‹ L'OrientChapitre 4 sur 12 · ET LES POPULATIONS DANUBIENNES · texte numérisé non relu

ET LES POPULATIONS DANUBIENNES

d'après les aquarelles ethnographiques de m. th. valerio.

Les touristes ont leurs habitudes. Ils affectionnent de certains pays et ne poussent pas leurs excursions au delà. Les artistes euxmêmes, que la curiosité pittoresque et le desir de trouver de nouveaux types sembleraient devoir entraîner vers les contrées moins connues, s'en tiennent presque toujours à l'Italie ou tout au plus à l'Espagne et à l'Afrique française. M. Th. Valerio n'est

pas de ceux-là, et il s'est bravement avancé en explorateur à travers des régions pour ainsi dire aussi vierges que les forêts de TAmérique, bien qu'elles occupent une grande surface de l'Europe et fassent partie d'un empire civilisé. Un bien petit nombre do voyageurs y ont pénétré, et parmi ceux-là presque tous étaient étrangers à l'art et aiiK lettres et n'ont point fixé leurs souvenirs. M. Valerio a comblé cette lacune, et, après un séjour de deux ans, il rapporte toute la Hongrie dans son portefeuille en aquarelles d'une fidélité rare et d'une exécution supérieure.

Pendant que nous examinions ce riche album, l'artiste nous racontait son voyage à mesure que se présentaient les types des pays qu'il avait parcourus, et, de ces nettes et vives remarques, nous allons composer une sorte de texte nécessaire à l'intelligence des figures. La série de dessins terminée par M. Valerio, qui ne s'en tiendra pas là et peindra tous les types de la monarchie autrichienne, comprend la Hongrie, mais sur-

tout cette Hongrie pittoresque et sauvage qui ne commence guère qu'au delà du pont de Szolnok.

Quand on a franchi la Theiss sur le pont chancelant, un horizon indéfini se déploie devant les yeux comme un océan immobile. La plaine s'étend brune et bleuâtre, miroitée de flaques d'eau et de marécages au-dessus desquels tournent des vols d'oiseaux aquati([ues ; seule, la silhouette d'un puits, dressant sa poutrelle comme l'antenne d'un mai, se dessine sur le ciel et rompt la monotonie de la ligne droite. Quelques charrettes traînées par des bœufs, des voitures de paysans attelées d'un quadrige de petits chevaux échevelés et farouches sillonnent les chemins défoncés, profondes ornières creusées dans un sol meuble. — Là, commence la Hongrie caractéristique oii les vieilles mœurs se sont le mieux conservées, oii le sang a subi le moins de mélange. — Le steppe, comme la pampa d'Amérique, comme le despoblado J'Espagne, comme le désert d'Afrique ou d'Asie, sert d'asile à des popula-

. tions pastorales qui vivent, libres et vagabondes, loin des villes, des villages et de toute agglomération humaine. Dans l'été les mirages du Sahara se reproduisent sur ces vagues espaces, et le voyageur s'imagine côtoyer des lacs, des oasis, qui se reculent el s'envolent lorsqu'on avance. — Parfois un sourd ouragan gronde au loin ; un tonnerre rhythmé bat le court gazon, c'est une horde de chevaux sauvages qui parcourent l'immensité les crins au vent, emportés par quelque caprice ou quelque terreur, — ou bien derrière une touffe de bruyères rit et pleure, accompagnant une chanson bizarre, le violon d'un bohémien.

Ce pays, étrange comme un rêve, est resserré entre la Theiss, la Roros, la Maros et le Danube ; M. Th. Valerio l'a visité et parcouru dans tous les sens, étudiant chaque race, au point de vue ethnographique, et tâchant de joindre à la couleur du peintre l'exactitude du naturaliste, d'après le conseil judicieux de M. de Humboldt, qui l'a engagé à faire ce travail anthropologique et pittores-

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que pour toute la monarchie autrichienne.

Le portefeuille que nous avons sous les yeux contient les dessins exécutés pendant un voyage fait en 1851 et 1852 en Hongrie, Croatie, le long des frontières militaires et des frontières de Bosnie ; il est divisé en plusieurs parties : 1° les populations hongroises de la plaine ; 2° les races slaves et hongroises des Carpathes ; 3° les tribus tsiganes ; 4° les populations slaves des frontières militaires et de Bosnie ; 5'' les populations valaques des frontières de Transylvanie.

Nous allons en détacher quelques feuilles et les faire passer sous les yeux de nos lecteurs, autant que des mots peuvent remplacer de vives et chaudes aquarelles.

En ouvrant le carton, nous tombons sur des pêcheurs des bords de la Theiss. Un soleil noyé chautîe un horizon de brumes rousses et de nuages pluvieux; l'eau, presque fondue avec le ciel et sillonnée de rives plates que bordent des aunes, s'étend en larges nappes. Sur ce fond de transparence se dessine en vigueur une barque amarrée à des pi- I. 3

quels, entre des roseaux, qui forme premier plan, et oij se tiennent deux pêcheurs, l'un fumant sa pipe et l'autre ramenant un filet. Tous deux sont coiffés d'une espèce de bonnet à bords relevés en turban, assez semblable au sombrero calanes espagnol. Celui qui est debout se drape dans une houppelande à plis épais, d'une majesté singulière ; l'autre, pour être plus libre dans son travail, n'a que des grègues, une chemise de toile et une sorte de gilet bleu ; leurs cheveux noirs à longues mèches, leurs nez minces et aquilins, leur teint couleur de cuivre, donnent bien l'idée d'une race à part et dont le type ne s'est pas abâtardi.

Le berger hongrois sur la Pusta vaut la peine d'être décrit particulièrement, car il est national au plus haut degré. On appelle Pusta, en Hongrie, un vaste espace inculte, éloigné de tout bourg et de tout hameau, ou habité par un propriétaire isolé ; c'est un mot slave que les Hongrois ont pris dans leur langue, et qui n'a pas de juste équivalent en français.

Des archipels de nuages, laissant déjà tomber la pluie en hachures de leurs flancs grisâtres,, roulent pesamment dans un ciel humide et blafard et se mêlent par des lignes violettes à la terre embrumée ; quelques touffes de bruyère, quelques plaques de gazon varient seules ce paysage d'une solitude mélancolique, au milieu duquel s'élève, comme une statue dans un désert, un berger monumental au lourd manteau à manches, à la veste rouge soutachée, aux immenses braies de toile cà voile, tenant d'une main un fouet et s'appuyant de l'autre sur un bcàton. A quoi rêve-t-il immobile et grave entre ses deux chiens, pareils à des loups apprivoisés, pendant que ses moutons paissent et ruminent ?

La troisième aquarelle représente des Bohémiens faisant de la musique, et nous a rappelé le Cabaret dans la bruyère de Lenau, ce poëte en qui palpite une fibre si nationalement hongroise et qui a si bien compris les charmes de la vie libre et sauvage des Tsiganes. Tandis que le plus vieux joue d'une

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espèce de contrebasse, le plus jeune, accoté contre le mur, attaque les cordes de son violon d'un air fier et dédaigneux, ses narines se gonflent, sa bouche frémit, ses cheveux s'agitent comme de noirs serpents ; sans doute il exécute la marche de Rakoczky le rebelle, et les buveurs attentifs laissent leurs chopes pleines sur la table. Ce ne serait peut-être pas calomnier les pratiques de ce pittoresque cabaret que de dire, comme dans la ballade, « les filles étaient fraîches et jeunes, elles avaient des corps sveltes, prompts à se tourner, légers dans leurs sauts; les garçons les garçons étaient des voleurs. »

Ces trois beaux dessins vigoureusement coloriés, et qui valent des tableaux, appartiennent au prince Esterhazy. Nous en avons parlé avec détail parce qu'ils sont composés et que leurs fonds donnent une idée du paysage hongrois.

