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CHAPITRE XXIV

Intérêts polititiues des grandes puissances, statu quo, <^«énenicnts imprévus.

Dans les luttes mémorables auxquelles donna lieu la question d'Orient, lorsque l'Europe s'armait à la voix de Pierre rilermile, de Saint-Bernard et de la papauté, l'intérêt des puissances croisées était le même pour toutes , il s'agissait alors uniquement de défendre la civilisation chrétienne contre la barbarie des sauvages disciples de Mahomet.

La chute des dynasties chi'éliennes du malheureux em-

pire bysantin , la dévastation et la ruine des provinces conquises par Mahomet II et ses successeurs, l'oppression des. peuples vaincus, témoignaient hautement du sort dont l'Occident était menacé si, combinant ses forces, il ne parvenait à élever par sa gloire et le triomphe de ses armes, une infranchissable barrière entre lui et ces hordes envahissantes; mais aujourd'hui, autres sont les intérêts de l'Europe civilisée : ce n'est plus la conquête que l'on a à craindre, les préceptes du Koran : «l'islamisme doit être propagé sur toute la terre par le glaive... tous les infidèles qui ne consentent pas à embrasser l'islamisme doivent être exterminés... « et tutti quanti courent. Dieu merci, assez de risques de rester pour jamais à l'état de lettre morte.

Mais si ce danger qui armait naguère la chrétienté n'est plus à craindre, d'autres l'ont remplacé...

Loin de nous la pensée de rechercher quels peuvent être aujourd'hui, en dehors du grand intérêt de l'équilibre européen qui hier encore armait l'Occident, les intérêts privés et en quelque sorte personnels que chacune des grandes puissances signataii'es du traité de Paris, peut avoir à ce que l'Orient emprunte ou non, plus ou moins, à la civilisation chrétienne. Ces puissances n'ont jamais voulu en avouer d'autres que l'intérêt général ou une sympathie légitime pour les chrétiens des malheureuses contrées opprimées par les descendants des hordes turques; et ce n'est pas dans les circonstances actuelles que nous voudrions nous laisser aller a suppléer à leur prudente réserve, cela pourrait nous entraîner malgré nous à des observations trop délicates, à des révélations peut-être , dont l'énoncé pourrait bien n'être pas aujourd'hui sans danger pour une paix qui ne date que d'hier.

Nous nous bornerons donc à constater que l'état actuel de rOrient ne convient aucunement aux intérêts de ces puissances, quels que soient d'ailleurs ces intérêts ou la

manière dont elles les envisagent. Les inquiétudes qu'elles ont toujours eu sur la réglementation des affaires de ce pays constatent assez qu'elles étaient convaincues que la situation de l'Orient était contraire à leurs intérêts, et que ces intérêts étaient de la plus haute importance.

C'est également au point de vue de ces intérêts que les pessimistes sont entraînés à blâmer hautement la conduite étrange en apparence que les grandes puissances ont tenue en Orient depuis le congrès de Paris.

Le but de la guerre, disent ces censeurs superficiels, était de consolider l'équilibre européen, de détruire l'influence russe en Orient, d'assurer aux chrétiens de ce pays leurs droits religieux et pohtiques, de conserver l'intégrité des États du Sultan, de faire entrer cet empire dans la grande famille du monde civilisé, d'appliquer enfin les principes des gouvernements chrétiens à celui de Constantinople, pour le mettre en état de faire le bonheur de tous ses peuples et de résister à toute attaque ultérieure.

Les conférences de Vienne et de Constantinople et la proclamation du hatti-houmayoun furent les bases de l'œuvre gigantesque que le congrès de Paris sanctionna et dont il décréta la stricte exécution.

Mais l'équilibre européen en fut-il consolidé?

L'influence russe en Orieni a-t-elle été anéantie et peutelle l'être parce que la Russie a signé sur une feuille de papier qu'elle renonçait dorénavant à la protection spéciale à laquelle elle prétendait en faveur des chrétiens d'Orient?

