DE L'EMPIRE BYZANTIN CHAPITRE PREMIER
La fiuewtion d'Orient.
On a donné le nom de (juestion d'Orient à ce redoutable problème qui est pour le monde un sujet permanent d'anxiété, et que le génie de la civilisation chrétienne est seul capable de résoudre.
Cette grande question ne date pas seulement du règne de Pierre le Grand, comme l'ont prétendu quelques diplomates et quelques écrivains, et ne doit pas son origine aux complications suscitées par les intérêts politiques de la Russie. Elle remonte aux premiers envahissements du mahométisme dans les contrées civilisées de l'ancien hémisphère, et entra dans la voie qu'elle a invariablement suivie pendant près de huit siècles, lorsque les souverains et les peuples de l'Occident entreprirent la première croisade pour délivrer les pays chrétiens de l'Orient du joug des mahoméians.
Toutefois le développement de la puissance des Turcs effraya les souverains chrétiens. Les hordes de ces bar-
hares s'étaient organisées en une armée permanente, que ceux-ci et les différents peuples qui chaque jour s'unissaient à eux considéraient comme le point de ralliement religieux et national des vrais croyants. Cette armée innombrable, bien équipée et admirablement disciplinée pour l'époque, était constamment en campagne et avait pour chefs des guerriers que leur mérite seul avait élevés au commandement. Exaltée par le fanatisme, enhardie par ses premiers succès et volant de victoire en victoire, cette armée était devenue invincible.
Les chrétiens de cette époque, divisés en petits Etats qui s'entre-déchiraient, affaibUs et appauvris par les dissensions intérieures, croupissant dans l'ignorance et opprimés par des princes lâches et dépravés, n'étaient en état d'opposer aux Turcs aucune résistance sérieuse.
11 était surtout impossible à ces peuples de se mesurer séparément avec un si redoutable ennemi. Les princes chrétiens de cette époque, malgré leurs divisions et leurs jalousies continuelles, étaient donc obligés de recourir à tout moment à des confédérations et à des ligues, pour opposer aux Turcs une armée de paysans peu habitués aux exercices et aux privations de la guerre, et qui ne pouvaient tenir la campagne que trois ou quatre mois. Aussi ces armées chrétiennes, à peine réunies à grands frais, se séparaient-elles après la première bataille perdue ou gagnée, et les différents princes qui les commandaient combinaient immédiatement d'autres projets et de nouvelles alliances. Ces dissentiments des souverains chrétiens ont toujours été le principal motif de tous leurs désastres, et un écrivain moderne, le général Alix, a dit avec raison ; Les intérêts des souverains de l'Europe ont toujours été si opposés^ au moins dans leur opinion, que^ malgré le zèle de la religion, qui devrait réunir les chrétiens contre les Turcs, jamais ceux-ci n'ont manqué d'alliés
ni d' auxiliaires pour les aider à balancer et même a écraser les forces des États chrétiens avec lesquels ils se trouvaient en guerre. Voilà ce qui a fait tomber entre leurs mains tant de provinces^ et ce qui leur a donné le moyen de pénétrer jusqu'à Vienne même, qui deux fois leur a échappé comme par miracle.
La seule puissance chrétienne qui, par sa force morale, pouvait encore exercer quelque influence sur les souverains de l'Europe de cette époque était la Papauté. Aussi au quinzième siècle, lorsque les Turcs, déjà établis en Europe, menaçaient de détruire la chrétienté tout entière, le pape Eugène IV voulut faire usage de tous les moyens en son pouvoir pour réaliser le grand but de la question d'Orient. Ce glorieux pontife avait bien compris que la conservation de son propre pouvoir et l'existence même de l'Eglise et du christianisme ne dépendaient absolument que de la solution convenable de cette question, dont la religion el la politique formaient les deux bases inséparables. Sur ses remontrances réitérées, l'empereur et le patriarche de Constanlinople se rendirent en Italie avec les principaux personnages de l'Église et de la cour de l'empire d'()rient, en 1437, et le Concile de Florence fut convoqué dans ce but. Une exhortation du patriarche de Constantino})le, adressée aux Pères du concile le jour de son ouverture, invita, par ordre du pape, de l'empereur et du Concile, les grands princes, rois, ducs et autres seigneurs de la chrétienté, à y assister personnellement ou par des représentants, sous peine d' excommunication pour ceux qui n'auraient pas obéi (1). Mais il n'y eut que le grand-duc de Moscou et le duc de Bourgogne qui y envoyèrent leurs représentants. Les autres princes chrétiens n'y voulurent prendre aucune part, les uns de peur des Turcs, les autres parce qu'ils
(1) Voyez l'Eylise orit;n(ale, par l'auteiu' du préseni livre, II* partie, page 8.
