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MUSICIENS CHINOIS

^o\vs et qu'il a employé trop de temps a jouer.

(( N'oubliez pas, dit la mère, que, lorsque « vous serez plus âgé, il faudra que vous en (( sachiez autant que vos compagnons, que « vous soyez sage et vertueux, afin d'arriver « à faire votre chemin dans le monde, et que, « sans le travail, vous n'arriverez jamais à « ce but. »

La deuxième, appelée See-yoo-yee, est une sorte de chant élégiaque ; c'est l'expression (les regrets occasionnés par la mort d'un ami, la récapitulation de toutes ses vertus, accompagnée d'une prière et d'une promesse d'offrandes de toutes sortes pour attirer sur le défunt là clémence des dieux.

Le titre de la troisième est See-moon-tchantzee. C'est une chanson de regrets et de plaintes sur un enfant qui, ayant quitté sa famille pour aller à la guerre, se trouve captif chez l'ennemi; une fois rendu à la liberté, il se fixe en pays étranger, et épouse une femme de ce pays; sa famille, qu'il semble avoir

oubliée, se lamente sur son sort.

Le caractère de chacune de ces trois mélodies est à peu près le même ; cependant le caout-lchee est celle que nous avons le plus souvent entendue et qui nous a le plus impressionné. Elle est en la majeur et peut être facilement mesurée à deux et trois temps ; dans l'accompagnement fait par la joey-/;^', on entend fréquemment sur la pédale tonique presque continue une succession de deux accords de quarte et quinte justes dont l'effet est très-piquant; le rhythme de cet accompagnement n'est pas le même que celui qui est marqué par le pung-woo, et cependant ces deux rhythmes différents entendus simultanément se marient d'une façon heureuse et originale.

Ce qu'il est facile d'observer dans la musique chinoise comme dans la musique arabe, c'est que la mélodie est souvent dans l'accompagnement, tandis que le chant est une broderie dont les commas et les groupetti forment le caractère principal.

Chaque romance est divisée en strophes très-courtes, séparées par une ritournelle.

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La pey-pa, ou guitare chinoise, ressemble beaucoup, quant à la forme, à la guitare arabe appelée kouïtra; elle a quatre cordes dont la première est mi; la seconde, la, faisant quarte avec la première ; la troisiè me ré, faisant quinte avec la seconde; et la quatrième fa dièze, faisant tierce majeure avec la troisième. Rien n'a pu nous expliquer une pareille progression. Dans les trois romances que nous avons entendues, M"" Yung- Achoy ne se servait, pour s'accompagner, que des deux premières cordes de l'instrument; ce ne pouvait pas être dans le but de jouer avec la difficulté, puisque ces deux cordes sont plus hautes que les deux autres.

hc pwig-woo est la timbale chinoise : c'est une espèce de calotte de chêne entourée de plomb et au sommet de laquelle est un trou parfaitement arrondi, recouvert d'une peau de tortue. Cet instrument repose sur six tiges assez minces qui s'ouvrent en éventail, et à l'une desquelles est adaptée une tablette sur laquelle le rhythme se frappe, comme sur la peau de tortuCp au moyen de deux petites

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baguettes de bois. On entend deux sons bien distincts, mais qu'il serait assez difficile d'aj)précier d'une manière positive, he pimg ivoo est employé comme le taraboiick, quoiqu'il soit d'un elîet plus éclatant et plus sec, qui se rapproche plutôt de la crécelle que du tambour.

C'est M. Chung-Ataï, le mari de M""* Yung- Achoy, qui accompagne sa femme sur le ming-ivoo.

Nous ne savons pas pourquoi le salon chinois a donné asile à un piano d'une nouvelle invention, auquel on a appliqué une manivelle d'orgue de barbarie qui supprime l'exécutant; si c'est pour établir un contraste avec l'orchestre chinois, nous dirons sans hésiter qu'il est tout à l'avantage de celui-ci.

La Presse, 3 novembre I80I.

CITINOIS ET RISSES

A l'exposition universelle de PARIS, 1867

La Chine a son pavillon dans le parc <lc l'Exposition universelle. Depuis la prise «le Pékin, l'empire du Milieu n'est plus un pays aussi chimérique qu'autrefois ; il passe du rêve <à la réalité. On commence à ne plus croire que le ciel y soit en laque rouge ou noire sur lequel se découpent des arbres d'or et volent des grues aux ailes argentées, au-dessus d'un sol composé uniquement de kaolin. On admet que la Chine n'est pas peuplée exclusivement de poussahs aux yeux obliques, au sourire béat, hochant la tête quand le vent agite les sonnettes aux angles des toits retroussés en sabot, de femmes en porcelaine chancelant sur leurs petits pieds, et de mandarins ventrus célébrant la fleur du pêcher ou les

reines-marguerites en buvant des tasses de Sou-chon comme on en voit dans les peintures des écrans. Les potiches, les paravents, les cabinets et les émaux cloisonnés ne sont plus nos seuls renseignements. Parmi les promeneurs de l'Exposition, plus d'un a pénétré dans le mystérieux palais où le fils du ciel passait la saison d'été.