La femme mariée d'Arokszallas allant à la messe est un superbe échantillon humain. Jamais plus noble costume n'a revêtu plus belles formes. La tête, vue de profil, est

d'une régularité parfaite et semble frappée par un coin de médaille : la marmotte de taffetas noir qui l'enveloppe a la majesté d'un diadème. Une veste de velours vert, fourrée, pareille à un dolman de hussard, ourlée d'un galon d'or et frappée d'une plaque de broderie à la poitrine, est jetée opulemment sur un corsage rouge et sur une jupe de soie changeante que recouvre un tablier noir garni de dentelles; la main, perdue dans les fourrures, tient un mouchoir et un livre de messe en velours nacarat à coins d'argent. Puis viennent des bergers pareils à ceux que nous avons décrits, des paysans aux yeux bleus avec des variétés de types que le dessin seul peut rendre. — Arrêtons-nous à cet heiduque d'Arokszallas, si fièrement campé et si pittoresque avec sa cravate et ses manches bouffantes, sa veste à brandebourgs blancs posée en dolman sur l'épaule, son pantalon bleu enjolivé de soutaches et englouti dans ses bottes, son mouchoir sortant de sa poche, son chapeau retroussé, sa j)hy-

sionomie robuste et martiale ; regardons aussi

cette jeune figure militaire si fine, si douce el si résolue à la fois, dont les yeux d'azur ressortent au milieu d'un teint hâlé, et qui porte un bout d'épaulette cousu à un manteau blanc, liséré de couleurs comme une capademuestra espagnole. Quelle charmante créature que cette jeune paysanne allant chercher de l'eau au puits, chargée d'amphores comme Rebecca ou Nausicaa! Sa tète, pure et douce, est encadrée dans les plis violets d'une étoffe nouée sous le menton ; un jupon rose dépasse sa robe bleu foncé, une écharpe blanche, striée à son extrémité de raies rouges et bleues, pend gracieusement de son épaule. — Quant aux pieds, ils sont nus, ressemblance de plus avec la Bible et l'Odyssée.

Des Hongrois de la plaine, nous passons aux races slaves et hongroises des Karpathes. Le premier qui se présente est un serrechaner du régiment frontière d'Ottochaz; le type et le costume sont tout à fait différents : c'est un mélange hybride de chrétien et de musulman ; une veste turque cramoisie, un bur-

nous rouge, une ceinture à raiesi hérissée d'un arsenal d'yatagans et de coutelas, des pantalons à la mameluk, des babouches de sparterie, une carabine à crosse ouvragée portée en bandoulière, forment son équipement; la tète, coiffée d'un bonnet rouge, estbasanée, hardie etfière. Si celui-là paraît demi-Turc, celui-ci est Turc tout à fait; un turban amarante roulé en spirale encadre son masque fauve et ridé, aux yeux d'un gris pâle, aux moustaches rousses, à l'expression de férocité tranquille et de courage fataliste; son corps maigre s'affaisse sous les vestes, les gilets, les dolmans et les ceintures aux mille plis. Tel on se figure un des Arnautes d'Ali-Pacha.

Voici maintenant Stana Fopovic, du village de Skrad, une robuste et solide beauté qui vous regarde en face de ses yeux vert de mer aux longs cils noirs recourbés, et laisse pendre sur son ample poitrine ses cheveux en tresse échappés de sa coiffe blanche ; une ceinture orientale ornée de boutons maintient sa (aille, et sa main s'insère dans le pli d'un tablier épais comme un lapis et garni

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d'une longue frange d'effilé. Une jupe blanche, une sorte de tunique de drap olive hordée d'un galon rouge, quelques rangs de verroteries et d'amulettes, complètent ce costume sévère, qui n'est pas sans rapports avec celui des femmes de la campagne de Rome.

La beauté de Sava Birtinka, femme grecque de Bosnie, difïère du type un peu tartare de Stana Popovic ; sa figure ovale, ses traits allongés, son nez en ligne droite rappellent le type classique des statues, adouci par une expression de souffrance rêveuse ; une large ceinture bariolée, enrichie d'un rang de pièces de monnaie percées, serre son gilet rouge et son tablier étoffé comme un tapis turc ; sa chemise est agrémentée d'une petite broderie rose ; son cafetan bleu a des broderies vertes, jaunes et rouges, et des rangs de monnaies jouent sur sa veste avec les tresses de ses cheveux.

M. Th. Valerio, qui n'a pas fait dans un but purement pittoresque le grand travail auquel nous avons consacré cette étude, s'est

attaché à rendre avec une fidélité scrupuleuse les individus des différentes races dont il rapporte les modèles choisis. — Chaque dessin est à la fois un type et un portrait ; on y devine le caractère, les mœurs et en quelque sorte l'histoire du personnage représenté, tant l'étude est individuelle ; le visage, le port, l'allure, tous les signes ethnographiques occupent autant l'artiste que les particularités, pourtant si originales et si bien rendues, du costume. Quelle belle tête, par exemple, que celle de Sava Momcillovic, arambasi du village de Duynak ! un type blond, aristocratique, presque anglais, et qui ferait croire à un lord déguisé, se passant la fantaisie excentrique de quelques mois de vie indépendante et sauvage : les grands yeux bleus fermes et tristes, le nez fin, d'une courbure légèrement aquiline ; la lèvre dédaigneuse que gonfle un spleen byronien, sous une longue moustache effilée, le teint blanc et rose encore, à travers une couche de hâle du même ton que les cheveux, composent une physionomie d'une élégance rare

et d'une distinction suprême. Otez à ce gentleman de la montagne ses cafetans rouges, ses gilets à mille boutons, ses cnémides grecques, sa ceinture orientale, sa cartouchière de cuir, sa panoplie d'armes féroces ; mettez-lui un frac noir, gantez de blanc sa main nerveuse et brunie, et vous aurez un élégant irréprochable, un dandy dont la réception au Jockey-Club ne serait attristée d'aucune boule noire.

Bozo Raatic, oberbascha du régiment de Sluin, est d'un caractère tout opposé. — La nature semble avoir pris à tâche de réaliser en lui l'idéal qu'on se fait d'un brigand romantique. Son masque maigre, osseux, orné d'un nez en bec d'oiseau de proie dont la courbure commence au front, charbonné de noirs sourcils, accentué de moustaches et de favoris terribles , bizarrement bruni du soleil et bleui des teintes d'une barbe fraîchement faite, frappé d'une fossette qui sépare presque le menton en deux, paraît créé tout exprès pour épouvanter les voyageurs, les femmes et les petits enfants ; il est beau ce-

pendant, mais d'une beauté de mélodrame, visant à l'effet et à la terreur.

Un bonnet rouge, pareil au bonnet catalan, retombe sur son épaule, alourdi par trois rangs de houppes violettes ; sa soubreveste forme devant sa poitrine comme une cuirasse de boutons; son dolman soutaché, garni de fourrures, aux larges manches fendues que rattache une ganse, laisse voir la chemise retombant sur les poignets brodés ; sa ceinture lâche, rayée de blanc, de rouge et de jaune, contient toute une boutique d'armurier; des manclies d'yatagans et de coutelas, des crosses de pistolets montrent le nez hors de ses plis. Trois gibernes, dont ime de velours cramoisi agrémentée d'argent à la turque, contiennent les munitions de cet arsenal formidable ; un petit godet de cuivre pour mesurer les charges de poudre se rattache à ce système de défense complété par une carabine reposant entre les jambes du matamore; des grègucs bleues à l'orientale, des jambarts à dessins variés , d'épaisses sandales et un grand manteau écarlate achèvent cet équipe-

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ment compliqué , et qu'on croirait, dans son élégance barbare, dessiné par un costumier de théâtre.

Pour faire opposition à ce gaillard farouche, esquissons, d'après M. Valerio, les portraits de trois femmes de Bosnie (populati n catholique). — La première de ces beautés, si l'inscription tracée au bas de la feuille n'indiquait le contraire, a plutôt l'air d'une odalisque échappée au harem d'un pacha que la femme d'un chrétien : une calotte blanche bordée d'un galon noir et constellée de plusieurs rangs de pièces d'argent trouées se détachant sur une strie rouge, emboîte exactement le haut de sa tète, laissant libre le lobe des oreilles, derrière lesquelles pendent deux longues tresses de cheveux; cette coiffure, presque semblable à un casque, sied admirablement à cette physionomie noble, triste et douce, qu'éclairent deux yeux gris rêveurs, surmontés de sourcils d'un arc si pur, qu'ils semblent avoir été régularisés par lesurmeth; l'Orient et l'Occident se donnent un baiser sur les lèvres d'un tendre incarnat, et la pla-

cidité fataliste se mêle à la résignation catholique dans ce charmant visage si tranquillement beau ; le col disparaît presque sous un fouillis de grains de corail et de rassades, et des chaînettes, semblables à des jugulaires lâches, encadrent l'ovale de la figure et se rattachent aux boucles d'oreilles. — Nous avons vu de pareilles mentonnières aux juives de Constantine, et, comme ici, l'effet en était charmant. Une veste blanche historiée de galons et d'agréments noirs, une grande tunique de toile enjolivée de broderies de couleur au collet et serrée à la taille d'une ceinture rouge, composent ce costume d'une simplicité et d'une noblesse rares. La main gauche, cerclée au poignet d'un bracelet de verre ou d'émail bleu, joue avec le cordon en sautoir d'une bourse ou d'une amulette pailletée de sequins. La main droite pose fermement sur la saillie de la hanche. Les pieds, que n'a jamais déformés la chaussure, ont la sveltesse des extrémités des statues antiques.