h l.ES RÉFOll-MES
conspiraient contre l'union de l'Église, afin que sa division les aidât à s'emparer des biens du cleraé. Ce fut pour cette raison que le but du Concile de Florence ne se réalisa ([Hv dans sa partie religieuse, laquelle même, n'étant pas >(nitenue par la partie politique de la question, fut égalenient étouffre peu après.
Toutefois les papes de cette époque étaient tellement convaincus que la }>artie politique de la question d'Orient rtait inséparable de sa partie religieuse, et que celle-ci ne pouvait faire un pas sans l'autre, qu'ils tournèrent toute leur attention vers la partie politique de la question, immédiatement après la dissolution du Concile. Le même pape Eugène IV lit tous ses efforts, dès l'an 1440, pour persuader à Frédéric III, empereur d'Allemagne, de cesser ses disputes avec les Hongrois, de s'unir avec eux et de se mettre à la tète d'une croisade générale pour chasser entièrement les Turcs de l'Europe. Mais n'ayant pu réussir à émouvoir le cœur de Frédéric, il solda la mémo année, à ses propres frais, une armée de vingt- 1 iuq mille hommes, laquelle, sous les ordres du Hongrois Jean Huniade et du cardinal Julien , remporta sur les Turcs de glorieuses victoires.
Le pape Nicolas Y suivit le système de son illustre prédécesseur et envoya vers l'Hellespont, en 1448, le cardinal François avec une flotte de soixante-dix galères, pour couper aux armées turques le passage d'Asie en Europe, li lit même plus : il publia deux ans plus tard la fameuse bulle du 2.S août 1450, par laquelle il excommuniait tous ceux qui fourniraient aux Turcs des armes, du bois, des chevaux, des munitions de guerre, ou qui leur prêteraient du secours contre les chrétiens, de quelque manière que ce fût (1).
(1) Voir la Colledina rle^ bulles romaine-f.
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Le pape Pie II chercha à son tour à aniier rEurope contre les Turcs, mais il ne put entraîner la France, ce qui lit avorter ses desseins. Il écrivit alors à Mahomet II pour l'engager à se faire chrétien. « Si vous voulez, lui disait-il, étendre votre domination parmi les chrétiens, vous n'avez besoin que d'une chose qui se trouve facilement : un peu d'eau pour vous faire baptiser. Alors nous vous appellerons empereur d'Orient, et nous réclamerons votre secours contre ceux qui usurpent les prérogatives de l'Eglise ; nous ne serons point ingrat et vous trouverez tous les avantages à agir ainsi. »
De nos jours même le pape Pie Vil s'efforça également, par tous les moyens en son pouvoir, de hâter la solution de la question d'Orient, que Finsurrection grecfjue de 1821 ramenait sur l'horizon politique. Il employa, malgré la difficulté des circonstances, tout son crédit moral piés des puissances occidentales pour les déterminer à secourir les chrétiens, envoya {W> chargemeuts de provisions au gouvernement de la (irèce, et fit distribuer des secours alimentaires à tous les chrétiens qui s'étaient l'éfugiés dans ses États.
Rome fut tellement pénétrée de cette ancienne et incontestable vérité, que la partie religieuse de la question d'Orient dépend uniquement de la réussite de sa partie politique, que dernièrernent même elle a proclamé rjue : La séparation des deux Églises s'étanl identifiée en Orient avec les intérêts sociaux des chrétiens de ces pays, elle est devenue chez eux une question plutôt politique que religieuse ; que conséquemment les efforts de l Eglise seul'i ne stiffirnient pas pour rétablir l'union, sans le concows de la politique, principal motif de la séparation {{<.
