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LA TROUPE DU TAÏCOUN

La Yogue est à la troupe d'acrobates du Taïcoun. Une foule compacte remplit chaque soir, du rebord de la barrière jusqu'aux fresques de Barrias, le vaste entonnoir de gradins du cirque Napoléon. Jamais, en effet, spectacle plus étonnant ne fut offert à la curiosité parisienne ou pour mieux dire cosmopolite, car il y a maintenant dans notre capitale, grâce à l'Exposition universelle, autant d'étrangers qne d'indigènes. On s'habitue vite aux choses que naguère l'imagination n'eût pas osé rêver et qui maintenant semblent toutes simples. Le fds du Taïcoun, ce prince mystérieux d'un empire jadis impénétrable, applaudissant des gymnastes du

Japon, ses siijefs, à Paris, sur le boulevard des Filles-du-Calvaire, devant une assemblée venue des cinq parties du monde, et parlant toutes les langues que fit naître la dispersion de Babel, cela ne paraissait surprenant à personne. Les pays les plus lointains, les plus excentriques, les plus fabuleux avaient là leurs représentants. Sans doute le coup dœil eût été beaucoup plus pittoresque si chacun avait gardé son costume national au lieu d'endosser le domino de la civilisation, qui est le même pour tout le monde. Cependant on distinguait les physionomies exotiques colorées par d'autres soleils, aux configurations particulières et bizarres, avec leurs yeux où reste le reflet d'astres qui ne brillent pas sur notre ciel, et l'on pouvait faire en une soirée une revue ethnographique aussi complète qu'en accomplissant autrefois un voyage de circumnavigation. Mais revenons à nos Japonais.

Au début de la séance, la troupe tout entière s'avance sur la plate-forme et fait le salut, qui consiste à s'accroupir et à se prosterner dans cette pose que le tableau de Gé-

rôme a rendue célèbre. Ce salut a quelque chose de solennel et de primitif. Dans son humilité apparente, il garde cette grâce digne et sérieuse qui caractérise les manières des Orientaux.

Après cette cérémonie, les artistes se relèvent et les exercices commencent. Les Japonais ont le dessus de la tête rasé de façon à laisser vers chaque tempe une masse de cheveux. Ces cheveux sont d'un noir intense, car il n'existe dans l'extrême Orient ni cheveux blonds ni yeux bleus. Leur teint est basané ; des nuances de cuivre s'y mêlent à un fond de pâleur olivâtre. Les paupières se retroussent légèrement à l'angle externe, les pommettes sont saillantes et le nez ne se détache pas beaucoup du profil. Sur la bouche aux lèvres violettes, voltige un sourire narquois, et les yeux, semblables à des clous de jais, pétillent d'intelligence. Ce n'est pas la beauté, mais ce n'est pas non plus la laideur, et chez les femmes, ce type, en prenant de la finesse, devient gracieusement bizarre et d'un charme indéfinissable. L'esthétique de

la beauté bornée aux races européennes est évidemment à refaire ou du moins à compléter ; il y a bien des manières d'être jolies trouvées par les Chinoises, les Japonaises, les Mongoles, que nous ne soupçonnions pas.

Le costume des jongleurs est une sorte de robe longue de couleur violette ou brune agrémentée çà et là de quelques sobres ornements d'or découpés en forme de disque. Les mouvements, sous cette robe flottante, ont une liberté et une aisance toutes particulières et diffèrent entièrement des nôtres ; aucun de ces hommes ne s'assoit, ne se lève, ne se meut comme un Européen.

Sur l'estrade figurent les accessoires nécessaires aux exercices ; ils inquiètent et irritent la curiosité par leur étrangeté élégante. Des cordes, des bambous, des câbles de soie pendent du plafond et font rêver des suspensions et des voyages aériens effrayants. Les jongleurs vont et viennent, disposant tout, et le pitre de la troupe, dans sa langue, annonce le tour qui va s'accomplir; tout cela accompagné de la musique du Cirque, que le pu-

blic a eu le bon goût de faire cesser. Pourquoi, en effet, mêler à ce spectacle rare, exquis, exotique, étrange, les vulgaires rengaines des trombones et des cornets à pistons? Il eût mieux \alu laisser aux Japonais leur musique si originale, leurs guitares grattées avec un plectrum comme les lyres antiques, et leurs plaintives cantilènes.

