‹ L'orient vierge, roman épique de l'an 2000Chapitre 26 sur 27 · LE RENIEMENT · texte numérisé non relu

LE RENIEMENT

A Delhi, le dictateur, écoutant les explications du général de Trénan, s'étonna des fortifications, commencées, des talus d'herbe récente, des circonvallations blanches hérissant des pilotis multiples, et l'impression géométrique du modernisme le ressaisit. Des chantiers s'étageaient, le martèlement des fonderies et le cri des scies s'alternaient dans dt3S jets de vapeur, les charrois encombraient les routes, une armée d'ouvriers alignait ses escouades au geste des ingénieurs, les grues volantes giroyaient au bord de la Jumna encombrée de chalands et d'avisos.

Claude ne reconnut rien de la ville de feu où il s'était jeté à cheval, jadis, avec l'Idée diaphane menant dans la folie de l'assaut, parmi les fumées rouges, les destinées fulgurantes de l'Aventure. Il avait quitté un lieu de terreur et il retrouvait des usines. Il parcourut la ville, évoqua confusément la route suivie le soir de la bataille. A des carrefours paraissaient des palais et des pagodes en ruines, tachés de plâtre frais sur les traces d'incendie, soutenus par des étais et des remblais. Les grands jardins des rajahs dressaient des rangées de troncs calcinés, la plupart au ras du sol, des dûmes crevassés s'ouvraient sur l'azur, des colonnettes restaient droites avec des morceaux d'entablements, un fuQiier de gravats et de boue, rejeté par tas, bordait les avenues. Sur ces décombres, parmi les palissades, s'aggloméraient des huttes, des paillottes de cipayes, des bazars improvisés, toute la flore misérable des démolitions; une population affairée emplissait les cantines et les tentes, une vie répugnante naissait de la mort, le cri des mercantis était odieux. Du haut des miradors de jonc se répondaient les sonneries européennes. Des enfants nus grouillai»Mit, obscènes sous la lumière crue.

Claude Laigle dépassa les chantiers, atteignit les quartiers du nord ; leurs rues mornes allon-

geaient des murs de torchis, les fenêtres rares étaient closes, interminablement les ombres violacées et languissantes se levaient' contre les maisons, les faces hindoues, furtives, terreuses, surgissaient de linges misérables sur les seuils. Et Claude songeait aux communautés du Pamir, spacieuses et riantes, avec leurs sveltes femmes aux yeux clairs sous les palmiers près des fontaines. Ici l'ancien Orient vraiment pourrissait. Le salut obséquieux des êtres lui fut désagréable, il eût aimé surprendre quelque haine sur un visage, mais ce peuple affadi, gagné par les concessions de Dessort, et surtout par l'idée du canon , lécœurait. Et pourtant, des hommes qu'il voyait en ces ruelles, beaucoup avaient du le viser, la nuit do l'assaut ! Rien ne restait apparemment de toute l'horreur. Les soldats et les colons circulaient parmi les boutiques, fraternisant avec les Hindous. C'était, pour le dictateur, une impression analogue à celle des lendemains de révolution, jadis, à Paris, et il revoyait les baraques installées sur les débris du Parlement, les buvettes, les parlottes du peuple, l'air curieux des femmes, les plâtras, les crieurs de nouvelles, le recommencement qui suit les coups de tonnerre, les éternelles gens qui déjeunent toujours, comme si le sublime et le terrible ne s'étaient point levés, la vie, enfin, la vie... Mais

ici le ciel élait dissemblable, et il n'y avait plus l'étrange colère noire, la crispation des faces chargées de pensées, comme à l'aube de l'Anarchie. Ici on nettoyait, on arrangeait, tout le provisoire, toute la médiocrité bariolée qu'il y a dans le mot « colonial n se révélaient. Et il allait falloir, après la Foudre des torpilles et de l'obus, insinuer la foudre de l'Idée vierge dans cet industrialisme... Claude s'inquiéta, un peu las.

Dessort, satisfait, expliquait les plans, Delhi reconstruite, fortifiée, commandant l'Inde centrale, avec un camp retranché, et tout le Dekkan inféodé à la puissance militaire des Européens, en avant-garde, en barrière contre les Jaunes, s'ils se reformaient jamais. « Cela marche, le général de Trénan organise tout admirablement : voyez comme cela se tient! Ce pays nous sert! >> Claude l'écoutait, gêné. Ils parvinrent à de plus informes écroulements, et dans un vaste quadrilatère de murs noircis, le dictateur reconnut la grande pagode où pour la dernière fois il avait vu la tète dorée de Ménières vivant, dressé en révolte dans le viol, criant son désaveu. 11 tressaillit. Et l'idée du viol remonta, la volupté sauvage de la pénétration dans le sang, les matrices ogivales dilatées par les rigides colonnes d'assaut engouffrées avec des clameurs brutes. 11 ne vibra plus, chercha la jouissance dans sa

chair, s'étonna, et soudain la senlit renaître, mais plus douce, plus profonde, sous un firmament lointain, parmi des roches roses de soleil, sur un sable ayant la couleur du corps... Erodia... Et il considéra les arceaux disloqués, avec une tristesse confiante. A travers eux,, et au delà de l'hystérique roidissement de ses reins mâles, il avait touché quelque chose d'éternellement vierge, les morsures étaient devenues des baisers, et les baisers étaient devenus des caresses presque maternelles, là-haut, vers le Berceau courbe et plane. Claude détourna les yeux, les ferma. Dans les vibrations de lumière persistantes sous ses prunelles, une tête chère vivait, un fort visage à chevelure d'or, et cette tête sortait d'une serge boueuse et sanglante, Ménières et Erodia étaient un seul être. L'amour, de la mort de l'un à la vie de l'autre, s'était spiritualisé, lui peut-être était mort pour qu'elle parut... Une profusion de débris jonchait le sol, des entassements confus s'accotaient aux murailles. Claude voulut voir. De vieilles armes rouillées, des cimeterres, des casques à nasal, des fusils hérissaient leurs ferrures faussées près de grils à rougir les boulets et de canons encloués, de cottes de mailles déchirées, de cartouchières, tout un armement ancien arraché aux cadavres et rejeté avec mépris ; des monceaux de vêtements en lo-

ques gisaient, parfois gonflés de la semblance des corps sous leurs plis lourds dépoussière. Des taches brunes s'y plaquaient, raidissant l'étoffe, et de ces vieilleries montait une atroce odeur de sang froidi et fade. Par les brèches on voyait, dans des terrains vagues, des ondulemenls réguliers du sol, des boursouflures symétriques, décelant de récents travaux de tranchées: un mot do Dessort expliqua. C'étaient les vestiges des grandes fosses creusées à la hâte, au lendemain de l'assaut. Et on avait brûlé beaucoup, les Hindous ayant réclamé. On avait empilé là les Japonais, officiers et soldats, pêle-mêle, la décomposition menaçant sous le ciel torride. On s'était mis tout de suite à cette besogne de déblayage, répugnante; Claude se représenta les scènes, comme là-bas, en Europe, autrefois, après les bombes, toute cette viande dans du linge, les brancards, les pelles, la puanteur, toute la vidange de la guerre... Il eut un haut-le-cœur, s'éloigna, puis sourit. Il fallait... Au moins, c'était de quoi faire de très admirables triomphes id('ologiques, surtout maintenant qu'il savail. C'était à travers les corps, immanquablement, qu'on rejoignait l'Idée. Mais cette chair froide, prise à plein bras par les soldats... 11 pensa au corps tiède et souple de la Visiteuse, défaillante sous lui, contre lui, eut un frisson, quitta brusquement les liar-

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des, les armes, les bouddhas brisés, l'étal lamentable de l'ancien Orient. Il fallait effacer tout cela, vivre dans le présent.

Le présent ! Atteindre une certitude, l'instant où l'on sait qae ce qu'il fallait « se fait » et non pas « va être » ou « a été fait » I Epuisante et unique recherche de l'homme supérieur dressé dans ]e déroulement incessant des imai^es de vie ! Claude venait cV avoir une certitude, et déjà elle manquait de continuité, il importait qu'elle durât. Autour de lui il regarda : on préparait encore, c'était encore de l'intermédiaire, du provisoire. Quand aurait-on fini d'élaborer! Il sentitpartout un désordre, une âme mal équilibrée, comme ces palissades, ces talus, ces remblayages, ces charrois, ces gesticulations d'arpenteurs et d'ouvriers. Et toujours, cependant, toujourscette méthode européenne, exacte, géométrique, appliquantdescadres uni formes, transportant des systèmes pour l'esprit comme pour les corps, cette méthode servie par des exécutants impassibles, croyants du chiffre et de la dose, manipulant, combinant, réglant, avec des visages fermés et des mains sèches, chimistes, électriciens, meneursd'artillerie, fils surprenants et glacés de la Modernité et du Dynamisme I A ceux-là il fallait parler ; écouteraient-ils, occupés d'idéaux successifs, brefs et immédiats, les

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paroles à haute et longue [lortée, les paroles syuihétiquesde l'effort ? D.'cidéineut, à les revoir, Claude retrouvait sa déceplioii, les anxiétés de sa couvalesceiice quelques mois auparavant ; et le soir même de la déclaration de Paris, alors qu'il n'avait fait qu'insinuer une idée un peu supérieure, une idée minime près de celle qni l<^. hantait aujourd'hui, ce soir-là, comme il s'était senti seul! Mais alors, rien d'idéologique ne pouvait se discuter essentiellement avant qu'on sut le sort des forces de guerre, et dans le déploiement de ces forces toute controverse s'était cal- "mée. Depuis, rien ; le contentement de tous, l'ivresse des fins de batailles, la fièvre... Un seul souvenir, le cri prophétique de M('nières avant sa disparition dans le coup de mine... \i[. puis, l'Orient vierge, la Visiteuse évoluant, d'un doigt simple, tout le génie du chef d'Occident... Et comment se faire comprendre ? Et comment, d'abord, bien se comprendre soi-môme ? Car la contradiction habitait l'âme du maître, et se considérant il s'effraya ; repris maigri' tout par le spectacle des siens, par les mille attaches de l'habitude, dégrisé du rêve intellectuel du Berceau vierge et redevenu honiine d'Etat, il sentit l)ien que sa conception n'était encore que mentale, et (jue sa communication pratique n'était pas préto.