Cette renonciation peut-elle remplir le but qu'on s'est proposé d'atteindre, si les chrétiens d'Orient, abandonnés des autres puissances, sont forcés de recourir encore exclusivement à la Russie pour la défense de leurs intérêts?

Les droits religieux et politiques de ces chrétiens sont-ils par le fait exercés par eux ?

DE L'EMPIRE BYZANTIN. |g|

L'intégrité des États du Sultan est-elle vraiment assurée?

L'empire de Byzance est-il véritablement rentré dans la grande famille du monde civilisé par le seul fait qu'on a placé trois ou quatre grandes croix sur la poitrine du Sultan et de ses ministres?

Les principes des gouvernements chrétiens ont-ils été appliqués à celui de Constantinople?

La situation déplorable des peuples de cet empire, tant chrétiens que mahométans, a-t-elle été améliorée, et ce grand corps délabré présente-t-il autre chose qu'une confusion d'intérêts ennemis?

Les populations chrétiennes et mahométanes ont-elles un seul lien social, un seul de ces sentiments communs qui partout ailleurs constituent une nationalité?

Ce pays pourra-t-il résister dorénavant à une attaque de l'extérieur ou à une commotion intérieure?

La dynastie turque a-t-elle aujourd'hui plus que par le passé des bases d'existence qui lui soient propres, ou emprunte-t-elle de l'étranger le peu de consistance apparente qui lui reste?

Les décisions des grandes puissances, en ce qui regardait les réformes de ce pays, déclarées indispensables par les puissances et acceptées et proclamées par le Sultan, ontelles reçu la moindre application?

Une parcelle de l'esprit qui anime toutes les branches de l'administration en Europe existe-t-elie dans le squelette que les ministres turcs disent lui avoir emprunté?

Pour quelle raison, ajoutent les censeurs, les grandes puissances se sont-elles donc exposées à une guerre aussi ruineuse que périlleuse, et que tout le monde désirait éviter, si elles n'avaient pas l'intention de soutenir jusqu'au bout leurs prétentions?

Pourquoi se sont-elles empressées de conclure une paix précipitée dans un moment où elles étaient encore eu état

de continuer la guerre, si cette paix ne doit amener aucun résultat sérieux?

Pourquoi ont-elles fait tant d'efforts diplomatiques et se sont-elles résignées à tant de sacrifices pour combiner, définir et décréter la réforme de l'empire byzantin et résoudre par ce moyen la question qui était la cause de toutes leurs inquiétudes, si elles devaient reculer aussitôt après devant l'exécution de leurs propres décisions?

Les grandes puissances auraient-elles pris le premier jour de leurs travaux pour le septième, et croient-elles pouvoir déjà se reposer sur leurs lauriers?

Si le but de ces puissances était d'attendre qu'une éventualité tranchât d'une manière quelconque cette question, ou que le temps opérât la restauration de l'Orient, ne pouvaient-elles pas attendre également sans bouleverser le monde, sans provoquer de si fortes secousses et sans comprom.eltre aux yeux de tous les peuples le prestige de leur grandeur, de leur propre autorité et de leur dignité? Et, sans récriminer sur les mécomptes du passé, peuvent-elles rester indifférentes en présence des éventualités menaçantes de l'avenir?

Serait-il possible qu'elles comptassent pour rien les périls qu'elles courraient en cas d'explosion d'un seul de ces événements qui, comme autant d'épées de Damoclès, se trouvent suspendus par un fil au-dessus de leur tête? Il faudrait évidemment n'avoir pas le sens commun pour admettre de pareils raisonnements! 11 faudrait ne pas être initié dans les mystères de la diplomatie du siècle pour juger si superficiellement toutes ces grandes œuvres! Il faudrait enfin se contenter des seules apparences de ces combinaisons politiques sans se soucier d'en sonder le fond, pour supposer que le but que les grandes puissances se sont proposé ne sera pas atteint! Non!... ces censeurs superficiels se trompent grandement!... Un

examen sérieux et impartial de tout ce qui a été fait et de tout ce qui se passe actuellement prouve jusqu'à Tévidence que les grandes puissances connaissent très-bien la gravité des circonstances ; qu'elles pressentent que des événements imprévus pourraient en résulter, et qu'elles ne comprennent que trop la nature des obstacles qui ont retardé l'application des décisions qu'elles avaient combinées. Les efforts de tout genre que leurs représentants ne cessent de faire dans ce but à Constantinople en sont la preuve éclatante.

