LE SOIR SUPREME
Il ne fut pas reparlé de la conversation violente à l'issue de laquelle le généralissime était mort, Médion et Dessort demeuraient stricts dans les conseils, et hormis le règlement des questions journalières GlaudeLaigle s'enfermait dans un silence absolu. Quelque temps s'étant écoulé, il reçut un message d'Erodia.
« As-tu parlé déjà, ou attendras-tu le retour en Europe ? écrivait-elle. J'ai travaillé de mon côté : l'Idée gagne de plus en plus, j'ai de bonnes nouvelles, des adhésions dans toute la vallée du Gange, des attaches dans l'Oude, un consentement presque complet du Mysore et du
Xépaul, qui dailleurs t'ont plutôt appelé secrètement que détecte. Beaucoup avaient marché par force, sur l'ordre des Japonais et des princes, Tes ministres le savent-ils ? Mes associations prennent puissance et contact partout, lidée aryenne sera sauve. Je dois venir jusqu'à Lahore, avec une grande escorte, une i)artie de mes femmes, et un peuple d'affdics que je traîne avec moi. il est utile que nous nous revoyions. Peux-tu quitter Delhi et revenir à ma rencontre? » Il hésita, puis se décida. Delhi lui était odieuse, doublement, par l'obsession du sang et par l'idée brisante de l'Ellipse qui venait de l'y atteindre. Il annonça un projet d'inspection des camps vers les frontières du Kashrnir, partit pour Lahore. Les ministres devaient l'y accompagner, puis le quitter pour parcourir les provinces. Il acquiesça à cette mesure de sollicitude où il devinait le soupçon, fit le voyage avec indifférence entre eux. D'ailleurs ils l'évitaient discrètement autant que leur présence n'était indispensable. Il s'isola dans les marches, malade, souffrant du cœur et d'une sorte de stupt'faction sourde, n'entrevoyant plus que confusément un réveil de son intelligence par la confrontation avec la Visiteuse des âmes.
«Je m3 relèverai <riiii ^(Milcmip. })(',iit-ètre, en la revoyant... »
300 L'OIUEXT VIERGE
Des paysages connus frappèrent ses yeux. On reprenait inversement la route suivie depuis Lahorc, après la grande victoire, vers l'investissement de Delhi, et il retrouvait des impressions, le sentiment de l'acte décisif, ce sentiment qui, jadis, hâtait sa chevauchée près de la calèche du vieillard terrible. Mais depuis un monde de songes s'était levé, combien dissemblable! On traversa de vastes campements. Partout, sur les chemins militaires, le dictateur constata les préparatifs de départ, que les ministres avaient hâtés. Des divisions furent croisées qui s'acheminaient vers la vallée de l'Indus et les transports cmbossés sur le fleuve; d'autres rétonnèrent qui remontaient vers le Nord parallèlement à son escorte. 11 interrogea Médion, des prétextes évasifs, bien que vraisemblables, furent donnés; seulement, un matin, Claude ne vit plus ces troupes dont la direction lui semblait menaçante. Elles avaient disparu, cheminaient derrière des bois et des collines sans qu'il pût les soupçonner. Tout autour de lui, dans les villages et les fortins, la mobilisation s'agitait pour l'exode vers l'Occident avec une activité surprenante. La force se retirait trop précipitamment, pour ne pas inquiéter Claude Laigle, il semblait que Médion et Dessort eussent renoncé bien vite à leurs idées de surveillance.
Des convois d'artillerie encombraient les passages. L'Occident, décidément, commençait le reflux de ses vagues d'hommes, tout décelait la brisure, la lente attirance du pays quitté ramenant les fils du Dynamisme après la tâche faite. Aux approches de Lahore l'impression s'accusa : les quartiers militaires n'étaient point vides, mais une immense quantité de charrois s'y accumulait, tout débordait de bagages empilés. L'Europe reprenait les siens, Claude en fut frappé. (( Les maintenir même ici, au rebours do l'Ellipse, dans l'effort à contre-sens? se ditil. Mais ce sont eux qui semblent ne plus y tenir; ils s'en vont avec empressement. La solution que je souhaitais est donc enfin celle qu'ils vont prendre machinalement? Evidemment Médion et Dessort activent tout ceci, pressent le départ ; je ne vois pas clairement leur intention, on la dirait modifiée depuis notre entrelien. Oui, mais le tout n'est pas de revenir tels qu'ils sont partis, le tout est de revenir avec une àme changée, et leur âme est la même. Moralement, ils n'ont rien ap[)ris ni rien oublié, et c'est là qu'il me faut intervenir. Allons, j'agirai, j'agirai! J'étais fou en songeant à maintenir l'effort k contre-sens, je ne sais quelle dépression morale était en moi. C'est bien l'autre solution qu'il faut, l'Idée de l'Orient vierge de-
meAire, je ne m'en effraierai plus quand j'aurai vu Erodia... » Il se sentit rasséréné, espéra. Amesure qu'il se rapprochait du Nord et du Berceau, l'Oriental qu'il était reprenait des forces.
