CHAPITRE IV
Critique de l’argument (( e silentio ))
Pour déterminer avec quelque justesse la somme de vérité que contiennent les récits de la Sir a, le savant orientaliste disposerait d’un excellent moyen : ce serait de se livrer à l’étude « d’après nature », des Arabes musulmans du désert ; chez eux, il assisterait à des événements qu’il entendrait ensuite raconter suivant les méthodes du récit arabe, demeurées identiques depuis l’hégire. Puis, à l’aide de la comparaison entre la réalité et l’interprétation arabe, dans le présent, ce savant pourrait dégager, d’une façon approximative, ce que l’interprétation arabe contient de réalité, dans le passé.
Relever toutes les erreurs dues à une complète incompréhension du caractère oriental, ainsi
qu’à une naïve confiance dans certains procédés, soi-disant scientifiques, serait une tâche fastidieuse. Aussi, au risque de laisser notre étude à l’état d’ébauche, terminerons-nous nos critiques par celle d’un argument hasardeux et simpliste, dont abusent certains orientalistes modernes : l’argument « e silentio ».
Sous prétexte qu’une tradition n’est pas relatée dans les ouvrages les plus anciens qu’ils connaissent, ces savants concluent immédiatement qu’elle est apocryphe. C’est là un argument ultra-moderne, un argument de savants habitués à voir gâcher le papier en telles quantités que des forêts entières ont disparu, pour en fournir la matière. Que le fait actuel le plus insignifiant ne soit pas relaté sur mille feuilles, pour le moins, cela paraît, de nos jours, invraisemblable. Il en était autrement, à l’époque de l’hégire. L’écriture arabe venait à peine de naître, et les matières pouvant lui servir de support étaient extrêmement limitées. Les versets du Corane furent écrits, primitivement, sur des bandes de cuir, des omoplates de moutons, des lattes de palmier, etc... Quant au papyrus, d’une préparation délicate, il était rare en Arabie.
On ne peut donc s’étonner que, à cette époque, ce fût surtout à la prodigieuse mémoire des traditionnistes qu’était confié le soin de perpétuer
le souvenir des événements (i). L’écriture était employée, avant tout, pour ce qui ne pouvait souffrir la moindre altération comme, par exemple, les versets du Corane, ou pour ce qu’il était indispensable de faire connaître au loin, en raison de l’importance du sujet. Pour -tout le reste, la tradition orale et l’exemple suffisaient. Il faudrait des volumes pour préciser les gestes rituels ou familiers qui réunissent les musulmans du monde entier dans l’imitation émue des gestes du Prophète. Or ces gestes, religieusement perpétués depuis treize siècles, de l’Atlantique au Pacifique, chez trois cent millions de croyants, sont presque exclusivement enseignés par l’exemple, entre les fidèles et dans le sein des familles.
Le fait qu’un historien ait négligé de relater une tradition, à une époque où les moyens de
(i) L'exemple des Evangiles est très instructif à cet égard : « Au milieu du 11e siècle, Papias, évêque d’Hierapolis, « homme grave, homme de tradition, qui fut attentif toute « sa vie à recueillir ce qu’on pouvait savoir de la personne « de Jésus, déclare qu’en pareille matière, il donne la pré- « férence à la tradition orale sur les livres. Et il ne mentionne « que deux écrits existant à cette époque sur les actes et les « paroles du Christ.
« i° Un écrit de Marc, interprête de l’apôtre Pierre, « écrit court, incomplet, rangé par ordre chronologique, « comprenant des récits et des discours, composé d’après les « renseignements et souvenirs de l’apôtre Pierre.
« 2° Un recueil de sentences écrit en hébreu, par Mathieu,
« et que chacun a traduit comme il a pu. » (Eusèbe. « Histoire éccl. », t. III, p. 39, citation empruntée à « la Vie de Jésus » de Renan. Introduction, p. li.)
le faire étaient aussi limités, n’implique donc nullement la preuve qu’il ignorait cette tradition. Il la négligeait parfois, par la raison même qu’elle était importante ; la sachant fixée dans la mémoire de tous, il préférait réserver la place dont il disposait à des détails d’une importance secondaire qui pouvaient être plus facilement oubliés. Nous voyons ainsi le célèbre Ibn Sâad négliger souvent des traditions primordiales, pour se complaire dans d’infimes détails ayant à ses yeux l’avantage d’être inédits.
