propre intérêt môme, faits vers le christianisme étant sa propre christianisation, il se fait chrétien?
Constantin le Grand eut-il, comme le Sultan actuel, un père réformateur, l'appui moral d'une guerre d'Orient et les lumières du siècle pour lui préparer ce changement et en aplanir toutes les difficultés?
Avait-il, comme Abdul-Medjid, les trois quarts de ses sujets, dix-huit millions de chrétiens prêts à lui servir d'appui et de bouclier contre tout événement?
Cet empereur était-il entouré, comme Abdul-Medjid, de souverains puissants intéressés à l'accomplissement de l'unité chrétienne de l'Europe par la conversion au christianisme de son seul souverain non chrétien ?
Est-ce que Clovis, fondateur de la monarchie française, n'a pas étendu et consolidé son pouvoir en embrassant au cinquième siècle le christianisme?
Tons les souverains crOccident n'ont-ils pas grandi par les mêmes moyens?
Wladimir le Grand n'a-t-il pas jeté les fondements de l'immense empire russe en embrassant et en faisant même embrasser à tous ses sujets la religion chrétienne?
La société politique est étroit'^ment unie à la société religieuse : changer sa foi c'est pour un peuple marcher à une dissolution ou à une renaissance , c'est tomber ou se relever plus fort que jamais, suivant que la foi nouvelle est plus ou moins en harmonie avec les nécessités d'une vie commune. Or , qui peut dire que le christianisme n'est pas précisément la religion la plus en harmonie avec les besoins des peuples, l'élément le plus propre à fonder une société durable? Toutes les législations modernes sont filles de ses principes; il n'est pas un peuple civiUsé qui ne date comme tel du jour où ses chefs se firent chrétiens!
D'un autre côté, la vie politique des peuples est si indissolublement unie à leur vie religieuse, que de nos jours les hommes d'P^tat les plus indifférents en matière de religion ont toujours présenté comme indispensable l'accord de la foi du souverain avec celle des peuples qu'il doit gouverner; c'est ainsi que de nos jours le roi Otlion, catholique occidental, n'est monté sur le trône de Grèce qu'à la condition expresse que ses propres enfants seraient baptisés et élevés dans la religion catholique orientale?
Le roi Léopold, né et élevé dans la religion protestante, qu'il professe encore aujourd'hui, n'a-t-il pas consenti, en montant sur le trône de Belgique, à ce que ses enftmts fussent élevés dans la religion catholique occidentale?
Le grand empire byzantin, dont plus des trois quarts des habitants sont chrétiens, ne mériterait-il pas de son souverain autant de sacrifices que les petits royaumes de ( irèce et de Belgique ?
Aussi dirous-nous au Sultan actuel : ou conservez les lois de vos pères, leur administration, leur organisation et bravez la chrétienté ; ou, si vous croyez devoir suivre l'organisation, l'administration, les lois enfantées par le christianisme, aloi's faites-vous chrétien, appuyez-vous sur la partie active et vivace de votre peuple!... Déjà même l'on entend des voix qui crient : Xe serait-il pas temps que la messe interrompue de l'église de Sainte-SopJiie fût achevée?... Or, ne vaudrait-il pas mieux qu'elle le fût plutôt par la conversion du Sultan au christianisme que par la répétition des scènes de carnage qui l'ont interrompue ?
Enfin, le grand livre des miracles, des prédictions et des visions , autant que celui des transactions politiques, doit-il à jamais rester fermé pour le seul Ahdul-Medjid?...
CHAPITRK XXI
Préjugés politiques.
Au nombre des obstacles pins chimériques les uns que les autres qui s'opposent à la réalisation de la christianisation complète de l'empire byzantin, il faut compter les vieux préjugés politiques, qui ont encore la force d'éblouir par le prestige du lointain et que l'on respecte par habitude.
Les avantages matériels que plusieurs des grandes puissances retirent du désordre de ce malheureux pays, et qui seraient menacés par sa véritable restauration, sont
également des obstacles, peu sérieux à la vérité, mais dont il convient cependant de tenir compte.
Essayons de réduire ces empêchements à leur véritable valeur.
Le premier obstacle à la résolution d'engager le Sultan à se déclarer chrétien serait, selon quelques-uns, le scrupule de paraître attaquer la liberté de conscience de ce souverain et celle de ses sujets mahométans.