Il parvint à Lahore en observant et en méditant. Rien de suspect ne lui apparut plus d'ailleurs. A l'arrivée il eut des nouvelles d'Erodia. Quelques jours seraient encore nécessaires pour qu'elle le rejoignît. Il résolut d'attendre, très calme. En ces quelques jours, parmi les soins extérieurs, l'encombrement des troupes et les soucis du départ, une confiance extrême le reasaisit, il fut presque joyeux, ranimé, non de la présence prochaine de la Visiteuse, mais de la douceur de l'Idée, reparue en son esprit avec moins de doute. Le spectacle même du reflux des Occidentaux le pénétra de la conviction qu'il fallait agir avant que ce reflux le remportât lui-même, unité plus importante, mais fondue dans la masse. Il était malade, mais son esprit se clarifiait de cette maladie môme; il était arrivé, par delà les angoisses de sa logique et de son énergie, à ces régions relativement calmes où Ton jouit abstraitement d'une idée pour ellemême, sans tumulte, comme ces places d'eau miroitante et tranquille qui sont au centre des maëlstroms. Le tournoiement contradictoire desforces l'enserrait et le maintenait dans un équi^
libre relatif, il était au fond du cyclone et croyait planer au-dessus, hors d'atteinte! L'étrange illusion des moribonds qui parlent de voyage on des pays frais le soutenait dans un l)onheur idéologique. Un dernier sursaut le remettait debout, et il croyait au premier mouvement d'une énergie rajeunie! Il attendit ainsi la Yisiteasc.
Et tout à coup il s'inquiéta. Son bonheur, à mesure qu'il reprenait une forme tangible et s'approchait de lui sous l'apparence d'un être, lui sembla exposé à un péril qu'il ne pouvait définir. Etait-ce le magnétisme de l'amour qui l'avertissait ainsi? Il se rappela l'air soupçonneux et préparé des ministres, la face fermée de Médion, le sourire crispé de Dessort. Peut-être méditaient-ils quelque surprise... « Allons donc! Je suis le maître, personne ici ne bougera sans que je le veuillej » Malgré tout il eût préféré peutêtre qu'Erodia ne vînt pas en ce moment. Il la rêvait restée là-haut, inaccessible, l'énigmatiquo déité de l'Orient vierge, avec ses solitaires prêtes, quand elle aurait vieilli, à mûrir l'Idée conservée,, si elle n'avait pu fleurir encoro. Il pensa presque le lui faire dire, convoqua des courriers, puis les renvoya sans message, révolté à cette pensée. « Que dirait-elle ! Décidément je suis encore affaibli, pour avoir des scrupules pareils... J'ai l'air d'un tyran qui se défie, c'est ridicule. »
Un trouble lui resta, dont il s'irrita sourdement sans parvenir à le chasser ni à en préciser les causes.