Ce n'en est pas moins une sensation singulière que de voir s'élever, en un coin du Champ-de-Mars, une de ces maisons bizarres, aux légers treillis de bambou, aux balustrades coudées en grecques, aux piliers vernis, aux portes rondes, aux toits recourbés, dont les arêtes sont hérissées de dragons, aux longues pancartes historiées de pièces de vers ou de sentences morales, qu'on ne connaissait encore que par les images sur papier en moelle de roseau des albums de Lam-qua. On est tout étonné que la maison chinoise daigne se soumettre aux lois de la perspective comme une construction européenne et ne décrive pas des angles extravagants.

CHINOIS ET RUSSES. 2a9

L'on y a réuni, pour lui donner plus de couleur locale, les quelques sujets du Céleste Empire qui se trouvent à Paris. Ils sont là avec leur teint mat, leurs yeux bridés, leurs pommettes saillantes, leur longue queue nattée, leur physionomie enfantine et vieillotte, leur politesse cérémonieuse et leur sou rire narquois, qui vendent de menus objets, tasses, écrans, boîtes, bâtonnets parfumés, araignées mécaniques, pierres de lard, pipes à opium, boules d'ivoire découpées enfermées les unes dans les autres, figurines grotesques en bois d'aigle ou en porcelaine. Mais ce qu'il y a de plus curieux, ce sont trois Chinoises des plus authentiques qui se tiennent au fond d'une espèce de cabinet, immobiles sur une estrade et séparées du public par un comptoir encombré de paquets de thé. Elles sont vêtues de longues robes de couleur sombre s'agrafant au col et qui ressemblent beaucoup aux étroites gaines que portent les femmes aujourd'hui. Leurs cheveux sont retroussés « à la chinoise », et rattachés au sommet de la tète par de grosses épingles à

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boules; leur teint est d'une blancheur olivâtre où leurs prunelles brillent comme des paillettes noires. Elles ont l'air modeste, triste et doux, et supportent avec beaucon| de convenance les regards curieux et souvent indiscrets de la foule, qui les examine plutôt comme des bêtes rares que comme des créatu- î

res humaines. Celle qui est ordinairement assise entre ses deux compagnes, au milieu de l'estrade, la plus jeune des trois, est trèsjolie même dans les idées européennes. Ses yeux ne remontent que très-légèrement vers les tempes, ses traits mignons et délicats sont d'une enfant, quoique elle ait l'âge d'une jeune fille. Elle nous a rappelé Yo men H du roman des Deux Cousi?ies, et, en la contemplant, cette poésie du Livre de Jade nous revenait en mémoire :

« J'ai cueilli une fleur de pêcher et je l'ai apportée à la jeune femme qui a les lèvres plus roses que les petites fleurs.

« J'ai pris une hirondelle noire et je l'ai donnée à la jeune femme dont les sourcils ressemblent à deux ailes d'hirondelle noire.

a Le lendemain, la fleur était fanée et l'oiseau s'était échappé par la fenêtre du côté do la Montagne-Bleue, où habite le génie des fleurs de pêcher.

« Mais les lèvres de la jeune femme étaient toujours aussi roses et les ailes noires de ses yeux ne s'étaient pas envolées. »

Ainsi s'exprime le poëte Tse-Tié. A beauté chinoise, madrigal chinois.

Il y a dans le pavillon du Céleste-Empire un musée intéressant, dont l'objet le plus curieux est le crâne d'un général célèbre par sa valeur, revêtu d'or et monté en coupe ; à l'intérieur du crâne, est peinte une figure do Bouddha, et sur le cercle entourant le test, comme disaient nos aïeux, sont inscrits des caractères anciens qui sans doute chantent les louanges de l'illustre guerrier. Nous ne parlerons pas des tasses de jade, des émaux cloisonnés, des céladons et aquilés, des vases teintés : ce sont choses connues.

