‹ L'orientalisme rendu classique dans la mesure de l'utile et du possible, suivi d'une Lettre à m. J. Mohl sur la langue perse by A.P.F. Guerrier de DumastChapitre 3 sur 16 · EXTRAIT DU JOURS AL ASIATIQUE DE FÉVRIER-MARS I8S · texte numérisé non relu

EXTRAIT DU JOURS AL ASIATIQUE DE FÉVRIER-MARS I8S

Monsieur,

Voici déjà plusieurs mois que le Journal asiatique a terminé l’insertion des excellents commentaires, dus tant à M. dcSaulcy qu’à M. Oppert, sur les inscriptions monumentales des Acliéménides; et l’attention publique parait, quant à présent, un peu détournée des études perses. On serait même d’autant plus porté à l’en croire éloignée tout de bon, que la mort si regrettabled’Eugène Burnouf, — vide profond, qu’il faudra des années pour combler, — a enlevé aux langues ariennes leur plus zélé, leur plus spécial représentant.

Toutefois, qu’on n’aille pas s’y tromper : le travail se continue sous terre, et quelque jour on en verra les résultats reparaître à la surface. Il y a plus ; l’interruption actuelle pourra bien, par le temps de réflexion qu’elle aura laissé entre deux séries de labeurs, avoir été un repos avantageux.

Pour le rendre aussi fécond que possible, il convient qu’avant l’ouverture de la seconde des deux séries dont nous parlons, chacun ait soin d’apporter, aux hommes compétents, le tribut des avis utiles qui se trouvent avoir été déjà émis au sujet de la première.

Or il y a, dès maintenant, un point sur lequel s’accordent

les bons critiques. Ce n’est qu'une remarque très-vulgaire, et qui ne forme pas discussion : mais encore faut-il qu’il y ait quelqu’un qui se charge de l’énoncer. — Eh bien , à défaut d’orientalistes célèbres, qui veuillent là-dessus rompre le silence, cette tâche fort aisée sera remplie par l’un des simples vétérans de la Société asiatique, lequel ne se fait, en ceci, que le porte-voix du public studieux.

L’observation roule uniquement sur une impropriété de termes ; mais sur une impropriété qui vaut cependant la peine qu’on la proscrive, comme étant à la fois fâcheuse à tolérer, et facile à éviter. Fâcheuse à tolérer, parce qu’elle est une source d’embarras, de longueurs et d’obscurités; facile à éviter, puisqu’il n’y a besoin, pour en sortir, de chercher aucun moyen artificiel; la langue française fournissant très-bien, sans périphrases , le mot qui nous est nécessaire.

Voici en effet, Monsieur, de quoi il s’agit :

Pour indiquer la langue dans laquelle sont conçues les inscriptions de Bisotoun et de Persépolis, et pour la faire bien distinguer d’avec le persan, c'est-à-dire d’avec l'idiome que vous professez au Collège de France, — plusieurs auteurs se sont fatigués à chercher des dénominations convenables; mais, par un singulier hasard, le terme propre leur a échappé. Il n’y avait pourtant besoin d'aucun effort de leur part , et l'expression se présentait d’elle-même. C’est du perse qu’ils voulaient signaler la présence sur les monuments; ils n’avaient qu’à l'appeler tout bonnement ainsi.

Pourquoi dire Y ancien persan , qui est une locution équivoque? C’est comme si, pour désigner le latin, nous disions Yancien italien.

Pourquoi dire Yachéménien, qui n’est que le nom d’une dynastie? C'est comme si , pour désigner le latin , nous disions

(en tenant compte des diverses époques) le tarquinien, ou le consulaire, ou l 'augustal.

Dans un même pays de l’Europe, — en Italie, — il y a eu successivement deux langues : le latin et l'italien. — Eli bien, dans un même pays de l’Asie, — en Perse, — il y a eu successivement deux langues aussi : le perse et le persan. — Or ni d’un côté, ni de l’autre, il n'y a aucune confusion possible entre la mère et la fille; car, pour les séparer nettement, il suffit d'articuler nettement leur vrai nom.

Par parenthèse, l'époque d’apparition, pour les deux idiomes les plus récents (c’est-à-dire le persan et l’italien), se trouve avoir à peu près coïncidé, puisqu’on les voit commencer tous deux à dessiner leur embryon vers le vm e et le ix° siècle. Seulement, le latin, quoique très-corrompu, avait duré, tant bien que mal, jusqu’alors, — ou du moins n’avait produit que des jargons transitoires peu caractérisés;— -tandis que le perse, tombé de beaucoup meilleure heure en décadence, avait été remplacé, dans l'intervalle, par une langue tout à fait constituée, le pehlévi, — dont nous n’avons pointa nous occuper pour aujourd'hui, puisque son caractère hybride (sémitique à moitié) le met dans une classe à part.