Cet obstacle, en ce qui regarde le Sultan individuellement, serait de quelque valeur, si ce souverain avait vraiment la conviction de la religion dans laquelle il est né, ou si du moins il avait la prétention de paraître l'avoir. Mais tout le monde sait que depuis longtemps déjà Abdul-Medjid est tout à fait indifférent, autant sur l'un que slir l'autre point. Ce souverain peut donc, en se proclamant chrétien par calcul politique et dans les formes extérieures, rester, s'il veut, dans le fond ce qu'il est aujourd'hui, ce que furent en tout temps une grande partie de ses collègues, ce (pi'on suppose qu'a été enfin son illustre prédécesseur, Constantin le Grand : d'autant plus que dans les pays dominés par le fanatisme ou dont les habitants appartiennent à différentes religions, les meilleurs souverains sont ceux qui, dans le fond comme dans la forme, tolèrent toutes les religions professées par leurs sujets.
Mais, quant au peuple màliométan, la liberté de conscience lui restera tout entière; car il ne serait ni juste ni d'aucune nécessité sociale de forcer le peuple mahométan à abandonner sa propre religion poiu' embrasser le christianisme. Mais il sera le maître de le faire, si bon lui semble, sans que ce changement puisse augmenter ou ilimiiuier ses droits et obligations pohtiques : de manière (|ue la hberté de conscience du peuple mahométan, au lieu de souffrir de cette conversion politique du Sultan
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au christianisme, n'en sera que beaucoup plus large. TTn autre obstacle auquel ceux qui veulent employer les croyances religieuses des peuples comme un instrument d'intérêts politi(|ues donueul trop d'importance, est la question de savoir de quelle communion chrétienne serait le Sultan? Professerait-il le rite catholique oriental, le rite occidental, ou le protestantisme?
Dans presque tous les États chrétiens on a vu jusqu'à nos jours les plus étranges violations de la lilDerté de conscience en ce qui concerne la personne du souverain; car dans les pays mêmes où cette libei'té est le plus respectée, tandis que tout particulier a le droit de suivre la reUgion dans laquelle il est né ou d'en embrasser une autre, sans encourir aucun préjudice, le souverain seul est privé de ce droit. Il est forcément obhgé de suivre la communion chrétienne que les ancionnes institutions du pays lui prescrivent. Aiubi, si aujourd'hui la reine d'Angleterre était convaincue par sa propre conscience de la vérité de l'Kglise catholique, sa position de souveraine ne lui permettrait pas de l'embrasser. La même violation de la liberté de conscience arriverait à l'empereur des Français, s'il se persuadait intimement que la religion protestante soit préférable àlareUgioin catholique; de sorte que dans ces deux pays, qui sont pourtant les plus civilisés de l'Europe, laliliertéde conscience est refusée au souveram, tandis que le dernier sujet en jouit pleinement. C'est que l'esprit lil)éral des lois modernes n'a pas encore pu abroger, même chez les nations les plus avancées en civilisation, un grand nombre d'institutions et de préjugés des vieux temps. Mais quant au Sultan, il aurait dans cette circonstance le grand avantage des législations modernes, lesquelles ont la faculté d'emprunter aux autres tout ce qu'elles ont d'avantageux et de raisonnable, et de laisser de côté, ou de modifier comme elles le jugent convenable,
tout ce qu'elles out de préjudiciable au bofilieur de leurs peuples, ou d'incompatible avec l'esprit du siècle.
Ainsi Abdul-Medjid, néophyte dans le christianisme, et n'ado^itant cette religion que pour profiter de ses principes tolérants, lesquels se trouvent également dans toutes les communions chrétiennes, pourrait se dispenser d'asservir, môme en apparence, la liberté de sa conscience au delà du nécessaire. En se déclarant chiétien il pourrait donc appartenir individuellement à celle des communions qu'il préférerait. 11 aurait , comme tout particulier, le droit d'être catholique oriental ou occidental, protestant, anglican ou presbytérien, suivant l'inspiration de sa conscience ou de ses intérêts, et ce droit serait également conservé à tous ses successeurs, ainsi qu'à tous les membres de sa famille.
Cette tolérance, si conforme à l'esprit du siècle et aux principes du christianisme, ouvrirait probablement la voie à la réhabilitation des souverains chrétiens dans un des plus précieux droits que Dieu a accordés à tout homme en le créant, mais que les passions et le fanatisme ont enlevés à un grand nombre d'hommes soi-disant libres, et surtout aux têtes couronnées !
Le Sultan devenu chrétien pourra même prendre le titre iVempereur irès-tolèrant, titre infiniment plus beau et plus convenable à un souverain que les titres peu chrétiens et vides de sens dont la barbarie des vieux temps a alfublé ses autres collègues.
Par cette courageuse initiative, l'empereur très-tolérant de Byzance aurait donc la gloire de devenir le restaurateur de l'Orient, et peut-être, par son propre exemple, de rendre deux éminents services à la société chrétienne : celui de délivrer la conscience de ses souverains, indignement enchaînée par de vieilles institutions qui répugnent à la raison et à la véritable religion, et celui de leur faire
abandonner des titres incompatibles avec les devoirs d'un souverain et que rÉvaugile condamne hautement.