Mais la partie de la question qui nous paraît ne pas avoir été prise en considération, autant du moins que sa gravité le comportait, est ce statu quo dans lequel on a l'air de vouloir laisser cet état de choses en Orient. Les événements imprévus , qui pourraient tout compromettre par une subite explosion, ne paraissent pas non plus être entrés dans les calculs de la diplomatie ; nous souhaiterions donc qu'on examinât un peu plus sérieusement les points suivants :

1° S'il convient aux intérêts des grandes puissances que cet état de choses en Orient se prolonge ;

2" Si le statu quo, cet état qui est contraire à la nature de toutes choses morales, car il y a décadence dès qu'il n'y a plus de progrès dans un État, si cette chimère, à laquelle la diplomatie continue d'attribuer une force politique bien supérieure peut-être à celle qu'une nonchalante temporisation devrait avoir dans notre siècle d'orgasme et d'élasticité, suffit maintenant pour sauvegarder les intérêts des grandes puissances ;

3" Si la question d'Orient, qui a pris depuis le traité de Paris de si gigantesques proportions, pourra être dorénavant comprimée dans cette boîte étroite d'où une foule d'autres questions hétérogènes et hétéroclites débordent déjà;

4° N'est-il pas à craindre que cette boîte vermoulue n'éclate au premier jour et qu'elle ne répande sur la terre, comme celle de Pandore, tous les maux qu'elle renferme, sans qu'il reste dans son fond ténébreux même le vain espoir des optimistes?

5° Le statu çwo est-il assez garanti contre' les événements imprévus, ordinaires et extraordinaires, dont notre siècle est si fécond , et qui pourraient éclater subitement d'un moment à l'autre, pour qu'il encourage les puissances à attendre patiemment toute éventualité?

6° N'est-il pas à craindre que les coalitions politiques, les ententes cordiales et les alliances offensives et défensives qui paraissent régler aujourd'hui le sort du monde entier, mais qui menacent à tout moment de se dissoudre et qu'on est obligé de renouer et de replâtrer continuellement, que ces frêles liens du statu quo enfin, ne soient un jour irréparablement brisés?

7° Et si la Russie, profitant de l'impossibilité, ou du moins des immenses difficultés d'une nouvelle guerre d'Orient, ou se basant légalement sur la non-exécution, de la part du Sultan, d'un traité solennel, se jetait à l'improviste sur Constantin ople , pour se dédommager des dégâts que les Occidentaux ont fait à ses jardins de Crimée ;

8" Et si encore cette même puissance du Nord, dans le revirement général qu'on la voit en train d'opérer de sa vieille politique , prenait le parti de rendre aux Polonais le droit de se gouverner et facilitait leur réunion en un seul État indépendant; si l'empereur Alexandre, se faisant de cette nouvelle puissance une sincère alliée , appelait dans la coalition les Hongrois, les Slaves, les Grecs, et allait avec eux à Constantinople , trancher pour toujom's ce nœud gordien, par l'établissement d'une grande confédération des puissances de l'Orient et du Nord , cette confédération

ne serait-elle pas bientôt en position de dicter la loi au reste du monde ?

9" Et si l'Angleterre , après les graves leçons qu'elle vient de recevoir aux Indes, pensait à employer des moyens plus convenables que ceux dont elle a fait usage jusqu'à présent pour s'entendre avec les chrétiens de l'empire byzantin, ne s'assurerait-elle pas pour toujours une prépondérance exclusive sur les trois parties de l'ancien monde ?

