‹ L'OrientChapitre 24 sur 28 · CHAPITRE XXni · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXni

Droits de la dynastie du Snltan sur l'empire de B^Eance et du peuple de ce même empire.

Les tiircophiles nous opposeront peut être comme dernier argument l'inviolabilité des droits de conquête et la prétendue légitimité du pouvoir des Sultans. De pareilles allégations auraient été peut-être de quelque valeur tant qu'il n'y avait à Constantinople qu'un maître et des esclaves, tant que les chrétiens d'Orient avaient besoin de constater et de faire connaître leurs droits pour obtenir leur émancipation, tant qu'ils étaient considérés comme des giaours condamnés à travailler pour faire vivre les mahométans, tant que le caprice du Sultan était la seule loi fondamentale de l'État.

Mais maintenant que dans l'empire byzantin il y a un souverain et des sujets, maintenant que le congrès de Paris et le Sultan kii-même ont solennellement reconnu les droits des chrétiens de cet empire ; maintenant que l'égalité des cultes proclamée par le hatti-houmayoun ne laisse plus au mahométan aucun droit sur le travail du chrétien; maintenant, disons-nous, toutes ces allégations ne sont plus de saison. Les chrétiens d'Orient sont aujourd'hui les citoyens libres de leur propre pays, et forment avec leurs conationaux mahométans le peuple de l'empire byzantin,'dont le Sultan est considéré comme souverain légitime. C'est donc à ce peuple et à ses tuteurs, les puissances chrétiennes, qu'appartient exclusivement le droit d'ap-

illt LES HÉFORMES

précier la valeur de l'usage que ce souverain fait du pouvoir qu'il est censé tenir de ce même peuple, et de s'entendre avec lui sur la réglementation de leurs droits et sur leurs obligations mutuelles. Ce sont là les bases fondamentales du droit public européen, auquel le Sultan luimême avait sollicité d'être admis et que les grandes puissances avaient consenti à lui accorder.

En dehors même de cet incontestable état actuel des choses dans l'empire byzantin, le seul examen des prérogatives de la conquête et de la légitimité acquises par elle, prouverait que ces prétendus droits ne sauraient être logiquement attribués à la dynastie du Sultan, même avant l'émancipation des chrétiens d'Orient par le congrès de Paris et le hatti-houmayoun , si ce souverain ne se conforme tout à fait à ses propres engagements. Car le droit de conquête, n'étant que le droit de la force , peut être légitimement détruit par une autre force plus puissante. On ne saurait surtout contester la haute valeur de cet axiome aux pays civihsés envahis par des hordes barbares, comme le fut l'empire byzantin par les Turcs. Mais cet axiome est encore plus incontestable, s'il est permis de s'exprimer ainsi, lorsque ces hordes conquérantes n'ont fait que dépeupler, dévaster et transformer le pays conquis en désert et en ruines ; lorsqu'elles y ont détruit toute civilisation, tout commerce, toute industrie ; enfin lorsqu'elles ont continué pendant quatre siècles à traiter en esclaves les peuples soumis, et qu'elles n'ont cessé d'exercer contre eux les atrocités que les plus féroces destructeurs ne commettent ordinairement que dans les premiers moments de leur fureur.

Quand à la légitimité de la dynastie des Sultans sur le trône de Byzance, ce serait une des plus intolérables absurdités que de vouloir la comparer à celle de toute autre dynastie; car les Sultans n'ont pas agi dans l'empire

byzantin comme les autres chefs d'États, qui deviennent les légitimes soiiverains d'un pays étranger. Ces souverains sont appelés par un peuple indigène pour le gouverner, ou ils amènent des colonies dans des contrées désertes et ils s'y établissent; ou bien encore, en faisant la conquête d'un pays déjà peuplé, ils fusionnent et forment une même nation avec les indigènes, dont ils perfectionnent la civilisation. Les Sultans n'ont rien de commun non plus avec les conquérants qui, ayant soumis un pays, font des traités et des conventions avec les habitants et reçoivent le serment de fidélité et d'obéissance de leurs nouveaux sujets. La dynastie des Sultans a t-elle jamais eu, ou même a-t-elle jamais voulu obtenir de la part des habitants de l'empire byzantin un serment de sujétion ou quelque autre des conditions qui constituent en tout pays la légitimité d'une dynastie, et surtout d'une dynastie étrangère. Enfi[i les chrétiens d'Orient ont-ils jamais cédé à la dynastie ottomane, par une convention quelconque, le droit de les gouverner? ont-ils jamais reconnu les Sultans comme leurs légitimes souverains par quelque traité ou tout autre acte? leur ont-ils jamais prêté serment de sujétion? Au contraire les Sultans, d'un côté, au lieu de gouverner cet empire qu'ils avaient envahi, n'y sont restés jusqu'à ce jour avec leurs propres troupes que campés, absolument comme dans un pays ennemi. Ils ne se sont occupés qu'à piller, dépeupler et semer des ruines? D'un autre côté, les chrétiens d'Orient, qui sont pourtant les seuls véritables habitants du pays et qui en furent toujours les seuls citoyens, en un mot le propre peuple de l'empire byzantin, sont restés jusqu'au moment de leur émancipation par le congrès de Paris, comme des prisonniers de guerre retenus par la force brutale et en dehors de toute relation avec les conquérants et leur armée. C'est là précisément une des plus fortes raisons qui obligèrent