Sur la galerie supérieure est établi un caférestaurant dont nous n'avons goûté ni les boissons ni les ragoûts. On nous a cependant

montré des nids d'hirondelles salanganes, ce mets dont les Chinois sont si friands et auquel ils attribuent de merveilleuses qualités toniques. Le nid d'hirondelle s'accommode en potage avec une sauce noire très-épicée, comme celle du mockle-turtlc. Nous en avons mangé autrefois à Hambourg. C'est une substance gélatineuse, qui n'a pas grande saveur en elle-même et ressemble à du tapioca demifondu. Cette gourmandise exotique est taxée sur la carte 20 francs. Ce n'est pas cher

De cette galerie on aperçoit un théâtre sur lequel se donnent des représentations de gymnastes, de jongleurs et d'équilibristes qui n'ont pas dû avoir le mal de mer en venant de Canton ou de Shang-haï. Il était facile, ce nous semble, d'engager une véritable troupe chinoise et de l'amener à Paris. Rien n'eût été plus intéressant, et la recette, puisqu'on paye pour entrer à la Chine de l'Exposition, eût aisément couvert la dépense. Peut-être la troupe est-elle en route, et arrivera-t-elle avec la vaisselle locale qu'on attend toujours.

Supposez que nous avons franchi la douane

de Kiakta et que nous sommes en Russie. L'illusion est facile, car voilà un isba, bâti de tronc d'arbres posés en travers et se rejoignant aux quatre angles avec une cb armante symétrie rustique. Le toit, projeté en avant, est bordé d'une fine découpure en bois de sapin, et le faîtage se termine par deux têtes de cheval affrontées, comme on dit en termes de blason. L'encadrement des fenêtres a reçu une ornementation du même genre, et des étages en surplomb tombent de délicats pendentifs. Les moujiks exécutent tout cela sans autre outil qu'une hache et qu'une scie. L'intérieur de Tisba est simple et commode, merveilleusement approprié au climat. Un grand poêle sur lequel on couche occupe tout un coin de la principale chambre. Des bancs de bois s'adossent aux cloisons revêtues de planches. Des doubles châssis garnissent les ouvertures. On rêve d'habiter une semblable maison quand la neige blanchit la terre et qu'on entend au loin les loups hurler dans les bois de sapins et de bouleaux. L'été, on y serait fort bien encore sur ces galeries dé-

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coupées à jour derrière un rideau de plantes grimpantes.

Le petit comptoir russe est charmant avec ses courtes colonnettes de style asiatique, ses légères arcatures et son toit renflé en demicoupole.

Rien de mieux entendu et de plus pittoresque que les écuries où sont logés les chevaux de race amenés pour l'Exposition. De sveltes frises en bois fenestré comme une truelle à poisson accusent et ornent les lignes du bâtiment. Ces découpures hippiques se croisent aux sommets des angles et indiquent bien la destination de l'édifice. Nous n'avons pas vu les chevaux en action, mais nous connaissons les magnifiques allures des steppers russes qui trottent d'un pied si ferme sur la glace de la Neva, et nous avons admiré dans leur patrie même ces coursiers de la race Orloff, a la robe lunée, à la queue qui semble saupoudrée de limaille d'argent.

Près de l'écurie, une niche élégante renferme deux superbes lévriers de Sibérie, aux yeux de gazelle, au fin museau de brochet,

CHINOIS ET RUSSES. 26i>

au pelage strié de fauve et de noir, qui se roulent dans la paille en bâillant et en étirant leurs membres. Cela est fort honorable de figurer à l'Exposition comme spécimen de race pure; mais, nous n'en doutons pas, ces braves lévriers aimeraient mieux bondir en toute liberté dans le steppe, devançant le galop à fond de train des chevaux les plus rapides.

Regardez cette yoiuie ou tente en feutre à dessins rouges sur fond blanc : c'est encore une habita ion assez confortable; mais voilà (|iii est tout à fait primitif, une hutte de Samoiède ou d'Ostiak, faite de peaux de phoque et d'écorces de bouleau soutenues par des l)erches réunies à leur extrémité et laissant passer la fumée.

Des moujiks en costume d'été, c'est-à-dire^

revêtus de la chemise rouge ou blanche et du

pantalon bleu entré dans les bottes, vont et

viennent, occupés à diverses besognes, et

animent le canton russe de la manièie la plus

pittoresque. Plusieurs ont le type grec, et,

avec leurs cheveux séparés sur le front et leur I. 23

barbe couleur noisette, ressemblent aux Christs des peintures byzantines.

Non loin de la Russie, la Suède et la Norvège ont leur quartier. Les gens du Nord entendent à merveille les constructions de bois et savent en tirer des effets charmants. Arrêtez-vous à ce fac-similé de la maison de Gustave Wasa. La forêt en a fourni les matériaux façonnés à coups de hache. Sur le toit recouvert d'une mince couche de terreau, du blé a germé, poussé et verdi^ formant un fin tapis de velours. L'escalier, placé à l'extérieur, enveloppe sa vis à colimaçon d'une carapace ronde papelonnée d'écaillés en bois, et les chambres, dont les parois laissent voir le sapin avec ses blondes teintes de saumon, rappellent l'intérieur d'un navire.