Si cette beauté a quelque chose d'oriental, U 4

celle qui la suit dans la collection nous reporte en plein moyen âge. — Vous ne vous seriez peut-être pas imaginé que les modèles de llemling, de Lucas de Leyde et de Quentin Metzu vivaient encore, et vous pensiez que ces types d'une grâce gothique n'existaient plus que sur les volets des triptyques et les retables des autels; M. Th. Valerio les a retrouvés intacts au fond de la Bosnie, et si nous n'étions pas sûr de la rigoureuse fidélité de ses dessins, nous croirions volontiers qu'il a copié à l'aquarelle les peintures naïves de ces maîtres- primitifs. Sur une calotte rouge, dont on n'aperçoit que le bord, s'étale en bandeau un large mouchoir blanc qui laisse pendre jusqu'à l'épaule sa pointe brodée; par-dessus est jeté un gazillon rose moucheté de fanfreluches bleues, dont les bouts retombent de chaque côté ; une large étoile de saphirs, placée en féronnière, brille au milieu du front, des bandeaux nattés encadrent les tempes et les pommettes; un flot de soie, crinière azurée du fez, ondoie derrière l'oreille, sous la transparence taqueuse

du crépon ; la tête, d'une ingénuité et d'une douceur charmantes , avec ses grands yeux orangés, sa petite Louche d'un rose fin et sa blancheur délicate, a la grâce enfantine et mignonne des jeunes saintes et des nobles damoiselles représentées dans les missels et les romans de chevalerie par les enlumineurs du quinzième siècle ; un collier d'aigues-marines joue sur sa poitrine serrée audessous du sein par une sorte de brassière de Yelours violet, cousue de galons d'or formant des zigzags et bordée d'une tresse cramoisie ; la robe blanche, à manches larges, ornée de quelques arabesques d'or, et nouée à la taille d'un foulard cerise, descend jusqu'aux pieds, chaussés de petites babouches turques à houppes de soie.

La troisième a une coiffure presque pareille, sauf un rang de sequins percés qui frange le tarbouch ; une pièce d'or d'un plus grand module, rattachée à la calotte par un fil de soie, pend sur le front jusqu'à l'entresourcil et produit un joli effet de luxe barbare ; les yeux sont bleus et les cheveux

io l'orient.

blonds, et la physionomie^ quoique charmanie, respire une certaine résolution ; la bouche a de îa smorfia et le nez du caprice ; ce n'est plus la résignation passive et la sérénité presque animale des autres types. Des colliers de pâte du sérail, des pièces de monnaie enfilées et des verroteries bruissent et scintillent sur la gorge. La brassière est devenue une veste de velours nacarat, résolument turque, ramagée d'arabesques d'or; la robe s'est divisée en larges pantalons rouges. Quand les artistes du moyen âge voulaient peindre une Ilérodiade, ils inventaient, dans leur ignorante fantaisie, un costume oriental, mi-partie de gothique et de sarrasin, qui rappelle beaucoup celui de la femme bosniaque dessinée et coloriée par M. Valerio.

Passons de ces infantes au paysan slova- (jue d'Arva ; c'est un jeune garçon à physionomie ouverte et franche, mais dont le nez n'offre plus ces courbures héroïques des races d'Orient. Le type devient carré et camard et plus honnêtement rustique. Un chapeau à larges bords, une chemise de grosse toile, un

pantalon demi-collant autour duquel tournent des ficelles d'alpargatas, un caban d'une épaisse étoffe brune, un ceinturon de cuir, remplacent le clinquant oriental et le papillotement pittoresque de la coquetterie barbare; ce débonnaire Slovaque porte sur l'épaule, au lieu d'une carabine incrustée, un paquet de fil d'archal, et à son côté pendent, en place de gibernes, trois ou quatre souricières, comme il sied à un lointain descendant du preneur de rats de Hammel.

— Nous voici en pleine civilisation, — Regardez ce grenadier à la courte tunique blanche, au long pantalon bleu, à l'énorme bonnet à poil, dont une branche de feuillage forme le plumet; il y a loin de là aux pittoresques bandits du banatet des frontières.

Sans négliger les races sédentaires, M. Valérie a étudié avec amour les populations tsiganes des Carpathes et de la plaine. En effet, rien ne peut séduire davantage un peintre que cette race bizarre et mystérieuse apparue en Europe vers le commencement

du quinzième siècle et ne se rattachant à

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aucune souche connue. Faut-il y voir la condescendance de quelque tribu paria de l'Inde, poussée loin de sa patrie par cet irrésistible instinct de migration qui saisit les peuples comme les oiseaux à certaines époques climatériques, ou peut-être fuyant le mépris et l'oppression des castes supérieures? Viendrait-elle d'Egypte, comme on le croyait vulgairement au moyen âge? C'est ce que la science n'a pu encore décider, quoique les hypothèses plus ou moins ingénieuses aient été soutenues en divers sens. — Aucune civilisation n'a pu résorber ces hordes nomades qui flottent surTEurope comme une écume. — Comme les Bédouins, les Tsiganes de tout pays ont horreur des villes et semblent étouffer dans les maisons de pierre: ils campent sous les toiles de leurs chariots ou se terrent dans des trous, sous quelque touffe de broussaille, toujours à l'extrémité du village, au bout de quelque faubourg désert. Le bien-être et le confort n'ont aucune séduction pour leur sauvage indépendance, et partout, en Espagne, en Angleterre, en

France, comme en Bohême, vous les retrouvez accroupis autour du chaudron où se prépare leur cuisine primitive : ces Tsiganes des Carpathes et de la Hongrie, nous les avons vus au barrio de Triana de Séville, à TAlbaycin de Cordoue, au potro de Cordoue, à la playa de San Lucar, avec le même teint de cuir tanné^ les mêmes cheveux bleus, les mêmes yeux d'aigle, 'les mêmes haillons pittoresques.

M. Valerio a reproduit à merveille ces visages de bistre, au nez busqué, que trouent, comme des jets de flamme, des regards d'une clarté et d'une fixité inquiétantes, et autour desquels se tordent en fines annelures d'étroites mèches d'un noir de jais, rebelles au peigne et au fer ; ces cols et ces poitrines d'un brun violâtre, qui semblent avoir été brûlés par le soleil caustique de l'Inde et en garder l'empreinte indélébile. Quels tons fauves, rances , déteints et rompus il a su trouver pour ces sordides défroques , où pointe cependant à travers la misère une velléité de coquetterie sauvage! Parmi les

têtes de femmes, une surtout nous a frappé : — c'est une jeune fille tsigane, coiffée d'un bout de foulard jaune, et brune de ton comme une Indienne du Malabar ou de Ceylan ; l'ovale du masque est très-allongé ; le nez mince et fin d'arête a une noblesse singulière ; un demi-sourire erre avec mélancolie sur les lèvres presque violettes comme celles d'une négresse , et les yeux vous traversent l'âme par leur éclat stellaire et leur pénétration fatidique : ce sont bien là des prunelles qui doivent lire couramment dans les astres et dans l'avenir. — Les maquignons, les forgerons, les musiciens abondent ; car tout Tsigane se mêle d'un de ces métiers et souvent les professe tous trois. Avec quelle indolente rêverie ce Bohême au teint couleur de revers de botte penche les longues boucles de ses cheveux sur son violoncelle ! comme il s'endort et se berce dans sa musique! En le dessinant, M. Valerio a dû se souvenir du Lied de Lenau :

« En passant au milieu des bruyères, j'ai trouvé trois Bohémiens couchés sous un saule.

« L'un d'eux , tenant son violon, jouait à la lueur des derniers rayons du soleil un air plein de feu.

« L'autre fumait sa pipe et, aussi tranquille que s'il ne lui eût rien manqué sur la terre, regardait sa fumée se disperser mollement dans les airs.

« Le troisième dormait nonchalamment; sa cymbale était suspendue à un arbre au-dessus de sa tète. Le vent jouait à travers son instrument, et un rêve ineffable charmait son âme.

(( Cependant leurs vêtements n'étaient que des haillons mal assortis ; mais, dans l'ivresse de leur indépendance, ils narguaient la misère ainsi que l'injustice du sort.

u Ils m'ont enseigné trois fois comment, si le sort nous trahit, on peut le mépriser trois fois en fumant, en jouant et en dormant.

« J'ai longtemps penché la tête hors de la voiture pour contempler ces Bohémiens, dont les visages bruns, les longues boucles de cheveux noirs sont encore présents à ma pensée ! »

— Les aquarelles de M. Valerio, d'après les Tsiganes, traduisent admirablement ces vers.