La saison des pluies était revenue, d'étouffants orages planaient, crevaient en torrents tièdes, l'odeur des plantes et de la terre surchauffée donnait le malaise, l'électricité de l'air exaspérait la pensée. Claude lui attribua ce vertige de doute, cette défiance. Les jours passèrent, Erodia ne parut pas, des retards évidemment dus à la saison l'arrêtaient en route. En même temps Claude Laigle observa de singuliers mouvements de troupes dans les environs de Lahore. Profitant d'une accalmie dans les pluies, il sortit de la ville, reconnut avec surprise et crainte des divisions qu'il avait vues suivre des routes parallèles à la siennne depuis Delhi, et qui avaient tout à coup disparu en route. Elles n'avaient donc pas obliqué vers l'ouest, vers l'Indus? Pourquoi avaient-elles cheminé ainsi jusqu'à Lahore, ostensiblement d'abord puis en secret? Un soupçon terrible lui traversa l'esprit. Médion se jouait de lui I Quel but à ce convergement de troupes.. ? lise rappela que ces divisions avaient disparu un matin, après une question posée par lui, interrogea Médion distraitement, puis les chefs de corps: les réponses furent vagues... il avait dû se tromper de numéros de régiments... ces corps
étaient en partie destinés à remplacer les effectifs qui allaient quitter la ville et le Kashmir. La confusion était bien explicable dans le grand bouleversement de la mobilisation: et puis une moitié des troupes qu'il voyait avait ré'cllement quitté l'autre moitié qui devait maintenant descendre rindus sur les transports... Les raisons d'intendance et d'administration s'établirent, précises en elles-mêmes, mais fatigantes, obscures par la multiplicité des détails. Claude Laigle renonça à y voir clair, puis s'en détourna, ressaisi par l'Idée fixe qu'effaçait tout. Il se tenait sur ses gardes, mais jugea excessives ses inquiétudes. D'une mauvaise volonté indéniable à une tentative directe, il y avait un abîme que personne n'oserait franchir. La Dictature, d'ailleurs avec la terrible discipline de l'Anarchisme, lui créaitun droit, le sauvegardait. Médion et Dessort, si même ils osaient, ruineraient leur propre cause devant la Confédération, — et c'était immédiatement, la cour martiale... Mais non, c'était par trop improbable. Leur haine ne serait libre de s'exprimer qu'en Europe^ et après décision du conseil des légats. Claude s'absorba dans l'Idée, reprenant des forces pour elle seule. D'ailleurs l'arrivée d'Erodia fut annoncée. Un jour de plus, et ses escortes libres camperaient au sudest de Lahore. Claude reçut la nouvelle devant
Médion, observa sa figure, n'y vit qu'une indifférence maussade, l'expression d'un mécontent qui va voir s'accomplir une sottise où il ne peut rien — et il sourit intérieurement.
Son rang, et le cérémonial usité devant les Hindous, lui interdisait de se rendre au devant d'Erodia et de son cortège. 11 attendit leur venue. Le lendemain, l'établissement des campements des Hindous fut connu à trois heures. Mais un nouvel orage éclata brusquement, épouvantable, les rues de Lahore, les quartiers militaires furent inondés d'une pluie tumultueuse, d'une troml^e brisée avec une violence inouïe , un d('sordre s'ensuivit. T^a réception no poiirrait encore avoir lieu, il fallait attendre. Claude s'irrita. A quatre heures, l'orage atteignit son plus haut degré d'intensité. Dans la maison du dictateur se pressait une foule d'officiers et de dignitaires assemblés pour la venue d'Erodia et anxieux du temps. Tout ce monde se mêlait, penché aux Windows et au bord des terrasses, causant avec animation. Et soudain Claude Laigle, dans le fracas d'un coup de foudre qui ébranlait la maison dans ses bases, se sentit touché doucement au bras, regarda. Un officier de cipayes le saluait cérémonieusement. Quand la tête de l'homme se releva, les paupières cillèrent, Claude tressaillit, reconnut un serviteur
d'Erodia vu auprès d'elle, jadis, au Pamir. T/liomme dit très vite et très l)as :
— Elle est ici depuis hier soir et ce n'est pas l'orage qui l'empêche de venir. Elle s'inquiète. Il y a des cordons de troupes europi'ennes au sud-est de la ville, elles remplacent les troupes de cipayes dont je fais partie et qui sont prêtes si vous en avez besoin. Des consignes ont été données pour cela, le saviez-vous?