Un autre obstacle tout aussi imaginaire, qui fait hésiter les cabinets occidentaux devant l'idée de la complète christianisation du gouvernement de l'empire byzantin, c'est la peur qu'on a que cet empire, devenant tout à fait chrétien, ne tombe sous l'influence exclusive de la Russie! ! !...
S'il ne s'agissait ici que de la religion, nous demanderions aux chrétiens qui manifestent cette appréhension, si, d'après les principes du christianisme, ou doit préférer en Orient la domination de l'islamisme à celle de l'Évangile grec ou protestant, et si les chrétiens orientaux, que Rome elle-même reconnaît et qualifie d'orthodoxes {!), doivent être mis au ban de la religion et de la société, par la seule raison qu'ils ne sont pas soumis à la juridiction administrative de la Propagande. Nous leur demanderions enfin si le royaume de notre Sauveur est de ce monde ou non, et si la religion peut justement prétendre que les intérêts purement humains des peuples soient exclusivement réglés par sa domination, ou qu'ils restent à jamais compromis (2).
(i) Voyez le livre intitulé : L'Église orientale, publié en 1855 pur l'imprimerie de la Propagande de Rome.
(2) En déplorant Kaveuglement ou la malveillance de quelques Latins ecclésiastiques et laïques, nous n'entendons nullement accuser le saintsiége de Rome, qui au contraire a toujours exprimé hautement son opinion, laquelle est tout h fait conforme à celle que nous venons d'exposer. Voici au surplus ce que Rome a officiellement approuvé dans notre ouvrage sur l'Église orientale : « Il y aurait exagération à conclure que nous voulons ic émettre l'opinion que l'Église doive gouverner les rapports purement poli- « tiques des peuples chrétiens ; la religion non plus ne prétend pas à cette « domination ; mais elle doit aussi conserver sa parfaite indépendance, en ce H qui regarde les attributions que Dieu lui-même lui assigna, et le bonlieur « de la société, son existence même, exigent qu'elles soient à jamais scrupu- « leusemenl respectées. La religion et le pouvoir politique sont les deux « grandes colonnes qui soutiennent l'édifice social : elles sont placées à dis- « tance calculée l'une de l'autre, afin que chacune d'elles en supporte le « poids proportionnel qui lui est mesuré.
« Si ces deux grandes colonnes s'éloignent l'une de l'autre , l'édifice
Mais comme nous ne parlons ici qu'au point de vue politique, nous nous bornerons à faire observer aux diplomates que par cette appréhension puérile ils laissent au cabinet russe une influence sur ses voisins, que ni cette puissance ni aucune autre ne peut plus de nos jours exercer même sur ses propres peuples. Dans les anciens temps, lorsque les croyances étaient réellement des convictions intérieures, du moins pour la plupart des chrétiens, la rehgion était en effet un puissant instrument des buts politiques. Mais depuis que les agioteurs des consciences en ont abusé, et que les calculs spéculatifs l'ont emporté sur la foi, cet instrument s'est tellement usé, qu'il ne sert plus nulle part à rien , du moins vis-à-vis des intérêts matériels !
Si la Russie a gagné , au détriment de l'Occident , les sympathies politiques des chrétiens d'Orient, ce n'est pas parce que ceux-ci espéraient être confirmés par elle dans leur propre rehgion ; ils se font même une gloire, au contraire, de l'avoir enseignée aux Russes, et ceux-ci l'avouent sans la moindre hésitation. Mais les chrétiens d'Orient avaient voué toutes leurs sympathies à la Russie uniquement parce que cette puissance leur promettait leur émancipation pohtique, tandis que celles de l'Occident semblaient les repousser et les mépriser : car ces chrétiens, n'aspirant qu'à briser leurs fers, étaient, comme de raison, les partisans dévoués de la puissance qui Umait ces fers.
M s'écroule; la mûme catastrophe arriverait si ces deux grandes colonnes « sortaient de leur orbite et se confondaient sur la même ligne perpendicu- « laire. La religion et la politique doivent donc, tout en marchant d'accord, « tout en tendant vers le même but, le bonheur de la société, rester indépen- « dantes Tune de l'autre en ce qui regarde leurs fonctions spéciales, tout en « se soutenant l'une et l'autre et en s'aidant à l'exécution de leurs opérations » par les moyens qui sont au pouvoir de chacune d'elles. Ce sont ces bornes « infranchissables que Notre-Scigneur Jésus-Christ leur assigna lui-même « lorsqu'il ordonna dans son Évangile de rendre ù.Cc'sar ce qui app/irtienl à " César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu, » (L'Egiise orienlule, ly partie, page 75.)