Il serait à désirer qu'un pareil travail ethnographique fût entrepris sur les peuples qui offrent encore des physionomies caractéristiques et des types que le mélange des races, amené par la civilisation, ne tardera pas à faire disparaître. Le genre humain retrouverait là ses archives.

Nous venons de rendre compte du travail si important, au point de vue de l'art et de l'anthropologie, accompli par M. Th. Valerio dans les provinces semi-orientales de la monarchie autrichienne, la Hongrie^ la Croatie, les frontières militaires, celles de Bosnie et de Transylvanie. M. Valerio a réuni et fixé des types caractéristiques et curieux, des costumes sauvagement pittoresques, qui ne tarderont pas à disparaître sous le niveau de la ci-

vilisation, et dont ses aquarelles serontbientôt le seul témoignage ; aucun peintre ne s'était jusqu'à lui hasardé à traversées plaines immenses oii galopent des bandes de cheyaux en liberté; ces landes de bruyère où le Tsigane joue du violon sur le seuil du cabaret hanté par les bandits; ces pitstas que domine le berger rêveur, immobile comme une statue sous son épais manteau imperméable à la pluie, dont les fils grisâtres hachent le ciel brumeux; ces marécages drapés d'herbes aquatiques ; ces routes, ornières de boue, qui cahotent si durement le chariot de poste attelé de petits chevaux échevelés et maigres. Outre le talent de l'artiste, il faut une véritable vocation de voyageur pour affronter et supporter les fatigues, les privations, les ennuis et même les dangers d'explorations pareilles : ces qualités, M. Valerio les possède au plus haut point. A peine revenu d'un voyage périlleux pendant lequel sa patience à souffrir eut plus d'une occasion de s'exercer et qui eût dégoûté tout autre, M. Valerio ne put résister à cette idée que l'armée irrégu-

Hère turque devait avoir rassemblé dans les provinces danubiennes le ban et Tarrièreban de l'islam, et qu'il trouverait là une ample moisson à faire des types rares ou inconnus, dont chacun, en dehors de cette circonstance, exigerait, pour être recueilli, un long pèlerinage en des régions d'abord difficiles, sinon impossibles. C'était une belle occasion de continuer le portefeuille ethnographique et anthropologique déjà si riche et d'ajouter à ces races presque inédites de nouvelles variétés de l'espèce humaine.

Chargé d'une mission d'art et de sciences par le ministre de l'instruction publique, M. Valerio partit et exécuta son travail pendant la guerre et au milieu de l'épidémie qui dévastait les bords du Danube, exposé aux balles des Russes et aux miasmes du typhus et du choléra, avec ce sang-froid que l'amour de l'art donne aussi bien que l'héroïsme guerrier.

L'attente de M. Valerio ne fut pas trompée. La guerre, soutenue si énergiquement et si courageusement contre la Russie par la

Turquie, avait amené sur les bords du Danube une partie des populations mahométanes de l'Asie et de l'Afrique ; si les armées composées de la sorte laissent à désirer sous le rapport de la discipline, elles sont faites pour charmer l'artiste par leur étrangeté pittoresque. Dans ces bandes irrégulières on trouvait pêle-mêle des Arnautes, des Zebecks,^ des Anatoliens, des Kurdes, des Arabes de Damas, des Égyptiens, des Nègres de la haute Egypte, du Sennar et du Darfour, des hommes de l'Yémen, et même des Indiens; toutes les nuances possibles de l'épiderme humain, à partir du blanc olivâtre jusqu'au noir le plus sombre, en passant par le brun, le hâlé, le jaune, le cuivré et leurs décompositions ; toutes les armes sauvages et barbares, depuis le long fusil incrusté de nacre et de corail jusqu'à la zagaie et au bouclier de cuir d'hippopotame : yatagans, kandjiars, kriss, masses d'arme, pistolets à pommeau d'argent, panoplies bizarres dont les amateurs ornent à prix d'or leur cabinet, et qui sont encore en usage parmi ces hordes en- I. 3-

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tièrement étrangères à la carabine Minié; toutes les yariétés imaginables du vestiaire oriental avant la réforme, turbans, keffiés, chacbias, burnous, cafetans, dolmans, gandouras, vestes brodées et soutachées, ceintures de soie et de cachemire, fustanelles, cartouchières de maroquin, casques à pointe sarrasine, gorgerins de mailles et autres ajustements à faire délirer un peintre de joie.

Souvent M. Valerio rencontrait dans la campagne des bandes de bachi-bouzoucks.

— Le timbalier marchait en tète, tenant entre les dents la bride du cheval et frappant à coups redoublés sur deux petites timbales attachées de chaque côté de la selle et ayant au plus la dimension d'une assiette; puis venaient à la file des cavaliers à figure basanée, vêtus de manteaux rouges bordés de fourrures, armés de longues lances de bambou enjolivées, près de la pointe, d'une houppe de plumes d'autruche. Leurs petits chevaux à la crinière pendante, à la mine farouche, étaient caparaçonnés de vieilles tapisseries

dont les lambeaux effilés et effrangés traînaient presque jusqu'à terre, en sorte qu'on voyait à peine les jambes de l'animal. Sur le flanc de la file gambadait et grimaçait le bouffon, chargé d'égayer par ses lazzi les ennuis de la route. Decamps se croisant avec la patrouille turque dans les étroites rues de Smyrne ne devait pas être plus heureux que M. Valerio.

D'autres fois, c'était un araba transportant sous escorte le sérail d'un j^acha, — quel heureux motif pour un peintre que ce char à bœufs chargé de femmes voilées et suivi de cavaliers aux costumes étranges ! — ou bien un bivac installé avec toute l'insouciance orientale : le pilaf ou le café se faisant sur un feu de broussailles où les pieds pâles des cadavres mal ensevelis semblent vouloir se réchauffer; ou encore une sentinelle égyptienne au teint de bistre, la tête coiffée du fez et enveloppée d'une bande d'étoffe roulée en capuche, veillant, dans sa capote militaire, près d'une guérite formée de roseaux et de bottes de paille, au milieu de plaines mare-

cageuses où les brumes malsaines s'étalent sur les eaux plombées.

Le camp turc présentait un aspect des plus pittoresques. Cette série de tentes coniques d'un vert pâle usé par le soleil, ces huttes de paille entre lesquelles circulaient ces physionomies bronzées, ces hommes à l'air calme, grave, résolu, mêlant l'accomplissement de leurs devoirs religieux à leurs obligations militaires, donnaient au campement quelque chose de tout particulier. Au milieu de soldats qui manœuvraient, faisaient la cuisine, allaient chercher de l'eau, fendaient du bois, ou préparaient des fours dans le sable pour y faire cuire le pain, on en voyait d'autres se détacher d'un groupe, étendre leur tapis, s'agenouiller, incliner le front jusqu'à terre, invoquer Dieu en chantant lentement d'abord et en accompagnant leur prière d'une oscillation de corps, à la manière des derviches hurleurs, puis s'animer, se balancer et tirer du fond de leur poitrine ces pieux rugissements que nous avons entendus au tekké des derviches de Scutari, sans faire naître

un sourire de raillerie ou d'incrédulité sur les lèvres de leurs camarades, dont plusieurs cependant ne suivaient pas le même rite. Le sérieux musulman ne sourcillait pas à ces pratiques étranges, à ces exercices divers, faits au milieu d'un camp.

Le longdu Danube, des spirales de fumée sortant du sol indiquaient les fours creusés dans le sable et chauffés avec des roseaux, oii les Égyptiens faisaient cuire leur pain, à moins qu'ils ne se contentassent de galettes torréfiées sur des plaques de tôle.

