‹ L'orientalisme rendu classique dans la mesure de l'utile et du possible, suivi d'une Lettre à m. J. Mohl sur la langue perse by A.P.F. Guerrier de DumastChapitre 16 sur 16 · FRAGMENT D'UNE LETTRE · texte numérisé non relu

FRAGMENT D'UNE LETTRE

« On attache beaucoup trop (l’importance à l’objection tirée du petit nombre actuel des étudiants de Faculté. Elle parait considérable, — et pourtant ce n’est rien du tout. — Souvent, en ce monde , il arrive qu’on ne peut pas faire le moins , et qu’on réussit très-bien à faire le plus.

n 11 nous serait aisé de citer une certaine Académie, qui, défiante d'elle-mémc, se bornait à publier, sans époques fixes, quand elle le pouvait, un tome de ses travaux. Or elle le pouvait à peine tous les deux ans; à la fin, même, il lui fallait trente ou trente-six mois pour trouver de quoi le remplir. — Un beau matin, cependant, poussée, stimulée, elle prend son courage à deux mains; elle décide ( non sans héroïsme , — croyant en cela courir un grand risque), qu’elle publiera, 5 tout hasard, un volume par an. — Eh bien, le volume fut-il trop mince? fut-il le tiers des précédents? Bah ! Dès la première année il renferma pour le moins autant de matière qu'on n’en avait jusqu’alors pu réunir dans le double ou le triple de temps. Qu’est-cc donc plus tard? car, depuis lors, le nombre de pages n’a fait que s’accroilre sans cesse.

«Il est possible, oui, très-possible, que tel cours oriental n’ait pas actuellement trois auditeurs, même au Collège de France. Fort bien ; et puis...?

ii Donc , disent les effrayés , il n'y a pas moyen de songer à établir ailleurs des cours semblables, car ils seraient plus vides encore. — Combien de hâte irréfléchie dans ce (lotie et dans ce cari

n Le cours actuel n’est pas suivi ? — c’est tout simple. Seul qu’il

est de son genre, il n’a l’air que d'une bizarrerie ; personne n'en entend parler ; et d’ailleurs il ne mène à rien dans le inonde, il ne prépare de positions à personne.

n Au lieu de cela, crécz-moi quinze chaires de la même langue, aujourd'hui si abandonnée ; placez-en une au chef-lieu de chaque rectorat ; laissez les professeurs agir, et puis n’y songez plus. Je vous assigne à dix ans d’ici.

n Avant que dix ans n’aient passé, chacune des quinze chaires ( chacune (telles, entcndez-le bien) aura, dans sa province, plus d'auditeurs, à elle seule, que n’en possède à présent à Paris l'unique chaire dont vous déplorez la langueur.

n Pourquoi 1 — C’est que le point de vue aura changé ; c’est que la notoriété aura commencé ; c’est que les amours-propres et les intérêts, double mobile de la plupart des hommes, seront venus en aide au pur motif intellectuel, n

Al'TRE FRAGMENT DF. LETTRE.

u Au resle, tous les professeurs de Facultés des Lettres, s’ils comprennent leur position, doivent appuyer l’idée émise ; car tous ils ont à gagner quelque chose à ce que la Faculté dont ils font partie soit rendue vivace. Oui, ceux qui professent, par exemple, le grec ou le latin, auraient bien grand tort de croire que l'enseignement orientaliste, en s’établissant à côté du leur, y nuirait. Ce serait le contraire. Pour d’anciens hellénistes paresseux , que le sanscrit sera venu réveiller de leur torpeur, le grec aura repris de la valeur ; ils auront été mis en état d’y découvrir d’autres aspects, et ils y retourneront avec plaisir, comme à une science qui leur sera redevenue nouvelle.

u El il y va, sachons-le bien, de tout l’avenir littéraire de la France. — Une telle assertion peut sembler exagérée, mais seulement faute d’examen. — Oui, df. l’avenir littéraire de la France. Ce n’est pas un homme ou deux qui se hasardent à en juger ainsi. Les plus forts connaisseurs s’en aperçoivent.