Toujours est-il que les adjectifs ancien et nouveau n’ont rien à voir dans l'affaire, et que leur emploi ici (en français du moins) donnerait une idée fausse. L'ancien italien, ce n’est point le latin : c’est le dialecte du Dante, ou même de Pétrarque. Pareillement, Vancien persan, si l’on voulait user avec justesse d’une telle dénomination, ne signifierait point non plus le perse, — mais la forme de langage qui , par exemple, fut employée par Firdoucy.

Qu’cst-ce donc, nous dira-t-on, que le perse?

Eh! mon Dieu, la chose est bien claire. Ce n’est ni le persan, lequel n’a pris naissance qu'après la conquête musulmane; ni

le zend, — venu de la Bactrianc, selon toute apparence, avec les lois de Zoroaslre; — nile pazcnd.ou aucun des dialectes secondaires de l'Iran. — Le perse, c’est la langue paternelle de Cambyse et d’Àrtaxercès, et du peuple qui fonda leur puissante monarchie; c'est la langue que parlaient les Perses, comme le français est la langue que parlent les Français. Il n'y a pas à s’y méprendre; et ce mot « le perse, » qui est le terme propre, rend impossible toute ambiguïté, comme il dispense de toute épithète.

Si, par la découverte de nouveaux inonumedts, nous venons à être mieux initiés à l’antique langage dont il s!agit (langage qui nous touche de près, puisqu'il était plus voisin du grec et du latin que ne le furent le zend et le sanscrit même); s’il nous devient assez connu pour que possibilité arrive d’en publier les règles grammaticales, voire de les faire suivre d'un petit lexique : eh bien, ce que l’on imprimerait ainsi, serait une grammaire perse, un dictionnaire perse.

Et plaise à Dieu , Monsieur , que soit quelque jour érigée à Paris, au Collège de France, à côté de la chaire de sanscrit, une chaire expresse, pour l’enseignement réuni du zend et du perse! Au moins, alors, il y aura, sur la terre, un lieu où seront enseignés les deux vieux idiomes officiels de l’Iran ; les deux idiomes frères, dont le réveil, après tant de siècles, semble faire revivre à nos yeux la grande civilisation spiritualiste d’Istakhar. Au moins quelque part pourra-t-on se trouver reporté, par la pensée, aux magnificences morales et matérielles de cette superbe capitale, où, tous deux employés à la fois, — le premier comme langue du culte et le second comme langue de la cour, — ils étaient parlés et compris : l’un dans les temples d'Oromaze, l’autre dans les palais du roi des rois.

Agréez, etc. P. G.-Düsjast.

P.~S. Quand nous avons fait observer qu’il est aisé de désigner par un seul mol la langue natale des Achéménides, ce n’a pas été sans savoir que notre remarque, toute fondée qu’elle est, serait inapplicable chez les Anglais. Comme ils n'ont à leur disposition, soit qu’il s’agisse de l’ancien ou du moderne , que l'unique adjectif persian (I),— force leur est, pour mentionner le perse, de recourir à des locutions périphrastiques comme the ohl persian longue, the ancient persian language, etc. — Mais notre langue jouit ici d’un précieux avantage, dont elle aurait d’autant plus tort de ne point user, que de telles supériorités de richesse sont pour elle une bonne fortune assez rare. Chez nous, perse est un adjectif qui, d’après son acception régulière (bien fixée depuis cent cinquante ans par nos bons auteurs), sert à qualifier tout ce qui, dans la sphère iranienne, est antérieur à l’époque persane, c'est-à-dire à l’état de choses qu’amena sur le sol de la Perse la domination de l’Islamisme.

