‹ L'orientalisme rendu classique dans la mesure de l'utile et du possible, suivi d'une Lettre à m. J. Mohl sur la langue perse by A.P.F. Guerrier de DumastChapitre 2 sur 16 · ET D’ACCROITRE LEUR UTILITE · texte numérisé non relu

ET D’ACCROITRE LEUR UTILITE

Un mémoire adressé au Miuistre de l'Instruction publique, et dont nous avons obtenu communication, nous a semblé toucher à des points si importants, et renfermer des choses si vraies, si conformes aux intérêts de la science, que nous croyons devoir, par extraits, le faire connaître aux lecteurs de V Athenœum.

Après avoir, dans un premier chapitre, posé des généralités, et avoir indiqué, dans un second, que les Facultés des Lettres, précieuses institutions dont l'influence peut devenir de plus en plus utile (1), gagneraient à élargir et à renouveler un peu le thème de leurs leçons, —l’auteur, M. G. de Dumast, en vient à montrer combien elles prendraient un rôle avantageux, par exemple, en s'emparant d'une tâche attrayante à la fois et

(1) Non pas que ces chapitres (comme ceci le donnerait peut-être à penser) aient aucunement débattu la question théorique des divers systèmes d’enseignement, libres, obligatoires ou mixtes. Prenant pour point de départ l’état présent des choses, le Mémoire n'examine que le meilleur parti à tirer des institutions françaises existantes.

profitable : renseignement des littératures primitives, qui jette de tels flots de lumière sur les littératures dérivées.

Ici, nous le laissons parler :

« A l'époque, déjà éloignée, qu'on a nommée la Renaissance, un grand mouvement s’opéra ; un vigoureux élan fut donné aux études, par la connaissance désormais approfondie du grec et du latin. Deux langues si remarquables, dont la possession venait d’èlre reconquise, ouvrirent largement au monde lettré les trésors de l'Antiquité classique; et c’est sur ce fonds, depuis lors, qu’a vécu en grande partie la haute civilisation européenne.

» Mais, quelque riche qu’il fût, il avait des limites; et si jamais scs metteurs en œuvre l’ont regardé comme inépuisable, ils se sont fait une grande illusion. Quand l'or qu’on avait découvert là n’eùt pas été mêlé de bien des seories, pouvait-il subvenir sans fin à l'ardeur des recherches incessantes? Non. Et quiconque ne se laisse point duper par le spectacle d'évolutions répétées, mais stériles.., doit aisément voir, qu'en fait de philologie, nous en sommes réduits à ressasser perpétuellement d’anciens sables aurifères, déjà dépouillés de leur métal.

> Eh bien ! quand la Colchide a eu donné toutes ses richesses, on en a demandé au Tage et au Pactole ; quand le Tage et le Pactole n'ont plus rien fourni, on a exploité le Pérou; à présent que le Pérou vieillit, on se jette sur le Sacramento. Telle est la marche naturelle des choses ; et les Facultés des Lettres, qui se consument en vains efforts sur le terrein du grec et du latin, dont il n'y a plus de choses neuves à faire sortir, ont besoin d’une Californie.

» Cette Californie, heureusement elle existe : c’est I'Orient.

• Mais par où aborder une telle mine? - Par des côtés, quoi qu’on en dise, très-accessibles. — Mais quel parti en tirer? — Un très-bon, si l’on sait choisir.

» Si l’on sait choisir, disons-nous. Car il est bien sur que l'Orient, à vouloir le prendre dans son ensemble, nous déroulerait un programme beaucoup trop étendu, dans lequel une foule de points n’offriront jamais d’intérêt qu’aux savants tout à fait spéciaux, — et même où d’autres articles, quoique dignes de beaucoup plus d’attention, ne sauraient pourtant descendre chez nous jusqu'à la sphère d’un enseignement tant soit peu répaudu. — Ainsi, d’une part, on ne songera jamais en Europe à ériger des chaires de tchouvache, de tagal ou de lesghi ; et de ' autre, quelle que soit l'importance ou de l’hindoustani , par exemple, qui, tous les jours plus adopté autour du Bengale, servira bientôt de lien commun à cinquante millions d’hommes, — ou du chinois, qui, dominant sur un territoire plus vaste encore , nous offre non-seulement des annales deux ou trois fois millénaires, mais des romans et des drames précieux pour la connaissance des mœurs, — de tels idiomes ne sont pas arrivés, pour nous, au degré d’intérêt qui demande qu’on les répande beaucoup; et la chaire qui existe à Paris pour chacun d’eux, parait satisfaire, au moins quant à présent, la somme de besoin qu'on éprouve en France de les connaître.

