I. 'origine ilf l'Idi'i- di- Dieu JUI
dans leurs sources les plus autlicnliques. Je croirais presque que si on peut appeler Tylor le père et l'auteur classique de l'animisme, King doit être désigné comme l'auteur classique de la magie préanimiste. Il n'en est cependant pas le père, puisqu'il n'a pas engendré de fils. Car il y a à signaler
If fait énigmatiquc que l'ouvrage de King a été absolument laissé de côté par la littérature ethnologique, du moins je n'ai rencontré ses traces chez aucun auteur. On cite toujours la conférence plutôt tâtonnante de Marett • Prc.niimistic Religion'» et la petite dissertation de Hewitt «Orenda and a définition of Religion'-*-, comme les premiers commencements de la théorie. King les avait précédés de huit ou dix ans sur la brèche; son ouvrage contient, jusque dans les détails, tout ce que peuvent offrir les dcu.x autres travau.x et incomparablement plus; il surpasse même, à mon avis, l'étude de H. Hubert et M. Mauss "Esquisse d'une théorie générale de la magie'» qui fit suite aux deux travaux cités plus haut et qui est considérablement plus étendue que ceux-ci. Il serait intéressant de constater d'où peut provenir l'oubli dans lequel on a laissé ce travail*.
J. H. King expose d'abord, avec la clarté et la sincérité qui le distinguent que nous n'avons pas de renseignements directs sur l'état primitif de l'homme et sur les sensations plus que normales (supernalp qui se formèrent alors; nous ne savons pas non plus, s'il existe encore des tribus quelconques qui offrent le type de l'évolution primitive de l'esprit humain. Il veut donc appliquer ici l'axiome de la répétition de la phylogénèse dans l'ontogenèse et croit qu'il suffirait, pour arrivera l'origine des opinions «supemales» de l'humanité entière, si on coordonnait convenablement (duly| toutes les idées «supemales» des individus; le schéma de l'évolution de la religion s'y dessinerait de luimême".
Ce qu'il y a de critique dans l'incertitude de cette «coordination convenable», est tempéré, si on exprime le tout de la manière suivante: Dans cette question, ce ne sont pas les arguments historiques et ethnologiques qui l'emportent en dernière analyse, mais des considérations psychologiques; les arguments historiques et ethnologiques ne servent qu'à préparer le jugement définitif. Sous cette forme, nous' pouvons admettre cet axiome.
King s'adresse ensuite dans une polémique formelle contre Tylor (p. 30-34), puis contre Spencer (p. 34) et Lubbock (p. 35); à l'avis de King, l'animisme ou le mànisme qu'ils défendent n'est certainement pas le point de départ de l'évolution religieuse. Pour King il y a deux espèces de forces dans l'univers: mentales (humaines et animales) et impersonnelles (physiques, chimiques, mouvement des corps célestes, succession du jour et de la
' t-olkl.urc XI (1900), p. 162-182.
■ AiiK-rlcan Antliropologist, ncw ser. IV (1902), p. 33 -16.
' l.'Anncc Sociologique, Vil' .mnce (1902 1903), Paris 1901, p. 1-116,
' 11 me vient en pensée que le titre de l'ouvr.igc: The Supernatunil — le surnaturel tout court — figurant ilans les annonces de librairies, a peut-être éveillé chez les lecteurs la pensée qu'il s'agissait d'un ouvrage de théologie dogmatique. Ce serait vraieinenl étrange.
■• Par cette expression, King désigne les opinions, les sentiments et les conceptions qui se rapportent au phénomène religieux dans son sens le plus large.
' I . c. p. 28 29. Tant que le contraire n'est pas dit, nous renvoyons aux pages du I" volume.