Quelques esprits pointilleux chercheront peut-être ici à batailler encore, pour se frayer une sorte d’éehappatoire. Ils prétendront qu’à le prendre sur ce pied, et puisque la limite entre les Perses èt les Persans est placée à la chute finale des Sassanides, notre épithète de perse n’est pas entièrement exacte pour l’idiome d’Artaxercès et du fils d’Hystaspe, car il ne se parlait plus sous les Khosroès ; — mais l’objection serait ridicule. Pour qu’une chose ait été perse, pas n’est besoin qu'elle ait duré les douze cents ans compris entre Cyrus et Yezdedgerde III ; il suffit que d’une part elle appartienne à la souche des idées iraniennes, et que, de l’autre, —comme un contenu, qui ne doit pas déborder son contenant, — elle ait eu lieu dans une portion quelconque de l’espace de temps que ces deux bornes embrassent. Or tel est éminemment le cas pour la langue des inscriptions de Bisotoun : langue non bâtarde comme lepehlévi.mais indo-germanique pure; langue originelle pour les Achéméniens, comme pour tous les habitants de la Perside, c’est-à-dire du Fars primitif; — langue profondément patriotique dans l’Iran, et que cer-

(1) C’est notre vieux mot n persien, » tombé chez nous en désuétude, et qui ne se retrouve plus que dans la locution elliptique une persienne (une jalousie Persienne, faite à 1a mode persane).

tes les Sassanides, quand ils réveillèrent les institutions et les croyances antiques, auraient volontiers ranimée ; mais qui ne put pas l’être, parce qu’elle avait déjà péri, — un idiôme ayant la vie moins dure qu'une religion.

Ainsi, comme nous l avons dit et répété, le perse fut bien le vrai dialecte national des Perses. Seulement, il s’éteignit avant eux. Il dura moins que le peuple qui l’avait parlé.

30 juin 1854.

Depuis quinze mois, que le Journal asiatique a inséré celle lettre, — de significatives adhésions, arrivées de divers côtés, ont montré combien c’avait été réellement l’heure de dire ce que nous avons dit. Frappantes comme elles l’étaient, de telles vérités n’exigeaient aucun plaidoyer;. elles n’avaient besoin que d’être formulées. Sitôt que le premier-venu a eu pris la peine de les écrire, chacun les a reconnues certaines et s’en est déclaré partisan. Quelqu’un même a écrit à l’auteur pour lui reprocher de les avoir prouvées, vu qu’on ne démontre pas l’évidence.

La rectification doit donc, maintenant, être réputée chose admise. Il y a règle, désormais, à ne plus nommer autrement que « langue perse » la langue de Xercès.

Du reste, pour sentir combien était nécessaire cette petite et facile réforme, il suffit de relire, au point de vue du sujet dont nous parlons, les divers articles publiés dans ces dernières années même, par nos principaux maitres, sur la gomphographie orientale (1). En vingt endroits, — qu’il serait aisé de signaler, — on s’étonnera d’y voir marcher les phrases avec

(t) C’est-à-dire sur les systèmes d’écriture cunéiforme, ou plutôt daviforme.

une allure pesante et comme embarrassée : gène qui, chez des hommes supérieurs, est si peu en rapport avec la force et la souplesse de leur pensée; gène indubitable pourtant, qui se manifeste tantôt par des circonlocutions pénibles ou des épithètes surabondantes, tantôt par des expressions moins délayées il est vrai, mais aussi plus douteuses, et par des façons de parler vagues, inexactes, — où, de cinq choses aussi diverses que le sont le zend, le perse, le pehlévi, I cparsi et le persan, le lecteur ne voit pas toujours très-vite et très-bien de laquelle il s’agit. — Evidemment, alors, sous la plume de nos célèbres Orientalistes, le terme manquait à l'idée.

Or, pourquoi se résigneraient-ils à souffrir ainsi, d’une indigence aussi nuisible que peu motivée? La prolongation n’en aurait aucune excuse, puisqu'un tel dénuement disparaît dès que tout simplement on sait user des ressources que l’on possède.

Si, chez nous, perse n’existait pas en qualité d'adjectif, il faudrait l’inventer, — afin d’échapper, par son moyen, aux longueurs ou aux mal-entendus. — Mais il existe; il n’est pas seulement créé, il est consacré, ratifié, classique. C’est bien le moins, donc, que l’on s’en serve, — et que l’on prenne le petit soin de ne plus lui substituer des mots impropres, qui ne le remplacent que fort mal.

Le principal instrument des études, c’est le langage scientifique. S’il n’est pas régulier, fixe et juste, la marche des découvertes en souffre; aussi, la grande époque de progrès, pour chacune des connaissances humaines, a été le temps où l’on en a fixé, simplifié, et précisé le dictionnaire. La chimie n'a fait des pas de géant, que depuis qu’au lieu d'en être réduite à user de dénominations arbitraires pour désigner les substances, elle s’est trouvée dotée d’une nomenclature claire et systématique. La botanique n’est sortie de ses langes, on le sait, que le jour

où Linné, proscrivant pour jamais les vagues périphrases dont s'étaient contentés les Bauliin et les Tourneforl, cessa d’écrire, par exemple, Sonchus lœvis , laciniatus , muralis, parvis floribus, pour dire hardiment Prenaxthes müralis, — ou bien donna, sans hésiter, à VHieracium Dentis-leonis folio, flore suavèrubente, le nom monétisé de Crépis rubra. — L’adoption universelle de désignations simples, devenues permanentes, a changé la face des sciences physiques et des sciences naturelles; il n’en sera pas différemment des sciences historiques ou philologiques. En ethnographie, en linguistique, il faut adopter cette marche, qui est le conseil du bon sens.

