‹ L'orient vierge, roman épique de l'an 2000Chapitre 13 sur 27 · LA REUNION SOLENNELLE · texte numérisé non relu

LA REUNION SOLENNELLE

Ce soir-là, vers les ténèbres amoncelées aux angles altiers des architraves, avec la flamme des candélabres montait la voix ardente et dévoratrice du dictateur dressé, simple et noir.

Et au-dessus des légats silencieux, les paroles de guerre se heurtaient et sonnaient violemment comme des épées d'or.

« ... Dépositaire d'une grandeur alourdie de siècles au bord des mers occidentales, corps étrange vivifié de tous les sangs, âme profonde où s'épurèrent toutes les âmes, l'Europe, messieurs, semble n'épuiser les destinées que pour

en susciter de nouvelles. Une tradition de beauté visite ses cimes : et cet êlre géant et complexe, avec ses formes méditatives ou violentes, signifie dans sa configuration même une vivace et inépuisable nativité. Des cortèges de songes surgiront infiniment encore de ce continent vers qui se hérisse, des profondeurs du piMe, le grand lion emblématique de la Scandinavie : et, au-dessus des nécessités de la diplomatie journalière, c'est tout le politique, d'ajouter à ces songes un sujet nouveau de stupeur pour les générations futures !

» J'en atteste, messieurs, la force qui sourd de ces contrées de race germano-latine enfin réunies, dont vos présences ici résument la mission et l'histoire : le sublime d'une politique est de mener les Etats, à travers les événements et les précautions indispensables et immédiates, vers une légende nouvelle ! Il a fallu des périodes énormes pour que ce qu'on appelait les rêves devint la fin essentielle des esprits appliqués, le désir dernier des manieurs d'idées ; pour que la science, les considérant jadis avec inimitié, eut enfin de son vrai rôle une assez haute intuition pour les saisir, les légitimer et les renouveler par ses propres conquêtes, les fondre en elle et se fondre en eux, utiliser pour une connaissance unique la précieuse et exal-

tante puissance qui nait du don d'illusion! Il fallut des siècles de métaphysique sans fondement et de science positiviste sans idée générale, de rêveries creuses et de recettes également détestables, pour que, l'humanité en vint à ne plus séparer ses efforts matériels de ses méditations, et à mêler les uns et les autres en une logique harmonie. Auparavant, les hommes semblaient considérer l'imagination et le songe comme des voluptés pernicieuses : ils y recouraient secrètement après avoir travaillé, mais ils eussent rougi de les mêler à leur travail, ils n'admettaient pas qu'on ne s'emploie jamais qu'à fortifier ses songes; et ils ne jouissaient de rien parfaitement, leur morale était timide et restreinte. Mais lorsqu'au lieu de désavouer leur idéal par l'expérience ils étayèrent l'un par l'autre, les peuples unirent la science et la con- , science, ils devinrent de grands poèmes vivants et perpétués, et rendirent ainsi inutiles les poètes, c'est-à-dire les seuls hommes que jusqu'alors l'intelligence n'avait pu décréter inutiles pour placer en face de l'humanité les effets concentr'S et purifiés de son propre génie!

» Ces enregistreurs augustes de l'effort humain, ces révélateurs du monde moral vrai, ces embaumeurs de l'àme des foules en des élixirs de beauté impérissable, les artistes n'eurent

plus de rôle social au jour où l'individu libéré put être lui-même son confesseur et son poète, et n'eut plus besoin qu'on lui montrât la terre promise, puisqu'il y était entré. Ce. jour-là, l'âge expérimental de la science, de la psychologie et de la politique fit place à un âge de résultats : de ce jour, et de celui-là seulement, la civilisation commença sur la terre. Vous êtes fils de ceux qui aperçurent cette inouïe évolution : et déjà il vous semble qu'elle est éternelle comme la logique des climats et des astres, et que tout auparavant n'était que barbarie fumeuse, traversée d'éclairs de pressentiments. Le génie moderne, ce fut l'exercice libre et total des facultés : avec la féodalité de l'esprit tomba une des grandes désespérances des âmes, et tout fut surélevé pour l'humanité. Cet exhaussement de l'homme jusqu'à l'envisagement de ses propres résultats entraîna toute la morale.

» Messieurs, c'aura été notre honneur récent, à nous hommes de l'an 2000, que d'avoir compris et permis cette suprématie du rêve, d'en avoir fait non plus l'inane abandon de l'âme dans le vague et l'inexact, mais le sentiment réconfortant et lucide de l'unité de toutes les connaissances devant l'esprit individuel. Le rêve, nous en avons fait le but de ces sciences

