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CHAPITRE V

Conclusion générale de l’étude sur l’interprétation occidentale de l’Histoire orientale.

Certaines parties de la Sim sont écrites en style légendaire (i) ; c’est donc une erreur de les interpréter à la lettre. Mais il est encore plus faux de les discuter suivant les méthodes occidentales, car, ainsi que le fait justement remarquer le docteur S. Hurgronje : « l’histoire des « biographies (modernes) de Mohammed nous « enseigne une fois de plus que les recherches

(i) La Sira contient quelques divergences que la critique moderne qualifie de contradictions et aussi quelques contradictions véritables.

Ces contradictions sont du même genre que celles des Evangiles et, comme ces dernières, elles sont très facilement explicables, car, pour la plupart, elles sont dues aux exagérations du style légendaire. Elles ne se rencontrent d’ailleurs que dans des détails d'importance secondaire, et ne devraient être considérées que comme une preuve de 1 authenticité

« historiques sont condamnées à rester stériles, « tant qu’elles sont mises au service de n’im- « porte quelle théorie ou thèse préconçue » (i).

Voilà une vérité dont feraient bien de se pénétrer tous les orientalistes d’aujourd’hui. Elle les empêcherait de sacrifier à cette mode désastreuse de la théorie préconçue , qui exige d’eux des efforts surhumains pour ne les conduire qu’à des résultats immanquablement erronés. Afin de soutenir une thèse, il leur faut d’abord démolir certaines traditions, ce qui est déjà extraordinairement délicat, puis reconstituer des récits destinés à remplacer ces traditions, ce qui est littéralement impossi ble.

Il manque au savant du xxe siècle la connaissance de trop de facteurs essentiels : le sentiment de l’époque, de l’atavisme, de l’ambiance, du climat, des coutumes, des besoins, des aspirations, des sympathies, des haines, etc... et sur-

des textes et de la bonne foi des auteurs. En effet, si ceux-ci n’ont pas songé à effacer ces légères discordances, c’est parce qu’ils ont été retenus par leur profond respect pour la tradition.

Si, par exemple, les Evangiles ne renfermaient aucune contradiction, on pourrait être certain que ces textes, d’inspiration sémite, auraient été complètement remaniés par l’Eglise, pour les accorder avec les exigences de l’esprit gréco-latin. Il y aurait un chapitre des plus curieux à écrire sur ce sujet ; mais cela nous entraînerait trop loin.

(t) S. Hurgronje, « Revue de l’Histoire des Religions », t. XXX, p. 54.

tout la perception de ces forces mystérieuses, qui échappent complètement aux investigations de la raison, et sous l’influence desquelles agissaient les personnages qu’ils étudient.

Prenons un exemple renversé : Que penseraient les Européens d’un savant chinois lequel, utilisant les contradictions qu il rencontrerait facilement chez les différents historiens français, et les critiquant avec sa logique d’extrêmeoriental, détruirait l’histoire du cardinal de Richelieu, telle que nous la connaissons, et nous restituerait ensuite un Richelieu de sa façon, sous les traits et avec la mentalité d’un mandarin de Pékin?

Or, c’est à un résultat identique qu’aboutissent ces orientalistes modernes, avec leurs nouveaux portraits du Prophète. Il nous semble entendre Mohammed s’exprimer, dans leurs ouvrages, soit avec l’accent tudesque, soit avec l’accent britannique ou français, mais il nous est impossible de nous 1 imaginer avec de paieils traits et une pareille mentalité, s’adressant en arabe à des Arabes.

Combien la figure de notre sublime Prophète, telle que nous l’a léguée la tradition, c est-à-dire si puissamment originale tout en restant si piofondément humaine, sort grandie de la comparaison avec ces conceptions mesquines et arti

— Officielles, péniblement élaborées dans l’ombre des bibliothèques. Nous voulons espérer que les savants s’apercevront de leur erreur et renonceront à saper systématiquement ces merveilleux monuments élevés par l’histoire reconnaissante aux prophètes Arabes, Hébreux ou Indous, Bienfaiteurs de l’Humanité. Le marbre de ces monuments est trop dur pour être . entamé ; et même si des orientalistes arrivaient à en briser quelques parcelles, ils se trouveraient ensuite impuissants à remplacer les fragments détruits. Ils feraient songer à ces archéologues- orthopédistes qui naguère voulurent recoller à la Vénus de Milo des bras de leur fabrication.

Leur besogne sera autrement fructueuse le jour où, au lieu d’épuiser leurs efforts contre V inégalable tradition, ils les consacreront à expliquer et à revivifier cette tradition par une étude approfondie et « d’après nature », de la psychologie arabe (i).

(i) Nous disons : expliquer, revivifier, mais non pas : refaire, ce qui serait aussi absurde par cette méthode que * par celles que nous venons de critiquer. Nous n’avons pas, du reste, la prétention de découvrir une voie nouvelle ; certains orientalistes, utilisant les observations recueillies dans leurs voyages, ont commencé à évoluer dans le sens que nous préconisons, mais encore bien timidement, à notre avis. Us ont toujours peur d’être accusés de faire ce que les partisans de l’érudition exclusivement livresque appellent dédaigneusement, mais très inexactement, « de la littérature ».