les grandes puissances à émanciper les chrétiens d'Orient; elles savaient bien que les Sultans n'avaient jamais eu sur ce peuple les droits d'une légitime souveraineté, lesquels auraient été violés par cette émancipation, tandis que la légitimité des droits des chrétiens était incontestable. Les Sultans n'avaient que le droit du plus fort, qui ne peut e.xister qu'autant que la force peut se maintenir : mais celle-ci une fois détruite par une autre force plus puissante, les droits légitimes s'en émancipent et se rétablissent.

Enfin, dans la supposition même que les chrétiens d'Orient n'eussent pas été émancipés et que le traité de Paris n'eût jamais existé, le Sultan n'en serait pas moins aujourd'hui dans l'obligation ou de se déclarer chrétien ou de s'en aller , car, de deux choses l'une : ou il veut conserver sa dynastie sur le trône de Constantin par le droit de légitimité, ou il prétend garder cet empire par le droit de conquête. Dans le premier cas, comme un souverain n'est légitime qu'autant qu'il fait le bonheur de son peuple, et qu'il cesse de l'être dans le cas contraire, le Sultan ne peut conserver le droit de légitimité sur le trône de Byzance qu'en se déclarant chrétien, cette mesure étant le seul moyen de faire le bonheur de ses propres sujets; s'il s'y refuse s'il s'obstine à ne pas vouloir le bonheur de son peuple, il est de plein droit déchu de toute légitimité. Dans le second cas, comme le droit de conquête, qui n'est que le droit du plus fort, est également commun aux conquérants et aux conquis, ceux-ci, à défaut de tout autre moyen plus conforme à l'esprit et à la civilisation du siècle, peuvent aussi faire usage du droit du plus fort à la première occasion favorable, et expulser de leur propre pays l'ennemi qui les opprime, par les mêmes moyens que celui-ci a employés pour s'y installer.

Ces chrétiens en effet ont eu recours plusieurs fois, et dernièrement même, à de pareils moyens. En 18r>3 ils pré-

tendirent encore se faire justice eux-mêmes par la force; mais les grandes puissances les arrêtèrent et les engagèrent à déposer les armes en leur promettant de leur procurer ces droits par des moyens pacifiques, et c'est ce qu'elles ont fait réellement par le traité de Paris.

Les grandes puissances sont donc aujourd'hui plus que jamais obligées de réaliser les décisions prises par ellesmêmes concernant la réforme radicale de l'empire byzantin. Cette conduite des puissances, outre qu'elle leur est imposée parla dignité de leur propre caractère, parce que ce sont elles-mêmes qui se sont chargées de la réalisation des droits de ces chrétiens, est aussi exigée par leurs propres intérêts, car la restauration de l'empire byzantm les débarrassera des terribles tiraillements politiques auxquels elles sont depuis longtemps en proie. C'est même cette impérieuse raison qui les a obligées à faire tant de sacrifices pour arriver à la combinaison des réformes décrétées. Ces réformes auraient été sans doute appliquées déjà et la grande œuvre de la restauration de l'empire byzantin serait réellement achevée, s'il y avait eu moyen de penser dès le commencement au seul obstacle qui devait les rendre inapplicables. Mais cet obstacle était, comme nous l'avons déjà dit, de ceux qui ne se reconnaissent qu'au moment de l'exécution; aussi les grandes puissances ne pouvaientelles pas le prévoir. 11 était aussi également impossible au Sultan de l'imaginer. C'était bien assez que ce souverain eût compris la nécessité d'une réforme radicale par la stricte application à son empire des principes des gouvernements chrétiens, et qu'il se fût prêté dans' ce but à tous les conseils de ses alliés. Nul doute donc qu'il se serait aussi dès ce temps déclaré chrétien, si les grandes puissances, bien convaincues dès lors de la nécessité indispensable de ce moyen, l'eussent en même temps proposé au Sultan. Or, maintenant qu'il a été bien constaté que cette

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mesure est indispensable, il est à présumer que le Sultan le fera avec empressement, aussitôt que les grandes puissances lui en auront fait comprendre la haute valeur.

Mais si les insinuations perfides des conseillers de ce souverain, qui seuls ont intérêt à le détourner de la voie de son unique salut, l'emportaient encore cette fois sur les sages conseils des puissances; si, par une fatalité bien déplorable, ces individus réussissaient à persuader au Sultan de refuser de se déclarer chrétien, les grandes puissances doivent alors aviser immédiatement aux moyens de lui trouver le plus tôt possible un remplaçant!...

Toutefois il serait à souhaiter que le Sultan Abdul- Medjid examinât aussi très-sérieusement les conséquences de ces deux alternatives avant de prononcer un refus qui serait funeste à sa propre dynastie, embarrassant pour toutes les puissances de l'Europe, et très-regrettable en même temps pour tous ses peuples, chrétiens et mahométans...

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