« Il ne s’agit plus de savoir, en effet, si le vieux classicisme ordinaire pourrait ou non nous suffire ; car » le vieux classicisme ordinaire n est en pleine décadence. Malgré de nobles efforts de régénération, tentés li l'Ecole normale ou ailleurs, c’est un fait visible, indéniable, que l’affaiblissement des études courantes. Nos lycéens, à coup sur, sont loin d’être hellénistes comme le fut Racine, ou latinistes comme l’étaient les disciples du bon Rollin.

» Eh bien, à l’aspect de celte marche descendante, que rien n'arrête, il est temps de savoir prendre un parti. N’eùt-on pas de goût aux choses neuves en tant que plaisir et que but, il faut les accepter comme remède ; il faut s'y décider de peur de pis. Au-

jourd'hui , quand toutes les études se meurent de somnolence , craindre le réveil cl la nouveauté, cela n'aurait plus de bon sens. Le progrès est devenu nécessaire à litre de ressource ; on en a un besoin indispensable, non point pour améliorer le statu quo, mais pour éviter le rp.cul. »

un coup d'oeil sun les circonstances.

Est-il possible de fermer les yeux sur la portée des suites que laisseront après eux les événements du Levant , et sur les relations permanentes qui ne peuvent manquer de résulter de ce premier grand rapprochement de l’Orient et de l’Occident !

Or, si les deux genres de chaires à établir dans toutes les Facultés des Lettres (l’une pour l’arabe des livres, et l’autre pour le sanscrit) sont nécessaires d’abord au point de vue classique; combien aussi ne deviendraient-elles pas utiles à titre secondaire, comme fournissant de premiers échelons vers la connaissance d’idiômcs orientaux plus modernes !

Le goût du persan nailrait aisément chez les auditeurs des cours de sanscrit. Rencontrant là, sur leur chemin, la source du zend et celle du perse (1), ils suivraient avec plaisir le fil par où, de ces deux langues mortes, on est conduit au persan. D’avance ils auraient appris à reconnaître beaucoup de racines de l'idiome de Hàfiz et de Saadi.

Et quant au turc, il a beau être, linguistiquement parlant, aussi étranger à la famille sémitique qu’à la famille indo-germanique : comme c’est par centaines ou par milliers qu’il s’est approprié, avec la civilisation coranesque, les mots et les phrases qui en étaient l’expression ; comme par conséquent il n’y a plus moyen d’apprendre un peu bien l’ottoman si l’on ne sait d’abord l’arabe (et l’arabe classique) : c’est aux professeurs de celte dernière langue qu’il ap-

(I) Voir, ci-avant, ta lettre à 1 . Molli sur la langue perse.

parlicnt naturellement d'être nos initiateurs pour le ture. La tâche d’en donner les premiers éléments, échoira, sans objections, aux quinze ou seize titulaires des chaires arabes des Facultés (1).

Au reste, il ne serait plus seulement aveugle, il serait métne ingrat, de continuer à ne rien faire de sérieux en faveur de l'orientalisme, quand de si beaux, de si nobles essais sont tentés par ses représentants, pour abattre les barrières qui semblaient encore le séparer de la masse des étudiants ordinaires.

Ce qui se passe 5 présent, par exemple, est quelque chose de prodigieux. Rien d'admirable, pour la manière dont elle prend naissance, comme la Collection orientale qui commence à se publier.

On manquait, en général, de livres orientaux. Ou l'on ne pouvait qu’à prix d’or s’en procurer d'imprimés, ou môme la plupart d'entre eux ne l’avaient jamais clé, et il s'agissait de les éditer pour la première fois : besogne des plus difficiles , comme chacun sait. La lâche n’en était pas moins devenue doublement nécessaire à cause de l'urgence ; car notre époque, à ce point de vue, n’est pas sans rapport avec le siècle de la prise de Constantinople, temps où les souvenirs de l'Antiquité allaient périr s'ils n'eussent été sauvés par l’élan de zèle érudit qui se manifesta tout à coup , et qui tira tant de parti de la machine de Gullemberg. Ce qui se passa pour le grécisme alors, a lieu maintenant pour l’orientalisme. La décadence du monde musulman, qui date déjà de loin, les crises surtout qui le bouleversent depuis cent ans pour le renouveler, ont déjà fait disparaître la plupart des manuscrits anciens que renfermaient la Turquie, la Perse, l’Egypte et l’Afrique. Si l’on ne se hâtait de rassembler, de comparer et de publier les meilleurs de ceux qui restent, il ne serait bientôt plus temps pour y réussir ; et l’on au-