Tout en nous montrant les aquarelles et les croquis de son portefeuille, M. Valerio nous racontait les péripéties de son voyage, entre autres son arrivée à Silistrie. Quand il se présenta devant la ville si héroïquement défendue par Moussa-Pacha, les portes étaient déjà fermées, la nuit tombait, le temps était froid, sombre; le vent s'engoufTrait par rafales dans les fossés et prenait en écharpe le pont-levis conduisant à la porte devant laquelle grelotait le voyageur arrêté. La porte avait été percée de neuf boulets pendant le

5i L'OIUEiNT.

siège, et les deux trous du bas servaient de guichets pour examiner les gens du dehors ou parlementer avec les gens de l'intérieur. M. Valerio fit expliquer par son compagnon qu'il avait des lettres de recommandation pour le pacha et qu'il désirait qu'on les lui remît pour hâter son entrée dans la ville. Après vérification des lettres, on fit passer à l'artiste et à son interprète, par les ouvertures des boulets, des pipes et du café, en les priant de prendre patience, qu'on était allé prévenir le muchir (officier supérieur). Pendant qu'ils se morfondaient, sur ce malheureux pont-levis, arriva un aide de camp d'Omer-Pacha, se rendant en courrier de Bucharest à Sébastopol, crotté jusqu'à l'échine (il venait de traverser, à franc étrier et par une pluie battante, les plaines de la Valachie)^ et affublé delà façon la plus bizarre : un keffié arabe jaune et rouge, à longues franges de soie, lui couvrait la tête, retenu autour des tempes par une corde en poil de chameau, tandis que le bas encadrait sa figure, ne laissant passer que le nez et une

paire d'énormes moustaches; une grande redingote boutonnée jusqu'au menton, un sabre turc, des pistolets à la ceinture et de longues bottes montant à mi-cuisse complétaient l'accoutrement du courrier, mais le tout tellement couvert de boue, qu'il était impossible d'en discerner la couleur.

L'aide de camp déclina son nom et dut attendre aussi l'ouverture de la porte. On passa de nouveau du café et des pipes par les trous de boulets, et il fallut se contenter de l'éternel refrain des Turcs : Peki,peki ! (Patience, patience !), qui va si bien à leur quiétude fataliste, en attendant l'effet des négociations. Cependant le vent soufflait plus âpre et plus aigre que jamais, et les voyageurs, à demi gelés, s'étaient adossés contre la porte pour s'abriter un peu. Enfin, au bout d'une heure, les clefs arrivèrent ; mais, soit maladresse, soit erreur, elles embrouillèrent la serrure, qui se brisa après une demi-heure de résistance, laissant enfin libre l'entrée de Silistrie Ces manœuvres avaient pris du temps, et il était déjà dix heures et demie.

S6 L'OaiENT.

Précédé d'un pandour nègre armé jusqu'aux dents, et suivi de son interprète, M. Valerio se rendit chez le commandant militaire de Silistrie, qu'il trouva, après avoir monté un escalier vermoulu, au premier étage d'une méchante maison, dans une petite chambre éclairée par une chandelle vacillante. Le pacha était un homme <l'une physionomie noble, grave et religieuse ; assis les jambes croisées sur son divan, il égrenait un chapelet d'ambre ; il fit apporter des pipes et du café, cérémonie à laquelle l'hospitalité turque ne manque jamais.

La chambre habitée par le pacha avait à peu près sept pieds de long sur six de large. Les fenêtres garnies de papier livraient en quelques endroits passage au vent, qui faisait trembloter la flamme de la chandelle ; les murailles crevassées n'avaient pour tout ornement qu'une giberne, une paire de pi>tolets et un sabre turc avec son ceinturon. Tout le mobilier consistait en une mauvaise table de bois chargée de quelques livres frugalement mêlés de pommes^ une estrade de

planches négligemment recouverte de quelques bouts de tapis et une valise de cuir jetée dans un coin. Par la nudité de ce logii?, M. Valerio comprit quel gîte pouvait lui échoir, même avec la recommandation du pacha.

Le lendemain, au jour, l'artiste put jugei des désastres que la ville avait eu à supporter et se faire une idée du courage et du dévouement qui avaient dû animer les défenseurs de Silistrie pour soutenir victorieusement une lutte si inégale ; les maisons en ruine, criblées par les boulets, les toits effondrés, les minarets des mosquées abattus ou éch ancrés, tenant à peine au corps de l'édifice par quelques assises et que le vent menaçait à chaque instant de jeter bas, témoignaient de l'opiniâtreté de l'attaque et des ravages du siège. Le sol était jonché de boulets, d'éclats de bombes, d'obus, de grenades et de projectiles de toutes sortes. Les Russes avaient fait à l'imprenable Silistrie un pavé de fer. — Le typhus sévissait avec violence. De tous côtés, on rencontrait, portés sur des

civières, de pauvres diables, enveloppés d'ur linceul attaché au col et aux pieds par une corde, que l'on conduisait au cimetière. — Près de l'Arab-TaLia (fort dominant Silistrie), le cœur de l'artiste se serra en voyant ce terrain jonché de débris, labouré par la mitraille, parsemé de fragments de bombes^ bossue de petits monticules desquels sortaient quelques planches indiquant la sépulture des héroïques défenseurs de la redoute, heureux du moins d'être tombés glorieusement sur le champ de bataille, au lieu d'a- \oir été décimés par la maladie.

La mortalité était grande dans le camp des irréguliers exposés à toutes les intempéries de l'air et installés avec une négligence fataliste. Les malheureux malades qu'on menait à l'hôpital sur des chevaux, souvent par une pluie torrentielle, y arrivaient à l'état de cadavres ou tombaient sur le bord du chemin. Ces scènes navrantes étaient contemplées par leurs camarades avec cette profonde indifférence pour la vie qui distingue les musulmans et qui finit par vous gagner.

LE DANUBE. b9

Leur courage moral, leur exaltation religieuse, n'en recevaient aucune atteinte. — S'ils regardent mourir les autres froidement, ils savent aussi quitter la vie avec le calme le plus stoïque. Un jour, M. Valerio, se trouvant au camp des bachi-bouzoucks, où il avait cherché un abri contre la pluie à l'entrée d'une de ces huttes souterraines que nos zouaves ont imitées devant Sébastopol, aperçut un jeune Arabe, maigre, pâle, soutenu par deux de ses camarades, et tellement marqué du cachet de la mort, que l'artiste s'approcha de lui et fit demander ce qu'il avait, par son interprète. On lui dit qu'il était attaqué du typhus, et à l'offre des soins d'un médecin français faite par M. Valerio, l'Arabe répondit : «Le meilleur médecin, c'est Dieu! » Le pauvre diable avait raison, car une heure après il était guéri de tous ses maux, et une légère éminencede terre fraîchement remuée désignait sa fosse à l'entrée de la cabane, car les bachi-bouzoucks ne prenaieat pas toujours la peine de porter leurs morts au cimetière, et les enfouissaient

négligemment au seuil de leurs cahutes, sans souci des miasmes qui s'en exhalaient et redoublaient la violence de l'épidémie.

C'est dans des circonstances pareilles que M. Valerioa fait, d'après nature, trente-cinq grandes aquarelles dont yingt-trois terminées et les autres plus ou moins avancées, sans compter trente-sept dessins ou croquis représentant non-seulement les types principaux, mais encore toutes les variétés imaginables de races. Bien que ses aquarelles aient une grande tournure et soient lavées avec une vigueur de ton que Decamps seul pourrait surpasser, M. Valerio n'a pas cherché exclusivement le côté pittoresque. Sans sacrifier l'efTet, il a mis dans ses têtes une exactitude de ressemblance qui leur donne une valeur anthropologique. Le savant, occupé de ces sortes de recherches, y trouvera les détails anatomiques et les particularités de conformation qui séparent les races les unes des autres et permettent d'en suivre la filiation. Le daguerréotype ne serait pas plus juste et ne reproduirait pas la couleur, si

LE DANUBE. . 6t

nécessaire et si caractéristique dans de semblables études.

Les bachi-bouzoucks peuvent se ranger dans trois catég-ories principales : le bachibouzouck albanais, le bachi-bouzouck nègre de la haute Egypte, le bachi-bouzouck kurde,^ sans préjudice des variétés syriennes ou arabes.

Comme conformation typique, le bachibouzouck albanais a la face allongée, le nez en bec d'aigle, l'arc des sourcils très-prononcé, les paupières épaisses et voilant l'œil, lescheveuxpendantenmèchesplates,rexpres- .sion décidée et volontiers féroce. Le costume se compose du fez, de la fustanelle, d'une longue veste blanche, d'un caban de couleur foncé et d'un musée d'artillerie passé dans la ceinture ; la plupart du temps les pieds sont nus. — Le bachi-bouzouck nègre, selon la région d'où il arrive, varie du chocolat au noir bleuâtre, se rapproche ou s'éloigne du type caucasique, abaissant ou redressant son angle facial : tel a le museau d'un singe, tel le profil d'un oiseau ; d'autres ont des traits I. 6

purs SOUS leur masque sombre : nous en avons remarqué un dont la laine frisée en petites boucles ne commence qu'à deux pou- | ces au-dessus des oreilles, et couvre le sommet de la tête comme une petite calotte ; rien n'est plus singulier : les vastes grègues turques, la veste soutachée, la ceinture bariolée et hérissée d'armes, forment, avec des caprices individuels, le fond de leur costume. Le bachi-bouzouck kurde a la figure maigre, presque triangulaire ; le nez, long, mince à sa racine, s'arrondit et devient charnu par le bout; l'œil est triste, le regard noir, la physionomie cruelle sous une apparence endormie et apathique. Le vêtement consiste en caleçons de toile, en manteaux de laine effilochée ; c'est assurément le plus sauvage et le plus indisciplinable des trois. — Chez lui, le brigand se mêle en de fortes proportions au soldat.