D'autres maisonnettes de style analogue contiennent des barques, des engins de pêche, filets, nasses, harpons ; et pour la chasse du renne, des drapeaux et des banderoles sur lesquels sont peintes des figures monstrueuses de diables, de dragons et d'animaux chimériques grinçant des dents, les griffes en arrêt,

et tirant la langue comme des lions lampassés de gueules. Les rennes, à l'aspect de ces fantoches horrifiques placés sur leur passage, s'enfuient dans la direction voulue, et sont pris ou tués. — Les Chinois, pour effrayer l'ennemi, ne plantaient-ils pas sur sa route des paravents couverts de chimères ridicules? Mais les Européens, moins craintifs que les rennes, crevaient d'un coup de pied le papier formidable et passaient.

Une surprise nous était réservée en traversant le domaine de la Prusse. Un kiosque charmant, du goût arabe le plus pur, ciselé comme un brûle-parfums, colorié comme un cachemire, arrondissait tranquillement sa coupole argentée, dans cette région à coup sûr peu orientale. On y travaillait encore. Nous y entrâmes, et l'architecte nous expliqua le mystère d'un mot. Il était de Rœnigs- J)erg, et fabriquait des kiosques pour le viceroi d'Egypte. Il ne faut pas trop s'étonner. On fait très-bien l'architecture arabe en Allemagne. La Wilhelma de Stuttgard est la plus délicieuse imitation de l'Alhambra

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qu'on puisse rêver. Boabdil s'y croirait chez lui.

Arrivé à ce point, on rencontre la grille du parc, qui est un spécimen des travaux de serrurerie les plus remarquables en ce genre. Là sont réunies les serres modèles, les serres chaudes pour les plantes tropicales, les serres froides pour les camellias. Chaque jour on y tire des feux d'artitice de fleurs ; aujourd'hui ce sont les azalées qui partent, demain ce seront les roses. Des massifs de rhododendrons s'épanouissent nu milieu de leurs disques de terre bleue; des allées se dessinent entre des bordures de fougères ; des rivières serpentent dans des lits de bitume, traversées de ponts rustiques, de ponts en fil de fer. Plus loin, des jets d'eau s'élancent du calice de lotus, d'iris ou d'autres plantes aquatiques en tôle peinte qui tromperaient les yeux si l'on ne savait que les fleurs ne se livrent pas d'elles-mêmes à ces gentillesses hydrauliques. Des bancs de tout modèle vous tendent les bras et vous invitent au repos par leurs courbes moelleuses, et l'on

pourrait se croire dans les jardins d'Armide, si chaque merveille ne portait pas une étiquette et une adresse. 11 y a aussi des monticules de rocailles hérissés de plantes grasses, des grottes dont les anfractuosités se creusent en aquarium où il ne manque encore que l'eau et les poissons. Mais chaque jour une lacune se comLle ; une chose ébauchée s'achève, et, en attendant, on se console avec les bouffées d'excellente musique qu'apporte la brise chargée de parfums, car il y a un orchestre de cuivre dans le parc des fleurs

Moniteur Universel, 19 mai 1867

D'APRÈS LES NOTES DU 6°° Cil. DE CIIASSIRON

Nous avons rendu compte, il y a quelques années, d'un fort curieux ouvrage de M. le baron Ch. de Chassiron sur la régence de Tunis (1). L'auteur, qui manie le crayon avec autant d'aisance que la plume, avait accompagné son texte de chromolithographies reproduisant avec une extrême exactitude de lignes et de couleur l'aridité brillante de la nature africaine. L'instinct voyageur n'a pas abandonné M. de Chassiron, et il a rapporté d'une expédition lointaine dans l'extrême Orient un livre des plus intéressants. On sait combien sont rares, pour ces pays qui repoussent avec opiniâtreté les barbm^es d'Occident, les relations de témoins oculaires.

(1) Voir le tome 11 du présent ouvrage.

Les écrits des jésuites défrayent encore, après tant d'années, les récits des voyageurs confinés d'ordinaire dans quelques ports et réduits à observer la terre défendue, au moyen de télescopes, comme si c'était une planète ou un astéroïde.