\ 0" Et si la France, se rappelant le système de Louis XIV, se persuadait que ses intérêts exigent impérieusement son intervention en Orient d'une tout autre manière, que celle dont cette puissance en a fait usage dans la question des lieux saints ;

11" Et si les socialistes ou les républicains universels mettaient à exécution le projet conçu par l'un d'eux (Fourier) , de faire de Constantinoph la métropole universelle du monde, et d'y placer le point d'appui d'Archimède pour remuer de là tout l'univers;

12° Et si l'Allemagne, dans ses rêveries métaphysiques, concevait quelque projet original et bien téméraire, en faveur de l'ancien berceau des idées philosophiques ;

13° Et si les chrétiens d'Orient s'entendaient particuHèrement avec quelqu'une des grandes puissances, comme ils s'entendirent naguère avec Napoléon I" par Rigas, puis avec Alexandre I" par Capo-d'Istrias, mais sur des bases plus solides et mieux calculées qu'alors;

14° Si ces mêmes chrétiens, lassés de ces interminables temporisations, finissaient par croire que les grandes puissances ne veulent pas ou ne peuvent pas s'occuper sérieusement de leur sort, et prenaient la résolution d'agir eux-mêmes et par leurs propres moyens ;

15° Et si les populations chrétiennes de l'Orient fraternisaient d'une manière quelconque avec celles des maho-

métans, également mécontentes de leur triste position, et se portaient ensemble à quelque grand coup de tète ;

16° Ou si au contraire les chrétiens et les mahométans, au lieu de se mettre d'accord, réveillaient leurs anciennes haines et rallumaient de nouveau entre eux une guerre civile des plus effroyables;

17° Et si un Skender-Bey ou simplement un Méhémet- Aly, un Ghioulcka, un Rigas, ou tout autre homnie de talent ou de génie sortait de nos jours de l'Orient, cette immortelle fabrique de grands hommes, comme disait Napoléon I" ;

N'est-il pas à craindre que l'explosion subite d'un seul de ces événements, ou de tout autre de ceux dont notre siècle abonde, ne fasse sauter en éclats la vieille boîte du statu (jno et ne bouleverse tout à fait le prétendu équilibre européen, qu'il n'y ait plus alors qu'une seule puissance du premier ordre, celle qui aurait l'adresse de se placer à la tète du mouvement, et que toutes les autres ne passent à l'état de puissances subalternes?

CITAPITllE XXV

Coninierce et entreprises industrielles des Occidentaux en Orient.

En 1821, au moment de l'explosion de la révolution grecque, le commerce de gros et de détail de l'Orient se trouvait en général entre les mains des chrétiens de l'empire de Byzance.

Les négociants en gros qui, par leur nombre, leurs capitaux et leur crédit inspiraient le plus de confiance, étaient de Constantinople, de Scio, de Janina, de Salonique, de Smyrne et de quelques autres villes de l'empire byzantin.

Ces négociants recommandables, issus pour la plupart des anciennes familles patriciennes, étaient liés par une commune solidarité et jouissaient d'une réputation de savoir et de probité qui a suivi tous ceux d'entre eux que le désastre de leur pays natal ou les persécutions des Turcs ont forcés de chercher un refuge en Europe. Ils avaient ordinairement leur établissement principal à Constantinople, à Smyrne ou à Alexandrie, et des maisons d'association ou de correspondance dans toutes les échelles du Levant, en Asie, aux Indes, en Afrique et dans les grandes places commerciales de l'Europe, telles que Londres, Marseille, Amsterdam, Vienne, Trieste, Venise, Gènes, etc.

Le commerce en détaU se faisait exclusivement par les chrétiens indigènes et par les mahométans du même pays , mais ceux-ci n'y avaient qu'une très-faible part.