Là-haut, lorsque son regard touchait celui d'E-

rodia, l'essence de l'Idée leur suffisait, mais ici! Les yeux gris et iusistants de Médion, les prunelles ambiguës de Dcssorl, l'inconnu de ces hommes, leur défiance sûrement, leurs calculs ennemis peut-être, quelque chose de fini entre eux et lui, l'alliance exallée dans la lutte et déliée avec elle... Ces compagnons de meurtre ne le suivraient peut-être pas dans l'idée. Ils l'avaient suivi autrefois, en étaieut restés à autrefois. On ne doit pas changer d'âme quand on est chef... « L'autorité du prophète dépasse toutes les autres, mais son délaissement est universel. )) La chère bouche qui avait dit ^cela ! « Prophète ? s'avouait Claude en souriant amèrement. Au fond, quelle foi ? Je ne sais rien. »

Singulière et périlleuse conjoncture ! Fallait-il atteiidre le retour en Europe, espérer que le crédit du triomphe, le magnétisme du sol feraient accepter la pensée nouvelle? JNIais c'était s'isoler de l'action parallèle d'Erodia. Par delà les mers, l'Orient apparaîtrait si lointain, le Berceau si théorique ! Et il y aurait là-bas d'autres projets, d'autres bâtisses, d'autres progrès... Non ! C'était sur la terre même du sang que la parole devait naître, tout devait se consommer là, il fallait revenir avec toute l'œuvre, avec son couronnement de pensée comme avec l'épée triomphante, dire tout d'un seul coup aux foules

d'Europe, rentrer avec une armée gagnée à l'Idée, changer les soldats en messagers de la bonne nouvelle, au lieu de méditer seul un projet à qui le retard serait mortel. « Je parlerai ici, et tout se décidera ici, se dit Claude Laigle fièrement. A moi de trouver les mots nécessaires ! Après tout, j'ai été plus loin que tous les hommes ! Et on m'a suivi. Ils ne comprendront ({ue peu à peu, mais ils obéiront d'abord. L'annexion de l'Inde, l'union des races aryennes, rinde non plus haïe mais alliée, sœur contre les Jaunes, c'est encore de quoi nourrir leur activité. Erodia élaborera la conversion des Hindou?, moi je la décréterai en Europe. Il faudra bien que l'on comprenne que nous allions tuer une force admirable ! »

11 résolut de s'expliquer sans retard. Le magnétisme de la visiteuse le faisait tressaillir, quelque chose de saint le jetait au devant du péril; il retrouva son énergie lyrique, l'inertie qui avait suivi la conquête et qui l'avait exténué prenait fin. La grande période mentale de l'Anarchie, la première de sa vie, la grande, période de détestât ion des races jaunes, allaient se voir suivies d'une troisième, et définitive, d'une période d'amour et d'intellectualité ardente, plus belle, plus large. Et quelle grandeur dans l'annoncialion du retour, s'il réussissait! Ce ne serait plus le triomphe du

Tueur illustre, le triomphe séculaire et atroce, l'homme dans ses mains rouges apporterait une Yie ! 11 retrouverait une fois encore la volupté de saisir le présent, une fois encore avant de vieillir... « Je grisonne, et il y a bien à faire, mais suis-je assez fort? Oui, puisque /e crois\ s'avoua Claude ! Je vois ce qu'il faut dire, et moi seul puis le dire. D'ailleurs, c'est simple, comme tout ce qui est abstrait. J'ai détesté l'Orient, à cause du péril jaune et à cause d'idées ennemies du monde européen. Le péril jaune est anéanti, et je reconnais que mes croyances étaient mal fondées. Je ne hais plus l'Inde, je la veux nôtre. Derrière l'Orient que je haïssais j'en ai trouvé un autre; là où j'imaginais stérilité, il y a vie, et vie parfaite, vie mentale aussi développée que notre vie mécanique. A un bout des pays de race blanche il y a force aclive, à l'autre force méditative. Et cette dernière est l'essentielle, car elle sauvegarde la tradition commune à toutes deux, la tradition aryenne. La limite du monde moderne, que je plaçais au seuil de l'ilindoustan, je la recule jusqu'à l'Himalaya. J'ai dompté sur cette terre ce qui contrariait ma conception présente; maintenant que les Jaunes et leurs alliés les rajahs ne contraignent plus ce peuple, ce que je veux de lui n'est pas son obéissance passive, mais sa compréhen-

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sion. Erodia l'aidera à comprendre. Moi, je dois aider les miens à accepter cet état nouveau. Je suis parti avec la haine, et par elle jo reviens avec de l'amour. C'est clair. Mes ministres ne voient ici qu'accroissement colonial, mainmise, profit industriel, indemnité de guerre; c'est à moi de leur faire voir plus noblement, de leur exposer la valeur idéologique des solitaires groupées autour du Pamir, l'Idée des races blanches gardée par elles, l'Orient vierge qui ncpouf pas mourir et qui est le vrai, au-dessus de celui des Védas et des révoltés de 1856. Voilà une politique sur un lyrisme. Ils souriront peut-être, mais nous verrons. » Il s"isola quelques jours, méditant, hanté delà Face diaphane, forte sous les cheveux luxueux, la face d'Erodia, de Ménières, unifiée en celle de l'Aventure. Maintenant elle déliait, cette figure svelte, au ciel méta[>hysique, des gerbes de vérités colorées et éclatantes, et ces vérités voulaient fleurir en plein azur, entre le saphir du zénith et le sang du sol, puissamment... Il se décida.

Tout d'ailleurs semblait solliciter un dénouement. L'enfièvrement intérieur de Claude Laigle lui laissait toute sa lucidité d'observation; il remarquait l'air préoccupé de Médion, l'air subtil et attentif de Dessort, lenrs réticences, leurs questions retenues avec [)eine. leur froideur. Ils

étaient trop fins pour ne pas pressentir la transformation de la pensée du maître, et malgré la hiérarchie morale étahlie dans l'Anarchisme et respectée strictement, le long séjour en Hindoustan, la vice-royauté étendue immensément, l'énervement de la guerre et des organisations leur donnait une liberté d'allures plus grande qu'aux conseils d'Europe. Eux aussi s'étaient développés, affirmés dans leurs théories, eux aussi étaient des forces, adjacentes mais individuelles, et l'intérêt delà belle lutte passionnait Claude. 11 comprenait hien qu'il avait été davantage le maître avant la déclaration de guerre, alors qu'il n'y avait qu'un projet et qu'il en était l'âme ; depuis ces hommes avaient contribué fortement à la réussite, ils s'étaient approprié la pensé j et l'action du promoteur, l'Aventure leur appartenait comme à lui. 11 allait se présenter à eux en s'autorisant moins d'un prestige maintenant partagé que du mystère d'une autre conception vierge encore en son cerveau. Ainsi s'élaborait le second degré de la conquête. Après la montée passionnante du départ jusqu'à l'assaut de Delhi, la descente de l'Aventure, entrevue aux yeux d'Erodia lors de sa première rencontre, plongeait dans les rv'gions mentales sous l'apparenle inertie succédant à la guerre, puis s'arrêtait au Berceau; et maintenant elle allait re-

monter, l'Aventure devenue idéologi([ue, et s'en retourner avec l'armée vers l'Orcident, ayant touché la terre inoubliable.

Des jours passèrent en consultations précautionneuses, en réglementations d'urgence, en soins diplomatiques, cortime si les adversaires se dérobaient devant les paroles décisives. Ils s'observaient aux conseils, et, comme jadis, l'impassible général de ïrénan restait silencieux entre eux, avec son grand air froid et ironique, interjetant de rares phrases polies et mordantes. Le vie/ilard terrible s'usait au dedans, la vie se retirait de cette face d'ivoire, les longues mains précises ne tremblaient pas, mais se posaient comme mortes sur les genoux pointus. La tête rasée, aux yeux bleus cruels, était celle d'un prêtre décidément, du prêtre d'un culte maintenant abandonné. Une voiture promenait continuellement le vieillard parmi les parcs d'artillerie, au long des canons rangés ; il ne pouvait presque plus descendre, marcher, mais il se penchait, étendait les bras, touchait les culasses des pièces au passage, maniait des fusées et des détonateurs, obsédé de balistique et d'explosifs, mourant de sa passion pour l'obus, maintenant que cette idée effrayante, son idée à lui. ne sautait plus hors de sa volonté vers des horizons. Claude considérait cet homme avec une indéfi-

nissable pitié. Et Dessort et Médion étaient changés, eux aussi ; le sourire féminin du socialisateur se crispait, les yeux veloutés s'étaient ternis, et la face de l'ingénieur était amincie, les tempes creuses, le front strié, l'ossature du nez plus sèchement saillante. Et Claude lui-même se sentaitlas, bien que plus jeune : la névralgie au cœur revenait de temps à autre... Seules les voix étaient restées pareilles. Ohf lendemains de luttedans Tàge mûr! Et que l'Europe était loin..! Tous se considéraient avec estime et crainte, n'osant commencer, dire la chose qui allumerait tout. Et elle fut dite cependant, toute seule elle se dit. parmi des futilités, un soir, comme on réglait un arrangement de colonisation, des permissions à octrover pour des com})toirs, des factoreries à établir sur la côte de Guzerate. Dessort insistait, montrait certains avantages économiques et industriels, et déjà plusieurs fois le dictateur avait répondu : « Accepté », d'un ton indifférent, la penséeabsente, lorsqu'une phrase de Médion lui lit lever la lôte :

« Et puis, pour les postes de la vallée de l'Indus, l'endroit désigné est excellent. Il faut même un camp retranché, la surveillance est importante. Ces populations remuent encore, nous avons déjà eu assez de mal à nous rétablir à Bombay, redevenue ville hindoue en quelques

années, après l'expulsion des Anglais. 11 faut que tout cela cesse une fois pour toutes, que les Européens soient maîtres; et je songe aussi au haut Indus et à la région du Kaslimir. 11 y a là des germinations d'idées, malgré tout, qu'il faudrait rendre impossibles, en outre des profits à tirer des mines et des salaires restreints...