Il s'éloignait, un nouveau coup de tonnerre s'abattit, et tomba autant dans l'âme de Claude Laigle que sur la ville. Tl chancela, ébloui de rage et de terreur, s'appuya à une halustradr, on s'empressa. « Rien, dit-il, une douleur fugitive au cœur... Le contre-coup de la foudre... Ce n'est rien... » Il chercha des yeux Médion (^t Dessort, les vit calmes, impassibles, Tair ennuyé. '( jNIessieurs, dit-il, décidément la réception est remise à demain. Vous serez libres de vous retirer à la première accalmie. » Hautain, avec un salut bref, il disparut, rentra dans son appartement, un jaillissement d'idées violentes lui sautant 'dans l'âme à la briser, et en même temps raidi par l'imminence du danger, (pii le sauvait' enfin de ses doutes. Tout, plutnt ([ur^ douter! Le sang bruissait en lui commeun bouillonnement de cataracte. 11 s'enfonça les ongles dans les paumes, balbutiant : « Ahl je savais
bien... Agir! Il faut agir. Ces modernes, les voilà! Ainsi ils osent! Eh! bien j'aime autant cela, nous allons nous décider tout de suite ! » La colère le convulsait, en une seconde il était redevenu le Claude Laigle de l'Anarchisme, le conquérant de Delhi, le Maitre. « Nous allons voir si j'ai l'armée ou si je ne l'ai pas, si des sous-ordres... » Mille desseins se jetèrent furieusement dans son esprit. 11 pensa faire saisir Médion et Dessort à l'instant même... « Mais non 1 Ils ne sont sûrement pas seuls, ils ont des affiliés parmi les chefs de troupes... Cela leur donnerait l'éveil, je ne saurais rien... Et puis, ne brusquons pas, il faut des preuves. Une arrestation laisserait aux autres le temps de détruire ces preuves. Et puis ces consignes seraient expliquées sournoisement... Non, ce n'est pas cela. D'abord, il faut sau ver Erodia, trou ver un prétexte, une ruse pour empêcher ces troupes de... Quel heureux hasard que cet orage interdisant la réunion! Tout serait peut-être irréparable à présent. J'ai jusqu'à demain pour aviser! Ah! criat-il, quel dégoût ! Mais je la sauverai, il est encore temps. Je serai là, je parlerai, je mènerai l'armée, dussé-je me servir d'abord des régiments indigènes pour prévenir une échaufFourée. Estce qu'ils oseraient l'assassiner^ tout de même? Mais moi, alors, moi qui ai l'Idée aussi? Non,
ils veulent ruser, gagner du temps, simplement, inventer je ne sais quel retard... Ou alors ils croient peut-être que c'est moi qui médite contre eux quelque violence, et ils se garent... Quelle alternative! Maisd'abord, d'abord la voir 1 Oh! comme cet Occident me pèse, comme j'en ai assez! Tout quitter, oui, vivre là-haut, au Berceau, avec elle, en empereur inaccessible, et conquérir lentement par des livres le monde qu'ils me disputent dans les faits! Oui. mais... ce serait reculer tout de même. Ils agissent, j'agirai. Demain je serai au nord-est de la ville, près d'Elle, avec ses femmes, et son g<'nie, et les troupes cipayes, et demain je ramènerai avec moi cette élite des vrais civilisés sur l'Europe et sur le Dynamisme ! Je les ramènerai avec moi en Europe pour diriger mes foules et y semer l'Idée, et l'on verra si l'on ose porter la main sur moi ! Voilà une minute qui décide tout, je n'hésite plus, ils l'ont voulu; ce n'est plus en égaux que je leur ramènerai les Orientaux, c'est en maîtres ! »
La fureur qui l'étranglait jaillit en joi(^ terrible, d'un revirement brutal, et il se dressa, prêt.
Deux heures plus tard, dans une mauvaise carriole attelée de l'équipe d'une prolonge d'ar-
310 L'OKIENT VIKHGE
tillerie, Claude Laigle roulait dans la banlieue de Lahore. vers les campements d'Erodia.
11 était sorti sans difficulté, la maison vidée de visiteurs, les ministres disparus. Souslapluie torrentielle les rues et les cours étaient désertes, aucune voiture attelée n'y restait, il avait du aller jusqu'à un poste voisin, réquisitionner des chevaux dans une batterie montée, et les artilleurs avaient à grand'peine trouvé dans un hangar une voiture à bâches, qu'ils avaient adaptée tant bien que mal. Les quatre chevaux galopaient, parmi des secousses et desjaillissements de boue. L'obscurité était venue, il faisait presque froid maintenant, l'humidité extrême saisissait, l'averse était ralentie, mais les routes complètement défoncées. Roulé dans son manteau de guerre, sous les bâches rugueuses et imprégnées d'eau, Claude Laigle, exaspéré, attendait l'inconnu, ne pensait plus, presque inconscient, vivant d'une vie seulement physique, regardant les croupes bondissantes des chevaux où vacillait le reflet des lanternes, la campagne sombre, les palmiers brisés par l'ouragan, les lignes de feux de la ville. Aux postes avancés il se penchait vers l'officier de garde, montrait une face brusquement éclairée, jetait un « service secret » et l'attelage repartait dans les cahots, sous le fouet des trois con-
L'OiilKNT VIERGE 311
duclGLirs dont claquaient les grandes pèlerines.