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nuit, des saisons etc.)- L'iiomnic qui réfiécliit tire de ces deux espèces des conclusions naturelles et «surnaturelles». La conclusion surnaturelle tirée des forces mentales est la théorie de l'esprit, la conclusion surnaturelle tirée des forces impersonnelles est la théorie du bonheur et du malheur, de la magie etc. Les deux sont intimement liées, mais, somme toute, les conclusions tirées des forces impersonnelles ont la priorité, en d'autres termes: la magie est antérieure à l'animisme (p. 35 — 38). Nous reviendrons sur la preuve que King donne de sa thèse; nous abordons en premier lieu se.- idées sur la manière dont les conclusions de l'homme primitif découleraient des forces impersonnelles.
Ces procès intellectuels n'ont lieu que quand le cours ordinaire des choses est interrompu par quelque fait d'extraordinaire, soit dans la nature extérieure, soit dans l'intérieur de l'homme, soit dans la fonction des sens (pp. 16, 46). C'est alors quelque chose de neuf, d'inattendu que l'homme a en face de lui. Les principes affirmés par l'esprit en ces occasions font classifier ces impressions en bonnes ou mauvaises, heureuses ou néfastes, et la répercussion qu'en ressent l'esprit est l'appétit ou la crainte correspondants. Tout le bien est accepté par l'enfant et par le sauvage comme naturellement dû et ne provoque pas de sentiment spécial de gratitude ou un autre intérêt en dehors de l'intérêt égoïstique. De l'autre côté, tout ce qui renferme un mal excite, par suite de son immensité [vastness] ou de son caractère vague et indéterminé, des sentiments correspondants de crainte. Puisqu'il n'oppose pas à l'esprit une personnalité — il s'agit de forces impersonnelles — on ne peut pas le conjurer, ni lui résister, et l'âme s'incline devant le mal impersonnel, qu'il s'agisse d'accidents, de maladie ou d'une autre crainte sans nom (p. 72, cfr. p. 102 — 108).
Cet exposé de King, qui ne pèche pas par trop de clarté, est complété ailleurs de la manière suivante: «Le premier élément de pensée en présence de quelque chose d'inintelligible est, tant pour l'homme que pour la bête, de voir si on ne peut pas tirer quelqu'avantage de ce phénomène. Si la réponse continue à être douteuse et que la peur soit excitée, l'animal fuit devant cet objet, ou, si celui-ci n'a pas assez de forces pour inspirer la crainte, il est traité avec indifférence. Il n'en est pas ainsi chez l'homme, quand les qualités d'un objet sont pour lui inexplicables; il leur attribue, connne à des signes naturels, une signification mystique et les facultés de son esprit entrent dans un nouveau champ de recherches. Les pensées de l'homme ne sont pas restreintes à un gain actuel, il peut se représenter dans les objets l'aptitude à lui rendre service dans l'avenir; davantage encore: il introduit dans leurs apparences extérieures les associations mentales que nous nommons supernales» (p. 89).
Ce passage laisse également encore à désirer en clarté. Il me semble que le véritable phénomène que King veut décrire ici, a lieu comme il suit: Il y a d'abord à distinguer, si l'extraordinaire, le nouveau, est un événement ou un objet. Si c'est le premier, l'instinct de causalité réagit d'abord pour trouver la cause de l'événement dans un objet. Si cet objet est trouvé ou si l'extraordinaire est lui-même un objet, on s'efforce de le classifier, c'est-à-dire de le mettre en relation avec des choses déjà connues. Dans ce procédé, la considération si l'objet est utile OH nuisible pourra peut-être pour l'homme
l.iifi^lliL iJc 1 Idcc lie UlLti. J-'ji
ce n'est pas toujours le cas - exercer une influence spéciale. S'il n'y a aucun rapport avec des choses connues à découvrir, l'objet parait .singulier», «étrange», -rarL". S'il est insignifiant, on le laisse, plein d'indifférence, de côté. Mais quand il possède quelque chose qui captive l'attention, il se produit l'impression du mystérieux, un état psychologique d'hésitation et d'incertitude qui est extraordinaircment fécond pour la naissance et le développement de toute sorte d'associations, qui rattachent cet objet à d'autres objets quelconques et cherchent à le déterminer d'une manière ou de l'autre. Dans cet effort, on ne réussira presque jamais à obtenir un résultat définitif; on finit par pencher, encore toujours, d'un côte ou de l'autre. Si l'objet a quelques qualités agréables, la scn.sation penchera vers l'espérance, et l'objet sera mis en relation avec le bonheur et le succès. Si ses qualités sont plutôt désagréables, elles feront naître le sentiment de la peur, du pressentiment du malheur. Si on ne réussit aucunement à fixer l'objet, même d'une manière douteuse, on retient toujours l'impression du mécontentement et celle-là dispose de même à la crainte.