L'indivisibilité de ces deux parties de la question fut
(IJ L'Église orientale, IV« partie, page 22.
toujours tellement évidente, qu'elle n'a pas pu échapper même aux Turcs. Aussi les avons-nous vus exploiter, dès le commencement du quinzième siècle , les querelles du clergé des deux Églises comme un moyen très-puissant pour porterie dernier coup k l'empire chrétien de Byzance, en le pi'ivant, par la séparation religieuse, du seul secours qu'il pouvait encore espéier. Yoilà pourquoi les Turcs forçaient les évèques des provinces d'Orient conquises par eux à déclamer contre la réunion des deux Eglises; qu'ils entretenaient des agents secrets à Constantinople ; qu'ils protégeaient le parti politique qui était à la tête de l'opposition »à la réunion ; enfin que le mahométan Amurat avait écrit un traité sur le Concile de Florence, par lequel il prétendait prouver que les Latins avaient toujours trompe les Grecs, cl avait envoyé cet écrit au prince Démétrius, souverain de Nauplie et frère du dernier empereur Paléologue, avec une lettre par laquelle il tâchait de lui persuader qu'il était de son propice inlérêt de remettre au Sultan les États qu'il gouvernait j et de se déclarer son vassal, plutôt que de compter sur le secours des princes chrétiens de rOccident, qui avaient toujouj's trompé les Orientaux [{). A la prise de Constantinople, Mahomet II suivit la mèmr politique. 11 s'appropria les privilèges religieux des empereurs chrétiens de Constantinople et voulut qu'on gardât, là l'installation du patriarche (Jénadius, la cérémonie en usage en pareille circonstance du temps des empereurs
(Ij Cet écrit est en grec et a pour titre : AucvioaTy; rov !p:/o(TÔtpou Tcpôç tov Hycpiôva NayTr/c'a; Arya-^rciov
TCpf TÔiv Èv ^/opsvTî'a Suvôoo) iTuuÇiÇ-/;xo'rci>v. « Traité d'Anuirat 1(3 philosophe à Démétrius, prince do Aauplif, do ce qui s'est passé dans le Concile de Florence. » Ce traité est rapporté dans le Précin de l'Itisloire du Sultan Muliomet II, écrit par Dorothée, évéque de Mothon, tous le titre :
chrétiens. Il se revêtit de ses vêtements impériaux, il s'assit sm* un trône magnifiquement orné dans la grande salle da palais ; il fît conduire devant lui le nouveau patriarche par les électeurs, et lui mit entre les mains le bâton pastoral en prononçant tout haut en langue grecque ces paroles : « La tonte sainte Trinité, qui m'a donné l'empire, te fait par moi archevêque de Constantinople , nouvelle Rome, et patriarche œcuménique. » L'astucieux Mahomet, en jouant cette comédie, voulait faire comprendre par ces paroles au patriarche (îénadius que dorénavant il devait rompre toute relation avec les papes, qui continuaient à lui faire la guerre et qui tâchaient de soulever contre l'isamisme les princes chrétiens, au nom de la religion.
Ce mur infranchissable que les Turcs avaient élevé contre tout rapprochement entre l'Orient et l'Occident étouffa toute charité chrétienne et rendit inefficaces les efforts des papes en faveur de la question d'Orient. Le clergé de l'Occident ne s'occupa plus que des controverses religieuses; l'Orient tout entier gémissait sous le joug le plus odieux, et les princes chrétiens, faibles, divisés et dominés par la terreur que les conquêtes des Turcs leur avaient inspirée, se bornèrent à défendre pas à pas, et chacun séparément, leur propre existence. C'est ainsi que la question d'Orient fut forcément abandonnée vers la fin du quinzième siècle.
CHAPITUE II
I/Occident et la Russie.
\a' (iéplorable état auquel avait été réduite la plus importaute question du monde clirétien après la prise de Cuustautinople semblait devoir se prolonger à l'infini. Mais lorsque les Turcs, ayant dévié des principes de leur pi'opre existence et ayant par suite éprouvé des revers, lurent forcés d'arrêter leurs conquêtes, lorsque leur décadence commença à se manifester., la grande question d'Orient reparut sur Tliorizon religieux et politique.
Ce fut Louis XIV qui, croyant à un prochain partage des pays sous la domination turque, réveilla le premier en Occident la question orientale, en se proclamant en 1685 le protecteur de tous les chrétiens d'Orient.
A la même époque Pierre le (Irand vit dans cette question le plus beau trophée de la glorieuse position que la Russie se préparait à tenir parmi les nations chrétiennes.
l)e ces deux initiatives différentes, prises en même temps vers la fin du dix-septième siècle par la France et la Russie, sortii'ent les tleux systèmes différents qui donnèrent à cette (|uestion les deux faces sous lesquelles elle a été considérée par les grandes puissances chrétiennes jusqu'au dernier traité.