La Chine, ouverte maintenant, s'est abritée bien des siècles derrière sa grande muraille; elle restait pour l'Europe la chimérique patrie des dragons bleus, des poussahs ■dodelinant la tête et des miaos en porcelaine. Quant au Japon, il était inviolable et inviolé. A peine si les Hollandais avaient obtenu, a force de soumission flegmatique aux exigences les plus bizarres, d'y végéter dans la prison d'une factorerie sous la surveillance d'un incessant espionnage. Ce ne serait pas une exagération métaphorique de dire que la lune est mieux connue que le Japon, quoiqu'elle soit située à quatre-vingt-cinq mille lieues de nous. On en possède des cartes exactes et détaillées, l'altitude de ses montagnes est mesurée, on a sondé la profondeur de ses cratères, et l'on n'en est pas encore là avec

le mystérieux empire de Nipon, car tel est le nom réel et que se donne elle-même la contrée si bien défendue jusqu'à présent contre la curiosité occidentale, où nous allons être introduits à la suite de la mission de France, dirigée par M. le baron Gros.

Pénétrons donc sur le pont du Laplace dans ces mers presque ignorées. Voici, vaguement ébauchées derrière un léger rideau de brume, les deux premières îles de l'archipel japonais : au nord-est, la Roche-Poncier; au sud- ouest, Ingersoll, aux contours noirs et dentelés. On entre dans le détroit de Van-Diemen et, vers le soir, les larges lames du Pacifique commencent à se faire sentir. A l'est est apparue, comme une fumée bleuâtre, la partie de la terre ferme du .Japon où se trouve Nagha-Saki; à droite, s'ouvre l'archipel Cécile, et il semble que le vent apporte déjà des senteurs étranges de cette terre de Nipon vers laquelle l'imagination s'élance, devançant la marche du navire. Enlin, après quelques retards commandés parla l)rudence, on double le cap de 'Noga-Tzura,

qui abrite, tant bien que mal, la rade où es, située Sinioda. Les contours de la baie sont charmants et de l'aspect le plus pittoresque. A peine le navire est-il engagé dans le goulet, qu'un canot portant le pavillon impérial noir et blanc s'est présenté à l'échelle du Laplace, amenant trois officiers japonais subalternes ; les deux sabres courbes d'inégale grandeur passés dans leur ceinture les désignaient comme fonctionnaires, car ceux- \k seuls peuvent porter cette espèce d'arme. Le baron Gros ne les reçut pas, comme d'un rang trop inférieur, et ils ne communiquèrent qu'avec l'interprète. Leur physionomie, quoique rappelant une origine chinoise, était plus belle, plus fine et plus ouverte que celle des autochthones du Céleste-Empire. Aucune couleur vive ne papillotait sur leurs vêtements déteintes neutres ou sombres; car, en cette matière, le goût japonais se rapproche, pour la sobriété, du goût européen; les trois officiers firent honneur au déjeuner qu'on leur offrit et où le vin de Champagne ne leur fut pas ménagé. Voyant qu'on ne leur attri-

huait nulle importance, ils se retirèrent, leur comédie jouée, non sans avoir fait une multitude de questions qui dépassaient les limites de la curiosité permise.

L'insuccès de ces premiers agents détermina le boiigno, ou gouverneur de Simoda, à paraître en personne. A travers la banalité des formules préliminaires perçait un désir d'évincer les étrangers ou de ne leur accorder que des satisfactions dérisoires; mais il fut déjoué par la fermeté opiniâtre du baron Gros, habitué à ces fins de non-rece\oir polies des cauteleux diplomates de l'extrême Orient. On parla ensuite avec un sérieux parfait de la santé du Tai-con (empereur du Japon), qui se portait à merveille, à ce que prétendait le bougno, mais qui en réalité était mort depuis quinze jours, circonstance que n'ignorait pas la mission française.

Comprenant à Tinsistance du baron Gros pour traiter à Yeddo même, capitale du Nipon, que toutes ses finesses étaient éventées, le bomjno^v'û son parti en galant homme, et invita la mission à déjeuner. Le logement

Î76 L'ORIEM.

Ju bougno se composait d'une construction «n bois à un seul étage, comme toutes les constructions riches ou pauvres du Japon, formant un carré long fermé par un corps de logis principal du côté de la ville, et ouvert sur un large espace vide clos de bambous, du côté de la campagne.

Une sorte de véranda ombrageait un escalier conduisant à plusieurs portes qui donnent accès aux appartements intérieurs. Selon l'étiquette japonaise, le maître de la maison, pour recevoir ses hôtes, se tenait au sommet de ce perron, un peu en arrière de ses officiers.