«Ces sentiments généraux du bonheur et du malheur, continue King, sont les premiers germes de la religion; ils sont la base de toutes les religions; l'esprit humain peut seulement étendre, varier, multiplier les espèces dans lesquelles il comprend le bien et le mal possibles, et dans la mesure où le domaine des idées s'élargit, les puissances du bonheur s'élèvent à de plus grandes hauteurs" (p. 91).
"La faculté de révéler ces sentiments de bonheur marque une phase spéciale de l'évolution intellectuelle, celle où les facultés du raisonnement se trouvèrent à un niveau peu élevé et où l'idéalisation sommeillait encore, pendant que la perception des choses directement présentes ne donnait que des associations grossières et sans connexion entre elles» (p. 99).
Aux clioses extraordinaires qui peuvent provoquer ces sentiments appartiennent, d'après King, non seulement des objets et des événements extérieurs, mais aussi des perturbations de la vie intérieure ou du bien-être du corps, comme c'est le cas pour le somnambulisme, l'épilepsic, les hallucinations, les perturbations des sens que l'homme primitif éprouvait en soi ou observait en d'autres. La possibilité de ces états est augmentée par l'usage de certaines plantes ou minéraux, des boissons enivrantes, des danses excitantes (p. 16 — 20). Tous ces états ont quelque chose de mystérieux en eux et provoquent les phénomènes décrits plus haut, mais aussi des qualités abstraites, certains nombres, jours, heures, et toute combinaison d'objets dont chacun pris en soi est normal, mais qui précisément dans leur combinaison reçoivent quelque chose de mystérieux, propre à être élevé à une plus haute puissance par certaines formules: en d'autres termes, non seulement des objets, mais toute forme de l'idée a le don d'exprimer des qualités mystérieuses (p. 90 — 91).
"Le premier effet que produit la perception du bonheur dans l'esprit du sauvage, c'est le désir de posséder cet objet et de garder ainsi sur soi ses bonnes qualités» (p. 88). J'ajoute, dans le sens de King, que, quand ce n'est pas un objet mais un événement qui porte bonheur, le «sauvage» s'efforcera d'imiter, au moment doimé, aussi exactement que possible, cette action. Le -sauvage» aura, au contraire, horreur de tous les objets et actions qui font
252 P. G. Sclimidt, S. V. 1).,
une impression de malheur, ou bien il cherche à les imiter ou à accaparer les objets en question pour faire passer sur ses ennemis le malheur dont ceux-ci le menacent.
King accorde aussi à l'animal un certain sens du bonheur et du malheur. «Mais, ajoute-t-il, nous savons tous, que cette conception n'a pas laissé de résultat pratique dans l'âme des bêtes; aucun animal ne porte jamais un amulette, et autant que nous pouvons en juger, aucun animal n'entretient une idée quelconque du bonheur conçu comme qualité abstraite» (p. 88).
«Dans la deuxième phase des idées supernales, — la religion de la magie — l'esprit humain a conçu les pressentiments bons ou mauvais qu'il retient comme autant de classes d'influences transcendentales d'un caractère curatif, protecteur, prophétique, amenant la mort et la maladie. De cette manière, tout individu croit pouvoir produire n'importe quel effet par les moyens néfastes dont il a appris à connaître l'usage. 11 se protège donc lui-même par des amulettes et agit sur lui-même et sur d'autres par l'usage de formules et d'actions magiques» (p. 7). L'explication détaillée de cette pensée se trouve dans le ciiap. 3 du 1I« livre (p. 103—131).