— Je n'accepte plus, dit Claude, nettement. Vos expressions, Médion, sont celles d'un dominateur. Ma pensée est différente ; je veux des alliés. Je veux qu'on ne profite de la restriction des salaires que dans une mesure compatible avec la vie simple des autochtones, mais pas d'exploitation. Nous n'avons pas fait la guerre uniquement pour enrichir les commerçants. Et puis nous ne nous entendons pas, je le crains, quant aux « germinations d'idées. » Je n'aperçois pas ces idées comme vous les apercevez.

— Cependant, dit Médion, ces gens-l;\...

— Ce ne sont pas « des gens, » Médion. Vous négligez l'ethnologie, un peu trop pour un physiologiste. Ce sont des Aryas, des nôtres, et je désire les traiter comme tels, avec des lois commerciales analogues aux nôtres, et des droits à établir.

— Votre conception de ' cin(ip''aiiisiiie est donc bien modifiée ? répliqua Médion.

— Et votre conception de l'individualisme

anarchique? repartit Claude Laigle. Revenez-y, vous l'oubliez un peu.

— J'ai assez aidé à la rendre possible politiquement...

— Moralement.

— ... Nonpas: moralement, c'est votre affaire, mais moi c'est politiquement... pour ne pas l'oublier, dit froidement Médion. Mais je ne la considérais jusqu'ici qu'applicable à la Confédération d'Europe centrale, et non à ses ennemis.

— Vous voulez dire les Orientaux ?

— Evidemment, puisque c'est pour sauvegarder l'individualisme anarchique contre les entreprises du fatalisme oriental que nous vous avons suivi ici.

— C'était surtout pour sauvegarder les intérêts matériels de la modernité contre une coalition des Jaunes que vous avez accepté la guerre, et c'est à ces intérêts matériels que vous avez toujours pensé et que vous pensez encore, dit Claude.

— Soit, je parlais à votre point de vue abstrait.

— Reprenez le vôtre, Médion. Le mien a changé. Je ne considère plus les Orientaux de la façon première, et je sépare nettement les Hindous du « péril jaune. »

— [Is marchaient contre nous avec les Japonais appelés par leurs rajahs.

— Je ne parle pas de l'Orient des rajahs. Celui-là est fini, et le fatalisme aussi. Je parle d'un Orient nouveau, ayant une pensée propre, et servant à mieux qu'à enrichir nos colons. J'accepte cette pensée aujourd'hui, et c'est pourquoi, loin de m'effrayer des « germinations d'idées, » je m'oppose à la création de camps retranchés, surtout dans le haut Indus.

— Je commence à entrevoir, dit tranquillement Médion, que cette... pensée et sa pénétration sont sans doute le résultat de votre voyage récent.

— Oui, dit Claude en se levant, pâle et tranquille aussi. Je n'ai pas voyagé, moi, pour étudier uniquement, daas le haut Indus, ce qu'on pourrait établir de camps ou de manufactures.

— Je n'avais d'ailleurs pas l'intention d'en établir plus haut, dans les régions désertes du Pamir, par exemple. Il n'y a pas de commerce possible là. Et puis cela pourrait troubler les communautés, dont les idées vous agréent, métaphysiquement parlant.

La voix de Médion ne décelait aucun sarcasme, et pourtant il y eut un silence terrible. Dessort, après quelques secondes, inteivint, conciliateur:

— D'ailleurs, dit-il, il s'agit d'exploitations minières à protéger, et il n'en peut être question au Pamir. Les projets concernent des régions plus basses...

— Peu m'importent les mines, interrompit Claude Laigle sèchement.

— Quant aux camps retranchés, reprit Dessort, il s'agirait d'emplacements fort éloignés,

- en somme, du haut Indus, à mi-route entre la côte et le Kashmir...

— Eloignés ou non, je n'en vois nullement l'utilité réelle, fit le dictateur. Les postes distribués du Guzerate à Delhi et à Cawnpore suffisent à une suprématie militaire, que les provinces du Nord ne sauraient d'ailleurs nous disputer, n'ayant pas d'armées. Les sources de l'Indus et du Gange peuvent rester libres de surveillance, et quant à la surveillance des idées, puisque cette expression a été prononcée, j'ai déjà dit que les idées venues du Pamir ou d'ailleurs ne me paraissaient pas contradictoires aux nôtres. Il est inutile de vouloir les isoler de l'Inde centrale par un régime militaire, qu'il s'installe dans ces régions mêmes ou plus bas, entre elles et le Dekkan. Cette contrainte, déguisée ou avouée, ne me convient point.

— Mais il ne s'agit point précisément d'une contrainte de ce genre, objecta Dessort; le pro-

jet concerne simplement la prévision de retours offensifs dangereux pour la sécurité des industries.

— Vous savez bien que ces retours olfensiCs ne peuvent se produire dans les régions hautes, dit Claude T. aigle. Et je sais comment, à cette surveillance matérielle, coûteuse et superflue par elle-même, s'en adjoindrait vite une autre, avec vos préfets et vos théories. Pensez- vous que je ne sente point votre pensée, à Médion et à vous? Pensez-vous que je ne devine point la préoccupation mentale qui vous hante depuis mon voyage et qui reparaît dans vos soucis du détail?

Ils se regardèrent tous trois.

— Il en est bien une qui vous hante aussi depuis ce même voyage, prononça nettement Médion. Eh! bien, oui, nous avons quelque chose à nous dire ; votre idée frôle la nôtre de trop près, j'imagine, pour que nous ne les confrontions pas.

— J'y suis prêt, encore que je ne sache si vous l'êtes, dit dédaigneusement Claude Laigle. Je pourrais ne parler qu'en Europe, aux légats de la confédération, mais je contenterai plus tut votre curiosité...

Il s'interrompit, considérant les deux hommes. Ils étaient assis, le regard froid, toute Tat-

titude défensive et crispée. Quelque chose de

tragique passa, Claude eut un haut le corps.

— Est-ce votre curiosité, ou votre sommation, que je dois dire? Vous semblez attendre... Prétendriez-vous me juger? Je ne sais quelle indéfinissable expression m'étonne dansées yeux que vous levez sur moi. Je puis me taire.

— Vous ne devez de comptes qu'à l'assemblée des légats, répondit simplement Médion.

— C'est exact, mais je crois parler ici à des collaborateurs, à des amis... Allons! Médion, Dessort, dit Claude Laigle avec brusquerie, que ce ton cesse entre nous, ma pensée est toute de paix, et si nous ne sympathisons pas, estimonsnous, et ne parlons pas de comptes à rendre. Vous étiez plus proches de moi durant la conquête, parce que nos logiques s'y accordaient; mais à présent il s'agit de la continuer, de l'accomplir intellectuellement, et votre appui m'est plus précieux peut-être que jamais. Oubliez le dictateur, voyez l'homme. Oui, nous avons quelque chose à nous dire. Vous avez pensé, à part de moi, et j'ai pensé à part de vous. Rapprochons nos conceptions, apportons aux légats un système unifié, un résultat moral auprès du résultat matériel. Ce que m'a révélé mon voyage, je vais vous le dire, et après nous examinerons ensemble ce que peut être l'avenir.

Il se leva, résolu, et parla. Longtemps il parla, avec une éloquence emportée, l'énergie d'une conviction lucide, un déroulement infini d'images et de pensées ornant une idée centrale, l'idée du Berceau orientant le modernisme, lui enlevant sa haine et sa sécheresse, créant, audessus du culte du progrès mécanique, le culte de la race Aryenne, donnant à la guerre une conclusion plus hautaine, un épanouissement de sensibilité et d'amour, une tradition de simplicité ethnologique soutenant enfin une certitude pour tous, un retour aux lois primordiales de l'évolution. A grands traits violents et ardents il précisa cet idéal moderne, sauvegardé par les solitaires de POrient vierge, et sans qu'il prononçât le nom d'Erodia, ses paroles, adressées à la beauté des forces de vie, tremblaient de passion et de tendresse comme s'il eut tenu, dans ses mains ouvertes sur le vide, le corps même de la Visiteuse devenu l'immatérielle enveloppe de l'Aventure. Quoi qu'il fit, son cœur débordait son esprit, l'un vivifiant l'autrf* — et il ne sentit pas que cette expression voluptueuse dont il ornait la vérité logique le perdait! Les deux ministres, pensifs, l'écoutaient moins qu'ils ne le considéraient, pale et enthousiaste, vibrant tout entier de cette grande sonorité intérieure qui montait du fond de lui, et dont le jaillissement brûlant

venait se cristalliser sur leurs âmes froides et impénétrables. Il en eut parfois l'intuition, s'exalta dans toute sa nature combative et fervente, voulut vaincre cette antipathie muette de son lyrisme par plus de lyrisme encore, soudain saisi du démon de la parole, et faisant abstraction de lui-même, de la persuasion entreprise, de l'hostilité pressentie, il céda à cette perversité supérieure, il dit tout, devenu prophète, extasié de la beauté en elle-même, avec l'exclusivisme de l'homme de rêve qui toujours ouvre un abîme entre le monde et sa vision. L'Asie entière se vengea dans son ivresse fatale et admirable, reparut vivante en ce fils enfin revenu, incarna en lui ses siècles contemplatifs, l'immensité de ses ciels torrides, l'immortelle renaissance de ses métaphysiques méditées parmi les palmes! Et les deux modernes, à travers les paroles du maître, l'entrevirent, elle, leur ennemie, la reine luxurieuse du monde ancien, dressée une fois de plus en face de l'irréconciliable Occident en la personne de cet homme pale qui les avait menés jusqu'à l'idole et en devenait le prêtre, séduit lui aussi par le mirage éternel ! Une exaltation les saisit aussi, mais inverse, l'intuition qu'au-dessus de trois corps se jouait le drame invisible de deux vérités essentielles et contradictoires, l'antagonisme ori-