La salle du festin était garnie, sur deii\ côtés, de divans en bois, très-bas, un peu inclinés et couverts de nattes d'une finesse et d'un brillant extraordinaires. Au fond de la salle régnaient des divans un peu plus élevés; de petites tables en laque noire, de quelques centimètres de hauteur, sans autre oriicment que leur poli, étaient placées devant chaque convive. Après les salutations d'usage, qui consistent à plier le buste sur les ge-

noux, sept domestiques servirent le repas dont \oici le menu, crayonné sur l'éventail en papier d'orties donné à chaque hôte avant le repas. Premier service : une soupe au poisson ; du porc entouré d'herbes aromatiques ; des châtaignes saupoudrées de vanille ; du poisson bouilli, coupé en menus morceaux et relevé d'herbes hachées. Deuxième service : du poisson relevé de gingembre vert et de carottes ; de grosses crevettes coupées en morceaux. Troisième service : deux espèces de vins très-chauds ayant le goût de résine des vins grecs; une julienne. Quatrième service : un gros poisson bouilli de l'espèce des mulets, dressé avec beaucoup d'art, au milieu de joncs vivaces et fleuris. Cinquième service : du riz cuit à l'eau, du poulet bouilli, coupé en petits morceaux ; une troisième espèce de vin chaud jouant le punch; du thé. Ce menu, qui ferait peut-être sourire par sa naïveté nos grands artistes de bouche, n'offre pas les dépravations de goût compliquées et rebutantes de la cuisine chinoise, dont l'amour-propre semble chercher, pour I. 2i

le mettre en œuvre, tout ce qui soulève la nausée. Les vins^ sans doute composés, brûlaient la gorge comme du vitriol et portaient vite à la tête. Le thé, servi sans miel ni sucre, conservait une âpreté amère désagréable pour les palais européens. Le tabac, fumé dans de jolies pipes à fourneaux microscopiques, n'avait pas la saveur huileuse du tabac jaune de la Chine.

Pour cette cérémonie, voici quelle était la tenue du boiigno : son costume se composait d'une sorte de surtout en gaze noire à longues manches plissées en éventail sur les épaules, passé sur une chemise jaune clair croisée sur la poitrine et serrée aux hanches par une ceinture soutenant un pantalon de soie trèsample, qui s'ajuste par-dessus la chemise et se termine sur les pieds en forme de jupe plissée. Cette coupe de vêtement est la même pour toutes les classes de la société. Seulement les classes inférieures remplacent par des cotonnades la gaze et la soie, apanage exclusif des hautes classes.

Mais, quelque charmants que soient les en-

virons de Simoda avec leurs jolies maisons de bois, leurs clôtures de bambous, leurs haies de camellias sauvages, leurs montagnes accidentées, leurs vallées où écumentdes cascatelles, il nous tarde, comme à la mission, de faire notre entrée dans Yeddo, la mystérieuse capitale du Nipon.

Quoique situé au bout du monde, ce n'est pas une petite ville qu' Yeddo. Paris et Londres ne sont pas si peuplés, car elle ne compte pas moins de deux millions et demi d'habitants, incroyable et monstrueuse agglomération humaine ! La ville, disséminée sur un espace immense, se compose de trois enceintes formant comme des villes particulières. Au centre, le palais du Tai-con ou empereur occupe un vaste périmètre, entouré par des murs en granit de construction cyclopéenne, soutenant des terrasses plantées d'allées de cèdres. Autour se groupent les habitations des grands dignitaires et des personnages de distinction, reconnaissables aux clous dorés qui constellent leurs portes et aux blasons qui les surmontent. Cette seconde enceinte est protégée par

des douves de 43 à 20 mètres de large et une muraille a plan incliné en granit, où s'ouvrent de distance en distance des portes colossales en cèdres garnies de ferrures d'airain; des ponts de bois jetés sur des assises de maçonnerie y conduisent. Aucune boutique ne déshonore l'aristocratie de ce quartier annulaire qu'entoure, comme une ceinture de seize milles de circonférence, la ville ouvrière et marchande arrondie en large cordon. Toutes les maisons, bâties sur un plan réglementaire, n'offrent par conséquent qu'un aspect assez monotone. Elles consistent en un seul étage élevé sur un soubassement de granit, coiffé d'un toit de tuiles brunes, et présentent à la rue un mur peint en gris, percé de petites fenêtres que ferment des jalousies ou des treillages de bambous. Les clous des portes ont, comme nous l'avons dit, une signification hiérarchique ; ils indiquent un rang plus ou moins élevé, selon leur métal ou leur dorure. Les rues sont coupées de barrières qui se ferment comme des sortes d'écluses pour retenir le torrent de la circu-

lation, lorsqu'il bouillonne trop abondant. Des sergents de ville, armés de baguettes en ter, font la police d'une barrière à l'autre. La mer baigne Yeddo, avantage immense pour une capitale, et des forteresses, où se reconnaît l'inspiration hollandaise, défendent son port.