Constatons, en outre, que nous sommes loin de posséder les sources les plus anciennes de la tradition. Nous ne connaissons l’histoire la plus ancienne et la plus célèbre du Prophète, celle d’Ibn Ishaq, que par l’abrégé qu’en a fait le disciple Ibn Hicham. Or des traditions qui manquent dans l’abrégé pouvaient fort bien figurer dans l’original.
Remarquons enfin que, pour ne pas prêter le flanc à ce genre de critique, tout livre devrait être une véritable encyclopédie. Si un auteur n’a eu l’occasion de parler que de la couleur bleue, dans un de ses ouvrages, aurons-nous le droit de conclure que son œil ne percevait ni le rouge, ni le jaune, ni le vert? »
Voici un exemple des mésaventures auxquelles s’exposent les partisans de l’argument
« e silentio ». Dans son « Histoire des Arabes », si moderne comme conception et comme documentation le professeur A. Huart qui a un faible pour ce genre d’argumentation, rejette « a priori » « les épisodes « de l’arbre qui se plaça devant la « caverne où s’étaient réfugiés le Prophète et « Abou Bakr ; de l’araignée qui tissa sa toile au « même endroit, pour détourner les soupçons de « ceux qui les poursuivaient ; et enfin l’épi- « sodé de Soraqa ben Malik qui, chargé de rat- « traper les fuyards, sentit les pieds de son che- « val s’enfoncer dans le sol. »
Et M. Huart rejette tous ces épisodes en disant : « Les sources les plus anciennes , Ibn « Hicham, Tabari, n en font aucune mention » (i).
Sans nous occuper du côté plus ou moins légendaire de ces épisodes, attachons-nous à la discussion des sources par lesquelles ils nous sont parvenus :
Dans Ibn Hicham, les épisodes de l’arbre et de l’araignée manquent, en effet, mais, contrairement à V affirmation de M. Huart , /’ épisode de Soraqa ben Malik y est raconté , dans ses moindres détails (2).
Nous n’avons pas eu l’occasion de vérifier si ces divers épisodes ont été omis par Tabari.
(1) Cl. Huart, « Histoire des Arabes », t. I, p. 120.
(2) Ibn Hicham, « Sirat er Rasoul », t. I, p. 331.
Admettons-le en principe, cela n'a pas d’importance, puisque, dans les « Thabaquates » d’Ibn Sâad, nous trouvons, minutieusement décrits, avec la liste des témoins honorables qui les ont rapportés, les épisodes de l'arbre, de l'araignée , et, en plus, celui du nid construit par des pigeons sauvages à l’entrée de la grotte où le Prophète s'était réfugié (i). Or Ibn Sâad est contemporain d’Ibn Hicham, c’est-à-dire, de cent ans antérieur à Tabari ; et son œuvre, extraite du célèbre ouvrage perdu d’El Ouaquidi, est autrement digne de foi, pour tout ce qui touche à Mohammed, que celle de Tabari, un Persan. Il ne reste donc plus à M. Huart qu’à rectifier son appréciation, pour ne pas se trouver en contradiction avec sa propre méthode.
Le cas que nous venons de signaler peut se reproduire pour toutes les conclusions tirées de l’argument « e silentio » ; ceux qui l’emploient s’exposent à voir leurs théoTies irrémédiablement renversées par le moindre oubli de leur part ou par la moindre découverte de documents inédits. Pour le prouver, nous opposerons l’un à l’autre deux des plus chauds partisans de cette méthode : le professeur Cl. Huart, dont nous venons de parler, et le docteur Snouck Hurgronje. Ce dernier, qui estime que l’argument
(i) Ibn Sâad, « Thabaqnate », t. I, chap. Ier, p. 154.