» Il n’en est pas de même de certaines autres langues, qui, ayant des rapports plus directs avec nous cl avec les objets habituels de notre activité, — nous ouvrent un champ, soit plus facile à cultiver par nos travaux, soit au moins plus fertile en produits visiblement propres à notre usage.

» Déjà l’on peut en nommer deux, pour lesquelles l'heure est parfaitement venue, et qu’il convient de faire entrer dès à présent dans la sphère, non pas sans doute des études courantes,

mais de cet enseignement qui, intermédiaire entre celui des lycées et celui du Collège de France, est le patrimoine des Facultés universitaires, et doit imposer ses leçons au Doctorat, sinou à la Licence ès Lettres.

» De ces deux langues, la première, tout le monde l'a nommée d’avance. Evidemment, c'est le sanscrit.

■ Le sanscrit, inestimable diamant, dont l'Inde peut s'enorgueillir à meilleur droit que du Koh-i-nour. Le sauscrit, qui, rien que par sa régularité savante et les vastes richesses de sa grammaire, mériterait d'èlrc placé sur un trône au milieu des langues de l'Antiquité, quand même il n’aurait pas produit celte littérature éloquente et pure, si supérieure en moralité à celle des Grecs et des Romains; cette littérature immense, dont, par bonheur, tant de monuments se sont conservés, — depuis les magnifiques épopées dont elle s'honore, antérieures aux âges homériques, jusques aux beaux et nobles drames écrits sous les inspirations d'un ordre de choses plus récent, vers l'époque du siècle d’Auguste. Le sanscrit, d’ailleurs, qui a formulé pour la première fois, sur la terre, des conceptions métaphysiques un peu suivies, et sans le secours duquel, assurément, la docte rêverie gangétique aurait eu peine à produire ces ouvrages abstraits, où règne une incroyable puissance d’analyse. — Ce fut, en effet, pour les Brahmes, une précieuse bonne fortune, que de pouvoir faire emploi d'un si merveilleux instrument; car, dans les travaux ontologiques, il y a, comme on sait, un degré de dissection qui, exigeant des scalpels raffinés, ne saurait être assez délicatement opéré que par trois idiomes au monde; par le sanscrit d'abord, et ensuite par les deux de ses enfants qui ont le plus gardé de traits de la physionomie paternelle : le grec et l’allemand.

* Puis, outre sa valeur intrinsèque ou absolue, la belle langue

dont il s’agit, a pour nous, Occidentaux, une valeur relative non moins grande. Comme c'est le plus ancien type conservé du groupe lingual connu sous le nom de famille indo-germanique, indo-perse, ou, mieux encore, indo-européenne; et comme tous nos langages d’Occident, excepté trois (d’une part le magyar et le finnois, de l’autre, l'euscarien ou basque), appartiennentà ce groupe : — l’élude du sanscrit se trouve intéresser a titre de parexté presque tous les peuples de l’Europe (a).

» Pour les Français en particulier, c’est un devoir formel, assurément, que d’entourer d’honneurs la langue sanscrite, qui, par tous les côtés, est aïeule de la leur.

» Nous disons « par tous les côtés; * car, des quatre rameaux de la lige, — à savoir, la branche gréco-latine, la branche germanique, la branche celte et la branche slave, — le dernier rameau (le slave), resté pour nous à l’état de cousinage éloigné, est le seul à l’égard duquel nous n’ayons aucun rapport de descendance. Quant aux trois premières branches, non-seulement elles nous sont parentes, mais tout ce que nous possédons, ce sont elles qui nous l’ont donné. Il n’y a rien, dans la langue de Corneille et de Voltaire, qui ne provienne ou de l’élément gréco-latin, — ou de l’élément franc, c’est-à-dire germain, — ou de l’élément gaulois; — or, cette triple origine fait triplement remonter notre idiome national à la noble souche sanscrite.

