CHAPITRE IV
ÏÏtm («erre d'Orlenl.
Il n^eiitre pas dans notre sujet d^examiner jusqu'à quel point et de quelle manière la question d*Orient coûtribua à cette guerre. Les puissances occidentales ayant négligé longtemps de s'occuper sérieusement de cette question, ayant même employé, pour attirer de leur côté les sympathies des chrétiens d'Orient, des moyens qui n'avaient réussi qu'à soulever parmi ces peuples des antipathies, des haines et des mé&ances, les puissatices occidentales, disonë-nous, donnèrent à la Russie l'occasion, le droit même de la diriger seule.
Cette puissance continua donc à pousser la questioil d'Orient Vers la solutioti que toute la chrétienté avait poursuivie pendant huit siècles, et comme on lui en avait laissé tout le poids, il était naturel qu'elle prétendit aussi en recueillir seule tous les avantages. Cette position, que les puissances occidentales elles-mêmes avaient créée à la Russie, les effraya enfin, et elles commedcèrent à mesurer les conséquences futures de leur incurie lorsque Tempereur Nicolas, à l'occasion de quelques difficultés soulevées entre les Latins et les Grecs, au sujet de la possession des Lieux Saints, eut envoyé un ambassadeur extraordinaire au Sultan, pour exiger une nouvelle garantie de ses anciens droits de protection exclusive sur tous les chrétiens de l'empire byzautin.
Les puissances occidentales, troublées du développe-
ment dé eéttë fbrmidable pr^ondérance qu^eUes ament laissé prendre à la Russie dans la question d'Orient, se hâtèrent alors à s'occuper des moyens de la comprimer ; elles crurent y parvenir en basant sur l'intérêt de eette même question tousleurs griefs politiques|contre la Russie. De là cette déviation momentanée dans la marche constamment suivie par l'Europe chrétienne. Les puissances occl* dentales calculèrent qu'en agissant ainsi, elles arracheraient à la Russie la direction exclusive de cette importante question, et la replaceraient ensuite dans sa voie primitive sous les auspices de toute la chrétienté. Par ce moyen, elles comptaient réparer l'erreur qu'elles avaient commise en renonçant au glorieux héritage des siècles, et anéantir, du même coup , l'énorme prépondérance que la Russie avait prise dans la balance de l'équilibre européen.
Mais la réalisation d'un tel projet présentait dans l'exécution des difficultés insurmontables. . Il fallait déclarer la guerre à la Russie dans l'intérêt de la question d'Orient, et la Russie était la seule puissance chrétienne qui n'eût jamais dévié, quand même ce ne serait que pour son intérêt individuel, de la ligue que toute la chrétienté avait suivie pendant huit siècles ; elle avait toujours combattu les infidèles au nom du Christ, et s'était partout proclamée la protectrice des chrétiens d'Orient contre les mahométans. Les puissances occidentales étaient convaincues cependant de la nécessité de comprimer la prépondérance exclusive que la Russie prenait en Orient en poursuivant seule le but des croisades, et de Tempêcher en même temps d'affaiblir davantage l'empire byzantin ou d'en chasser la dvnastie ottomane.
Il fallait donc pour cela former contre la Russie une nouTelle croisade, en adoptant pour programme deux choses inconciliables de leur nature, tmJUrit delaquês^
i9 LES RÉFORMES
tion (T Orient et l'affermissement de la domination matio^ fnitane sur le premier trône du christianisme I...
Mais une croisade des puissances chrétiennes ^ ayant pour but de défendre et de soutenir le croissant enËurope, contre une puissance également chrétienne qui prétendait Ten expulser au nom de la croix, avait Pair d'une étrange dérision des croisades chrétiennes 1... Elle était tellement incompatible avec les sentiments politiques et religieux de tout peuple chrétien ^ qu'elle pouvait amener les plus funestes conséquences et compromettre gravement tous les plans et tous les intérêts des puissances occidentales en Orient.
Néanmoins ce plan , si hérissé de difficultés, si plein de contradictions, si étrange en apparence dans toutes ses combinaisons et d'une réussite si douteuse, était le seul sentier que la fausse politique d'un long passé eût laissé aux pijussances occidentales!... 11 fallait donc le suivre bon gré mal gré!...
Voilà pourquoi les puissances occidentales, au moment même où elles s'accordaient à reconnaître que la paix leur était indispensable, se virent dans la nécessité d'allumer en Europe une guerre qui pouvait tout compromettre, tout bouleverser ! ... La Russie fut prise à Timproviste, car, malgré les menaces du prince MontzikofFà Constantinople, l'empereur Nicolas ne croyait nullement que ses exigences pussent jamais l'entraîner à une guerre européenne!... Les cabinets de l'Occident furent ainsi conduits malgré eux à exposer la dynastie ottomane à des secousses si visiblement funestes pour elle, tandis qu'ils auraient voulu au contraire pouvoir la consoUder!.., C'est là ce qui fit que cette guerre présenta dans toutes ses combinaisons un phénomène extravagant, unique dans l'histoire , et dont la postérité aura grand'peine à se rendre compte . car les conférences diplomatiques commencées
DE L'EMPIRE BYZAITTIN. M
avant la guerre continuèrent après sa déclaration aussi activement que les hostilités!... Quant à la guerre ellemême, tandis que les deux parties belligérantes prétendaient jouer le tout pour le tout, elles se bornèrent cependant, comme dans l'histoire des romans de chevalerie, les Occidentaux à prodiguer leur sang, leur or et à se charger de dettes énormes pour s'emparer d'un rocher qu'ils ne pouvaient et ne voulaient pas conserver, et les Russes à défendre vigoureusement ce même rocher, pour renoncer ensuite au système séculaire qui formait la base de leur politique en Orient et qui leur avait toujours réussi.
Les puissances belligérantes, à l'exception peut-être de l'Angleterre, étaient bien convaincues que la guerre ne leur convenait pas; elles y avaient été entraînées par de fatales circonstances, mais elles furent bientôt alarmées des conséquences désastreuses qu'elle pouvait avoir. On dirait même que cette guerre entre l'Occident et la Russie avait quelque ressemblance avec la spirituelle comédie de M. Scribe intitulée VOurs et le pacha.
L'imbrogUo de cette pièce offre une piquante analogie avec les péripéties de la guerre d'Orient, et son dénoûment paraîtrait même une prophétie, la pièce de M. Scribe datant de 1820.
D'après le cours que prend aujourd'hui la question d'Orient, peut-être ce dénoûment, qye tout annonce comme très-prochain, sera-t-il calqué tout à fait sur cette comédie, et l'affranchissement d'une illustre captive, qui se débat encore dans ses fers, sera-t-il suivi d'une pacification générale. Heureux alors le mortel privilégié que le destin chargera du rôle du pacha !... car il aura conquis pour jamais la reconnaissance de la postérité (1)!
(1) Toatefois ces circonstances spéciales ne diminuei'ont en rien la gloire des faits militaires qui s*y sont passés, et que l'histoire rendra immor-
LttaÊroiuus