Comme les autres pays de l'Occident se trouvaient visà-vis des Turcs presque dans la même position et dans les mêmes relations que la France, ils envisagèrent aussi la «juestion d'onrul de la même manière que Louis XIV et
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agirent tous dans la conviction d'un partage des pays dominés par ces barbares, partage que la force des circonstances devait provoquer dans un avenir éloigné : car les puissances occidentales étaient, il y a peu de temps encore, sous l'impression de la terreur que les Turcs leur avaient inspirée et sous le prestige de l'ancienne force de l'islamisme, et n'avaient aucune connaissance des peuples chrétiens de l'Orient.
Les Russes au contraire étaient en relations continuelles avec les Turcs et les chrétiens d'Orient, les avaient étudiés de près et les connaissaient parfaitement. Aussi, tout en étant d'accord avec les Occidentaux sur la décadence des Turcs et sur leur chute inévitable, étaient-ils d'une opinion bien différente sur l'avenir des immenses États de l'empire byzantin.
Toutefois les Occidentaux et les Russes pensèrent dés lors à employer vis-à-vis de cet empire le moyen indispensable à toute puissance qui veut préparer sa domination sur un pays étranger. Ils s'efforcèrent d'agir sur la partit^ la plus intelligente et la plus mécontente des populations de ce pays.
Cette partie se compose en Orient, comme tout le mondi' le sait, des peuples chrétiens, et surtout des Grecs et d'uiit; grande partie de ceux qui suivent le rite grec, et qui sont pour cela tous désignés sous le nom de Grecs.
Il était donc réservé aux débris de ces malheui-euses populations chrétiennes de l'Orient, après avoir éti- indignement écrasées pendant plusieurs siècles par leurs o]ipresseurs, de servir encore d'instruments aux intérélr matériels et à l'ambition de leurs frères les autres peuples chrétiens!...
Cependant différentes circonstances firent modifier chez les Occidentaux comme chez les Russes les moyens à l'aididesquels chacun de ces deux partis croyait pouvoir ar-
river à captiver les sympathies des chrétiens d'Orieut et à engager ces malheureux peuples à le servir.
Les Occidentaux, par suite de leur long éloignemenl des chrétiens d'Orient, de la séparation des deux Églises, des querelles envenimées du clergé des deux partis et des anciennes antipathies politiques entre les Romains et les (irecs, les Occidentaux, disons-nous, n'avaient presque aucune idée du caractère, des tendances politiques et du véritable état social des populations chrétiennes de ce pays. Les Russes au contraire, à cause de leurs relations anciennes et intimes avec ces peuples et de Tidendité de ]'ite, les connaissaient parfaitement sous tous les rapports. Aussi les Occidentaux se trompèrent -ils dans Tapplication des mesures qu'ils ciurent devoir employer pour arriver à leur but et échouèrent complètement, tandis que les Russes, ayant suivi la voie la plus naturelle, eurent un plein succès.
Enfin, pour définir en peu de moîs l'espèce de politique qui inspirait chacun de ces deux partis, on pourrait dire que les Occidentaux, partant du principe du partage des États de l'empire byzantin, cherchaient parmi les chrétiens d'Orient des adhérents qui fussent exclusivement dévoués aux intérêts de l'Occident. Les Russes au contraire, prévoyant le désaccord qui devrait naître entre les puissances chrétiennes en cas de partage et les immenses difficultés qu'un tel plan devrait rencontrer au moment de son exécution, en formèrent un tout différent. Ils s'efforcèrent en conséquence de gagner les sympathies des chrétiens d'Orient en leur persuadant qu'ils ne travaillaient que pour eux; qu'ils ne faisaient la guerre aux Turcs que pour les forcer d'améliorer l'état social de ces chrétiens; enfin qu'ils ne s'occupaient qu'à aider leurs coreligionnaires à réaliser leur rêve éternel, en les émancipant du joug odieux des mahométans.
Par ce système, faux ou sincère, les Russes devaient iiatarellement se concilier les sympathies d'un peuple qui gémissait sous le plus dur esclavage et implorait du secours.
Les autres puissances chrétiennes méprisaient au contraire et repoussaient ce peuple, ayant ainsi Tair d'approuver et de considérer comme légitime la conduite de ses tyrans. Il était donc incontestable que des sympathies acquises en pareilles circonstances devraient toujours profiter spécialement à la Russie, en cas de partage, d'agglomération, de changement de dynastie ou de toute autre éventualité qui viendrait à éclater dans l'empire bvzantin.