En complétant la lecture de l’ouvrage si remarquable de

L’orientalisme qui travaille exclusivement « sur le cadavre » pour ainsi dire, dans ces salles d’amphithéâtre que sont les bibliothèques, devrait se restreindre aux travaux de pure érudition . Dans ce sens, il a accompli une œuvre immense et magistrale que nous sommes les premiers à admirer, sans réserve. Mais aujourd’hui, pour tout ce qui a rapport à l’Islam primitif, cette œuvre peut être considérée comme achevée et cet orientalisme sent que, sur ce terrain, il ne lui reste plus qu’à disparaître. Aussi, ne voulant pas mourir, s’efforce-t-il de se rajeunir, en adoptant une des méthodes les plus stériles de la science historique moderne et en recherchant les thèses les plus paradoxales, mais en vain ; il ne fait qu’ajouter de nouvelles rides à celles

Caussin de Perceval (Essai sur l’histoire des Arabes), par celles des récits de voyageurs, sincères, tels que Burckhardt et le général Damnas, qui nous peignent, de visu, les Arabes du Hedjaz ou du Sahara, on pourra se faire une idée parfaite des événements de la « Sira », et on comprendra à quel degré les thèses des orientalistes modernes sont artificielles et contraires à la réalité. Nous mettons toutefois le lecteur en garde contre les observations de certains explorateurs tels que le fameux Palgrave, qui a poursuivi en ethnographie, un but aussi fanatique que le Père Lammens en histoire :

La haine de l’Islam aveugle cet explorateur jusque dans la description des paysages, ainsi que le prouve le très consciencieux voyageur français Ch. Huber (« Voyage dans l’Arabie centrale », p. 25), et son manque total de conscience est fustigé de main de maître par le célèbre explorateur anglais Burton. (« Pilgrinage to Meccah, introduction, p. XIII.)

de son visage. Ses théories sont, en tous points, semblables à des devoirs d'écoliers concourant pour des diplômes et quelle que soit leur nouveauté, elles prennent un aspect sénile, aussitôt leur naissance ; car, n’étant point appuyées sur l’étude de la vie, elles ne sont pas viables.

L’orientalisme à thèses sera bientôt sexagénaire (i), et il n’a obtenu d’autre résultat que de consolider la Tradition à laquelle il s’attaquait, par le ridicule de ses propres et perpétuelles contradictions. Par tous ses échecs, il a donné sa mesure ; il est à bout de souffle et parfaitement suranné. Qu’il laisse donc la place à un orientalisme vraiment jeune et décidé à travailler sur le vif, en pleine lumière. L’orientaliste de l’avenir sera celui qui suivra l’exemple du génial entomologiste Fabre, disant aux savants officiels : « Vous scrutez la mort ; je scrute la vie. »

Personne n’a jamais contesté les avantages que l’Occident a retirés de l’étude de la civilisation grecque. Ainsi que nous le prouve définitivement le livre du docteur G. Le Bon, la civilisation arabe ne fut nullement inférieure à cette dernière ; elle eut même, sans contestation possible, une influence beaucoup plus profonde

(i) Sprenger, le véritable promoteur de cette méthode (pour l’histoire de l’Islam), a publié son ouvrage sur Mohammed en 1865.

et plus directe sur l’évolution de l’Europe au moyen âge (i). Enfin, l'étude qu’on en peut faire possède, sur l’étude de toutes les civilisations du passé, un avantage incomparable par le fait que, seule, cette civilisation a poussé jusqu’à nos jours des prolongements encore vivants, avec ses coutumes, ses arts, et son merveilleux langage (2). Or, en regard de l’étude de la civilisation grecque, celle de la civilisation arabe est à peine ébauchée.

Nous ne craignons donc pas d’affirmer qu’un

(1) Seules, les passions religieuses ont empêché de reconnaître tout ce que la civilisation occidentale doit à la civilisation musulmane : « Il sera toujours humiliant à certains esprits de songer que c’est à des « infidèles » (c’est ainsi que les chrétiens appellent les Musulmans) que l’Europe chrétienne doit d’être sortie de la barbarie ; et une chose si humiliante en apparence ne sera que bien difficilement admise. » (Dr G. Le Bon. « La Civilisation des Arabes », p. 632.)

(2) Au point de vue de la conservation, la langue arabe offre un des exemples les plus extraordinaires qui soient connus. En effet, elle a été fixée par le Corane de telle façon qu’un contemporain du Prophète, s’il ressuscitait de nos jours, n’aurait aucune peine à se faire comprendre, dans tous les pays de langue arabe. Et cela n’empêche pas cette langue si souple d’exprimer, dans le style le plus classique, toutes les découvertes de la civilisation moderne. Quant aux arts arabes, ils sont évidemment en décadence. Néanmoins on rencontre encore aujourd’hui des artistes arabes admirablement doués et ayant conservé les traditions de la grande époque.

Pour les coutumes enfin, ceux qui désireraient les étudier feront bien de se hâter, car le bouleversement occasionné par le conflit mondial commence à avoir une répercussion jusque dans le fond des déserts.

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champ illimité et presque inexploré s’offre aux savants qui chercheront a étudier les derniers rayons projetés jusque sur le XXe siècle, par cette éblouissante civilisation, pour remonter jusqu à son cœur même et pour en pénétrer les plus intimes secrets.

Bou-Sâada le 2 septembre 1921.

(Le 28 Dzou’l Hiddja, an 1339 de l’hégire.)

E. Dinet Sliman ben Ibrahim.

(Nasr-Ed-Dine).

BI BLIOGRAPHIE

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