Nous ne pouvons pas raconter tous les tours exécutés par ces prodigieux équilibristes qui semblent détachés des peintures sur laque et vivre en dehors de l'équilibre et de la perspective d'une vie aériennement chimérique, mais nous indiquerons avec quelque détail les plus surprenants.

Un des gymnastes se renverse sur un petit matelas la tête en bas, les pieds en l'air, à la façon des acropedestrians américains ; deux servants lui posent sur la plante des pieds une machine singulière semblable à un immense éventail ouvert dont on n'aurait conservé que les principales branches. Les deux montants sont rejoints par une étroite plateforme de bambou recouverte en papier.

Alors un jeune garçon de neuf ou dix ans, le petit AU Right, ainsi nommé parce qu'en faisant des exercices périlleux il lance de temps en temps ces deux mots anglais, les seuls qu'il sache, avec une intonation stridente qui rappelle le petit cri dont Auriol accompagnait ses tours, s'avance, salue et se met à grimper, plus souple et plus leste qu'un singe, aprèsl'une des branches du gigantesque éventail ; arrivé au sommet, il s'assoit, se couche, prend des poses impossibles, se pend par le pied ou par la main, passe comme un serpent à travers les barreaux de la plateforme que l'acropedestrian maintient en équilibre par d'imperceptibles déplacements de pieds, puis il redescend et crie au milieu d'un tonnerre d'applaudissements : AH right (tout est bien).

AU Right a une jolie petite figure toute ronde, éveillée par deux yeux de diamants noirs, et les deux tours qu'il exécute, comme en se jouant, ne semblent lui causer aucune fatigue. Sur son front brun, pas une perle de sueur.

L'exercice des tonneaux est vraiment prodigieux. Le jongleur, couché, reçoit Ail Right sur ses mains et l'envoie sur ses pieds. On apporte un tonneau, ou, pour être plus exact, une espèce de tambour de bois. Ail Right s'y pose ; un second disque est glissé sous le premier, puis un troisième, puis un quatrième, et ainsi de suite jusqu'à dix. L'enfant s'élève avec cette colonne que l'on bâtit par la base, faisant au sommet des poses d'une hardiesse gracieuse, se levant, s'asseyant, s'éventant avec une tranquillité parfaite. Quand la colonne a reçu toutes ses assises, les servants arrivent tenant un sac plus grand que celui de Scapin. L'acropedestrian imprime une petite secousse au frêle édifice ; lenfant, lui, retombe sur les mains, et les tonneaux roulent dans le sac.

Mais voici qui est plus étonnant encore. Une énorme échelle est apportée. Au sommet, comme un bras de potence, s'étend une autre échelle horizontale, de laquelle pend une échelle plus petite. Ce mécanisme est posé sur les pieds du Japonais couché, et le

petit AU Right commence son ascension.

Parvenir au sommet de la première échelle n'est qu'un jeu pour l'enfant ; mais bientôt il s'engage sur réchelle transversale. A mesure qu'il s'éloigne du point de départ, son poids augmente comme le poids qu'on fait glisser sur la tringle d'une romaine, et le jongleur d'en bas doit rétablir l'équilibre par des inflexions savamment calculées. Tout cela n'est rien encore. Ail Right descend la tête la première la troisième échelle, la remonte à reculons et fait le même voyage en l'entremêlant de tours de souplesse et de manèges d'éventail que n'exécuterait pas plus gracieusement une Espagnole de Goya. En regardant ce prodigieux exercice, on n'ose en croire ses yeux, toutes les lois de l'équilibre et de la pesanteur paraissent renversées. Nous ne parlerons pas du jeu de la toupie, du bambou vertical et autres merveilles que nous avons déjà décrites à propos des Japonais du Cirque Américain.

Moîiiteur, 29 août 1867

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