"Le troisième degré de l'évolution «supernale» est la religion de ['«homme de médecine», ou la magie, dans laquelle l'esprit ordinaire croit que quelques hommes possèdent des forces secrètes dérivées de sources différentes; ces forces sont plus grandes que celles des autres hommes, qui, par conséquent, sont capables de contrôler les forces mystiques de l'élément «supernal» pour le bien et le mal. Sous l'influence de l'homme de médecine, par des terreurs névrotiques et des songes, se développe l'idée de l'âme et de l'esprit» (p. 7). Ce procédé est plus amplement décrit au chap. 10 du livre X (p. 132 — 164). A cette occasion, King traite déjà en détail de la force magique des Mélanésiens, du inana, du iiiakan des Indiens du Nord de l'Amérique, du boylya des Australiens.
Du moment où se forme l'idée de l'esprit, King se rattache à peu près complètement à Tylor; il n'est donc plus besoin de le suivre. Quant à l'évolution antérieure, il insiste toujours de nouveau affirmant que dans toutes ses formes on ne trouve pas trace d'une idée de l'esprit. Quelques fréquentes que soit cette affirmation, les arguments sur laquelle elle repose pourraient être encore plus forts. Le principal est le suivant: «Toutes les formes impersonnelles de forces peuvent être ramenées à des états et à des symptômes physiques, pendant que les attributs «supernals» de l'âme sont ou bien des dérivations des attributs impersonnels ou n'ont pas d'origine explicable» (p. 38). Cette dernière possibilité que King admet ici, que les formations animistes peuvent ne pas avoir d'origine explicable, me semble être très dangereuse pour sa théorie. King lui-même semble avoir quelques doutes de la faiblesse de ses preuves; d'où ses expressions hésitantes: «we esteem» (p. 40), «we feel assured» (p. 123, 143). Certainement fausses sont ses explications sur la force magique des mains, des griffes, du bec, des dents, du cœur, du foie et des objets phalliques. Dans tous ces moyens magiques, le principal élément n'était pas une force magique objective et universelle qui se connnuniquait à quiconque avait ces objets sur lui, mais il y avait là un effet posthume de la
I, uli^lllc <K- I IkJci: iit. Dieu. .'^'
force viliilc qui appartenait originairement à celui qui avait possédé ces objets en union orKanique avec lui-même, comme parties de son corps vivant. Voilà certainement une espèce de préanimisme, mais seulement en comparaison de celui de Tylor qui prend l'esprit du souffle, de l'ombre, du songe comme point de départ dans l'évolution de ranimismc. Ce nouveau préanimisme marche cependant essentiellement dans les ornières du vieil animisme: il admet seulement qu'avant l'àme du souffle on croyait i\ une «àme du corps (Korperscelel-'.
La preuve la meilleure, du moins à mon sens, est celle que King essaie 1 de fournir en s'aftacliant à un peuple particulièrement primitif, les Australiens j (p. 40). .le suis tout à fait de son avis que leurs sorciers dans leur pratiques magiques ne s'en rapportent pas aux esprits. Mais King ne remarque pas que l'Australie du Sud-Kst forme un pays ii part et que là aussi, si les magiciens ne tirent pas leur puissance des esprits, ils la veulent tenir, dans beaucoup de cas, de l'être suprême qu'ils ne conçoivent pas comme un esprit, mais bien comme une personnalité (v. Howitt, Native Tribes etc., p. 405).