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ginel de l'acte et du songe que savent seules résoudre les lois abstraites de l'univers, et qu'il n'est pas donné aux êtres humains d'unir. Kt chacune des phrases de Claude éveilla en eux un écho d'une conscience dissemblable, augmenta le sentiment irréparable d'une antinomie, dévia de plus en plus les deux conceptions surgies d'un même fait de conquête. L'éloquence du maître agit sur eux, mais en les faisant se souvenir du fond même de leur vie adverse, et la brisure serpentante depuis des mois dans ces trois âmes hautaines et silencieuses éclata lout à coup, devint gouffre! La Parole agissait audessus de tous, simplifiant la situation par le divorce des voies individuelles. Et entre les deux hommes assis et celui qui, debout, prononçait la rupture définitive en invoquant l'union, la sensalion delà mort intellectuelle monta, plana, flotta inerte comme le grand vieillard épuisé qui, force matérielle éteinte devant ce conflit de forces mentales , écoutait muettement dans son fauteuil, attendait qu'on décidât de lui, les mains tombantes, la face glabre i\\i\ froide veux gris penchée sur le collet d'or...

Le dictateur se tut.

Durant plusieurs minutes, personne ne remua. On eût dit que tous attendaient (ju'un

être invisible fut sorti. Et Claude, confusément,

sentit que c'était l'amitié ancienne qui s'en allait, lentement, avec les vibrations des paroles irréparables. Les faces des deux ministres demeuraient glaciales, figées dans l'attention. Les prunelles insistantes de Claude cherchaient en vain les leurs. Et à mesure que se dissolvait le spectre irréel, les paupières se relevaient, comme soulagées. Les yeux enfin se rencontrèrent, les lèvres de Médion s'entr'ouvrirent, il dit :

— Est-ce tout?

— Oui, dit Claude Laigle, acceptant le terrible doute.

Dessort leva une main, balancée selon sa coutume au rythme de sa Yoix nonchalante :

— La très considérable conception qu'est la vôtre, maître, me semble, quelque lustre qu'y ajoute votre éloquence, dévier singulièrement du sens même de notre effort initial, et se fonder peut-être sur une appréciation, dirai-je hâtive? de l'esprit oriental. Je ne contredis point à l'utihté des hypothèses, jusqu'à la mise en demeure de les résumer dans un fait. Et il s'agirait ici d'une si considérable modification d'idées, qu'elle nous amènerait presque immédiatement à des faits, privilèges concédés aux Hindous, participation, même, aux consultations fédératives, car enfin, si je vous ai bien compris, il ne s'agirait pas seulement de droits matériels, mais

de droits de mentalité. Or, j'avoue que TAme de ce pays, même dirigée par l'influence occulte des communautés du Nord, ne me paraît pas, au moins d'ici longtemps, assez nettement compatible avec l'àme européenne pour que nous puissions en présenter aux légats, à notre retour, une garantie permettant la concession immédiate des droits intellectuels. J'ajoute même que cette éventualité est lointaine, et qu'en tous cas il siérait d'attendre, de la part des communautés, une plus complète assurance de visées identifiées aux nôtres...

— Attendre... gagner du temps... Non, dit Claude. Je n'aurais pas parlé si je ne sentais que ceci doit être réglé tout de suite. Il y a liens, du fait même de l'idée-mère de mon projet, et plus on attendrait, plus ces liens seraient difficiles à renouer. C'est immédiatement après la ruine de l'Inde ancienne que nous devons éveiller le sentiment de l'Inde nouvelle et quitter l'attitude ennemie à son égard. Quant aux communautés, je puis prononcer que j'en réponds. Je vous l'ai dit en quittant le Pamir, l'alliance est faite, mentalement. Que pense Médion?

— C'est bien simple, dit Médion. Je pense qu'il n'y a ici qu'hypothèse, et encore hypothèse, et que nous ne pouvons pas revenir devant l'Europe, qui s'est saignée à blanc depuis deux ans

264 L ORIENT VIRGGP:

pour une idée proposée par nous tous, pour lui déclarer que cette idée ne nous convient plus et lui proposer en échange une hypothèse.

— J'ai pensé exprimer une vérité, repartit Claude Laigle.

— Une vérité de quel ordre? Une vérité de fait?

— Non. Une vérité de mentalité!

— Elle ne se relie pas, jusqu'ici du moins, à une vérité de fait; et ce genre de vérité, je l'appelle métaphysique, c'est-à-dire intéressante, séduisante, mais nulle. Oui, nulle, et on voit bien qu'elle est née ici, dans ce pays qui n'en peut produire d'autres et qui est mort de cela autant et plus que de nous.

— Il n'est pas mort, et c'est même à sa vie nouvelle que je vous convie.

— Oui, je sais, l'Orient vierge... Mais l'expérience a assez duré, depuis des siècles. Ce pays propice aux enchanlements change aisément de formes; la conscience occidentale verra le monstre ancien sous la face neuve. Elle verra que votre « vérité mentale n est le songe d'un été, et elle n'a que faire de ces sortes de songes.

— Le songe d'un été? dit Claude Laigle fièrement. Je vous entends. Insinuez-voiis que j'apporte ici les conseils d'Erodia? xMlons, dites-le, osez !

L'ORIEXI VIERGE "it,.;.

— Je ne fais pas entrer dans une discussion aussi grave la considération d'une femme, qui d'ailleurs est intelligente et qui, bien dirigée et bien surveillée, peut nous servir plus tard.

— Nous servir "! Quentendez-vous par nofi.s^

— J'entends encore l'Europe, vous et tous les nôtres, dit Médiou.

— Et moi je ne lentends plus ainsi.

— XoQS... et vous, cela fait donr deux, maintenant?

La phrase simple et terrible tomba entre les trois hommes. Dans son coin, le générai de Trénan tressaillit faiblement. Médion et Claude se mesurèrent du regard, ennemis.

— Voilà une phrase de trop, Médion.

— Vous m'avez forcé à la prononcer, Claude Laigle.

— Vous me comprenez mal. J ai pari'- tr(»p tôt, je le crois, tout à l'heure. «Juant à Erodia, voici en quoi nous et vous cela fait deux, comme vous dites; elle ne me servira pas comme vous pensez qu'elle vous serve. Elle est en dehors d'utihsations, elle n'a. pas à se faire la propagatrice de vos idées ni des miennes, elle est et restera libre. Mais il se trouve que sa pensée et la mienne s'accordent, et agiront séparément.

— Cela se trouve bien, quant à votre hypothèse. Mais quant aux faits, si les communautés et celle

qui les mène ne se font pas en Inde les courrières de l'esprit moderniste occidental, en effet elles ne serviront de rien, mais pas plus à vous qu'à nous. Elles végéteront. Et l'Europe trouvera bon qu'on les surveille, oh! sans rigueur, simplement pour éviter les singulières tentatives auxquelles l'inertie peut pousser des consciences trop chercheuses, les... matérialisations possibles qui peuvent tenter des cerveaux trop échauffés de métaphysique solitaire.

— Est-ce en votre nom que vous parlez?

— Je crois parler, cette fois, au nom de la Confédération tout entière, de son besoin de paix, de sa fatigue des rêves succédant aux rêves et la jetant dans des aventures alors qu'elle devrait se fortifier sur place.

— Toujours votre refus d'idées générales., alors? Vous n'avez pas avancé depuis notre conversation de Paris, le soir du vote de guerre?

— J'ai avancé dans mon sens, et vous dans le vôtre.

— Ainsi, votre « univers de chimie », votre science, votre occidentalisme exclusif, et rien de plus?

— Eh! on est idéologue ou on est chef d'Etat! prononça sèchement Médion.

— Eh! bien, soit. Nous verrons si l'on ne peut

pas être l'un et l'autre ensemble. C'est mon Idée même que vous refusez?

— L'Europe refusera aussi, je vous l'assure ; inutile d'aller au devant d'un désaveu. C'est l'Anarchisme même que vous compromettriez si vous persistiez.

— Qu'est-il, cependant, sinon une idéologie?

— Devenue Etat, et réclamant des faits. Les Parlements ont sauté, voilà un fait. Nous avons ruiné le péril oriental pour pouvoir travailler tranquillement chez nous, voilà un second fait. Ne nous excitez pas à sortir de chez vous au moment où nous allons y entrer, ce serait un troisième fait, mais qui annulerait les deux autres. Yoilà ce que dira l'Europe, et vous n'irez pas contre sa volonté, car vous êtes le maître, mais vous pourriez ne plus l'être si elle refusait de vous suivre.

— Elle a eu foi en moi.

— Elle ne l'aurait plus. Je regrette d'avoir à vous dire dételles choses.

— N'insistez pas, Médion. Je sens, je sais ce que vaut ce regret.

— Il est sincère, Claude Laigle. Mais vous nous menez trop loin, et je ne puis qu'attribuera l'influence de ce ciel pernicieux et de ce maudit sol où ont germé les systèmes abstraits un égarement cérébral auquel une femme n'est pas étrangère.

— Ah! VOUS y revenez!

— Je répète que, par « une femme )>, je désigne l'Idée détestable qu'elle représente. Le reste ne me concerne point.

— Mais avouez-le donc, cria le dictateur, que vous haïssez l'Orient vierge autant et plus que Tancien, parce que vous en avez peur!