» Dùt-on, au reste, soilen France, soit ailleurs, ne considérer que l'intérêt des études classiques ordinaires (de celles qui se terminent chez nous au baccalauréat), en laissant à part la haute littérature comparée et la linguistique générale , — sciences dont il est difficile de traiter complètement l’une, et impossible d'aborder sérieusement l'autre, sans posséder quelques noliofls sur la langue de Valmiki et de Kalidasa : — ch bien , à un point de vue tout vulgaire , il y aurait à dé-

sirer encore de voir s'établir parmi nous, dans une certaine mesure, la connaissance du sanscrit; sinon précisément chez tous les professeurs de nos lycées (quoiqu'elle ne dût être inutile à aucun), au moins chez ceux qui commentent et modifient des grammaires. Comment, en effet, dans un rudiment, réussir à rédiger, sur les particularités du grec et du latin, des remarques intelligentes et pleinement justes, — à moins d'avoir pu, en se plaçant soi-méme au point de jonction des deux idiomes, observer, dans le tronc commun, l’origine des fibres qui, primitivement parallèles, divergent ensuite, mais gardent toujours entre elles une similitude reconnaissable?

» En voilà assez sur le chapitre de la première des deux langues à introduire dans l'enseignement des Facultés.

» La seconde, quelle est-elle? — l’arabe.

» Celle-ci ne semble pas, il est vrai, se présenter avec des droits aussi marqués. Étrangère à notre cercle lingual, puisqu’elle appartient au groupe sémitique, — elle ne fait vibrer dans notre âme aucun souvenir doux et cher; aucune de ccs sympathies profondes, instinctives, que ne tarde pas à éveiller en nous le sanscrit, vieux portrait de famille où nous retrouvons à chaque instant notre image. — Ici, nulle chance de rencontrer du classique, dans l'acception (rétrécie peut-être, mais non à mépriser pourtant) où nos académies et nos écoles entendent le mol; rien, chez les auteurs arabes , ne témoignant de l’existence de ce goût pur, homérique, virgilien, racinicn, qui, dans les antiques chefs-d'œuvre littéraires des bords du Gange, nous frappe d’une admiration mêlée de surprise. Ici, le tour de la pensée n’est plus le même; on est moins sévère sur le choix du beau; et la direction des idées, changée pour ainsi dire de droite à gauche, diffère presque autant de la nôtre que diffèrent entre eux les deux sens dans lesquels marchent

les deux écritures. — L’arabe, cependant, n’en est pas moins digne, à d’autres litres, d’obtenir étude chez nous. Il mérite de s’y implanter, pour y donner les fruits qui lui sont propres.

» Et d’abord, en fait d’art poétique, c'est-à-dire de peinture exécutée par le langage versifié, ce ne sont pas du tout des œuvres nulles que celles des Arabes. Si nous voulions, pour rendre notre pensée, avoir recours à une alliance de mots plus claire et plus commode qu’elle n’est légitime, nous dirions que la musc ismaëlique a des inspirations heureuses, et qu’inférieure, pour le tact et pour l’élégance, à la musc indouc ou à la muse gréco-latine , elle rachète souveut ce désavantage par son incomparable vigueur. Les affectations, les jeux de mots, les tours de force qui la déparent, sont rares chez les poêles de son âge d’or, c’est-à-dire chez les schoarâ de la Péuinsulc, prédécesseurs ou contemporains de Mahomet; et on la voit encore, depuis, échapper plus d'une fois à cet esprit quiutessencié. Du reste, il faut en convenir, elle a toujours gardé le caractère d’une sorte d’improvisatrice ; aussi ses adeptes ne se sont-ils jamais élevés à des morceaux de longue haleine. Contents d’exprimer leurs sentiments et leurs pensées, ils n’ont pas su, les plaçant dans la bouche d'autrui, en construire des épopées ou des drames, et c’est en vain qu’on demanderait à la collection de leurs œuvres un grand poème quelconque. Mais il n’en est que plus curieux, peut-être, d’étudier leurs impressions, si profondément personnelles, et de voir comment, pour les rendre, ils sont parvenus à se mouvoir avec aisance dans le cercle d’une versification dont le mécanisme réunit au métré prosodique des Anciens la rime des nations modernes.

