‹ L'orientalisme rendu classique dans la mesure de l'utile et du possible, suivi d'une Lettre à m. J. Mohl sur la langue perse by A.P.F. Guerrier de DumastChapitre 5 sur 16 · FRAGMENT D'UNE LETTRE · texte numérisé non relu

FRAGMENT D'UNE LETTRE

ÉCRITE PAR L’UN DES DÉFENSEURS DF. 1,’lDÉE ORIENTALISTE.

Mille preuves viennent journellement confirmer la thèse soutenue dans l’écrit intitulé l 'Orientalisme rendu classique, et montrer combien il est nécessaire d'organiser sans délai quelque chose, et quelque chose d'efficace. Un fait tout récent , postérieur à la publication de la brochure, mérite surtout d’élrc cité, car il est caractéristique.

L’Académie impériale de Pélersbourg, prenant en considération l’importance majeure du sanscrit, la nécessité de le répandre, et de faciliter de plus en plus celte belle étude, destinée à un avenir classique; l’Académie, bien certaine que l’appui du Gouvernement russe ne lui manquera pas, vient de se décider à la publication d’un dictionnaire sanscrit, qui soit supérieur, pour le complet et pour le soin, à ceux que l’on a possédés jusqu’ici. Et afin de rendre cet ouvrage profitable à toute l’Europe, les Moscovites font abstraction, là-dedans, des exigences d’une étroite vanité nationale : ce n’est point leur langue qu’ils adoptent, pour moyen de traduction des mots et des phrases indoucs ; leur dictionnaire ne sera pas sanscrit-russe. — Que sera-t-il donc? — Hélas, en 1833, ç’aurait été un dictionnaire sanscrit-français. En 1833, ce sera.... quoi? Un dictionnaire sanscrit-allemand (I).

(I) Quelques savants pensent, il est vrai, que l’Académie de Saint-Pétersbourg n’aurait pas refusé, même l’année dernière, de publier en français un dictionnaire sanscrit qui lui aurait été présenté. — Soit! Mais la conclusion reviendrait encore au même ; car pourquoi les Français n’étaienl-ils pas prêts, tandis que les Allemands se trouvaient en mesure ?

Et par malheur, force nous est de convenir qu’il n'y aura là que justice. L'état de la science le voulait ainsi.

Sous la Restauration, et même pendant les premières années de la monarchie de Juillet, nous étions, pour l’orientalisme, à la tète de l'Europe : nous sommes actuellement presque à la queue. Depuis vingt ans, nous n’avons rien fait, rien fondé de sérieux, en faveur des langues de l’Orient. Comme si nous avions dû être invincibles, nous nous sommes naïvement endormis sur nos lauriers ; ne prenant aucune mesure pour accroître ( pas même pour conserver) les trésors dont nous jouissions. Or, vingt années ont suffi pour que les autres nations, vivement stimulées ou par leurs gouvernements, ou par des patronages éclairés et généreux, nous aient successivement rejoints d’abord, puis dépassés en partie. Maintenant, débordés à l’envi, par les Anglais, par les Russes, par les Génevois, — par les Sardes même (lesquels font à Turin, pour leurs belles publications sanscrites, des sacrifices supérieurs, relativement au moins, à ceux dont on se contente à Paris), — nous sommes surtout laissés en arriére par les Allemands, qui tombent bien'quelquefois un peu dans le rêve, mais qui, en somme, se sont donné la peine d'apprendre, et pour qui notre manque trop général de savoir, dans ces matières, commence à devenir un sujet de comparaisons dédaigneuses.

Rien n'est perdu, c’est vrai ; car, si nous manquons d’élèves, il nous reste des maîtres ; et, pour peu que nous le voulions, nous aurons bientôt regagné notre distance. Mais encore faut-il le vouloir. Il est temps, grandement temps, de s’y prendre, et de songer enfin tout de bon à ne plus priver nos études littéraires de leur couronnement naturel, le sanscritisme.

Voici que le Gouvernement pense à établir des chaires de grammaire comparée. Il a raison. Mais, plus il entrera dans celte voie, plus se fera sentir le besoin des connaissances dont nous parlons ; et les titulaires des nouveaux postes, réclameront bientôt eux-mèmes que le sanscrit soit enseigné autour d’eux. Autrement, les chaires de philosophie linguistique n’auraient pas fonctionné cinq ou six ans, que leur infériorité européenne sauterait aux yeux. Pour lutter avec avantage, il faut au moins des ressources égales.

Qu'est-ce qu'aurait été, sous François 1°', un professeur de géographie qui, quarante ans après la découverte de l'Amérique, n’en aurait tenu compte, et aurait continué à ne s’occuper que des trois parties du monde ?