Gela ressemblait à une fuite, ce départ vers le triomphe de l'Idée, et une ironie amère saisissait parfois le cœur de Claude Laigle. La nuit, l'averse, cette carriole misérable, tout le sinistre et le piteux de l'Aventure dénouée ainsi dans la boue après être née du sang... Mais demain peut-être se lèverait un Soleil irréel! Des images passaient vaguement, Louis XYI sur la route de Varennes, une vieille gravure contemplée dans l'enfance... Les boulevards de Paris, le soir de l'explosion de l'Elysée... L'assaut de Delhi... La face de Ménières sur la serge sale.. Erodia, les roches roses, les cheveux opulents, le Berceau courbe... Trénan inerte, tombé sur un bras de fauteuil... Et l'Idée montante, planante au ciel invraisemblable des métaphysiques...
(( Approche-t-on? Je ne vois rien. Approcbct-on? On n'entend rien. »
La banlieue était déserte, des lueurs sulfureuses traînaient sur les flaques d'eau. La voiture engluée de boue vira sur une route ronde, des lumières lointaines parurent, Claude sursauta. Etait-ce le campement des solitaires et de leurs escortes? Oui, c'était la direction. Les lumières se précisèrent dans les rideaux de pluie devenus moins denses. Erodia! Erodia! Des grondements éloignés de tonnerre roulaient sur
la plaine, l'orage reprenait, mais sèchement, l'averse s'éclaircissait, s'arrêtait presque. Et tout à coup aux grondements un bruit plus précis se mêla par degrés, par saccades brusques, un bruit que Claude crut reconnaître, mais presque indiscernable de l'orage. Pourtant...? Nonl Il se pencha sur le bord de la carriole, cria :
« Dans combien de temps serons-nous aux lumières?
— Encore trois quarts d'heure, répondit un servant, à demi tourné.
— Pressez^ pressez... C'est si loin, ces lumières? On les toucherait...
— Ça n'a pas l'air, mais c'est loin. Et puis, la route...
— Vous n'entendez rien, à part l'orage?
— Non, dit l'homme. Ça fait un peu le bruit des mitrailleuses, on croirait... mais...
Il criait par hoquets, dans les cahots de la voiture et le sifflement du vent.
— ... Le bruit des mitrailleuses?
— Dame! oui... il n'y a pas de raison... Pourtant j'ai entendu dire en ville, aujourd'hui, qu'il y avait mutinerie des cipayes, et que ça pourrait bien chauffer... On n'est jamais sûr avec ces gens-là... C'est déjà arrivé...
— Mais les cipayes ont été déplacés, ils ne sont pas dans cette direction- ci. S'il y avait
L'OPtlENT VIERGE 313
troubles, même jusqu'à nécessiter le canon, le bruit ne viendrait pas de ce cùté...
— Peut-être bien... Je ne sais pas...
Claude se rejeta dans l'ombre... « Et on ne me
suit pas ! Qu'est-ce qu'il y a ? Trois quarts d'heure encore 1 On ne me suit pas! Est-ce que l'on croit que je ne vais rien faire... on a du me voir partir, je ne me suis pas caché... Ou bien est-ce déjà trop tard? Oseront-ils? Erodia, Erodia! » Du temps passa. L'artilleur plus proche de Claude se retourna brusquement.
— Il vient de la cavalerie en face et par côti'. Mais je ne sais pas ce que c'est...
— De la cavalerie ?
— Oui, tenez, on entend...
Dans l'accalmie un grondement sourd et régulier parvenait.
— Ça n'est pas des cipayes en tous cas... ils ne sont pas montés... Il n'y a pas de danger...
— C'est une grand'garde I cria la voix lointaine du conducteur en flèche. C'est les nôtres. Pas de danger 1
— Seraient-ce eux"! se dit Claude. Pas de danger! ajouta-t-il avec amertume...
Le piétinement grandit. Du fond de ténèbres
des silhouettes indistinctes se détachèrent en
d'eux masses venant à l'encontre, une de face,
l'autre obliquement.