» D’ailleurs, malgré le prix extrême qu’attachent les Arabes à cette savante facture, — ainsi qu’à celle de leur prose, sou-

vent si minutieusement cadencée, — rien n’oblige l’Europe à les suivre sur le terrain de la rhétorique. Ils ont de quoi nous intéresser par des côtés plus importants.

> Pendant plusieurs siècles, comme on sait, — et notamment sous les grands califes abbassides, — le peuple arabe, devenu le gardien des sciences, qui ne se cultivaient plus guère que chez lui, en conserva le dépôt; et quand il le transmit a d’autres, il ne le rendit pas sans l’avoir accru. Aussi, non-seulement nous découvrons, parmi les traductions qu’il avait faites, certains fragments d'antiquités perdues ailleurs (b), mais il nous a été aisé de constater de combien de progrès on lui est redevable. Si l’Asie et l'Afrique musulmanes s’en tinrent, pour la philosophie proprement dite, aux doctrines d'Aristote, plus ou moins bien commentées, — leurs habitants ne restèrent point stationnaires pour d'autres genres de connaissances : entre autres, pour la philosophie de l'histoire et du droit, dans laquelle Ibu Khaldoun est un prédécesseur si remarquable de Vico et de Montesquieu; ou bien pour la géographie et les voyages, où nous profitons encore à présent des relations rédigées par Ebn llaucal et par Ebn Baloula, et surtout du vaste savoir de l’Edrisi. 11 en fut de même pour l’art de guérir, qui, perfectionné par les doctes médecins chargés de la clinique à Bagdad (ville où fut organisé le premier service d’hôpitaux réguliers), en vint jusqu’à pressentir mille choses mal à propos réputées modernes, et, par exemple, à pratiquer de premiers essais de litholritie. On a cru qu'en mathématiques , et spécialement en astronomie, les Arabes n’avaient été que des copistes et de serviles imitateurs des Grecs : une telle opinion, qui cadrait mal avec la possession où nous sommes d'un globe céleste exécuté par eux dès le xm c siècle, ne peut plus se soutenir, depuis que, mieux renseignés, nous voyons Abou’l Wéfa signaler et décrire, dès l’an 975, le troisième mouvement irrégulier de la lune,

celle variation donl la découverte passait pour un des titres de gloire de Tycho-Brahé; depuis que se montrent à nous, soit Abou Hassan, substituant à l'emploi des cordes, en trigonométrie, celui des sinus et des tangentes, soit Ben Hailhcm exposant clairement, huit cents ans avant Carnot, les éléments de la géométrie dite de position. Au reste, de pareils faits ne doivent pas étonner , de la part du peuple à qui appartient, sinon précisément la généralisation des calculs, — puisque les ludous lui en disputent l’invention , — au moins l'honneur d’avoir développé l'algèbre, et cela jusqu'au point d’y avoir fait entrer les équations du troisième degré.

» Un idiome dans lequel ont été tracés de tels bulletins de la marche de l'esprit humain , est uu idiome , à coup sûr, digne de faire partie du domaine de la civilisation ; on en jugerait ainsi partout. Mais nous sommes doublement tenus, nous autres Français, d’assurer ce résultat par un enseignement permanent, — nous qui, embrassant aujourd’hui l’Algériedans notre territoire, avous acquis des milliers d’Arabes pour sujets et presque pour concitoyens. N’hésitons donc pas à regarder celle seconde exception orientaliste comme aussi motivée que la première. Ce que nous proposons de faire pour la plus riche des langues indo-européennes, faisons-lc aussi pour la plus riche des langues sémitiques; et, par une mesure analogue à celle qui devra répandre parmi nos professeurs la connaissance du sanscrit, érigeons en France des chaires d’arabe littéraire (1).