La banque et les autres opérations financières étaient aussi entre les mains des chrétiens d'Orient.

Les fabriques de toile ou de cotonnades, de soieries, de tissus d'or ou d'argent et des autres industries orientales se trouvaient également entre les mains des indigènes, chrétiens ou mahométans ; mais ici encore les chrétiens avaient partout la supériorité.

Un relevé aussi exact que possible des maisons de commerce en gros dirigées par des chrétiens orientaux, avant 1821, nous a donné le chiffre d'environ deux mille trois cents établissements.

Dès la première année de la révolution grecque, le système d'extermination adopté par Halet-Effendi, ce favori

rapace et altéré de sang et dont les pernicieux conseils furent trop longtemps suivis par le sultan Mahmoud, avait ruiné cl anéanti toutes ces maisons de commerce.

Quelques-uns des établissements détruits avaient pu sauver et transporter dans l'Europe libre une minime partie de leurs capitaux. Ces faillies débris de leur opulence furent consacrés en grande partie par les négociants spoliés au rachat de leurs femmes et de leurs enfants, qu(3 le gouvernement et les janissaires, intimement liés encore à cette époque, faisaient vendre à l'encan dans les bazars à esclaves de Constantinople et des autres villes de la domination turque. Il leur fallut ensuite faire face aux pressants besoins de l'émigration. Les maisons d'association ou de correspondance qu'ils possédaient quelque temps auparavant dans l'Europe libre avaient éprouvé le contre-coup de la ruine des établissements principaux, ou avaient été entraînées par les désastres qui en avaient été la conséquence.

A l'origine de ces événements, la nombreuse marine des Grecs de l'Archipel, ce puissant auxiliaire du conlmerce de tous les chrétiens d'Orient, leur avait manqué. Us en étaient en grande pai^tie propriétaires , mais leur patriotisme n'en avait pas regretté la perte. Tous ces légers bâtiments s'étaient transformés en croiseurs, en brûlots ou en escadrilles de guerre au premier cri de douleur de la commune patrie, et promenaient fièrement l'étendard de la croix dans ces mers où les flottes turques n'osaient les affronter.

Le commerce de l'Orient passa alors dans les mains de quelques Occidentaux établis depuis longtemps dans le pays, ou dans celles de leurs commanditaires, également occidentaux. Un très-petit nombre d'autres négociants européens, comptant sûr les immenses avantages que les circonstances semblaieiit leur promettre, et profitant de la

DE L'EMPiaE BYZANTIN. iSïï

protection politique et des privilèges exceptionnels que le malheureux gouvernement turc est forcé d'accorder à tout étranger, en vertu de ses traités avec les puissances chrétiennes, vinrent aussi établir des maisons de commerce dans l'empire byzantin.

Le commerce en gros de l'Orient, qui en 1821 llorissait entre les mains d'environ deux mille établissements indigènes, qui procurait l'aisance ou les moyens d'existence à la moitié des habitants de l'empire byzantin et produisait d'immenses ressources au trésor du Sultan, se trouva absorbé ainsi par trente à quarante négociants occidentaux.

On pourrait supposer que ces négociants réalisèrent des bénéfices énormes et consolidèrent la prépondérance de l'élément occidental dans le commerce de l'Orient : il n'en fut rien! Dix ans après celte époque, si brillante pour ces trente à quarante négociants, les exploiteurs de ce nouveau Pactole sonnaient déjà la retraite ! Les uns s'en retournaient chez eux, trop heureux d'en être quittespour quelques pertes légères, et les autres désolés d'avoir tout sacrifié à ce mirage trompeur ! Les plus anciens dans le pays, qui furent en général les plus prudents, sie contentèrent de rentrer dans leur sphère avec la même fortune qu'ils possédaient avant d'en sortir. C'est que les négociants orientaux, après avoir erré à l'étranger, après avoir acquis quelques chétives ressources par une application soutenue à des professions souvent pénibles, par leur stricte économie et par des privations de toute nature, étaient revenus avec le sauf-conduit des protections étrangères et avaient prom.ptemcnt reconquis leur ancienne supériurité dans le commerce de leur propre pays.