L'Arabe se distingue par la noblesse de ses traits, la hauteur de son front, la limpidité de son œil et son expression d'enthousiasme religieux. Le keffîé rouge et jaune avec

LE DAMOE. 63

ses franges pendantes, la chacliia cerclée par la corde de poil de chameau, encadrent bien ces belles têtes ardentes et pensives, empreintes des mélancolies du désert et de la foi robuste des premiers temps de l'islam. Le Turc de Morée, avec sa face maigre, osseuse, plaquée de tons rougeâtres, ses oreilles évasées et son nez de travers, présente un caractère de résolution goguenarde tout difTérent. Le Turc des côtes de la mer Noire, par ses pommettes larges et saillantes, ses oreilles détachées de la tête^ sa mine sombre et renfrognée, fait pressentir déjà le type tafar. Le Turc bulgare est presque un Russe. — En revanche, l'Arabe de Bagdad a la fière élégance d'un calife des Mille et une nuits, et, sous son costume à demi européen, le fellah , d'Egypte a l'attitude de figures hiéroglyphiques, le teint de granit brûlé, les yeux obliques et la moue indéfinissable des sphinx.

Si l'on veut tenir compte de la répugnance qu'ont les musulmans pour poser, par suite de leurs idées religieuses et de leurs préjugés supcrstilicux, le mérite de M. Valerio s'en

-6i L'ORIENT.

accroîtra considérablement. Ceux-là seuls qui ont voyagé en pays mahométan savent la patience, la séduction, Fopiniàtreté et même le courage dont a besoin de s'armer tout dessinateur pour le moindre croquis : le Koran proscrit comme acte d'idolâtrie toute reproduction de la figure humaine, et les Orientaux ne manquent pas de dire aux peintres qu'ils voient travailler : — Que feras-tu au jour du jugement, lorsque tous ces corps te demanderont une àme ? — Ils croient aussi que toute personne tirée en portrait meurt dans l'année. Il est bien entendu que ces préjugés ne régnent que parmi le peuple ; mais c'est là que se rencontrent les types les plus caractéristiques, les physionomies les plus originales et les costumes conservés dans leur pureté primitive.

Sami-Pacha, le gouverneur de Widdin, a posé complaisamment pour M. Valérie : c'est une belle tête, intelligente et tine, encadrée par une légère barbe blanche et marquée d'un cachet de suprême distinction ; on voit que la civilisation a passé par là. Sami-Pacha

parle très-bien français, et sa cordiale hospitalité envers les étrangers est connue ; il porte le costume du Nizam et un surtout bordé de fourrures.

Le derviche tourneur, avec son bonnet i\o. feutre semblable à un pot de fleurs renversé, sa barbe argentée encadrant sa face d'un ton de brique, sa robe blanche et son manteau brun, a bien ce caractère de kief extatiquti que donne aux moines de cette secte l'habitude de ces valses sans fin qui éblouissent et fascinent lorsqu'on les visite dans leurs tekkés aux jours de leurs pieuses chorégraphies.

Il est impossible de voir un costume plus riche et plus splendide que celui du cawas du prince de Servie ; l'étoffe disparaît sous les galons et les broderies, et nous n'y trouvons à reprendre que la cravate blanche, dont l'effet est médiocre parmi ce luxe oriental ; mais M. Valerio a dû la conserver comnie trait de mœurs. — Cette cravate, c'est un commencement de civilisation. Le drôle a du reste la mine effrontée, cyniquement spirituelle, jovialement rouge, et l'impudence

d'un laquais de bonne maison ; s'il est musulman, il ne doit pas s'inquiéter beaucoup de la défense de boire des liqueurs fermentées faite aux fidèles par le Roran.

Le Serrechaner autrichien des frontières valaques nous montre une race toute différente ; la face est large, pleine, sans moustaches, entourée d'un épais collier de barbe ; le nez n'a plus cette finesse osseuse et cette belle courbe des types orientaux ; le costume est encore d'une gracieuse étrangeté. Le pantalon soutaché, la veste agrémentée de passementeries, lesdolmans aux multiples rangées de boutons saillants, le bonnet à poil bossue de plaques en cuivre, le sabre courbe à. fourreau de chagrin ne manquent pas de caractère. — Le dorobant valaque et le pandoure serbe ont aussi leur cachet et retiennent quelque chose de l'originalité barbare.

Pour nous reposer un peu de toutes ces physionomies farouches, bronzées et moustachues, décrivons le costume d'une jeune femme mariée de Belgrade : elle porte les cheveux enroulés sur un morceau d'étoffe

d'un bleu verdâtre faisant le tour de la tète et constellé de bijoux ; un fichu d'un bleu pâlb se croise sur sa poitrine. Sa veste de velours violet ornée de dessins d'or, à manches larges doublées de satin cerise, tranche sur sa robe blanche à bandes orange et à dessins distancés orange et laque ; une écharpe à ramages lilas lui entoure la taille et tombe jusqu'à terre. Sous cette toilette à la fois riclie et simple, elle a une tournure mélancolique et fière, digne d'une reine du moyen âge, et sa tête aux traits purs et délicats rappelle le type que les peintres gothiques du quinzième siècle attribuaient à Hérodiade.

Nous avons déjà dit que M. Valerio aimait les Tsiganes. Son nouveau portefeuille contient plusieurs de ces brunes jeunes filles dont le regard, habitué à plonger dans l'avenir, effraye presque par sa flamme intense et sa limpide profondeur.

Les croquis ne sont pas moins intéressants que les types -^ qu'ils nous montrent groupés ou en action — sous la tente, dans la redoute, au foyer du bivac, dans les attitudes

si variées de la vie militaire. Une des plus remarquables de ces esquisses représente Ali-Ruta, le brave chef albanais, dont la conduite fut si brillante au siège de Silistrie. Il est assis sur l'affût d'un canon et a le bras en écharpe ; son mâle et fier visage, son costume riche et pittoresque, son attitude nonchalante et noble donnent bien l'idée d'un héros. — Sur le premier plan, des hommes préparent le café près d'un cadavre qu'on devine sous le manteau qui le recouvre ; au fond, des Arnautes chargent leurs armes et regardent par les embrasures.

Tous les regards sont maintenant fixés sur la Turquie^ et chaque livre qui en parle est bien venu, La curiosité générale y cherche des détails curieux ou inconnus, des descriptions pittoresques , des notions historiques ; l'on veut se faire une opinion raisonnée sur ce pays, où s'agitent maintenant de si graves intérêts, et où se résout peut-être en ce moment le problème des civilisations de l'avenir. — Le volume, en tête duquel on nous demande d'écrire ces lignes (1) comme témoin oculaire de son exactitude, car nous n'avons rien à ajouter aux renseignemenis de toute nature qu'il renferme, commence par une histoire rapide de la domination

(1) Celte étude servait de préface à la Turquie pittoresque, par W. DucketI, publiée en t8o5.

turque, qui peut vous dispenser de lire les huit tomes compactes de M. de Hammer, et vous fait suivre le développement de l'empire islamite, depuis Osman, fils d'Orthogrul, jusqu'au sultan Abdul-Medjid ; c'est un spectacle des plus intéressants que de voir se réaliser le rêve d'Orthogrul, qui avait songé qu\me source jaillissait de sa maison, s'enflait, se grossissait, s'élargissait, et finissaif par s'étaler en océan immense, présage in faillible de la prospérité de sa descendance. En effet, parti d'un apanage obscur de la Phrygie, le fleuve de l'Islam répand partout ses flots, inonde Byzance, et va battre les murs de Vienne : il y eut un moment où le Turc inspirait une profonde terreur à l'Europe, qu'il effrayait de son fanatisme, de sa barbarie et de ses façons sauvages de procéder à la guerre; puis bientôt vint la décadence, ramollissement; et les sultans, jadis si terribles, ne furent plus que de pâles fantômes créés ou détruits par les janissaires, et qu'on entrevoyait de loin, à travers le grillage doré du kiosque de la Sublime Porte,