Si nous ne parlons que de l’arabe régulier, ce n’est pas que nous méconnaissions la grande utilité de l’arabe vulgaire, le-

(I) Il est de mode, chacun le sait, de dire u d’arabe li Itéra l ; n mais nous ne voyons guère de raisons pour conserver cct usage bizarre, — qui ifest pas sans inconvénients, à cause de l'amphibologie , l’adjectif littéral ayant d'ordinaire en français un tout autre sens (r).

quel, au cas où il deviendrait chez nous plus répandu, faciliterait nos opérations administratives en Afrique, en formant des sujets pour ce pays , et peut-être même donnerait à plusieurs des élèves le goût de s’élever jusqu’à la littérature musulmane. Mais en définitive, — placé, comme on l’est dans ce mémoire, au point de vue universitaire et classique, — on ne saurait se dissimuler que l'arabe vulgaire (dont la division en plusieurs dialectes vient des degrés d'altération plus ou moins forts qu'il a subis) n’est pas tant un véritable idiome à part, que le simple résultat de l’inobservance ou de l’oubli d’une partie des règles. Acquérir donc la connaissance de ce langage usuel, est surtout une affaire de pratique et de localité, dont n’a guère à se mêler la science proprement dite. Ce qui, dans la question de i’arabisme, mérite avant tout d'intéresser un gouvernement éclairé, c’est la langue consacrée par les auteurs; celle dans laquelle écrivirent Àverrhoès, Avicenne, Maçoudi, Hariri, Meydani, Cazwini, Abou'l Féda , Ben Khallican, Ben Khaldoun, Abdallatif, ou Makrizi. C'est la belle langue dans laquelle avaient chanté Lébid et les schoarù du désert, et qui, fixée par Mahomet, est demeurée comprise universellement, de Marocà Chiraz, à cause du Coran, lequel, adopté partout comme manuel scolaire, l’a mise jusqu’à présent à l’abri des ravages du temps (rf).

» Ici l’on pourrait s’arrêter; car, en un sens, le mémoire est complet, — puisqu’indiquant aux Facultés des Lettres l’une des voies à suivre pour redevenir vigoureuses, il a montré ce qu’elles peuvent gagner à l’emploi de ce puissant moyen, pour peu qu’elles mettent de bonne volonté à entreprendre ainsi une chose nouvelle, utile, désirable, éminemment opportune.

» Mais à un autre point de vue, bien s’en faut que tout soit dit. Des raisons subsidiaires, non développées encore, doivent

(louhlcr, aux yeux du Gouvernement, l’imporlaucc du rôle dont il esi maître de se charger. Ce dont en elTet il s'agirait pour lui, dans l'adoption de la mesure qu'on lui propose, c'est nonseulement de se faire le propagateur de la linguistique orientale, mais d’en devenir peut-être le sauveur.

» Ceci exige quelques réflexions générales, et même un peu rétrospectives. Toute souhaitable qu'est la brièveté , encore faut-il cependant se rendre compte de l'étal des choses; car ce sont les antécédents du projet, surtout, qui peuvent le bien expliquer, et donner à comprendre jusqu'à quel point seraient sérieux les avantages de la création demandée.

» Il y a, pour chaque science, une époque majeure , — pivolale pour ainsi dire, — avant laquelle, nonobstant des travaux quelquefois longs, estimables (considérables si l’on veut), elle n’existe point, sinon en germe, — et après laquelle aussi, quoi que l'on puisse y ajouter de beau, voire même d'important, elle ne reçoit vraiment plus que des perfectionnements ou des applications, non pas un nouveau caractère; — car, à partir de là, dùl-clle continuer à se développer , elle ne change plus dans son esseuce.

» Cette époque décisive, non de gestation, mais d’enfantement; cette crise, lors de laquelle une science se constitue, — elle est arrivée, par exemple, sous Linné pour la botanique, sous Franklin et Voila pour la physique, sous Lavoisier et Fourcroy pour la chimie. C’est de notre temps quelle a lieu pour la linguistique et l’ethnologie.