Quelques années après ces négociants indigènes étaient rentrés en possession de tout le commerce de l'Orient, et beaUcoli|) d'entre eux avaient réalisé des fortunes infini-

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ment plus considérables que celles qu'ils avaient perdues. Les protections politiques des puissances européennes, dont ils ont su se couvrir, les garantissent maintenant contre les vexations et les avanies d'un gouvernement barbare, contre la rapacité des employés turcs et contre les brutalités d'une populace soldatesque; en outre elles les exemptent, comme résidents étrangers, de tout impôt ou contribution envers ce gouvernement, et des trois quarts des droits commerciaux qu'ils payaient lorsqu'ils étaient sujets du Sultan.

Au moment où la guerre d'Orient éclata, et à cette époque il n'y avait déjà plus de persécutions politiques contre les chrétiens indigènes, un pareil revirement se manifesta dans le commerce de détail de l'empire byzantin. Ce commerce parut passer tout à coup, et de la manière la plus complète, entre les mains des Occidentaux, dans la plupart des échelles du Levant, surtout à Constantinople. Un grand nombre de petits commerçants anglais, français et allemands avaient cru pouvoir profiter de la présence des troupes occidentales en Orient et du désordre phénoménal du gouvernement turc, ansi que des énormes prérogatives dont le premier étranger venu jouit sans conteste dans ce pays au détriment des indigènes chrétiens ou mahométans. Ils accoururent donc pour exploiter aussi un peu l'Orient et contribuer par là, autant qu'il dépendait d'eux, à la civilisation de ce pays barbare. Ils s'empressèrent à cet effet d'acheter en bloc, et à des prix exorbitants, aux marchands chrétiens et mahométans du pays, les propriétés ou les baux de leurs boutiques, avec toutes les denrées qu'elles renfermaient, et de monter ces établissements à la manière occidentale.

Mais ce revirement du commerce en détail de l'Orient ne fut pas plus avantageux aux petits marchands occidentaux que ne l'avaient été pour leurs compatriotes du haut

commerce celui de l'exploitation en grand de ce même pays, et il ne put même se soutenir aussi longtemps. L'argent qui arrivait d'Europe pour les frais des troupes alliées n'en était pas moins absorbé en grande partie par jes indigènes, surtout par les chrétiens; les petits commerçants de l'Occident commencèrent alors à s'apercevoir, dès la première année do la guerre, que les chrétiens d'Orient étaient bien difficiles à civiliser, du moins sous ce rapport.

Mais ce qu'il y eut de plus remarquable dans cette lutte politico-commerciale, c'est que les négociants orientaux nonseulement ne furent pas exclus par ceux de l'Occident de leur prépondérance sur le commerce de l'Orient, mais profitèrent même de cet éblouissement des Occidentaux pour leur enlever une notable partie du commerce de l'Occident; car, tandis que ceux-ci s'efforçaient par tous les moyens de s'emparer à Constantinople du commerce de l'Orient, à l'aide de protections et de combinaisons poliliques, les Orientaux, se basant sur des calculs purement commerciaux, allèrent s'établir en grand nombre dans les principales villes du commerce de l'Europe, et surtout en Angleterre. Là, déployant toute leur activité, toute leur vigilance, et surtout l'ordre et l'économie qui les caractérisent, ils réalisèrent pour la plupart de grandes fortunes et acquirent dans le commerce universel du monde entier une prépondérance et un crédit bien supérieurs à leurs capitaux et à leur situation politique.