— Oui, j'en ai peur, du monstre antique aux visages multiples, puisqu'il déforme un homme tel que vous. L'Occident est irréconciliable avec cet Etat que vous rêvez d'agrandir. Partis ou non de votre Berceau, nous n'y retournerons pas en pensée, nous nous sommes fait là-bas une vie nouvelle. Qu'il reste désert! Et que ses solitaires métaphysiciennes, dont la correspondance secrète est si zélée, ne parlent pas trop haut i)0ur la sécurité de leur phalanstère! Vous demandez si je le hais, cet Orient mal tué qui renaît et qui vous absorbe? Oui, je le hais, comme les lois abstraites qui contrarient la volonté active. Et vous, est-ce que je me trompe, avouez-le donc, que vous haïssez maintenant l'Occident?

— Médion !... intervint Dessort effrayé. Mais Claude Laigle, sursautant, criait au ministre devenu juge :

— Eh ! bien oui, je le hais, puisqu'il est tel ! Je le hais, votre modernisme, votre monde étiqueté, réglé, vautré devant je ne sais quel pro-

gros mécanique, quel idéal de science exacte torturant la pensée, édifktnt un ordre et une harmonie sur un silence de sang! Après les rois, après la bourgeoisie, après la tyrannie de l'argent, voici la tyrannie du Dynamisme, et je ne la détesterais pas? Mais elle est comme les autres, elle tue égoïstement comme les autres, elle a le chiffre pour fétiche comme les autres avaient la couronne, le bulletin de vote ou le chèque, et ce que vous appelez progrès, c'est de prendre un joujou hideux à la place de ceux qui ont trop servi ! Votre science tuant la sensibilité, je n'en veux pas, votre vie morcelée en formules, je n'en veux pas, vos villes d'aluminium, où, sous les clartés électriques, passent des faces fermées et inexorables, je n'en veux pas! Votre Occident, avec sa barbarie réglementée, privée même de l'instinct libre qui la faisait belle ici, je le. refuse, vous pouvez l'arranger, à votre guise, avec vos compas, voir dans vos cornues avec quels oxydes vous transformerez sa pourriture en bonheur ! Mais si je devais avoir accepté le pouvoir et toutes les responsabilités de ma vie pour être le grand meneur de vos mécaniques, le comptable de vos équations dérisoires, je m'en irais en éclatant de rire, tant je vous trouverais plus ridicules qu'odieux, vous tous, ingénieurs, peuplade bizarre de la géomé-

trie que je traiterais comme fit Gulliver ! Est-ce qu'il vous a donc fallu attendre jusqu'à maintenant pour comprendre que je voulais faire avec vous quelque chose d'inouï ? Le soir de la déclaration de guerre, quand j'ai dit que le sublime d'une politique était de réaliser un rêve, vous n'avez pas compris , et vous vous êtes jetés tout de suite sur l'Aventure, pour donner le beau rôle à vos torpilleurs, à vos téléphones, à vos gyroscopes, à tous vos moyens dont vous faites des buts, et aussi pour enrichir les négociants, vous offrir en grand le vol colonial, porter sous d'autres ciels le prestige du moderne comme vous le concevez, le monsieur strict, avec son binocle, son calepin et sa syphilis! Et vous pensiez peut-être qu'après vous avoir menés à la guerre idéologique contre les Parlements, je vous dédommageais en permettant à votre avidité cette vaste galimafrée, sous prétexte de vous protéger, de vous permettre l'élaboration réfléchie d'une conscience nouvelle? Allons donc ! Vous n'avez rien compris à ce que je vois, mais je porte devant vous des forces plus hautaines que vos perfectionnements techniques, et vous comprendrez, ou vous céderez, ces forces-là ne seront pas démenties, elles auront raison malgré vous, j'userai le reste d'une vie, dont je me moque si elle doit être la

L'ORIEXT VIERGE 271

Votre, à vous les crier, à vous les prophétiser 1 Je madresserai à ce qui est éternel dans l'homme, au cœur, à l'instinct, et je m'adresserai aux parties basses si la mentalité a été trop empoisonnée par vos dogmatismes, mais il faudra bien que votre fétichisme du chiffre, vous qui parlez du mien, s'en aille avec les autres, dans la boue rouge où croupissent les idéaux usés, fumier sous Ihumanité ! Ah ! vous insistez jusqu'à ce que je parle selon moi-même, et vous voulez que je dise enfin ce que je pense depuis longtemps de la façon dont l'Europe, du moins celle que vous machinez, use de TAnarchisme que je lui ai donné, et vous croyez que je vais accepter que sous elle tout continue à marcher comme avant, les petits trafics, les petits formulaires, les méthodes transportables^ tous vos outillages de progrès? Eh î bien, vous savez à présent que penser. Nous avions^ en venant ici, un enjeu, rinde. Xou> en aurons un autre là-bas, nous verrons qui, de vous ou de moi, soulèvera cette grande masse dhommes englués d'erreur et la rejettera vers l'aval du fleuve de vie! En attendant, je suis encore le maître, et je sais où je vais. Vous tairez vos soupçons, vous plierez jusqu'à mon retour en Europe, et vous m'obéirez! Il sarrèta net, terrible. Médion et Dessort, impassibles, s'inclinèrent. Et soudain, une voix

qu'ils reconnurent à peine s'éleva derrière eux, balbutiant :

— L'obus... l'obus... était une garantie... C'était bien la peine...

Ils se retournèrent. La face exsangue du général de Trénan, penchée sur le collet d'or, montrait des yeux vitreux, les prunelles grises voilées à demi sous rétrécissement des paupières, les lèvres minces devenues incolores. Le grand vieillard maigre défaillait après l'œuvre faite. Ils s'approchèrent :

— Une garantie...

Il eut un rictus, resta inerte. Dehors un fracas subit s"é]eva, un grondement sourd de batteries montées passant au galop : le sol trembla, et les mains pendantes du cadavre, les longues mains de cire, à cette vibration remuèrent un peu.

L ELI.ll'SK

Les obsèques véritables du général de Trénaii devant avoir lieu au retour en Europe, aucune cérémonie, hormis un embaumement en présence de quelques muets témoins, n'annonça officiellement que le maître des artilleries était mort. Le liâtif aménagement des forts, les multiples soucis d'administration atti'muèrent l'ellet de cette perte; déjà surl'armée planait l'idée de la réintégration en Occident, de la conquête terminée. Le soldat s'effaçait devant Télément civil, le colon et l'ingénieur prenaient son rôle, et la disparition du généralissime frappa moins les

esprits. Il n'y eut aucun éloge funèbre, hormis les formules de l'ordre du jour, et un silence s'imposa. Claude, absorbé, s'isola, laissant aux ministres l'expédition des affaires courantes. Avec le grand murmure du désarroi matériel qui partout s'agitait, sa volonté chancelante sentait bruire en elle une désagrégation. Pour se ressaisir il s'enferma.

L'accumulation des circonstances décisives montait autour de lui, l'étouffait et le maintenait debout tout ensemble. L'Aventure démoniaque, vivante et criante en lui-même, demandait sa solution, se développait à l'extrême sans se soucier des ravages intérieurs, et il la sentait tressaillir dans sa chair comme un enfant, ou comme les milHons de microbes d'une maladie prête à éclater. Il n'y avait plus rien à différer, tout s'imposait, tout arrivait à terme, les hypothèses étaient périmées, la vie avait simplifié terriblement les choses. Le bouquet irréel de vérités, déliées par l'Idée au ciel métaphysique, avait laissé tomber ses fleurs, la germination en était épanouie, insistante, dévorante, et il fallait mourir dans la torpeur de ces parfums ou arracher une fois de plus la gerbe, d'un poing maître. La situation était complexe, mais tellement synthétique que le système mental de Claude s'y adaptait avec une précision absolue,

et qu'il avait le sentiment d'être confronté, sans espoir d'échapper mais aussi sans duperie, avec le double obstacle matériel et intellectuel. Au moins cette netteté du péril le maintenait-elle roidi avec un regard clair pour envisager son désespoir : au milieu même de son angoisse, la perversité de la logique créait en lui une étrange joie, l'ivresse de vivre intensément, exceptionnellement, un drame à proportions inconnues dont il était l'acteur essentiel. La cérébralité le tuait en l'exaltant. Il se sentit acculé, se concentra.

Que faire ? En amenant l'irréparable explication entre les ministres et lui, avait-il dénoué la situation ou l'avait-il murée à jamais? Le problème était au moins posé : mais la solution négative n'était-elle pas prononcée du même coup? Tout était-il fini, ou tout allait-il commencer? Il fallait parler, évidemment, et Claude ne regrettait rien, sentant que les tergiversations, indignes en elles-mêmes et répugnant à sa nature, eussent été d'ailleurs inutiles et même nuisibles. L'Idée nouvelle était de celles qui n'admettent pas de petits moyens et qui se présentent totalement, ou jamais. C'était donc selon sa noblesse, sa logique et son avenir (|ue Claude avait agi en parlant. Mais il sentait bien

t aussi que le refus des ministres était décisif, et

que l'âme européenae, progressiste et moderniste, avait passé dans leur réponse; il n'y avait pas eu querelle de ministres et différend de raisonneurs, mais antagonisme formel de races, L'Europe ne ratifierait pas — ou il faudrait l'y forcer — ou se démettre. « Dictateur pour les avoir servis dans leurs intérêts, et démissionaire lorsqu'il s'agirait de leur expliquer lidée-mère de tant de fatigues? Allons donc! se disait Claude révolté. J'oublierais trop l'ancêtre Nietzsche et « l'aristocratie des maîtres ! » Je lutterai — comme les souverains du vieux temps, mais en anarchiste vrai. Ces gens-là, au fond, sont restés socialistes. C'est l'habitude mentale des masses qu'ils dressent contre moi ! » Et il s'avoua qu'il les devançait. La face d'Erodia parut dans son âme : «... L'autorité du prophète dépasse toutes les autres, mais son délaissement est universel. )) Eh ! bien oui, prophète, et prophète moderne, choisissant entre l'autorité et le délaissement! Il accepta intérieurement l'alternative. ({ Qu'est-ce que cela peut me faire ? Je n'ai plus rien à perdre, si je perds ma conception ; ils comprendront et céderont, ou je... cesserai. » La vie, avec des formes violentes, comme au temps des bombes, comme à la prise de Delhi, éleva dans son âme un paysage impitoyable. « Après tout, j'ai lutté seul ou presque contre les Parle-