« e silentio » est « très fort » (i), Tutilise pour rejeter radicalement toutes les traditions Mekkoises relatives à Ibrahim (Abraham), et aux traces du culte monothéiste de ce prophète, dans le temple de la Kâaba. D’après le docteur Snouck Hurgronje, ce ne serait qu après l’hégire, en s’instruisant auprès des rabbins juifs d’El Madina, que Mohammed aurait songé à relier, par une adroite adaptation, les histoires de Mekka, de la Kâaba, et du pèlerinage de la Mouna, à celle d’ibrahim, père d’Ismaïl, l’ancêtre des Arabes (2). Les seuls auteurs antérieurs à l’hégire, les poètes antéïslamiques, ne faisant aucune allusion à ces traditions dans leurs vers, le docteur Snouck Hurgronje conclut de ce « silence » à la non-existence de ces traditions avant cette date ; et il se vante d’avoir : « renversé le château de cartes (( où Von avait logé ces « hanifs » antérieurs à « Mohammed , qui auraient professé la religion a d’ibrahim » (3).
Or, voici que M. Huart nous présente la découverte récente de poèmes antéïslamiques qui, s’ils sont authentiques (ainsi que M. Huar^-
(1) S. Hurgronje, « Revue de l’Histoire des Religions », t. XXX, p. 68.
(2) S. Hurgronje, « Revue de l’Histoire des Religions », t. XXX, p. 63, 64, 65, 66, 67, 68, 69.
(3) S. Hurgronje, « Revue de l’Histoire des Religions », t. XXX, p. 67.
nous Taf firme), démolissent de fond en comble la théorie du docteur Snouck Hurgronje, à son tour (i). En effet, l’auteur de ces poèmes « Ommeya ben Abi Çalt, qui était un Mekkois né à « Thaïf, ne croyait pas aux idoles... Il a mente tionné dans ses vers les prophètes de l’Ancien « Testament et les hanifs, secte d'Arabes qui « vivaient selon la religion d’ Ibrahim » (2).
Quant à nous, nous n’avions pas attendu cette découverte pour rejeter comme paradoxale la thèse du docteur Snouck Hurgronje (3). En effet, il existe contre elle des preuves encore plus convaincantes, dans le Corane lui-même. Une des sourates les plus célèbres, une des pre-
(1) Cl. Huart, « Histoire des Arabes », t. I, p. 100.
(2) Cl. Huart, « Littérature arabe », p. 24.
(3) Si le Dr S. Hurgronje s’était contenté de protester contre l’importance exagérée attribuée à ces « hanifs », par nombre d’orientalistes qui en font des précurseurs du Prophète, nous serions entièrement d’accord avec lui. En effet, un des caractères les plus remarquables de la Mission de Mohammed fut son absolue spontanéité. Elle éclate, comme un coup de foudre, dans un milieu qui n’y était point préparé ; cela ressort avec une indiscutable évidence, de la lecture du Corane. D’ailleurs, la tradition qui nous révèle Ommeya ben Abi Çalt nous apprend en même temps que, malgré ces idées monothéistes, ce « hanif » fut l’ennemi acharné de l’Islam naissant.
Malheureusement, le Dr S. Hurgronje a dépassé la mesure et, en niant radicalement les traditions hanifies, il a commis une erreur aussi grave que celle des savants qui leur ont attribué une importance capitale, pour donner satisfaction au besoin de logique en histoire.
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mières qui furent révélées au Prophète, à Mekka, celle qui est intitulée « les Qoraïches », contient ces versets : « Qu’ils adorent le Seigneur de ce « Temple (la Kâaba), le Seigneur qui les a nour- « ris et préservés de la famine. Et qui les a délite vrés des alarmes » (i).
Le Seigneur de la Kâaba, mentionné dans le Corane, ne pouvant être qu’ Allah V Unique, voilà déjà la preuve irréfutable que le culte monothéiste subsistait dans la Kâaba, à côté du culte des idoles, et conformément aux traditions suspectées par le docteur S. Hurgronje.