Un résultat analogue aux précédents se produisit après la signature du traité de Paris. Les grandes spéculations qu'on s'imagina alors pouvoir entreprendre en Orient firent rêver des fleuves d'or auxMidas de l'Occident; mais, en réalité, quel fut le résultat de ces mirifiques projets? Les nouveaux Pactoles ne roulaient que de la boue quand ils n'étaient pas à sec! Demandez à tous les journaux de

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France et d'Angleterre , si pleins d'espérances et d'iUnsions à cette époque, ce que sont devenues ces nombreuses concessions de chemins de fer, de banques, de percement d'isthmes, de creusement de canaux, d'assainissement de lacs, (le déblayement de ports, de navigation de fleuves, d'établissement de fabriques, d'entreprises d'éclairage, de chauffage, de pavage, de roulage, de docks à l'anglaise ou h la française, de télégraphes électriques, sous-marins ou souterrains, ces constructions, ces améliorations et ces perfectionnements de toutes choses. Tout cela s'est changé en plaisanteries proverbiales chez tous les peuples, et la phrase consacrée : des châteaux en Espagne! s'est trouvée remplacée par celle-ci : des entreprises en Orient !

Les hommes sérieux qui connaissent ce pays et qui s'intéressent véritablement à son sort considèrent les projets de toutes ces concessions, de toutes ces entreprises comme autant de railleries des réformes que les grandes puissances s'efforcent en vain d'mtroduire en Orient.

La cause principale qui encourage, qui provoque même dans ce pays ce malhonnête tohu-bohu^ c'est que les ministres turcs, pour contenter tout le monde et gagner du temps, qui est pour eux de l'argent, font de larges concessions à tous ceux qui en veulent; mais il ne faut pas oublier que la clause principale et sous-eniendue des firmans qu'ils déhvrent avec une générosité sans pareille, est que toutes ces concessions resteront éternellement à l'état de projets irréalisables ! . . .

Yoici ce qu'on écrivait à ce sujet de Constantinople, à l'un des principaux journaux de Paris, le 27 avril 1857 :

ce Après avoir proclamé à son de trompe, pendant huit mois consécutifs, d'abord la conception, ensuite la naissance de la banque, le gouvernement ottoman est menacé aujourd'hui d'avoù- à enterrer ce nouveau-né dans la tombe où reposent déjà tant de projets merveilleux qui

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ont fait pâmer d'adniiralion et d'altendrissement la crédule Europe. La banque Wilkins agonise déjcà, et M. Trouvé- Chauvel a trouvé un successeur pour le consoler de ses échecs. Dans tout autre pays de pareilles déconvenues affecteraient profondément la population et le gouvernement; mais en Turquie, les choses marchent tout autrement. » [V Univers.)

En effet, l'avortement du fameux projet de banque de M. AVilkins, et les difficultés insurmontaliles que rencontrent dans l'exécution toutes les concessions des ministres turcs, sans en excepter une seule, ont deux causes primordiales que tous les hommes de bon sens connaissent, mais qu'on ne saurait trop répéter, et qui sont :

l" Le manque absolu de confiance de la part des véritables capitalistes de l'Occident dans le gouvernement actuel du Sultan.

2° L'entêtement stupide des ministres turcs de prétendre tout combiner à l'aide des étrangers et de repousser systématiquement l'élément indigène de toute affaire du pays.

Le fait suivant confirme ces observations de la manière la plus éclatante :

Tout le monde sait que le vide toujours béant qui fait ressembler le trésor impérial de Constantmople au célèbre tonneau des Danaïdes est la preuve manifeste d'une prodigalité sans frein qui se combine avec l'incurie, le désordre et les dilapidations des ministres turcs. Tout le monde sait aussi que ces plaies incurables du gouvernement ont acquis force traditionnelle en Turquie, et que la pénurie du trésor est plus grande depuis la guerre d'Orient qu'elle ne l'avait jamais été ; eh bien ! les gros capitalistes de l'Occident, qui pourtant se disputent les chemins de fer, les banques et tous les autres avantages à obtenir de ce gouvernement, ont-ils en lui un atome de confiance et sontils disposés à l'aider d'une manière quelconque mais rai-

sonnable^ financièrement parlant? non évidemment! C'est encore la maison des frères Baltatzy, Grecs de Smyrne, mais sous la protection autrichienne, qui a prêté à plusieurs reprises différentes sommes à la Sublime Porte.