Ici il y a une confusion lamentable chez King, puisque d'abord, il identifie entièrement l'idée d'esprit et de personnalité et comme il nie l'existence de l'idée de l'esprit dans les premières époques, il ne connaît pas, logiquement, non plus l'idée de la personne pour ces mêmes temps. On comprend donc qu'il parvient à représenter ces temps comme s'ils étaient sous l'empire de forces impersoimelles-. Dans la suite, il a des passages où il rejette, il est vrai, pour la forme, la personnification pour les premiers degrés, mais en admettant, pour le fond, ce qu'on entend par personnification '. Enfin, en parlant du soleil, de la lune et des astres, un trait de lumière jaillit dans cette confusion: l'auteur affirme directement que le concept de la personne suivit liientôt. Et finalement il établit la thèse que ce concept offre une transition et une préparation au concept proprement dit de l'âme*. «Il y a des objets
' Vciir W. W u n d t, VOlkerpsychologie, 2. vol. Mythus und Religion. 2. Teil. p. 5 ss et 155 ss.
' Voici qiiek|iie.s exemples à l'appui : -("e que nous avons entrepris de prouver, c'est que les formes impersonnelles de la foi -supcrnalc- ont précédé les formes personnelles» (p. 8). «ils (les sauvages) n'affirment jamais que la puissance est exprimée par la volonté sous la forme d'élection et de délibération, mais que la force inconsciente est au service de son propriétaire de la même manière que n'importe quelle autre substance- (p. 33, voir aussi p. 30).
" •. . . . nous nous sentons assuré que [les objets magiques] les plus anciens, les plus nombreux et les plus répandus sont des choses absolument impersonnelles L'enfant voit ce qui
est salutaire et ce qui est néfaste longtemps avant de personnifier les objets et il parle au soleil, aux animaux et aux jouets comme s'ils étaient doués des mêmes facultés que lui-même [mais c'est là personnifier! P. Ci. Sclnuidt] ; il en est de même des sauvages....- (p. 123 121, cfr aussi p. 71).
' 'Longtemps avant d'avoir été personnifié, le soleil était une force. A côté jbesidcs, sic!] de cette pliase, dans les mythes solaires et lunaires, nous en reconnaissons une autre dans laquelle il est, comme chez les enfants, personnifié en êtres comme hommes, femmes avec l'extérieur m.itêriel de ceux-ci- (p. 1 13). -Dans le principe, le soleil, la lune et les étoiles n'expriment, comme la pierre, que la possession d'une force -supcrnale- . . . ensuite, ils sont élevés au rang de iursounos et doués d'attriliuts jnuu.iins, puis le culte des héros les peuple d'esprits- (p. 1 IH 1 10).
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iialurcls qui sonl considérés coiiinie des personnes sans avoir une nature dualiste spirituelle, et ceux-ci, croyons-nous, ont été le moyen terme qui anticipa la naissance de la théorie de l'esprit» (p. 165).
Si donc King reconnaît quand même qu'esprit et personne ne sont pas la même chose, il y a lieu de s'en réjouir. Seulement, une fois qu'il a fait trouver l'idée de la personnalité, il en exagère l'extension, en affirmant que tous les objets sont personnifiés par l'enfant et par le sauvage (p. 167) i. Nous déterminerons encore plus tard les limites de ces personnifications; et il y avait des limites indiquées déjà au commencement, limites encore plus nettement dessinées alors que plus tard.
Mais aucune preuve n'est donnée par King pour démontrer que l'idée de la personnalité a été postérieure au temps des forces impersonnelles ; «nous croyons» («we hold» p. 165], voilà tout le fondement de son assertion. Je montrerai également que les considérations psychologiques — et King reconnaît lui aussi qu'elles sont décisives sur ce terrain (voir plus haut, p. 249) — nous obligent à fixer la formation et l'usage de la personnification aux premiers temps de l'évolution humaine.
Cette incertitude et cette évaluation inexacte de l'idée de la personne sont les premiers défauts graves de l'ouvrage de King. Le deuxième dépend en quelque manière du premier, mais il a aussi une signification indépendante.