» Dès la fin du xvm e siècle, deux événements de haute portée, — l’héroïque dévouement scientifique d’Anquclil du Perron, et la soumission du Bengale à l'Angleterre, — avaient laissé entrevoir à l'Europe les régions intellectuelles où conduisait l’étude de l'ancienne Asie; auxix 0 , le génie humain s'est précipité à leur conquête, par la porte qu’on lui ouvrait. El si jadis ce

fut un beau spectacle, que le travail de cette ruche d'abeilles dont les essaims eurent pour guides les Aide Manuce, les Turnèbe, les Eslienne, les Budée, les Sealiger ou les Casaubon, — c'en a été, de nos jours, un plus imposant, un plus admirable encore, que la féconde activité de tous ces grands orientalistes qui s'appelaient Champollion, Cliézy, Abel Rémusal, Saint-Martin, Eugène Burnouf, etc. : brillants capitaines d une phalange que commandait Sylvestre de Sacy, et dont plusieurs glorieux officiers survivent à leur général,

Soldats sous Alexandre, et rois après sa mort.

» Or ils oui pu, c'est vrai, à cause du charme que porte avec elle la nouveauté , fixer sur leurs recherches l’attention publique; et, quelque énorme qu’ait été la masse si variée de leurs labeurs , ils ont réussi , jusqu’à uu certain point , à en faire connaître les résultats. Jusqu’à présent ils ont su donner à leurs efforts l'ensemble et le retentissement nécessaires, au moyen de la fondation de la Société asiatique: simple académie libre pourtant, qui, sauf quelques faibles allocations venues du dehors, n'a de ressource positive que la bourse de ses membres. Mais tout ce qu'on a eu le bonheur de produire ainsi, par voie de séances ou de publications, ne concerne que l'ordre de la pensée pure; que l'ordre littéraire, idéal, et ce qu’on pourrait nommer la floraison de la science. Quant à l'ordre de choses terre à terre, — c’est-à-dire où le savoir, afin d’être rendu permanent, reçoit une organisation matérielle et rétribuée , — il n’y a encore presque rien de fait. Le magnifique mouvement dont nous parlons, n’a guère eu jusqu'ici pour soutien, dans ce genre, que l’existence des chaires du Collège de France et de celles de l'Ecole spéciale des langues orientales : institutions visiblement insufGsantes pour assurer le renouvellement des fruits de l’arbre, aussitôt qu'il aura perdu,

par les années, quelque chose de son premier élan de sève.

• En confirmation de ceci , faut-il attendre des preuves éloignées? — Nullement. — Dès à présent, si l’on y regarde avec soin, on est à portée d’apercevoir, à l’horizon, les signes précurseurs des dangers dont se trouve menacé, sous le rapport de la perpétuité, l’enseignement des idiomes de l’Asie.

> A part l'instant de la phase initiale, qui est celle des grandes découvertes, — la propension individuelle des jeunes linguistes, quelque forte qu’on la suppose, ne saurait suffire pour assurer à ce professorat le recrutement non interrompu dont il a besoin. Certes le goût de la science orientale subsistera, plus ou moins; on peut, on doit même, espérer que longtemps il restera vif; — mais enfin, pour que les amateurs se déterminent à voir, dans le curieux terrein qui les séduit, autre chose que le lieu d’une simple promenade d’agrément; pour qu’ils consentent à se livrer à l’orientalisme avec persévérance, avec ténacité, et pour qu'ils prennent le parti d’en faire exclusivement l’occupation de leur vie : besoin est que de tels sacrifices paraissent mener à des résultats personnels sérieux, dont la poursuite puisse être considérée comme une carrière. Sans cela, il ne se fera rien de durable; car la passion seule, fùl-ce la plus louable, est un véhicule trop peu sur. Outre que souvent elle s’amortit avec I âge, elle sera victorieusement combattue par l'incessante action des pères de famille, — qui, ne voyant rien de lucratif au bout du chemin choisi par leurs enfants, parviendront presque toujours à les en détourner.

» Il ne faut donc point compter sur des sujets propres à remplir les places dont nous parlons, tant qu’elles ne seront point créées tout de bon. Eugène Burnouf meurt, par exemple : — et, faute d’une chaire établie pour le zend, — celle précieuse langue, qu’il avait exhumée, retombe sous terre avec lui.

»Au reste, si le mal est évident lorsqu'il n’y a point de chaire spéciale érigée , semblable péril n'est guère moins à craindre lorsqu’il n’y en a qu’une ou deux. Ainsi , en France, le sanscrit possède bieu une chaire; mais, comme elle y est unique, voyez quel petit nombre d’hommes se mettent en mesure de l’occuper! A la disparition récente de son illustre titulaire, il n’a guère été rassurant pour l’avenir, de voir combien peu de concurrents se disputaient un si bel héritage.