SOUS un dais de vermeil constellé de pierreries. Les autres nations avaient progressé, tandis que la Turquie était restée accroupie sur son divan, entêtée dans ses vieilles habitudes, et si le padischah signait encore ses firmans de l'étrier impérial, ce n'était plus qu'une vaine formule ; la bataille de Lépante^ où Cervantes, le glorieux manchot, fut blessé , avait dès longtemps dissipé le prestige ; le croissant s'était abaissé devant la croix; l'Europe chrétienne n'avait plus rien à craindre. Mahmoud, le père d'Abdul-Medjid, comprit que la Turquie, pour tenir désormais son rang parmi les peuples civilisés et ne pas être, malgré son courage, à la merci de la première invasion, devait détruire les janissaires, ces prétoriens et ces strélitz toujours en révolte, et imposer les formes de la tactique militaire moderne à des troupes jusque-là plus braves que disciplinées. — Son œuvre rencontra les résistances les plus obstinées de la part du vieux parti turc , partisan des anciennes mœurs , ennemi des inventions des giaours, attaché

72 L'OHIEM.

avec un aveuglement fanatique à la lettre d» Koran. — Cette réforme , maintenant acceptée et qu'Abdul-Medjid a religieusement poursuivie, a mis les Turcs en état de soutenir les premières attaques des envahisseurs russes, et leur a permis d'attendre glorieusement l'arrivée de l'armée anglo-française. Ce résultat , qui a paru étonner quelques esprits trop portés à s'exagérer la puissance irrésistible de l'empereur Nicolas, ne nous a nullement surpris : pendant notre séjour à Constantinople , nous avions souvent remarqué ces magnifiques casernes de Scutari et du grand Champ des Morts, cette superbe fonderie de canons de Top'Hané, près de la mosquée du Sultan Mahmoud, ces écoles militaires, instituées sur le modèle de l'Ecole polytechnique, et où aucune des découvertes de la science n'est ignorée ; le chantier des vaisseaux si bien placé au fond de la Corned'Or, à côté de Kassim-Pacha ; ces soldats brunis et vigoureux, que seul le fez rouge différencie de nos troupes de ligne et qui manœuvraient avec une précision toute prus-

sienne, ces cavaliers descendant au galop les rues escarpées et pierreuses de Stamboul ou de Péra, et nous pensions que la Turquie n'était pas autant en arrière qu'on voulait bien le dire, et ne serait pas tordue en une bouchée par l'ours du Nord, s'il prenait fantaisie à celui-ci de secouer ses frimas et de s'avancer sur le chemin de Byzance ouvert par Catherine. Silistrie invaincue et l'évacuation des principautés, après tant de fanfaronnades méprisantes, l'ontbien prouvé. Alors, il est vrai, nous ne soupçonnions pas que le C harlemagne , dont nous visitions les batteries formidables , serait appelé à jouer un rôle actif dans cette mer oh se réfléchissaient pittoresquement ses flammes tricolores; mais déjà cependant la question des Lieux Saints causait une certaine agitation, et la vieille opposition turque, mécontente du ministère trop favorable aux giaours, écrivait ses articles en lettres de feu tantôt à Psammathia, tantôt à Scutari, à Péra et à Stamboul. — Le panier rouge, signal des incendies, se montrait à chaque instant au sommet I. 7

74 L'OUIENT.

de la tour du Séraskier. — Le ministre fut changé et tout s'éteignit. Personne ne prévoyait encore le paletot de Menschikotî; cependant les Grecs , rendus favorables aux Russes par la conformité de religion et par Tespoir absurde du rétablissement , à leur profit, de l'empire de Byzance, supputaient les dates, et se disaient tout bas cjue les quatre cents ans allaient s'accomplir, et que le prêtre enfermé dans la muraille depuis la prise de Constantinople, en sortirait pour achever sa messe interrompue dans Sainte-Sophie rendue au culte chrétien ; en effet , une prédiction populaire affirmait qu^au bout de quatre siècles, jour pour jour, une nation blonde devait pénétrer dans Stamboul par la porte Dorée, que cette superstition avait fait murer. Or, Constantinople a été prise le 29 mai 1453 : ce n'était donc plus que quelques mois à attendre. La prophétie est maintenant convaincue de fausseté ; nul étranger blond n'a franchi la porte qui vit passer jadis Alexis Strategopoulos, et le prêtre murmure

sa litanie derrière le mur de mosaïque. Ce résumé historique, en condensant les faits, permet d'en saisir Tensemble. — A mesure que Ton avance, la vieille barbarie asiatique s'adoucit sur le sol plus humain de l'Europe ; les fratricides politiques vont s'atténuant. Le meurtre même perd de sa férocité et ne se complaît plus, comme autrefois, dans les longues tortures ; depuis longtemps la porte du sérail n'a plus sa garniture de têtes, et l'on ne rencontre plus au coin des carrefours des cadavres décapités avec leur sentence clouée sur la poitrine ; le respect de la vie humaine vient même aux fauteurs du passé. Les lois se substituent peu à peu au caprice, et, contrairement à l'idée qu'on se fait du fanatisme musulman, nulle part la tolérance religieuse n'est plus largement pratiquée qu'à Constantinople, tous les cultes y ont leur église. — Les moines en costume circulent dans les rues, et nous-mcme nous avons assisté aux exercices des derviches hurleurs de Scutari, en compagnie de deux pères capucins, et cela en plein ramadan,

OÙ les hallucinations du jeûne amènent un redoublement de ferveur. Les Turcs^ quoique se croyant en possession de la vraie foi, n'ont pas d'aversion pour les religions différentes de la leur; ce qu'ils méprisent, ce sont les athées ou les idolâtres. L'islamisme, débarrassé de son fatras de commentaires, a la grandeur austère et un peu nue du protestantisme. Allah règne seul dans sa terrible unité au fond d'un ciel solitaire, au-dessus des houris vertes, rouges et blanches, concession de l'àpre génie de Mahomet aux sensualités asiatiques; c'est, en. dehors du christianisme, la plus pure conception de Dieu. En parcourant les mosquées, il est impossible de ne pas être frappé de cette absence de toute image humaine et de cette ornementation géométrique composée de lignes brisées , croisées , enchevêtrées, n'exprimant que l'idée abstraite. Calvin et Luther n'auraient rien à retrancher dans un temple musulman. — Quant à la morale, elle prescrit les mêmes préceptes d'humanité générale que les autres religions. Maintenant,

sans que la foi soit affaiblie, riiabitude de voir des Français , des Anglais , des Allemands, a fait tomber ces habitudes farouches d'avanie et d'insulte ; un étranger d'un maintien tranquille et décent peu parcourir Constantinople en tous les sens , il y sera certes plus en sûreté et plus à l'abri des railleries grossières qu'un Turc en costume se promenant dans un faubourg de Paris. — Nous-même nous sommes entré, à toute heure de nuit et de jour, dans des cafés borgnes fréquentés par des Hammals, des matelots et de pauvres diables tout en haillons, qui se levaient pour nous faire place avec une politesse que nous n'aurions pas rencontrée aux cabarets de la Halle et de la Cité. Les Turcs sont pleins de bonhomie et de simplicité : leur loyauté est connue, la parole d'un Turc vaut toutes les signatures et tous les billets du monde. Les cruautés,, nécessaires peut-être, de quelques sultans ou de quelques vizirs, dans des circonstances décisives, ont donné à la nation un aspect

féroce qui n'est pas justifié par les mœurs

habituelles. Abdul-Medjid est à\\ne douceur charmante ; quand il a ceint le glaive d'Othman à la mosquée d'Eyoub, il a refusé d'égorger le mouton traditionnel dans la cérémonie d'investiture. Ce n'est pas, du reste, une sensiblerie de parade et qui se borne aux animaux; si vous rasez les rives du Bosphore en caïque, vous entendrez parfois sortir des fenêtres d'un délicieux palais d'été une phrase des Piiritai?is ou de don Pasquale. jouée d'une main encore un peu timide ; c'est le frère d'Abdul-Medjid , qui charme ses loisirs par la musique : autrefois, la raison d'Etat lui eût passé au col le cordon des muets. A l'histoire des Bayezid, des Amurat, des Mahomet, des Selim, des Mustapha, entremêlée deséditions, de conquêtes, de défaites, de révolutions de palais, d'étranglements, succède une description topographique de l'empire turc, si vaste encore, et qui s'étend à d'énormes distances dans les profondeurs inconnues de l'Asie, depuis ces plaines où s'écroulent les ruines des anciennes colonies grecques ou romaines, squelettes de villes

dont on ne sait même plus les noms, et dont le vova^eur étonné demande àStrabon et à Ptolémée l'emplacement hypothétique, jusqu'à Bagdad et aux confins de l'Inde. Ces civilisations éteintes, et dont les cendres se sont stratifiées par couches régulières, peuvent revivre dans ces admirables pays presque déserts aujourd'hui et qui pourraient nourrir une population supérieure à celle de l'Europe : là, comme le dit la Genèse, à la place où blanchit un sable brûlant, verdoyait le paradis terrestre et coulait le fleuve qui, au sortir du lieu de délices , se divisait en quatre branches : — Je Phison, qui entoure toute la terre d'HévilathjOÙnaîtl'or, où l'on trouve le bedellium et la pierre d'onyx ; le Gehon , qui traverse la terre d'Ethiopie ; le Tigre^ qui coule du côté de l'Assyrie, et enfin l'Euphrate ! — Autrefois c'était de l'Orient que descendaient, comme d'un centre de lumière, vers les régions obscures de l'Occident, les religions, les sciences, les arts, toutes les sagesses et toutes les poésies. Il faut qu'un contre-courant salutaire ramène les ondes fécondantes sur cette terre épui-

sée, qui a été le berceau du genre humain et qui ne demande qu'à revivre.