(I) Bien entendu que pour le turc poussé plus loin et considéré en lui-même, il faut en outre, dans les domaines français, quatre chaires spéciales ; savoir : i° deux à Paris (l’une au Collège de France, et l’autre à la Bibliothèque); 2" une à Alger, et 5* une dans la grande école orientale pratique dont on réclame l’érection, école qui pourrait être placée soit à Lyon, soit à Marseille.

rail à déplorer la perle d’ouvrages importants, pages mémorables de l’histoire de l’esprit humain.

Eh bien, tout ce qu’on désirait va s’opérer, ou plutôt s'opère déjà, par les résolutions récentes de la Société asiatique française ; grâce surtout à la généreuse hardiesse de quelques-uns de ses membres qui, presque sans appui jusqu'à présent, soit d’en haut, soit d’en bas, ont eu le courage de concevoir et d’aborder celte œuvre colossale.

Les ouvrages orientaux les plus curieux et les plus rares, — ceux qui n’avaient été imprimés que par extraits, ou même qui ne l’avaient pas été du tout, — non seulement ils vont être publiés en entier, avec le soin raisonné qu'apportaient jadis les Turnèbe et les Casaubon, mais ils ne paraîtront qu’enrichis de traductions littérales, tout bonnement écrites en français. Or ces précieux volumes, qui réuniront au docte mérite d'une édition princcps l’avantage de renfermer leur vulgarisation la plus familière, moyennant quel prix se les procurera-l-on ? — Ecoutez. — Moyennant le prix auquel on achèterait en librairie tout autre volume du même format ; un volume, par exemple, de La Martine ou de M. Guizot (I).

De pareilles conditions sont incroyables, on pourrait presque dire qu’elles sont absurdes; mais tant mieux, cent fois tant mieux. A quoi ne condescend pas le zèle des savants dignes de ce nom ! Jusqu’où ne va point leur amour du vrai et du beau !

Puisse-l-on les comprendre, à la fin! les soutenir! et ne pas, à force de sotte et ridicule indifférence, les obliger de rester en route ! Ils donnent, sans bruit, leur temps et leur argent : ils ne peuvent pas faire davantage. Que le public, en acceptant leur sacrifice, sache du moins en profiler.

Dans tous les cas, et soit que la masse des acheteurs, si longue quelquefois à s’éclairer, devienne ou non, d’ici à longtemps, soigneuse de s’enrichir des trésors qu’on met si complaisamment à

(I) Ils seront mis en vente à 7. 50 le gros in oclovo; sans préjudice des réductions, pour (]uicon<pica droit d’en obtenir.

sa portée : espérons que dans les sphères supérieures, où existe plus de compréhension, la bienveillance ne lardera pas il sc manifester par des actes, et que les Christophe Colomb de l'orientalisme trouveront bientôt une Isabelle.

Placé qu'il est dans des circonstances favorables à toutes les rénovations fondamentales, pourquoi le Gouvernement français, dont rien ne gène l’initiative, ne sc mettrait-il pas hardiment à la télé d'une idée si féconde ? Evidemment il y a ici quelque chose à faire, et quelque chose de grand.

Or ce quelque chose, en quoi doit-il consister d'abord?

Dans les créations, aussi faciles que bien motivées, dont le projet, soumis à un double examen, est déjà indiqué à M. le Ministre de l'Instruction publique par deux corps savants : par les deux Académies lorraines.

Une telle mesure, également éloignée du trop et du trop peu , est le début convenable dans la nouvelle voie. Quoique modéré, le pas serait décisif ; il permettrait d’attendre , et de réfléchir pour les résolutions ultérieures. — Les deux chaires d’oMENTAusxE classique demandées pour chaque Faculté des Lettres, c’est ce qui répond au degré actuel des besoins. Plus que cela n’est pas encore nécessaire ; mais, dès à présent, il ne faut pas moins.

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