» C’est chose toute simple. Pourse mettre laborieusement en état de mériter un poste difficile, il faut, nous l’avons dit, apercevoir devant soi quelques chances sérieuses de l’obtenir. Or y en a-t-il de telles, lorsque la chaire a occuper est la seule de son espèce? — Non. — Personne, certainement, ne se donnera la peine nécessaire pour s’en rendre digne, quand la loterie de la candidature peut ne se présenter que quatre ou cinq fois par siècle. Ce sera toujours un métier peu couru, que celui . d’élèves réduits à celte pauvre et pitoyable perspective, de dire à leur maître: « Monsieur, quand allez-vous mourir...? pour qu’à la fin je vous succède. »

» Une chaire unique, on le voit, est sous certains rapports une chaire à peu près nulle. Huit ou dix chaires, au contraire, — quand il n’y en aurait que ce nombre pour chaque langue orientale à enseigner, — offrent déjà aux aspirants assez d’espérance d’en atteindre une, pour que les vocations véritables ue soient pas réduites à s'étouffer faute d'issues (1).

» Il dépend du Gouvernement de faire cesser les graves inconvénients signalés ici. Qu'il introduise dans les Facultés des Lettres le double enseignement qu’on lui propose de fonder, et

(I) Tettis unuêy tc$ti » nullut , disait l'ancienne Jurisprudence, laquelle pourtant n’entendait point, par là, nier la valeur morale d’un témoin honnête, quoique isolé. Eh bien, pareillement, sans méconnaître le mérite, et même l’action partielle, de titulaires dignes, mais placés par malheur dans des chaires uniques, — on est en droit, à quelques égards, de dire aussi : Cathedra una , cathedra nutta.

lout sera dit. L’heureuse révolution désirée se trouvera accomplie, — au moins dans les limites actuelles du nécessaire.

» Car les bons effets de la chose (on peut d'avance en être certain) dépasseront de beaucoup ses conséquences immédiates et directes. Il n’aura été créé, c'est vrai, que des chaires de sanscrit et d’arabe; mais rien n’empêcherades gens qui les courront, — une fois lancés dans cette direction, — de pousser l'étude plus loin, et dé s'appliquer en outre à divers objets analogues. Sans qu’on ail besoin de s’en mêler, le goût du savoir les y portera. Assurés qu'ils seront , comme orientalistes, de la possession d’un état de vie, — pourquoi se croiraient-ils obligés de s'enfermer dans leur spécialité précise? Ils feront naturellement des excursions, hors de l’idiome dont le professorat formera leur moyen légal d’existence.

» Ainsi, — et sans préjudice decréations ultérieures possibles, dont l’examen reste en dehors du présent travail (e), — une décision facile à prendre, — hardie, mais à laquelle tout le monde applaudirait, parce qu’elle arracherait au danger de torpeur les Facultés des Lettres, — peut, en même temps, assurer le développement, la conservation meme cl la vie, d’un précieux genre de science, menacé de mort aujourd’hui dès son berceau. Il y a là, ce semble, de quoi tenter l’honorable ambition d’hommes distingués, qui, en ouvrant, par une mesure aussi simple que féconde, un magnifique avenir.., seraient maîtres de pourvoir non-seulement à l’extension, mais au salut peut-être, de l'orientalisme français, l’une des gloires de notre patrie (1). »

(1) Evidemment, Inexécution de la chose ne pourrait pas être immédiate , car il y aura dans les premiers temps disette de sujets. Mais le principe serait proclamé sur-le-champ ; et une fois admis et reconnu, il commencerait à produire ses heureux résultats. On le formulerait nettement par un décret, qui érigerait dans chaque Faculté des Lettres une chaire de sanscrit et une dérobe littéraire ; tout en réservant au Gouvernement, pour y pourvoir, un délai de trois ans, ou même de cinq. Dès lors, on ne tarderait point à voir se former des sujets aptes à les remplir ; et, à mesure qu'il en apparailrait de capables, les nominations auraient lieu.

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