Le Japon a ses hétaïres comme la Grèce antique. On élève des jeunes filles pour ce métier de courtisane, qui n'a rien là-bas d'infamant : on leur apprend la poésie, la musique, l'astronomie, fort en honneur au Nipon. Leurs maisons sont fréquentées publiquement comme des académies ou des clubs ; on y cause d'affaires, de littérature, de philosophie; le marchand y rencontre le damio (grand seigneur) ; de maîtresses elles ' deviennent souvent épouses, et la société les admet sans difficulté dans son sein; iî ne vient dans l'idée à personne de leur reprocher leur passé.

Les Japonais ont le sentiment de l'art ; leur goût n'est pas chimérique et monstrueux comme celui des Chinois. M. de Chassiron a joint à son livre des fac-similé à' illustration s

tirés de petits traités populaires didactiques. On y voit des planches d'histoire naturelle gravées sur bois avec une singulière intelligence du caractère^ du mouvement et de la physionomie des bêles : ce sont des quadrupèdes, des oiseaux, des poissons, des reptiles, des insectes indiqués d'un trait si vif, si libre et si génial, qu'aucun artiste d'Europe ne ferait mieux. Les planches relatives aux travaux de la campagne sont aussi instructives que curieuses. Les caricatures décèlent la bouffonnerie la plus humoristique et un profond sentiment du ridicule humain.

Les pages concernant la Chine et l'Inde ont aussi leur intérêt, mais nous nous sommes arrêté de préférence au Japon, moins connu. Nous avons dû négliger la partie sérieuse du livre, les traités, les documents diplomatiques, les pièces à l'appui, toutes choses qui ne sont pas de notre ressort. L'écrivain observateur et pittoresque suffisait grandement à notre article.

Moniteur Universel, 26 février \ 863,

Il n'y a pas de plaisir plus vif pour nous, qui avons le sentiment exotique pousse au plus haut degré, que de voir au milieu de notre civilisation des types lointains et bizarres appartenant à une autre branche de lîi race humaine et différant de nous autant que possible. Aussi l'arrivée d'une troupe japonaise authentique nous préoccupait-elle, outre mesure et attendions-nous le jour de la première représentation avec une impatience qui ne nous est pas ordinaire. C'est une plaisanterie familière aux Parisiens de prétendre que les Indiens, les Arabes, les Turcs, les Chinois, qui ont fait des exercices quelconques devant le public, viennent tous de la place Maubert ou du faubourg Saint-

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Antoine, mais elle ne serait pas de mise pour les jongleurs que nous avons vus samedi. On dirait la réalisation vivante de ces gravures sur bois japonaises coloriées qui arrêtent le flâneur le long du quai Voltaire et surprennent l'artiste par la franchise du dessin, la vérité du mouvement et l'harmonie des teintes. Ces planches ouvrent tout un monde nouveau à la rêverie, les personnages qui les animent paraissent appartenir à une autre planète.

Quand nous entrâmes dans ce théâtre fantastiquement énorme, dont le plan semble avoir été donné par Piranèse, un Japonais, accroupi comme une idole sur une estrade dressée au milieu de la piste des chevaux, saluait la foule avec des prosternations de corps et des hochements de tète. Cela fait, il se mit à ranger devant lui, sur une petite table, des feuilles de papier blanc où nulle image n'apparaissait. Comme cette préparation, dont nous ne comprenions pas le but, était assez longue, nous eûmes le temps d'examiner l'opérateur. Il avait le sommet de la tête rasé,

les cheveux d'un noir bleu, le teint cuivré, les yeux comme des points de jais, la physionomie intelligente et fine ; son costume consistait en une robe de soie à manches larges, ramagée de diverses couleurs, sur fond brun, et brodée çà et là de quelques disques d'or. Près de l'estrade une fillette de dix ou douze ans, à la figure ronde comme une pleine lune et dont les sourcils ressemblaient à des feuilles de saule posées obliquement, jouait d'une espèce de guitare dont elle grattait les cordes avec un plectrum, comme cela se pratiquait pour la lyre antique. Elle chantait, de cette voix nasillarde et gutturale à la fois, qui plaît aux Orientaux et agace les oreilles des dilettanti européens, une cantilène en mode mineur très-bien rhythmée, qu'on aurait pu facilement noter, d'une tristesse nostalgique et rappelant le caractère des mélodies tsiganes. Cette chanson étrange et d'un charme barbare ne paraissait pas réjouir beaucoup les anges du paradis, qui lui eussent préféré Ohé! les petits agneaux, ou J'ai un pied qui retnue! mais nous l'écoutions avec une rare

volupté, que ne nous donnent pas toujours les grands airs d'opéra. Ces cantilènes sont comme les bégaiements et les chants de nourrice du monde encore enfant.