expérimentales qui autrefois l'opprimaient : s'obstinant à le mépriser ou le haïr, elles se sentaient pourtant incapables de contenter le cœur après l'esprit, elles erraient dans l'immensité des royaumes intellectuels comme des reines aveugles, et heurtaient, impuissantes et furieuses, à la porte impénétrable derrière laquelle l'imagination dormait son paisible sommeil d'enfant ! A la fm le seuil s'ouvrit, et les yeux éteints et les yeux clos furent touchés d'une égale et juste lumière. La science du rêve se créa, tout fut concerté pour produire plus de bonheur, et les vieilles menaces des prophètes, qui prédisaient au savoir grandissant un parallèle grandissement de tristesse, ne signifièrent plus rien et moururent avec les erreurs primitives. Nous avons conçu enfin que le travail de tous les savants et l'exaltation de tous les poètes n'étaient faits que pour orner d'une harmonie constante l'esprit de l'individu libre, et ne différaient plus, unis en ce résultat. Cet épanouissement, nous l'avons vu! Sa renaissance est si près de nous, que je ne vous la rappellerai pas davantage. "Cela devient seulement de l'histoire, et il ne faudrait pas remuer beaucoup le sol de nos capitales pour que parut le sang déplorable que cela coûta ! Ceux qui ne comprenaient pas s'opposèrent, et disparurent dans le sursaut

s L'ORIENT VIERGE

de la révolution. Il le fallait, et cela est bien.

» L'acheuiinement de la crJatare sociale vers le vrai homme à travers les cadavres nous a tous menés, héritiers des siècles d'autoritarisme et de lucre, à cette grande, à cette inusitée notion politique et morale de l'identification du rêve et de la connaissance, de la fusion des sci''nces logiques et de la sensibilité expansive. C'est sur cette idée philosophique que vivra noire confédération : c'est en elle que le divorce de l'idéologie et de l'analyse, dont le fait séculaire nous semble présentement si informe, si absurde, s'est réconcilié pour ouvrir les temps nouveaux au règne de l'individu, dont la conscience isolée est l'image génératrice des monde^.

)) Je sais donc n'étonner plus, en parlant ici de ces choses abstraites et simples, et ordonnées comme tout ce qui r< lève de la logique et de l'abstrait, ceux d'entre vous qui, légistes ou diplomates, étudient avec curiosité les discours de cette période abolie où existèrent des Parlements, et où V éloquence des chiffves^ comme disaient cyniquement les personnages de cette pauvre époque, était en honneur, ainsi que cette étrange sobriété d'images, où notre vision lyrique ne voit plus que mesquinerie et platitude. Je ne puis renoncer à quelque ironie en son-

geanl au scandale de ma parole si révéïienient m'eût placé parmi eux, et si je m'étais levé pour dire, comme je vous le dis, à ces assemblées slupides et basses de techniciens et de spéculateurs : (c Ayant réfléchi au suprême de la politique, je crois, messieurs, qu'avec les moyens dont il dispose, je puis venir proposer à notre Etat ce luxe authentique, de réaliser un rêve! »

Le grand-maitre de la Confédération germanolatine se tut un instant, et se pencha sur la foule. Les bouquets de flammes immobiles irradièrent : l'ombre de la chaire solennelle descendit vers les visages levés. Une rumeur emplit les salles, des armes tintèrent. L'étincellement des broderies ondulait en se diamantant sur le fond des tentures écarlates. Des groupes de ministres de l'Alliance, velus de noir, se massaient aux embrasures des colonnades. Des mains, des visages crispés-d'attente surgissaient des étoff'es et des clartés. La rumeur de la nuit sur la ville naissait au seuil des vestibules. Le silence se refit, la forme haute de l'orateur se redressait, de nouveau sonnait la voix prestigieuse :

« Assurément, ces hommes stériles d'une misérable époque éteinte n'eussent point manqué de rire à me voir prononcer, dans leurs débats grossièrement immédiats, ces mots de médita-

lion et de rêve, dont leur scepticisme et leur élégance abjecte n'admettaient même plus le sens. Aujourd'hui, nous trouvons naturel de satisfaire nos consciences avec ce que négligeaient ces malheureux parlementaires, ces avocats abâtardis de démocratie, qui périrent sans confesser la force de ces idées dont nous vivrons ! C'est un rêve qui nous porte; et si je viens ce soir vous parler, ayant consulté les généraux et les ministres, ayant revisé depuis plusieurs mois mon projet avec le concours de leurs connaissances techniques, c'est d'un rêve que je veux vous exposer l'urgence! C'est une légende nouvelle que je veux vous proposer de susciter dans les mémoires futures 1

» Messieurs, l'antique Europe, je le répète, n'a pas encore accompli toutes ses destinées. Elle a survécu aux plus étranges cataclysmes politiques : sa terre féconde est robuste d'une sève de sang. Après avoir tué le monde barbare, il lui a fallu tuer le monde romain; la féodalité mourut après, et après il fallut tuer les rois. Et nous, après les rois, nous avons tué les bourgeois, qui avaient confisqué la révolte à leur profit, et souillé la vie d'une pourriture d'égalitarisme, de médiocrité et de sottise véritablement plus haïssable que tout! Les civilisations se sont agglomérées et surchauffées sur ce con-