Au fond il leur était très-incliiFérent que cette puissance s'appelât Russie, France ou Angleterre, et ils eussent témoigné le même dévouement à toute autre puissance, cat/iolique, schismafique, unie, séparée ou protestante , qui eût défendu leurs intérêts. 11 suffît pour s'en convaincre de jeter un coup d'oeil sur l'histoire de ces peuples infortunés, car leur devise fut toujours la même ! Ce qu'ils ont voulu dans le passé, ils le veulent encore, et le monde sera agité tant qu'ils ne l'auront pas obtenu ! Ils ne révent qu'à leur émancipation politique , et suivront avec dévouement la puissance qui daignera les assister, sans se préoccuper si cette puissance agit ainsi par un sentiment d'humanité, ou dans le but secret de favoriser ses propres intérêts ! On ne saurait donc logiquement supposer que si ces chrétiens oljtenaient , par quelque moyen que ce fût, cette liberté taiit désirée, ils iraient la soumettre à la domination russe, par la raison que cette puissance est de leur rite ! Pour admettre une telle supposition, il faut ignorer que la liberté a été pendant quatre siècles l'unique rêve des chrétiens orientaux, et les assimiler aux peuples qui semblent avoir été créés pour rester éternellement sous la domination d'un autre et jamais pour exister par eux-mêmes. Il y a encore, à la vérité, quelques chrétiens orientaux qui sont assez simples pour s'imaginer que la religion seule pourrait contribuer à leiu' émancipation ; mais ces bons chrétiens ne réclament cette assistance de la part de la Russie que comme une obhgatiou sacrée que cette puissance a depuis neuf siècles contractée envers eux, et non comme un service qu'ils seraient tenus de lui payer au prix de leur indépendance. La Russie, en les défendant, a déjà gagné leurs sympathies; mais toute autre puissance qui les aidera à se sauver, aura aussi conquis leur reconnaissance éternelle.
Ensuite a-t-on jamais vu une influence pareille des
Espagnols sur les Portugais ou sur les Français, de ceux-ci sur les Autiicliiens, ou de ces derniers sur les Italiens? Et pourtant tous ces peuples sont liés entre eux par l'identité du rite occidental, comme les Byzantins le sont avec les Russes par celle du rite oriental. Si une telle influence ne peut pas s'exercer chez les chrétiens d'Occident, là même où la discipline de l'Église se base sur les principes de la monarchie la plus absolue, comment s'exercerait-eUe sur ceux de l'Orient, dont la discipline ecclésiastique est souverainement constitutionnelle ?
Les autres obstacles qu'on signale contre la réalisation de l'unique moyen qui reste encore pour parvenir à reformer l'empire byzantin sont d'une telle insignifiance, qu'ils ne méritent même pas d'être discutés.
Ce serait donc une faute politique inexcusable que de retarder plus longtemps l'application à ce pays de la complète christianisation de son gouvernement , et il faut de toute nécessité que l'Europe oljtienne du Sultan l'engagement formel qu'il professera la religion chrétienne ; car ce n'est qu'en prenant ce parti qu'il pourra faire respecter l'égalité de tous les cultes professés par les différents peuples ses sujets.
En se déclarant chrétien , le Sultan ou Empereur de Byzance établira des hens solides et sympathiques entre lui et tous ses peuples. 11 sera lié avec ses sujets chrétiens par la communauté de religion, et avec ses sujets mahométans parla communauté d'origine.
Le christianisme seul pouvant permettre à un souverain de protéger également la liberté de conscience de tous ses sujets, il n'y a qu'un tel prince qui puisse détruire toute idée de prédomination pohtique d'une religion quelconque sur les autres.
Un tel souverain pourrait, seul aussi, opérer une fusion
politique sincère et complète entre tous ses peuples, chrétiens et mahométans, la surveiller, la protéger et la consolider.
Quant aux moyens à employer pour réprimer les désordres que les intérêts individuels pourraient susciter au moment de cette déclaration solennelle du Sultan, et jusqu'au jour où la nouvelle réforme serait en vigueur, ils rentreraient dans la catégorie des précautions indiquées par la nature même des circonstances. Une police assistée d'une gendarmerie, aussi bien organisées l'une et l'autre que les temps et les Lieux le permettraient, dirigées par des hommes dévoués aux intérêts du pays et du Sultan, seraient peut-être une des premières nécessités. La formation provisoire d'une garde nationale, composée en grande partie des chrétiens du pays, pourrait prévenir de la manière la plus efficace toute tentative et tout mouvement désespéré des ennemis du progrès. Les grandes puissances pourraient même envoyer à Constantinople quelques régiments, dont la présence suffirait pour contenir toute opposition et faire respecter la décision et les nouvelles dispositions du souverain. Enfin les personnes qui seraient chargées de réaliser cette régénération pourraient faire usage des moyens que les circonstances exigeraient de leur prudence, afin que ce changement ne produisît pas des secousses trop sensibles ou trop regrettables.
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