De plus, parmi les vingt sourates du Corane, dans lesquelles il est fait mention d’ibrahim, quatorze d’entre elles ont été révélées à Mekka, avant l’hégire, tandis que six seulement ont été révélées, à El Madina. Or, dans ces quatorze sourates Mekkoises, les traditions reliant les histoires de Mekka, de la Kâaba, et du pèlerinage, à l’histoire d’ibrahim, sont exposées avec une telle clarté qu’elles ne laissent subsister aucun doute :
Allah le Très-Haut a dit : « Nous indiquâmes « à Ibrahim V emplacement du Temple (de la « Kâaba), en lui disant : « ne Nous associe a « aucun autre dieu, et purifie Notre Temple, pour « ceux qui viendront y accomplir les tournées
(i) El Corane, t. CVI: p. 3 et 4.
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« rituelles et y prier, debout, inclinés et pros- « ternes. Et appelle les gens au pèlerinage; « qu’ils y arrivent à pied ou sur des montures « rapides, venant de tous les pays éloignés » (i).
« Ibrahim a dit : « O Notre Seigneur, j’ai « établi une partie de mes descendants dans une « vallée sans moissons, auprès de Ta Demeure « Sacrée (La Kâaba). O Notre Seigneur, fais « qu’ils accomplissent la prière ; que les sym- « pathies des hommes se dirigent vers eux et « que leurs biens fructifient. Puissent-ils t’en « être reconnaissants » (2).
Pour admettre la thèse du docteur S. Hurgronje, il faudrait encore considérer quatorze sourates du Corane comme des faux (3) ! En sorte
(1) El Corane, t. XXII, p. 27 et 28.
(2) El Corane, t. XIV, p. 40.
(3) Ou bien il faudrait, pour le moins, nier l’origine mekkoise de toutes ces sourates, et reculer leur Révélation jusqu’après l’hégire, à El Madina. Dans ce cas, quel bouleversement dans tout le Corane, où chaque sourate porte, avec le titre, l’indication de l’endroit où elle a été révélée !
On ne pourrait, en effet, se borner aux sourates qui renversent la thèse du Dr S. Hurgronje ; logiquement, aux quatorze sourates mekkoises mentionnant Ibrahim, on devrait joindre, pour contester leur origine, un nombre considérable de sourates mentionnant les autres prophètes hébreux, certainement moins connus de Mohammed qu’Ibrahim, l’ancêtre de la race arabe. Or, d’accord en celà avec la tradition coranique, le savant Nôldeke range la majorité de ces sourates dans la seconde période mekkoise (c'est-à-dire plus de quatre ans avant V hégire).
Voici ce qu’écrit à ce sujet Stanley Lane Poole, en se basant
que, si chaque arabisant imitait l’exemple de MM. Casanova et Hurgronje, et réclamait la suppression de quelques versets ayant le tort de ruiner une thèse préconçue, il serait à craindre qu’il ne restât bientôt plus un seul verset intact, dans le Livre Sacré. Et cependant, dans l’ensemble, les arabisants sont unanimes à proclamer la parfaite authenticité du Corane, ne faisant de réserve que pour quelques détails insignifiants, sur lesquels ils essaient de discuter (i).
sur la classification de Nôldeke : « Les légendes juives « occupent près de la moitié du second groupe des chapitres « de Mekka ; la majorité appartient même à cette période et « le reste au troisième groupe, aucune ne pouvant être attri- » buée avec certitude à la première et quelques-unes seule - « ment aux chapitres d’El Madina. » (Le Koran. — Sa poésie et ses lois, « p. 61.)
(i) Le Dr S. Hurgronje lui-même semble de cet avis, puisqu’il écrit : « Il n’y a guère d’autre religion (que l’Islam), dont le livre sacré permette de reconstruire avec autant de certitude le cours de son premier développement. » (Revue de l’Histoire des Religions, t. XXX, p. 152). Et, dans son étude sur le Corane, Stanley Lane Poole dit aussi : « Nous pouvons affirmer, en toute certitude, que le présent texte (du Corane), ne contient rien autre que les paroles de Mohammed. » (Le Koran. — Sa poésie et ses lois, p. 8.)