ments, quand j'étais jeune, je recommencerai bien, individu menant des collectivités. Et serai-je sans adhérents? C'est à savoir. » Alors? la révolution des maîtres après celle du i»euple? « Eh ! sil ne comprend pas, tout de môme... pourquoi pas? Il me semble que c'est maintenant seulement que je me reconnais anarchiste 1 Les maîtres, cela s'appelait les patrons autrefois ; mais je suis contre les patrons matériels, pour les patrons idéologiques. Voilà une religion à la façon du calendrier positiviste, c'est un peu bête, mais les gens ne trouvent bien ce qu'on veut leur imposer que quand c'est d'une forme bote... » Il sourit, tristement, écoutant les deux voix contradictoires, la masse, l'isolé, les brutes d'où germe tout, le stérile qui comprend et ([ui mène les brutes, l'antinomie qui pourrit les sociétés depuis l'ère première. « Et puis quoi ? Ce sera encore le sang, ils tueront les maîtres ; toujours on tue les maîtres et i)Ourtant c'est l'instinct de tout anonyme d'être maître. Est-ce ma faute s'ils me mènent là? Ce n'est i)as moicjui réclame, c'est l'Idée qui veut, et les idées valent mieux que les hommes, mieux ([ifcux et mieux que moi. Seulement il faut toujours les atteindre à travers la chair, les extirper salement, comme les enfants, dans le sang... Toujours cette .glu rouge, ([ui colle, et qui fait

glisser aussi les forces les unes sur les autres... Ce n'est jamais propre, dès qu'on agit. Ça, ou subir, avec, dans le ventre, un tas de pensées qui veulent sortir et qui vous traitent de poltron... » Il sentit bien qu'il n'était pas maître de choisir, que chez lui l'idée était identifiée à l'instinct, qu'il ne pourrait pas plus l'étouffer que sa respiration. «Tant pis, tant pis, cela sortira. C'est à moi de voir à ce que cela ne coûte pas trop cher, à ce que l'accouchement ne soit pas trop immonde. Ils attendent, là-bas, un autre enfant que celui que j'avais promis. Eh ! bien, on peut se tromper 1 J'expliquerai, voilà tout. Déshériteront -ils l'enfant parce que le médecin en avait présagé un autre? J'ai bien peur qu'ils ne veuillent rien entendre : avec leur modernisme^ ils s'imaginent que l'Orient leur est antinomique... Tout cela, c'est encore des questions de costumes. Le modernisme, pour eux, c'est toujours la redingote et les phonographes ; le modernisme compris ainsi, comme c'est stupide! Dire que j'y ai cru, moi ! Oui, j'y croyais, malgré tout, je sens bien que je suis prisonnier des habitudes de Paris, du décor! Ah! le décor ! Mais au moins j'en serai libéré à présent : eux en restent là. Ils veulent bien donner les machines et le chapeau haute-forme aux Orientaux, et ça ne me gêiiç pas, mais quant à

admettre les Orientaux comme leurs, jamais! Ils invoquent des droits de conquête, l'argent à soutirer des trafics coloniaux. Ils octroieraient noblement le téléphone et l'habit noir aux Hindous, en leur faisant observer que c'est par grâce, et encore ne serait-ce pas par désir de leur donner mieux que c? qu'ils ont, mais par esprit de domination, de nivellement, par socialisme toujours! Et ils croiraient, car ils sont dupes d'euxmêmes, avoir apporté ici l'âme et le génie occidental! Ah ! négociants, comptables ! Et le fond de cela, c'est toujours la vieille haine des idées, toujours l'exécration de ces meneuses secrètes qui les font, comme le sperme, dans le ventre du bourgeois, prépare sa descendance, et qui sont toujours obligées à la fin de sortir avec violence, dans le sang... Tout ça tourne dans le même cercle! Et il n'y a pas de raison pour que ça finisse, c'est ça la grandeur de l'humanité, c'est avec ça qu'il faut faire des choses ! »

Il s'abîma dans des projets successifs. Lutter de front si l'Europe s'obstinait? Dangereux et pas pratique. Il faudrait alors rassembler l'aristocratie des maîtres, fonderun Etatdans l'Etat? Alors, autant le fonder ici! Il entrevit la blancheur des communautés, parmi les roches roses et les palmes, les sables du Pamir ayant la couleur du corps, Erodia, un royaume inaccessible

conservant la tradition des races blanches à leur Berceau même, eut envie de tout lâcher là-bas, aux pays de machinisme, défaillit au rêve de bonheur puis sursauta. « Ah! mais non! Si je reviens au Berceau, ce n'est pas en enfant prodigue, seul et nu; Erodia me demanderait ce que j'ai fait des fils, elle me repousserait, cela donnerait tort à l'Idée, la risée de l'Europe arriverait jusqu'à nous, et si nous y résistions l'Idée n'y résisterait pas. Sans compter que les postes du haut Indus et les plans de Médion ne vous laisseraient pas longtemps tranquilles dans la déchéance... Encore le 5ang ; décidément, de quelque côté que je me tourne.,. Et puis qu'au moins Erodia reste intacte, si j'échoue! Elle continuera, ses solitaires choisiront un autre, plus tard. Sang pour sang, autant vaut qu'il jaillisse là-bas ! )) Tout le poussait à retourner en Occident. Après les forces réelles qui l'en avaient . amené, les forces abstraites l'y remportaient, flux et reflux d'un même flot rouge.

Sa conquête était devenue exclusivement cérébrale. De groupe de faits, elle devenait groupe d'idées, et toutes ces idées, nées du désir de le ramener moralement à l'Orient, s'unissaient pourtant pour l'en éloigner matériellement. 11 y avait là une contradiction inexplicable. « Je suis tout désorienté vraiment, » se dit Claude

L'ORIEXT VIERGE 281

et tout à coup il éclata de rire : « Désorienté 1 ail! les mots et leur justice... Oui, uj'ai perdu l'Orient » en voulant « perdre le Nord. » Désorienté? Bien sur, puisque je suis un homme d'Occident! C'est donc Médion qui a raison? Gomme c'est drôle! » Il s'interrogea, amusé presque. « Ah I ça, se dit-il, tout se ligue pour m'écarter d'ici, et pourtant j'y suis venu et j'y ai trouvé ma vraie raison d'être : alors, qu'est-ce qui m'a conduit ici malgré tout? Estce une loi absurde? Il n'y a pas de lois absurdes. Ce n'est pas la politique coloniale, ni l'anéantissement du péril jaune, ce sont des raisons apparentes et circonstancielles, et non des lois. Quelle est la loi? Je me rends bien compte que ce n'est pas ma volonté personnelle : eh! oui, Claude le volontaire, dis-toi ça à toi tout seul. Tu n'y suffirais pas, tu serais déjà mort si tu avais voulu t'offrir ce rève-là de ton propre gré. C'est une loi qui s'amuse à te mener et à te donner la force de durée nécessaire... Mais quelli? estelle? J'aperçois bien celle qui me ramènera, mais celle qui m'a amené? Et pourtant elles doivent être solidaires ! Quelle singulière chose ! Dans le premier sens je concevais très nettemont l'Aventure, et dans le second sens je l'aperçois encore mieux. Mais entre les deux versants, dans le présent où j<' suis maintenant,

moi qui le demandais, ^qu'est-ce que je viens

faire ? )>

L'obstiné mutisme de la destinée se dressa devant Claude comme une muraille inouïe. «C'est impatientant ! Je m'occuperais de théologie que ce ne serait pas plus inconnaissable ! Et pourtant ces questions-ci ont une base matérielle, c'est une affaire d'ethnologie après tout, il y a des méthodes! Ah! oui, les méthodes! Elles mènent à des contraires, et les contraires forment identité. Et dire que les modernes genre Médion vivent bi^n tranquilles en rêvant un univers de méthodes ! Quelle pitié ! Comme c'est petit! Est-ce que je croirais en Dieu?... » Il sourit. « Non... Oui... Je ne sais plus, ça dépend. Et dire que je ne suis pas sceptique et que je crève de foi au milieu de ces gens-là! »

Il s'affola durant des jours, comme un métaphysicien qui construit un système. Mais si le système est faux, il reste intéressant et il n'y a qu'à en refaire un autre en attendant le troisième. C'est un dilettantisme. Tandis que la situation se compliquaittropd'intérèts matériels, d'énergie active, pour qu'il fut permis de se tromper! Le malheur attendait à la porte — et il n'y avait pas trop de temps pour se décider. Les ministres- eux, devaient étudier leurs combinaisons aussi, à part, et comme leur système était beau-

coup plus rudimentaire, ils devaient aller très vite dans l'examen des mesures à prendre! Claude, pensif, se promenait dans les rues des quartiers pauvres, obsédé de l'Idée fixe, regardant vaguement autour de lui, à peu près comme Newton dut regarder l'instant d'avant la chute de la pomme. Un soir, au crépuscule, des cris lui firent lever la tête. Des enfants, s'étant emparés d'un grand tonneau vide, montaient dessus et s'amusaient à le faire rouler, par un trépignement continuel les maintenant enéquilibre. Et tout à coup l'un d'eux, s'y prenant maladroitement, glissa, tomba, et le lourd tonneau passa sur lui, l'étouffant à moitié. \\i moment où Claude levait les yeux, il vit le petit corps pris sous la courbure des douves épaisses, gisant au bas de la masse ronde qui continuait son tour sur ellemême. Une image le frappa, il devint pâle. Déjà les autres enfants relevaient le petit pleurant et contusionné, et l'entraînaient parmi les objurgations des femmes accourues. Claude s'éloigna, courant presque, rentra dans son appartement en bousculant les plantons.

