‹ L'OrientChapitre 6 sur 28 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Le» misslonnairf N lutins et les ageiitti politiqncu de l'Occident»

Si depuis un siècle la situation des Occidentaux vis-àvis des chrétiens d'Orient s'est encore plus compliquée, et s'ils ont échoué dans tous leurs efforts pour attirer les sympathies de ces chrétiens ; si les vieilles inimitiés qui existèrent jadis entre les Romains et les Grecs, et qui depuis longtemps semblaient éteintes, se sont réveillées plus vives que jamais et ont soulevé parmi les chrétiens d'Orient de nouvelles et profondes antipathies contre les Occidentaux, on doit l'attribuer uniquement à l'étrange usage du dernier expédient que ceux-ci avaient employé pour gagner les sympathies de leurs frères d'Orient. Cet

expédient, que les Occidentaux jugeaient excellent sans doute, mais qui devait amener les résultats qu'il a produits, consistait à se servir de la religion comme d'un moyen politique et à opérer la réunion des deux Églises en attirant les Orientaux au rite latin. Nous verrons bientôt que c'est principalement à cette erreur des Occidentaux que la Russie doit la réussite de sa politique en Orient.

Arrêtons-nous un moment sur ce grand sujet.

La décadence évidente des Turcs, et les humiliations de tout genre que les puissances chrétiennes leur imposaient chaque jour , les avaient rendus plus traitables avec elles et moins féroces et insolents envers les voyageurs européens. Aussitôt que ce nouvel état de choses fut partout constaté , Rome envoya en Orient de nombreux missionnaires, dont le mandat était de prêcher et de chercher à rétablir l'union des deux Églises, tout en respectant les rites, la discipline et les usages de l'Église orientale, authentiquement approuvés et confirmés en tout temps par tous les Conciles, y compris celui de Florence. Mais ces missionnaires arrivaient au milieu des chrétiens d'Orient sans avoir la moindre notion de la situation dans laquelle se trouvaient ces peuples. Ils ne connaissaient ni la langue, ni les événements précédents, ni les traditions, ni les mœurs, ni le caractère naturel, ni les tendances politiques de ces mêmes peuples qu'ils étaient chargés d'éclairer et de rattacher à une vérité que les intrigues et les passions individuelles avaient depuis longtemps obscurcie. Ils n'avaient non plus, pour la plupart, aucune idée des véritables motifs qui avaient provoqué la séparation des deux Églises ni des circonstances qui l'avaient consolidée, et ne savaient même pas si des changements s'étaient vraiment opérés dans l'ancienne croyance et les pratiques religieuses du peuple. Ils ignoraient même

DE LEMPIRE BYZANTIN. 18

comment les chrétiens d'Orient avaient adhéré à cette séparation de l'Église de Rome, et s'ils regardaient sa continuation comme une nécessité religieuse, ou s'ils la considéraient comme une mesure politique indispensable à la conservation de leur nationalité.

Ces missionnaires, dépourvus de toutes les connaissances indispensables à la réussite de leur entreprise, auraient dû sans doute s'occuper de les acquérir sur les lieux mêmes, par une profonde et impartiale étude. C'eût été le seul moyen de résoudre cette grave question d'une manière efficace, praticable et conforme en même temps aux intérêts de l'Église universelle et aux ordres précis que Rome leur en avait donnés. Mais ces missionnaires

tinrent une tout autre conduite! Ils pensèrent qu'il

leur serait plus facile de trancher arbitrairement cette délicate question , en enseignant à ces peuples la religion chrétienne suivant le rite latin, absolument de la même manière qu'ils eussent remph cette pieuse mission chez des peuples idolâtres ou mahométansî... Ils crurent de bonne foi que le meilleur moyen d'opérer la réunion des deux Eglises était de faire dépendre toute la chrétienté de la juridiction administrative de Rome, et que pour y parvenir il fallait que tout le monde embrassât le rite latin. Mais ce qu'il y eut de plus regrettable dans cette conduite des missionnaires occidentaux , c'est qu'ils ne s'inquiétèrent pas de savoir si c'était là le but de l'Église et la mission dont Rome les avait chargés, et si ce moyen était praticable, quand même Rome l'eût désiré (1) ! . • .