Or, une des premières nécessités actuelles, dans la sphère dont nous parlons, c’est de s'en tenir désormais, — pour les choses iraniennes qui ne seront ni zendes, ni pehlévies , ni parsies, ni persanes, — à l'unique emploi du mot perses : seul terme à la fois commode, juste et significatif, — lequel , d’ailleurs, joint à ces trois mérites l’avantage d’être un adjectif déjà reçu dans la langue, et d’avoir une valeur invariable, depuis longtemps admise pour qualifier «e qui correspond à certaines parties, bien déterminées, des évolutions de l'Iran.

Ah! sans doute, à l'origine de notre langue, il y eut des fluctuations sur ce chapitre. De même qu'on ne savait pas encore distinguer entre l'Aquitaine et la Guienne , la Neustrie et la Normandie, la Bétique et Y Andalousie, entre les Francs et les Français, entre les Angles et les Anglais : ainsi l’on usait à volonté, et à peu près au hasard, du terme de Perses ou de celui de Persans (1).

(1) Ce n’est pas même assez dire que de présenter comme anciennement indifférent l’emploi abusif qui se faisait de l’adjectif persan (ou persien ) il la place de l’adjectif jyerse t le seul juste pour les temps des Acliéménicns et des Sassanidcs;

Mais depuis qu'à la suite du siècle de Louis XIV, le style des bons auteurs a fait loi, les acceptions se sont fixées ; les mots sont devenus une monnaie régulière, dont on ne peut plus, sans raisons sérieuses, se croire libre de changer la valeur. Or, aujourd’hui, se remettre à employer comme synonymes le nom de Persans et celui de Pei'ses, c’est reculer vers les temps du nébuleux, sinon du chimérique; c’est tomber dans la même faute que de nommer encore Français les Francs, comme pouvaient jadis le faire sans reproche Fauchet, Pasquier ou Mézeray.

A présent, que l’histoire connaît un peu les races et leur physionomie, et ne manque plus de vérité, du moins si grossièrement qu’aulrefois, — chacun sait que les armées des Mérovingiens n’étaient point des bandes françaises, mais frasques, et que Clovis à Tolbiac ne les exhortait point en français, pas même en * vieux français. » Eh bien, — la race Achéménide, pareillement, régnait sur des populations perses, et non persanes; et certes, Cyrus, quand il commandait ses troupes à Thymbrée, ne leur parlait point persan , —

car, dans la confusion qui existait, il semblait y avoir, non-seulement admission de l’erreur, mais préférence pour elle. Nos aïeux, en effet, loin de chercher aucunement la fidélité de costume, aimaient à travestir l’Antiquité, de manière à lui donner le plus possible la couleur moderne. De même que sur la scène ils faisaient venir Mithridate ch habit français, en bas de soie, avec le cordon bleu du Saint- Esprit (sic) ; de même ils sc plaisaient à traduire le titre de civis par bourgeois, et l’épiphonèmc Quirites par Messieurs. Dans le récit des courses d'OIympie, ils changeaient les chars en charriotx ; Tacite se trouvait avoir décrit les mœurs, non des Germains , mais des Allemands ; Attila n’avait pas été le roi des Hum, mais des Hongrois; etc., etc. D’après cc goût, alors général, il était tout naturel qu’on regardât comme élégant, comme à la mode, d'appeler Français, au lieu de Francs , lcslcudes de Clotaire, et déqualifier de Persans , non point de Perses, les sujets de Darius. — Maintenant, au contraire, qu’on a reconnu et senti le besoin du vrai, il faut se garder de remettre en vigueur les locutions vicieuses, sagement abandonnées, qui avaient dû leur naissance h cet amour du faux.

pas même * ancien persan. » — Il leur parlait perse; ce qui, encore une fois (car on ne doit pas craindre de répéter certaines choses décisives), diffère exactement d’avec l 'ancien persan comme le latin de Cicéron d’avec l’italien du Dante.

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