Le Sultan aurait trouvé sans doute plusieurs Baltatzy parmi ses propres sujets, s'il n'avait le malheur d'avoir des loups pour ministres et des singes pour conseillers. Un tel entourage peut-il avoir d'autre but que celui d'isoler de tout le monde sa propre victime, de priver le souverain de tout conseil salutaire, de lui cacher la véritable situation des affaires, de l'empêcher de prendre ou de recevoir aucune information, et de lui faire croire que ses propres sujets conspirent contre lui et veulent le chasser ou l'assassiner? N'est-ce pas cet entourage qui entretient Abdul- Medjid dans les plus étranges et les plus funestes erreurs, qui pousse l'impudence jusqu'à lui insinuer que les représentants de ses alUés ne visent qu'à le tromper? Que peutil attendre de gens qui osent l'employer comme un aveugle instrument de leurs sordides calculs et de leurs ignobles passions ?

Mais quand même le commerce et les spéculations industrielles des Occidentaux pourraient réussir en Orient et aboutir à l'expulsion complète des indigènes, en quoi cela profiterait-il aux véritables intérêts poUtiques des grandes puissances? On ne doit pas oublier que les plus petits poissons vivent et grandissent dans l'eau, mais que le lion lui-même y serait noyé s'il prétendait s'y établir. De même qu'on ne peut changer la nature des êtres physiques, on ne saurait non plus changer celle des êtres moraux. Ainsi les spéculations commerciales et industrielles peuvent bien faire la fortune ou assurer l'existence des particuliers ; mais aux gouvernements il faut avant tout des moyens rationnels et politiques. Yoilà pourquoi nous avons vu tant de gouvernements marchands faire banqueroute et

disparaître OU descendre au plus bas degré des puissances, tandis que la France-, gouvernement aux grandes idées politiques, lutta contre les plus terribles secousses et fut toujours un État de premier ordre.

Les funestes conséquences politiques du gouvernement de la compagnie des Indes prouvent jusqu'à l'évidence la vérité de cette assertion.

Il résulte de tout ce que nous venons d'exposer dans le présent chapitre :

1° Que le commerce des Occidentaux en Orient n'a pas pu prospérer et encore moins se consolider, malgré les circonstances exceptionnelles qui le favorisèrent dès le commencement de la révolution grecque de 1821 jusqu'à 1830 et pendant la guerre d'Orient;

2° Que ce commerce, au contraire, est passé de nouveau entre les mains des chrétiens du pays ;

3° Que ce flux et reflux a fait du commerce de l'Orient une espèce de monopole exploité exclusivement, ou à peu près, par ceux des chrétiens de ce pays qui se sont placés bous la protection des puissances étrangères;

4° Que ce résultat, qui n'a procuré aucun avantage aux gouvernements et aux peuples de l'Occident, a eu des suites très-onéreuses et de très-graves inconvénients pour les populations orientales, en même temps qu'il occasionnait des pertes énormes au trésor du Sultan;

5° Que les entreprises industrielles des Occidentaux n'ont pu également réussir en Orient et n'y réussiront jamais, tant qu'il n'y aura pas dans ce pays un gouvernement auquel les véritables capitalistes de l'FAirope pourront accorder quelque confiance et tant que l'élément indigène n'y prendra pas part ;

G" Que le commerce en général n'a besoin que de la

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protection du gouvernement, mais qu'il ne souffre jamais qu'on le mène ou qu'on lui impose des conditions ; qu'au contraire, il tient tellement à sa propre indépendance, que le chemin qu'on prétend lui tracer n'est jamais celui qu'il suit;

1" Enfin, que les entreprises commerciales et industrielles peuvent bien assurer l'existence des particuliers, mais qu'il faut avant tout des moyens politiques aux gouvernements.

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