« Cet enfant c'est moi, et la grande masse ronde qui passe dessus, qui le jette à bas du fait seul qu'elle continue son tour sur elle-même... c'est la terre ! »

Lente, l'idée éveillée par l'knalogie monta,

symboliquement, prit forme, devint spectre, le spectre même de l'Aventure assis enfacedu dictateur effaré. Une certitude se dégagea par dégrés. « Mais c'est cela! Imbécile que j'étais! cria-t-il tout à coup. Qu'est-ce que je suis venu faire, quelle idée m'a mené ici contre toutes les circonstances qui maintenant me ramènent et me jettent en bas? Qu'est-ce que j'ai vu redescendre avec les paupières d'Erodia, à notre première entrevue? Mais c'est très simple! C'est le mouvement de la terre qui continue! C'est l'hémisphère qui montait autour de l'axe et qui redescend, et je redescends avec lui ! Et je suis pris dessous ! Au tour précédent je montais avec, vers l'Orient, et à présent il faut que je suive et que je repasse dessous, pour reparaître de l'autre côté; et si je reste immobile, comme cet enfant que le sol arrêtait et empêchait de faire le tour complet, je serai écrasé comme lui ! Il n'y a pas de point fixe!

« Ce que je suis venu faire? Mais je le vois bien à présent ! Je suis venu comme Napoléon voulait le faire, mais il s'est arrêté en Egypte et moi j'ai réussi, j'ai étéjusqu'aux Indes comme Alexandre. Et comment se fait-il que j'aie réussi matériellement là où Napoléon a échoué, là oùla tentative d'Alexandre n'a pas duré sérieusement, là où la domination de la Compagnie des Indes

L'ORIENT VIKl;GE 280

anglaises a été brisée en IBoG? Comment se fait-il que j'aie réussi matériellement? Je comprends l'orgueil de mes ministres : ce fait-là consacre pour eux le droit de l'Occident à dompter l'Asie. Mais ce qu'ils ne peuvent pas comprendre, les malheureux, ce qu'il faudra que je Icmr explique et ce qu'ils n'admettrontjamais. c'est que ma réussite matérielle estime ironie plus grande que l'échec de Xapoléon, car si les destins de rOrient m'ont permis, contre toute vraisemblance, de venir ici, — c'est pour être pris moralement par ce pays même! L'Occident a cru leur envoyer un conquérant, et il ne leur a envoyé qu'un fidèle de plus, un otage! Je suis venu ici, oui, mais pour changer d'àme, et c'est encore une fois l'Orient qui prend le dessus. Autrefois il repoussait les hommes de l'Ouest; maintenant il les accueille, mais il les modifie!

» La loi qui m'a poussé ici, c'est la terrible loi d'évolution, non d'évolution des races, mais d'évolution astronomique! Et voilàoù nous ne nous entendrons jamais, les Européens et moi! Ce ([ui m'a mené, c'est l'Ellipse, la courbure fuyante de l'Ellipse, qui régente le cours de l'évolution terrestre, et je fais le tour! .l'ai été amené, je suis remporté. Et je croyais être amené par l'expansion naturelle de l'Occident? Mais non! C'était une illusion. Le mouvement du monde m'a jeté

sur l'Orient, c'est à cause de lui que j'y suis parvenu alors que mes prédécesseurs avaient échoué, et je ne me maintiendrai pas plus que l'enfant sur le tonneau, tout à l'heure! »

11 s'arrêta, baigné d'une sueur froide, une idée soudaine s'ouvrant :

« Ce n'était pas naturel, aussi, dit-il tout bas.

Il reprit, lentement :

— Ce qui arrive est juste. Ma conquête, telle que je l'ai entreprise, n'était pas naturelle. L'échec même de mes prédécesseurs aurait du me le montrer. Je croyais que le perfectionnement moderne pourrait me faire réussir, j'avais la vue courte, et l'intérêt politique immédiat me cachait les conséquences abstraites de ma conquête. J'ai fait erreur. Le perfectionnement des armes et de l'Etat n'était pas en question, il n'a servi qu'à m'engager plus avant dans une impasse, et au lieu que j'aie réussi plus que Napoléon ou les Anglais, j'ai simplement poussé l'échec à ses extrémités. Ma conquête esia7ïo?inale.

Les mots décisifs naissaient, un à un, de son esprit, hésitaient au bord de ses lèvres, puis sortaient et sa vie s'en allait avec eux. 11 dit encore :

« Anormale, oui. Je comprends maintenant le trouble inconnu qui n'a cessé de me hanter depuis le départ de Paris, et qui reparaissait dès que le fracas de la guerre s'apaisait et me

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laissait penser. Mais je ne voyais pas, il fallait que j'allasse au fond de l'erreur, que je vinsse ici pour cela. Quelle ironie ! Ma conquête est anormale, parce qu'elle contrarie le mouvement des races, qui est de l'Est à l'Ouest. Comme l'enfant sur la tonne, j'ai sauté sur le monde au moment où il passait dans un des sens de l'ellipse, et maintenant, par la force naturelleje retombe. Je savais bien qu'il y avait, dans cette réussite, quelque chose contre nature. Les mouvements de conquête se sont toujours produits d'Orient vers l'Occident, et en nombre infiniment supérieur aux autres; et ni Alexandre, ni Napoléon, ni les Croisés, ni les Anglais n'ont pu réussir. Ils allaient au rebours de l'Ellipse, et le tour suivant les ramenait. Moi, j'ai pris le mouvement beaucoup plus près d'un foyer, et cela m'a fait croire à la réussite , cela m'a mené beaucoup plus loin en sens inverse, voilà tout : mais je suis rejeté d'autant plus vite dans le vrai sens, et l'Europe que j'entraînais pourra peut-être bien s'installer matériellement ici, mentalement elle ne le pourra pas, c'est encore l'Orient qui viendra vers elle ; et elle le sent obscurément, d'où sa haine. L'Oriental descend vers elle du haut des plateaux, et arrivé chez elle par la conquèl»' il lui apporte le vieux génie arya; le flot des hordes tartares, hunniques, finnoises ou mon-

goles crée les Francs, ou les Russes, ou les Slaves; mais le courant contraire est impossible. Le génie arya ne remonte pas vers sa source, cela n'a aucun sens. »

Il s'interrompit, pensif:

— Erodia a donc tort ?

« Non. Elle ne demande pas que nous revenions. Son idée est plus grande, et inattaquable. Elle demande que nous nous souvenions du Berceau, simplement, que nous n'oubliions pas que nous sommes les fds de l'Orient vierge. Elle me le disait : notre venue ne l'a ni gênée ni aidée. Elle n'a pas de peur, ni de désir, d'une présence réelle, mais elle veut une présence mentale. Jl n'y a ni Orientaux \m Occidentaux au point de vue où elle se place. Il y a des Aryas. C'est à cause de cette idée qu'elle me disait encore : Tu es revenu. Elle a raison. Je suis revenu au Berceau, mais ce n'est pas avec mes armées, par elles et pour elles^ que je suis revenu. J'ai eu raison politiquement, de prévenir le péril jaune et de détruire l'Inde des rajahs qui eux aussi oubliaient le Berceau : mais j'ai eu tort de donner à l'Europe la haine de l'Orient.

» J'ai faussé, par ma tentative, une loi cosmogonique, la loi immuable de l'évolution d'Est à Ouest. Voilà pourquoi ma conquête est absurde et ne peut durer. Plus mes lieutenants s'em-

ploieront à la consolider, plus ils s'obstineront dans l'erreur. S'ils essaient d'anéantir l'Orient vierge, ce sont eux qui deviendront les Barbares. Ab ! Ménières me l'avait bien dit à Paris ! Les Barbares, c'est peut-être nous, et l'être que nous cherchions, et que Médion et Dessort déclaraient impossible, il est ici ! C'est Erodia ({ui l'incarne.

» Et même si cela se maintenait, si j'installais ici par la force l'Occident, comme le veulent mes ministres, est-ce que le contresens secret ne ferait pas tout éclater un jour ou l'autre? Il y aurait un vice latent, et il se di'velopperait en raison directe de son contrariement. iVon, non. Rien ne se fonde sur une erreur initiale, et cela a déjà trop duré. Il y a quelque chose d'anti-naturel. Je ne m'étais occupé que de l'intérêt politique de ma conquête, mais maintenant que les faits se taisent, ouest lepouv(juoi de tout cela? Une révulsion vers les origines morales de l'Europe, oui : mais pas une installation matérielle. Le divorce sociologique des races, oui, mais pas un divorce mental — et c'est justement le contraire que je voulais, et que l'Europe, entraînée par moi, veut encore! Il faut réparer cela. »

Il laissa tomber sa tête dans ses mains, accablé.

« Réparer cela! Ah! j'ai remué une sphère trop lourde ! Combien ces femmes de l'Orient vierge me sont supérieures ! Celles-là sont dans le vrai, elles ont compris le mouvement éternel! Elles sont restées au centre asiatique, au Berceau, et au milieu des incursions de l'Europe et du despotisme des rajahs, elles ont sauvegardé ridée des races. Nous croyions sottement que derrière notre exode nous avions laissé un désert, et que, là où était née notre race, tout était fini. Comme s'il n'y avait plus de champs quand la moisson a été enlevée ! Elles se chargent bien, les silencieuses, de nous montrer le contraire. Elles demeurèrent derrière nous, elles se reformèrent, intellectuelles, derrière les émigrants que nous étions, elles usèrent de nos inventions scientifiques et de nos libérations morales et théologiques, mais en en rejetant ce qui les entache d'erreur ; elles restèrent, elles n'allèrent pas à contre-sens, elles n'essayèrent pas comme nous de se jeter sur l'Est, d'aller régenter les Jaunes par exemple. Tournées vers nous, leurs frères oublieux, elles demeurèrent conformément à l'Ellipse du monde dont elles sont un des foyers — et elles altendirent ! a Je t'attendais » me ditErodia. Et maintenant, maintenant que nous sommes revenus, en frères ennemis, elles restent inattaquable au fratricide,

elles ont résumé leur puissance dans un système qui n'a même pas besoin de représentant idéoloi,^!que matériel, et qu'une armée n'anéantirait pas plus que l'idée par exemple de la pesanteur. Les frères ennemis sont revenus pour tout perdre, et voici qu'ils redescendront changés en moi, et qu'avec eux redescendra l'idée-mère, la pensée aryenne une fois de plus afûrmée par ceux qui voulaient la tuer. L'éternel exode conquérant de l'Est vers l'Ouest, ce sont mes armées amenées qui vont l'entreprendre inconsciemment ; ah! oui, nous sommes les Barbares, de toutes façons ! Nous l'étions au sens atroce en accourant ici pour exterminer, et nous le serons au sens vivifiant en reprenant les chemins d'Attila et de Timour avec une pensée féconde! »

Il releva la tête, fièrement.