Le jongleur lui-même, quand se taisait ïa musique, faisait, comme on dit, son boniment en japonais, expliquant le tour qu'il allait exécuter. — C'est la première fois que nous entendions parler cette langue, elle nous semble accentuée et sonore. — Son discours achevé, le jongleur versa un pot d'eau sur les feuilles de papier, où soudain se dessinèrent toutes sortes d'images, invisibles auparavant. Puis il mit le feu à ses papiers, qui, jetés en l'air, produisirent un feu d'artifice, d'où jaillit une poupée habillée d'oripeaux et de soie. Au milieu de son ascension, la poupée éclata et se divisa en quatre lanternes allumées. Nous passons sous silence quelques tours faits avec des rubans, que pratiquent les saltimbanques d'Europe, pour arriver à un exercice plus caractéristique et vraiment bizarre. Le jongleur se pelotonna derrière un écran, et il en sortit transformé ea

ACRODATES ET SALT1MBA?<QUIS ORIENTAUX. 2H7

tigre, Qon pas en tigre de R-xrye ou de Delacroix, mais en tigre de potiche, en chimère japonaise, avec un pelage jaune-serin et des zébrures roses. La tête, modelée en carton, était extravagamment farouche, et le corps, composé d'un fourreau de soie, prenait les attitudes que lui imprimait le jongleur. Nous admirions la vérité de mouvements de ce tigre fantastique, qui se léchait les pattes et se les passait sur le mufle comme un tigre de Méry, dans le roman à'Héva, quand tout à coup le monstre disparut, et nous vîmes à sa place une figure falote, avec un masque rouge, qui sautait çà et là, en poussant des gloussements singuliers à la façon des clowns. L'exercice de la toupie est vraiment trèsgracieux. C'est un autre jongleur qui l'exécute; il a près de lui, pour le servir et lui tendre les accessoires dont il a besoin, sa femme et deux enfants. La petite fille, engoncée dans son bizarre costume, nous rappelait cette fillette étrange vêtue de lumière et d'or et qui a un chapon pendu à la ceinlure dans ce m.iraculeux tableau de Rembrandt

qu'on nomme, nous ne savons trop pourquoi, ia Bonde de nuit. On eût dit une reine de Saba naine. Le jongleur, après avoir ficelé sa toupie, la lançait en l'air et la rattrapait tournant toujours sur la paume de la main, au bout d'une pointe, la faisait promener sur le fil d'une lame de sabre et sur la tranche d'un éventail dont il dépliait lentement les feuilles. A chaque tour, la femme frappait avec des battoirs sur une légère table de la- ([ue faisant l'office de timbale, et les deux enfants poussaient des cris aigus. — Une construction assez compliquée en laque noire et rouge, représentant un kiosque, reliée à une pagode par un système de rainures, nous intriguait depuis le commencement de la "séance. Une idole occupait le centre du kiosque, et nous ne comprenions pas trop à quoi cela pouvait servir; nous le vîmes bientôt : c'était une sorte de dédale que la toupie devait parcourir sans encombre. Le jongleur la lança ; elle passa entre les jambes de l'idole, sortit du kiosque, gagna la pagode par l'étroit chemin, monta l'escalier en spirale et descen-

dit de l'aulre côté, ronflant et tournant ton ; jours.

Le premier jongleur revint et fit le tour des papillons. Il dirigeait et soutenait avec le vent de son éventail un morceau de papier blanc plié de manière à former deux ailes, A ce papillon s'en joignit bientôt un autre, et on les vit se suivre et se chercher, l'un volant haut et l'autre bas, comme ces étincelles blanches qui se lutinent au printemps dans les jardins. Les deux papillons se fixèrent sur un bouquet, et bientôt le jongleur fut entouii; d'une nuée de flocons blancs.

L'exercice du bambou vertical est vraiment effrayant. Un gymnaste japonais monte jusqu'aux frises du théâtre, à cinquante ou soixante pieds, par des cordages de soie, se suspend la tête en bas, tenant un trapèze et des perches en bambou qui servent à l'ascension et aux tours d'un jeune homme et d'un enfant d'une force extraordinaire. Au milieu de leurs exercices, ils se laissent couler jusqu'au bout de leurs fils,

croisent les jambes à l'orientale, reprennent I. 25

haleine et s'éventent avec une tranquillité

parfaite.

Moniteur, 22 juillet 1867.

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