linent extrême, l'art s'y est réfugié, et toutes les sciences de l'idée. La métaphysique a sanctifié le territoire où fut la tyrannique Allemagne des empereurs militaires. La balance des forces s'est déplacée, l'état de paix armée qui paralysait toutes choses a cessé. Le concert des efforts européens s'est assuré, après la dernière lutte franco-allemande, par l'alliance socialiste des races germaine et latine. Sous leur action combinée la révolution anarchique a triomphé de la République parlementaire en France, de la royauté italienne inféodée à la Prusse et à l'Autriche; la constitution individualiste anglaise s'est unifiée à la nôtre après l'exil du dernier prince. L'Empire russe, installé à Constantinople, s'est tourné presque exclusivement vers l'Asie, est devenu semi-oriental, a cessé avec nous des rapports directs : et si nos évolutions de pensée n'ont pas influencé sa séculaire oligarchie ni supprimé chez lui l'antique erreur du droit divin, du moins s'est-il désintéressé de nos transformations pour ne s'occuper que de son expansion vers l'Est. Voici donc qu'autour de moi vous êtes groupés, représentants d'une Europe rajeunie et libre, gardienne occidentale des suprêmes conquêtes de l'esprit humain 1

» Voilà où nous en sommes, confédérés d'Europe centrale! Petits-fils de^Carlyle, individua-

listes inclinés devant le seul culte des Surhumains, anarchistes aristocrates, moi, dictateur d'Occident, je viens de résumer à dessein notre récente naissance, notre éveil intellectuel après l'indicible convulsion volcanique qui, de Berlin à Londres et de Paris à Rome, a broyé les assemblées capitalistes et les monarchies dans un inouï jaillissement de sang! Eh bien! Messieurs, cette destinée enfin édifiée, le cours des événements la compromet d'heure en heure. Quelque chose de formidable est né, qui peut ruiner ce qui nous passionne! En face de l'Occident unifié, l'Orient se lève!

» L'Orient! Il soulève une vengeance obscure et terrible, et ses noirs peuples abrutis en traînent vers nous sur leurs fourmilières les machineries oscillantes et immenses!

» Dès longtemps le prétendu sommeil de ces races énervées ne m'a plus abusé. Tandis que nous construisions notre œuvre, et que s'édifiait notre ère, ceux de là-bas, lentement, s'ébranlaient aussi. Mais c'était une agitation obscure de bêtes souterraines, le balbutiement de consciences embryonnaires, une rumeur indistincte et informe, un étirement de l'ignorance camuse couchée contre les tropiques ! Nous étions trop absorbés dans nos propres pensées pour prendre garde à ces symptômes lointains. Ils germèrent

durant des années. Dans fes sables et ses bois, le Tartare déprimé se mit à penser; sur sa barque de jonc le Chinois leva une tête à peine humaine, le pêcheur indien cessa de cuire au soleil avec inconscience, l'Annamite malingre se reprit à la ruse. Naissance bizarre d'on ne sait quelles représailles! Le continent du fatalisme rêva d'agir. Tout fut changé, du jour où profitant des révolutions de l'Europe, l'alerte race japonaise, nous ayant pris nos armes et nos tactiques, poussa ses armées victorieuses jusqu'au fond du Céleste-Empire, et commença de civiliser ces hordes stagnantes. A leur suite entra l'esprit d'organisation exacte et de classement des forces. Par la toute-puissance de la méthode, le Japon s'appropria l'Asie d'un seul élan de son génie dévorateur, et le danger commença de se concentrer contre nous. L'annexion successive de toutes les contrées du littoral d'Extrême-Orient, l'expulsion des Anglais hors des Indes, les révoltes de Birmanie et d'Annam, les traités des rajahs avec les Jaunes, cent faits de ce genre furent accueillis ici avec inattention. A peine en fut-il parlé. C'était Tépoque où les capitales de l'Europe brûlaient, où les bombes anéantissaient en une seule nuit convenue les parlements de Paris et de Berlin, où le désarmement jetait hors des casernes les foules révoltées, où la guerre civile ruait les

provinces contre les fonctionnaires, le salarié contre le patron, le vagabond contre le gendarme, l'homme libre contre le magistrat, toutes les indépendances contre toutes les autorités! L'Orient était si loin! A présent, l'œuvre s'est faite. Cet immense marécage s'est coagulé.

» En face de nous, Messieurs, un monde unifié se héris?e, et il est impossible que nous coexistions. Un instinct éternel de haine roidit contre nous ces masses d'hommes, et suspend au-dessus de notre continent une invasion abominable* Le pullulement de ces êtres est terrible. La superstition, le fatalisme, la somnolence ont changé de visage : le pressentiment de nos ressources a hanté les Orientaux, des besoins leur sont nés, ils imminent sur nos frontières, et demain un Timour, un Djenghizkhan peuvent se lever de nouveau et entraîner sur nous ces cavaleries innombrables. Mais le fléau sera mille fois pire! L'armement déjà est presque le nôtre, le nombre a appris la tactique, l'esprit d'ordre des sauterelles ne lui a plus suffi. Personne ne peut dire ce que serait ce déversement lugubre d'une cataracte d'hommes à faces de brutes sur nos provinces et nos capitales ! L'ancien monde, morcelé en cent nations, n'admet plus que deux règnes, deux âmes incompatibles. Gela ne peut durer plus longtemps. L'Occident se

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