Constantinople, que Fourier, avec son admirable instinct, proposait pour capitale de rOmniarchat harmonien, est située providentiellement entre l'Europe et l'Asie, pour recevoir les lumières de l'une et les refléter sur l'autre. Quand les guerres seront finies et la situation de l'empire turc assurée à tout jamais, Istamboul deviendra un merveilleux centre de civilisation. Toutes les inventions de la science moderne, appliquées à la fécondation d'une terre vierge pour ainsi dire, sous un ciel magnifique, produiront des résultats merveilleux. — Ce ne serait plus seulement l'imitation maladroite de costumes en désaccord avec les mœurs et le climat, livrée du progrès qu'on doit respecter temporairement, mais qu'il faudra abandonner ; car la beauté, quoi qu'on en dise, peut très-bien s'allier à l'utilité, et le turban recouvrir une cervelle éclairée aussi bien qu'un chapeau, tout en la préservant mieux du soleil, maisbien l'assimilation et l'appropriation intelligentes

des grandes découvertes au génie particulier de l'Orient : la chute du voile qui protège la blancheur délicate des femmes contre un soleil brûlant, la substitution du vin à l'eau pure, si préférable comme hygiène, ne nous paraissent pas des perfectionnements désirables. — Quant à la polygamie, n'est-elle pas préférable aux adultères et aux désordres trop fréquents dans nos sociétés monogames ? et d'ailleurs, elle demeure un luxe difficilement accessible par les sages restrictions de la loi.

On parle de la beauté de Naples et de son golfe, oh abordent incessamment des migrations de touristes ; mais qu'est cela à côté de Constantinople , voluptueusement couchée sur le divan de ses sept collines , laissant tremper ses pieds dans une eau de saphir et d'émeraude, et baignant, de sa tête couronnée de coupoles et de minarets, dans un ciel rose et bleu qui semble briller derrière une gaze d'argent? Quel panorama peut valoir au monde cette entrée de la Corne-d'Or, encombrée de pyroscaphes , de caïques , de prames, de mahonnes, d'argosils aux formes

étranges et pittoresques, bordée d'un côté par les murailles crénelées, les kiosques et le. cyprès du vieux sérail ; de l'autre, par les constructions de Galafa et de Péra, que surmonte de son toit de cuivre vert-de-grisé la vielle tour des Génois, pendant de la tour du Séraskier, dressée sur l'autre rive ; et lorsqu'on se retourne vers Kadi-Keuï, quel superbe spectacle encore ! Au fond , l'Olympe de Bithynie, dessinant sa silhouette d'azur glacée au sommet d'une neige éternelle ; les côtes d'Anatolie aux lignes suaves estompées par une brume de lumière ; les îles des Princes, constellant les eaux étincelantes de la merde Marmara de leur gracieux archipel; vers la gauche, Scutari, ce faubourg asiatique de Constantinople , découpant ses maisons coloriées et les minarets blancs de ses mosquées sur l'immense rideau de cyprès de son cimetière, si beau qu'il donneenviedemourir. Si l'on remonte le Bosphore, quelle série d'enchantements, quelle suite de tableaux magiques ! L'œil reste incertain entre la rive d'Europe et la rive d'Asie, toutes deux égale-

ment belles : le palais de Tschiragan, aver SCS colonnades et ses frontons classiques, œuvre du réformateur Mahmoud, qui a voulu témoigner de ses idées modernes en renonçant aux toits chinois, aux arcs en cœur, aux colonnettes capricieuses de l'architecture turque , le palais de Beschik-Tash , élevé par Abdul - Medjid , et qu'on prendrait pour un palazzo vénitien, plus riche, plus vaste, plus ciselé, plus fouillé, transporté du Grand Canal au bord du Bosphore , les konaks d'été de la sultane Validé, de Saïd- Pacha, de Beschid et autres grands dignitaires de l'empire se succèdent, espacés par des cafés, des kiosques, de riants villages et des jardins aux verdures luxuriantes qui se reflètent dans les eaux claires et rapides, et forment un spectacle dont on ne peut se lasser. Que de fois nous nous sommes promené en caïque à deux paires de rames, regardant ces fenêtres treillissées où les odalisques des pachas appuient leur front rêveur, et amusent leur oisiveté voluptueuse du passage des vaisseaux, des steamers, des barques

allant et venant, descendant et remontant, entre-croisant leurs sillages avec une animation joyeuse sous le vol des mouettes et des chasse-vent ; que de fois nous nous sommes arrêté aux Eaux Douces d'Asie, sous les grands frênes, près de la fontaine au toit recourbé, aux délicats filigranes, qui abrite toujours quelque groupe de femmes fumant le narguilé, prenant des sorbets ou mangeant des fruits, pendant que leurs enfants se roulent et s'ébattent à leurs pieds. — Là, les plis du feredgé s'entr'ouvrent , la mousseline du yachmack s'écarte un peu, surtout si l'eunuque a le dos tourné, et l'on voit resplendir de pâles ovales avivés de fard, étinceler des yeux cernés de henné, et s'épanouir des bouches semblables à des grenades pleines de perles. — Les arabas, attelés de grands bœufs au pelage argenté, attendent à l'ombre ; les caïques amarrés à la berge, bercent le sommeil ou le kief des Caïdjis. — A chaque pas, ce sont des tableaux tout faits, auxquels il ne manque que le cadre ; comme on regrette alors de n'être ni Decamps, ni Marilhat, ni Delacroix,

et de n'avoir à son service, pour rendre ses impressions, au lieu d'un pinceau aux mille nuances, qu'un bec de plume aride trempé dans une goutte d'encre bourbeuse ! Et si, remontant plus haut, on descend en face de Thérapia, sur la rive asiatique, on assiste aux jeux des jeunes Grecques, dansant la romaïque, l'imagination se reporte à des souvenirs classiques devant ces profils réguliers, ces formes de déesse copiées par Phidias et Cleomène, que nous autres, habitants déshérités des contrées du Nord^ nous prenons pour le beau idéal, et qui ne sont que le type de la plus parfaite race humaine : mais qu'avonsnous besoin de retracer ici tous ces tableaux? souvenirs déjà lointains pour nous, quoique toujours vivants, lorsqu'on tournant ces feuilles on va les retouver dessinés en détail, coloriés soigneusement, placés dans leur bordure, exacts, complets, avec les figures, les costumes, les mœurs, les particularités intéressantes, les usages étranges, les fêtes, les cérémonies, toutelavie de l'Orient ayant pour fond les mosquées, les bazars, les kiosques, les

konaks, les cafés, les cimetières, les rues, les places, les fontaines, les jardins, les villages, les bois de platanes et de cyprès. Nous n'essaierons donc pas dépeindre cette population bigarrée et pittoresque de Turcs, de Grecs^ d'Arméniens, d'Albanais, d'Arnautes, de Syriens, de Bulgares, de Circassiens, de Valaques, de Palikares, qui fait de toute place de Constantinople la salle du bal masqué de Gustave; et nous mettrons seulement au bas de ces pages (1), puisqu'on nous en prie, noire nom de voyageur, pour attester la vérité du livre, et non pour le compléter. — Aux paresseux qui redoutent une traversée d'une dizaine de jours, ce volume servira de voyage en Turquie, et, après l'avoir lu, ils en sauront plus que nous qui n'avons pas dépassé l'entrée de la mer Noire, et dont le pied n'a foulé que quelques heures, sur la rive de Smyrne, cette terre oii marchait le divin aveugle accompagnant sur sa lyre les récits de VIliade et de V Odyssée.

{{) Vréface de la Turquie pittoresque, par W. Duckett, 1 vol. in-8°, illustré. Paris, Lecou, 1855.

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