Les papes, dans leurs bulles et ordonnances officielles, ont toujours désapprouvé cette conduite des mission-

(1) Voir l'analyse détaillée de cette cause principale d'empêchement de la réunion des deux Églises dans notre ouvrage intitulé : V Église orientale, imprimé à la Propagande de Rome, par ordre du pape Pie IX, en 1855.

Vi LES RÉFORMES

naires latins. Mais les agents des puissances occidentales en Orient, aussi ignorants sur cette question que les missionnaires latins , crurent trouver dans les efforts de ces l'eligieux pour latiniser les chrétiens orientaux un excellent moyen de servir les intérêts politiques de leurs propres souverains en Orient. Ils soutinrent en conséquence le vicieux système des missionnaires de Rome par t(tus les moyens en leur pouvoir. Ils accordèrent surtout lo protectorat politique à tous les transfuges de rite, et s'eiforcèrent de persuader à leurs propres gouvernements que cette manière d'agir leur gagnait de plus en plus le dévouement des chrétiens d'Orient. 'Mais ceux-ci au contraire, habitués depuis leur asservissement à considérer leur propre rite comme le seul trait caractéristique de leur existence nationale, se révoltaient avec juste raison • ontre un pareil système.

Les missionnaires de Rome et les agents politiques de l'Occident Unirent ainsi par persuader aux chrétiens d'Orient que les puissances occidentales, en s'efforçant de les attirer au rite latin, ne visaient qu'à leur enlever le seul signe de nationalité qui leur restât encore, le seul lien qui les unît entre eux, le seul espoir enfin de leur palingénésie politique. Dès lors ces chrétiens, considérant les gouvernements de l'Occident comme promoteurs ou complices de cette étrange prétention des missionnaires latins, témoignèrent une profonde aversion pour tout ce qui se rattachait de loin ou de près à la politique occidentale.

La Russie ne manqua pas de profiter de cette maladresse pour consolider sa propre politique en Orient, et elle y réussit complètement en se déclarant la protectrice de Vorlhodoxie du rite oriental en Turquie. Cette puissance n'aurait rien gagné sans doute à cette déclaration, si la maladresse des Occidentaux et leur ignorance sur tout ce

qui concerne l'Orient n'eussent fait croire aux chrétiens de ce pays que leur rite avait des ennemis qui le persécutaient et voulaient le détruire. Il leur falliit donc mut assistance quelconque pour défendre ce qu'ils considéraient comme leur seul bien, comme leur seule consolation, comme leur seul espoir!... La Russie leur offrit cette assistance : par sentiment religieux ou par calcul politique, sincèrement ou avec une arrière -pensée... mais enfin elle l'offrit... Et ces pauvres gens durent bénir la main protectrice qu'une puissance chrétienne daignait leur tendre !...

Cette vicieuse politique, qui établit de la manière la plus frappante à quel point l'Occident a méconnu dans tous les temps ses propres intérêts en Orient, se trouva confirmée par un fait significatif dans une autre circonstance également importante. Au congrès de Foksani, eu 1772, les Russes, qui occupaient à cette époque les Principautés danubiennes, proposèrent la paix, que la Turquie d'ailleurs désirait beaucoup, à condition que les Principautés seraient déclarées indépendantes^ sous la garantie de plusieurs puissances de l'Europe (1). Cependant celles-ci n'apprécièrent ponit l'avantage d'une telle réglementation, laquelle, en se propageant avec le temps dans tout l'Orient , leur eût épargné les plus fâcheux embarras et les plus graves complications. Elles n'en ont reconnu la valeur qu'après une série de déceptions de quatre-vingttrois ans, et l'ont demandée elles-mêmes à la Russie dans les conférences de Vienne et de Paris.

C'est dans cet état que se trouvait la question d'Orient lorsque les intérêts politiques de l'Occident et de la Russie firent éclater la dernière guerre.

(1) Voir ce traité.

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