(( Je les mènerai I Allons, je suis un homme de l'Orient, moi, un fds du Berceau, un Arya qui se souvient ! Je suis chez moi ici, et je l'ai bien senti ! Seul peut-être de toutes les armées européennes, j'ai été logique en revenant, j'ai eu raison. Mais eux tous ont eu tort de revenir avec les idées de haine. Heureusement je n'ai pas été tué d'une balle imbécile avant d'avoir compris cela, etMénières l'a senti avant de mourir, et il fallait bien que cette pensée vécût en quelqu'un, puisque ïrénan est mort de con-

somptioii après que s'est tu le canon qui le faisait vivre, mort comme la haine même que j'apportais d'Europe et qu'il incarnait 1 Je suis un homme de l'Orient, et je ne commencerai à être un homme d'action, un conquérant, qu'en rêveliant, au prochain tour de l'Ellipse, sur l'Occident, avec l'idée de l'Orient vierge! J'aurais dû partir seul pour chercher à travers les mers et les montagnes, depuis Paris, l'idée centrale de l'Anarchisme, la vraie religion nouvelle dont le machinisme n'est qu'une parodie ; mais si les armées m'ont accompagné, c'est en escorte d'ambassade! Il n'y a eu que le simulacre d'une conquête ; la véritable va commencer. Ah I je suis bien un Oriental, oui, puisque je vais à présent me retourner contre l'Europe avec mes troupes ! Mais je ne me retournerai pas comme Attila ou Timour, pour le vol et le crime, comme venaient le faire ici mes ministres, je convoquerai l'Europe mentale pour lui donner la foi qu'elle cherche 1 Un échange continuel s'opère; tout ce qui s'est passé à l'Ouest s'est passé inversement et exactement ici, l'Europe a envoyé un Timour en ma personne, comme l'Asie lui en avait dépêché un jadis ; l'Europe avait envoyé un Pierre l'Ermite contre l'Asie : l'Orient vierge va lui en rendre un autre, et ce sera moi! 11 y avait un Sépulcre à délivrer? Il y a

maintenant un Berceau à reconnailre ! Tout cela re balance ; mais pourquoi faut-il ([ue cet échange paraisse traîtrise ! Les Européens menés par moi étaient traîtres et fratricides envers l'Orient, et maintenant je sais que Médion, Dessort, tous les autres vont me juger traître et fratricide envers l'Europe ! L'échange est-il donc impossible sans violence ? Toujours l'accouchement dans le sang, toujours l'Idée atteinte à travers la chair. Quelle misère fatale!

» Allons ! Je suis vraiment arrivé au bout de mon idée? Voyons, voyons... oui, maintenant, je suis devant elle totalement... Mais est-ce ((ue je suis de force ? C'est effrayant ; je comprends, je vois, je vois ce qu'il faudrait faire, et... et quoi? Qu'est-ce que j'ai, qu'est-ce qui me retient là, assis, la tête dans les mains? »

Une crispation au cœur le saisit, il se raidit, hagard, les mains plaquées sur la poitrine, immobile. La douleur passa.

« Misère de corps, misère d'âme ! Voilà, voilà que je vois ce qu'il faudrait et que ;> nai plus envie de le faire!

» Est-ce parce que je vieillis, (]ue je me sens seul, malade de cette névralgie au cœur qui m'emportera un de ces jours ? Est-ce parce que j'ai peur des conséquence de ma seconde conquête? Est-ce plutôt parce que, maintenant que

j'ai vu nettement l'Idée, mon âme est satisfaite et ne trouve plus intéressant de la réaliser? Mais oui, c'est cela! La perversité intellectuelle, alors, mais à rebours 1 Au lieu de faire une chose parce que tout me montre qu'il ne le faudrait pas, je ne veux plus la faire parce que tout me montre qu'il faudrait la faire î Mais c'est absurde, absurde, et je sens que cette absurdité naît en moi, grandit, dévore tout le reste 1 Voyons... je suis fatigué, je m'égare... »

Il s'écouta, livide, murmura:

«... Contrarier l'Ellipse... forcer l'erreur initiale à ses plus extrêmes conséquences... en faire une vérité... se maintenir malgré tout jusqu'au prochain tour de l'évolution qui remettrait les choses en place peut-être... s'obstiner dans le rêve de Napoléon.., ce serait bien grand aussi ! Bien grand, bien extraordinaire I Et l'Europe, cette fois, serait consentante, tandis que dans le cas contraire j'ai tout à y ressaisir, en admettant que je lepuisse. . . Contrarier l'Ellipse. . . lutter avec les lois ethnologiques, avec les lois cosmogoniques, quel idéal terrible ! La voilà, la lutte abstraite, l'ivresse du géomètre et de l'astronome appliquée à la puissance matérielle... »

Son bras étendu dessinait une série d'ellipses dans l'air.

« Oui... voilà les foyers, la courbure... lutter

L'ORIENT VIKnOE 29.')

avec ce signe-là, face à face, dompter cola... (le signe-là, que mon bras ëvoliie aisément, voilà mon ennemi... » Et soudain il tressaillit, criant presque: « x\hl çà, mais, et l'Orient viergo, et Erodia, et ma foi, et ce que j'ai dit aux ministres, et tout ! Je renierais tout cela par désir do puissance ! Mais c'est fou, c'est inviablo, c'est faux, et pourtant, pourquoi est-ce que j'y pense après tout ce que je m'étais promis? Perversiti' ou fatigue? Je sais bien que, si je contrariai^ l'Ellipse, cela réussirait quelque temps et finirait par échouer, tandis que l'autre conception, presque impossible au^ début, grandira forcément en vérité... Alors, est-ce que je n'aime pas assez la V('rité ? Est-ce que je suis tout de même un Occidental ? Vraiment cela devient de la folie, l'homme ne peut toucher à ce qui est simple sans devenir fou... »

Et, prostré, des larmes froides coulant entre ses doigts serrés sur sa face, Claude Laigle s'abandonna. L'énergie surmenée depuis des mois, depuis des années, s'abdiquait enfin, se laissait aller inerte sur une houle de sanglots.

(( Je n'ose pas, je n'ose pas, voilà... Je ne suis pas sur... 'Ah! Erodia, comme tu es loin ! Mais ce n'est pas toiqui me désespères et m'inquiètes, ton Idée est juste et calmante... C'est l'Ellipse qui m'effraie. Dois-jc céder — et quel labeur de-

vaut le désaveu de l'odieuse Europe ! Dois-je avec impiété remonter violemment le cours du mouvement des races, désavouer l'ordre éternel ? Et suis-je même de force devant cette abominable, infâme et despotique pensée-là ? Elle me tente, Erodia, elle me tente, ne le sens-tu pas ! C'est que j'ai vécu trop longtemps là-bas, avant de te connaître ! Si j'étais venu ici plus jeune... Non! non, je mens. C'est par lâcheté que je veux remonter l'Ellipse, parce que je ne serais passeul, parce que les autres m'aideraient, parce que c'est plus facile... Quelle honte ! »

Tout bas il appela :

« Claude Laigle ? X")ù es-tu, Claude Laigle ?

11 rit avec amertume.

i< C'est bien l'Idée dont tu croyais vivre qui te tue, va,ClaudeLaigle... Tu te pensais idéologue? Mais tu n'as jamais été fort que dans l'action, faible que devant les idées, au fond. Tu es bien UQ conquérant, va, un actif, tu n'es bon qu'à cela, tu vois bien. Tu es le Timour, le Genséric, le stupide et farouche meneur de brutes qui démolit pour que les siens installent leurs petits systèmes, vaquent à leurs besognes, satisfassent leurs manies et leurs habitudes, comme chez eux! Tu as pris un bain de sang ici, il y a des mois, et maintenant tes soldats et tes ingénieurs bâtissent, arrangent, nivellent, appliquent leurs

méthodes 1 Tu vois bien que tu t'es donné beaucoup de mal pour faire exactement comme les autres! Tu n'es bon à rien devant l'Idée fixe, tu la vois et tu es trop petit pour en rien faire... Tes émules au moins ne la voyaient pas, et ils étaient bien tranquilles... Tuascherché ta perte, Claude Laigle. Tu as poussé la machine ronde dans un sens, comme les enfants que tu as vus, et à présent elle tourne, sans s'occuper de toi, et tu tombes, et c'est le monde entier qui pousse pour te faire tomber... Et tu n'accéléreras pas le mouvement parce que tu serais tout seul à essayer, et tu ne le remonteras pas parce que tous les tiens n'y suffiraient pas davantage... Tu es un homme ordinaire, un épisodique, et tu as en plus le malheur de t'en apercevoir, et de t'en apercevoir au bout de tes forces, Claude Laigle, Claude Laigle... Ah !qui envisagera sans terreur une Idée essentielle ? »

Le fantôme de l'Aventure, déliant les Heurs irréelles, se leva, les jeta mortes, et sortit. Et Claude, épuisé, à travers ses larmes le vit s'éloigner, avec une face ironique qui riait par dessus l'épaule.

XIÏ

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