— N'arrêtez pas 1
L'attelage se cabra, enveloppé de coups de fouet, la voiture roula furieusement, entraînant Claude tout ensemble affolé et calme. « Si c'est eux, tout se dénoue, allons,.. » Et soudain les cavaliers parurent tout proches, il attendit des cris lointains, un « halte ! » Le mot de passe était prêt à sauter hors de ses lèvres; mais les autres ne crièrent rien, se disloquèrent. La voiture fila. Les grandes ombres virevoltèrent, s'écartèrent pour la laisser passer, puis s'allongèrent au grand trot, aux deux côtés de la carriole. Et tout à coup, dans une rafale, deux- clameurs se croisèrent :
— Confédérés !
— Qui êtes-vous?
— Confédérés !
Une, deux lueurs vives brillèrent à droite de Claude Laigle surgi hors des bâches. Un cavalier le frôlant presque allongeait le bras, deux coups de revolver éclatèrent, puis trois autres, un cahot terrible arrêta net la voiture dans un glissement de boue, un cheval d'attelage s'abattit, une lanterne cassa, le conducteur plus proche de Claude poussa un juron.
— Confédérés, on vous dit ! Vous êtes donc sourds ou fous!
Une face se pencha.
— Vous ne répondiez pas, aussi!
— Un cheval tué ! >'ous voilà propres ! Et service d'urgence !
Les cavaliers entouraient la voiture. Claude se leva résolu; il allait crier : « Un autre cheval, vite! » Lorsque la parole se figea sur ses lèvres. A la lueur de la lanterne restée il reconnut l'homme qui avait tiré : c'était Médion!
Celui-ci prononça, très rapidement :
— Inutile de continuer. Xoits en révélions. Claude bégaya :
— Vous avez osé!...
— L'Idée vous reste, dit Médion avec un rictus. Vous en userez à votre gré, tout seul. Quant aux gens de là-haut, ils étaient de trop, l'Europe m'approuvera. D'ailleurs, elle a été frappée par hasard...
Dans une brume de sang, Claude entendit la voix tonnante de Dessort :
— Quelle erreur ! Après l'échaufîourée de tout à l'heure, ce désordre... s'explique... Nous n'avons pas entendu quand vous avez crié... Attelez un autre cheval... Service du dictateur !...
La main de Claude se crispa dans sa ceinture, cherchant son revolver. Médion vit le mouvement, se rejeta en arrière, et Claude, d'un seul sursaut, se roidit contre le rebord de la carriole, le bras tendu pour tuer. Mais tout à coup, dans l'elfort, une douleur abominable le saisit au
cœur, une rupture décisive de vie! Il agita la main, le revolver tomba, et son corps plié en deux chavira en tournoyant, le cou disloqué, les bras hors de la charrette, dans le vide. Médion se pencha.
— Le maître est évanoui !
Les têtes s'approchèrent. La langue de Claude, entre les lèvres ouvertes, remuait. Médion cria très fort :
— Un accident... Sa névralgie au cœur l'avait pris ce matin encore... Cetorage la favorisait... Il a voulu sortir tout de même...
— Oui, cria Dessort, pour voir l'échaufPourée des cipayes... Nous l'avions dissuadé, il est sorti malgré son état... Et cette alerte par là-dessus... Le saisissement...
La langue de Claude ne remuait plus. Tous se turent. Il y eut un silence effrayant. Et tout à coup, la voiture bougea, le dictateur vacilla, la pauvre tête inerte vint en lumière, montrant des yeux révulsés.
— Le maître est mort!
Les soldats se bousculèrent, terrifiés, un désarroi de chevaux et d'hommes fit du bruit, étouffant les paroles des ministres. Ils se frôlèrent, poussés contre le cadavre, gesticulant.
— Il ne faut pas qu'on sache cela, dit tout bas Médion.
— Assurément.
— Un accident... une crise subiteet funeste...
— Les suites de tant de fatigues pour la cause... Il est mort après l'œuvre faite...
— Son œuvre... la nôtre... celle du soir de la déclaration de Paris...
D'un regard froid ils se comprirent. Claude Laigle, les reins cassés en deux, pendait toujours à demi sur le rebord de la carriole, les bras en dehors, ballants.
Gomme, sur la face molle du cadavre, la pluie continuait de ruisseler, ils déchirèrent la doublure de soie d'un capuchon, et l'en couvrirent.
Janvier 1895 ~ février 1897.