Qu’est-ce que seraient, pareillement, des professeurs de grammaire comparée, qui à présent, — c'est-à-dire plus de soixante ans apres la possession acquise du sanscrit, cl quarante ans apres son introduction au Collège de France (1), — se borneraient encore à parler » du grec, du latin et du français, n sans profiter de l’immense révolution glossale amenée par la découverte de ce nouveau monde philologique?

Espérons que l’on ne pourra pas, chez nous, leur reprocher des programmes tellement arriérés. Une nation ne gagne jamais rien à se faire moquer d’elle.

Quant à l’arabisme, il y aurait aussi beaucoup a en dire ; mais c’est moins nécessaire, parce que, la chose ayant certains côtés utilitaires, on s'en occupera volontiers et vite ; tout ce qui peut mener à des emplois ou à des bénéfices, tout ce qui peut se traduire en argent, est promptement compris. Comme, au contraire, il n’existe plus de pays où le sanscrit soit en usage ; comme il ne parle qu’à l’esprit et au cœur, et qu’il n’offre rien qui doive faire la fortune des officiers, des magistrats ou des marchands : il n’a pas les mômes chances de réussite, à moins qu’on ne s’occupe de l’encourager. Son utilité, grande sans contredit, est toute grammaticale, toute littéraire, tout intellectuelle, toute morale. D'une part, il est vrai, c’est un idiome d'une noblesse et d’une richesse merveilleuse, et de l’autre, c’est le propre aïeul de nos langues ; mais, à ces deux litres, si recommandables, il ne peut guère intéresser que les hommes qui, s’élevant au-dessus du terre-à-terre, sont restés dévoués au cuite du beau, ou ont gardé le respect des traditions cl attachent du prix au souvenir des ancêtres.

(I) La chaire de M. de Chézy y fut crigcc en 1814.

FRAGMENT o'iJNE AUTRE LETTRE.

Quelques personnes , à qui tout fait peur dès qu'il s'agit de sortir de la routine , se sont déjà prises de crainte , sur le vu de quelques échantillons de travaux récents , où se montre en effet assez vive la rénovation orientaliste qui cherche des issues pour se manifester ; où l'on donne peut-être une extension excessive à certaines vérités précieuses : à celle, par exemple, qui fait voir la clé de nos langues dans le groupement des mots européens autour de quelques racines sanscrites.

Eh mon Dieu, chez tous les jeunes savants appelés à devenir les champions de telle ou telle idée nouvelle, il faut s’attendre à une surabondance d'activité qui peut les mener loin dans leurs conclusions ; mais quand la science devrait en définitive restreindre souvent leurs assertions, d’abord un peu conjecturales, ils ne se trouveraient pas moins avoir rendu de très-réels services it la science. Le tisserand jette hardiment les fils de sa trame ; on les resserre ensuite... Et c’est ainsi que se fait la toile, — chose, & coup sur, utile et bonne.

Quelle différence, après tout, entre le factice échafaudage des étymologies franco-sémitiques : théorie arbitraire, illusoire, qui péchait par la base même ; — et le système des étymologies indoeuropéennes, qui, sérieux, positif, lié, vrai clans son point de départ, ne saurait devenir faux que secondairement, c’est-ii-dire dans certains détails plus ingénieux que solides, suggérés par un trop vif désir de tout expliquer !

A l’exemple des diverses choses fabuleuses, lesquelles ne régnent jamais qu’un temps, le premier devait tomber tôt ou tard dans l’abandon. En face du dernier, il était, ce que devint l’alchimie en

face de la chimie, ou ce que parurent bientôt les hypothèses de Ptoléméc, une fois mises en regard avec les explications coperniciennes.

Quant aux superfluités ou fioritures, qui peuvent venir altérer la noble simplicité du système véritable , il n’y a pas de quoi s’en faire un épouvantail : elles tomberont bien vite, sous le frottement de la concurrence et du contrôle ; si même il n’arrive pas que justice en soit faite par leurs propres auteurs, lesquels n’auront peutêtre besoin pour cela de l’avis de personne, et y seront simplement conduits par leurs études poussées plus loin.

Lumière, lumière, lumière ! c'est là ce qui fait disparaitre toutes les méprises et toutes les exagérations. Loin de redouter l'enseignement du sanscrit, répandez-le davantage , rendez-le commode et sérieux : on ne sera plus tenté de se livrer aux chimères, quand on aura pris l’habitude des réalités. Contre les dangers possibles de la sanscritomanie , s’ils venaient à surgir, — le remède serait précisément le sanscritisme.

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