King dit lui-même que des forces mentales comme des forces physiques on déduit non seulement des conclusions «supernales», mais aussi de naturelles (p. 35). Eh. bien, pourquoi laisse-t-il entièrement de côté ces conclusions naturelles pour l'origine de la religion? Qui donc a décrété que pour la religion on ne tient compte que des formations «supernales» ? La négligence complète de l'élément naturel dans tout l'ouvrage de King est l'erreur la plus grave en conséquences.
Nous devons, en effet, tenir à cet élément, quelques efforts que King fasse pour s'en passer par une phrase embarassée-. Tant que l'homme est vraiment homme, il a la faculté de former des idées universelles et il a le désir et la faculté de trouver les causes de toute chose. Toujours, aussi souvent qu'il travaille avec son esprit, ces deux facultés sont en fonction. Dans la marche normale des choses, cette activité se produit facilement, sans être remarqué, sans qu'on le sente. Par là il semble qu'elle n'y soit point du tout, et l'opinion a pu se former, p. ex. chez Wundt^, que le besoin de la causalité n'est éveillé que quand le cours ordinaire des événements est interrompu. Des choses comme p. ex. la succession du jour et de la nuit, du sommeil et de la veille, les appétits humains et leur satisfaction appartiennent, au dire de Wundt, à ces événements chez lesquels «on ne peut pas se figurer que peut-être ils ne pourraient pas exister, ou qu'il faille l'intervention d'une force étrangère pour les produire»; l'opinion opposée serait '.intenable».
' 11 est vrai qu'en contradiction avec cela nous lisons p. Kili que les enfants ne personnifient que les choses «qui leur semblent posséder la vie». ■ P. 99; voir la citation plus haut, p. 251. ^ Viilkcrpsychologic, Il Mytiius und Religion, 2. Teil, ]). 178ss.
Ncaiinioiiis, les nombreux mythes explaiialoires parlent précisément aussi des clioses que Wutidt mentionne ici et de l)eaucoup d'autres qui se trouvent chez tous les peuples, même les plus primitifs. Il est absolument arbitraire puisqu'on n'essaie pas même d'apporter une preuve' — de renvoyer tous ces mythes ù des périodes plus avancées de l'évolution. Ils restent donc comme des arRumcnts certains dont on n'enlève pas la valeur par de simples affirmations-. Le cours normal des choses n'est pas pour Ihomme quelque chose qui s'entend d'elle-même, c'est quelque chose qu'il ne comprend** que parce qu'et qu'après qu'il se l'est rendue intelligible par une activité intellectuelle incessante, insensible, bien que parfois grotesque. Quand arrive une perturbation de l'ordre normal, quand des événements extraordinaires et étranges se passent, alors l'instinct de causalité ne s'éveille pas pour la première fois, mais ce qu'il y a de neuf, c'est l'affcct plus sensible joint à cette activité intellectuelle. Mais précisément cette surprise, ces recherches plus assidues, cette excitation prouvent que l'instinct de classification et de causalité qui en temps ordinaire accomplit facilement sa tâche, tombe ici sur des obstacles; c'est là précisément la cause de l'émotion. Celle-ci, à son tour, est la raison pour laquelle cet événement frappe davantage l'esprit, se grave plus profondement dans la mémoire et par là on s'explique que les recherches plus assidues, plus laborieuses, d'après la cause qu'on y constate, sont prises pour les premières recherches mêmes de la causalité.
Cette fonction, pour ainsi dire normale de l'instinct de classification et de causalité, ne doit pas, à mon avis, être perdue de vue dans la question de l'origine et de l'évolution de la religion. Autant il est certain que la fonction normale est de beaucoup plus fréquente et plus intense que l'anormale - ou bien il faudrait considérer les hommes primitifs comme des êtres maladifs par nature et alors le progrès de l'humanité reste un énigme — et que les fonctions normales ont précédé les anormales, autant il est évident que ce facteur normal a été plus fortement et plus tôt en action dans l'origine de la religion que tous ceux que King regarde comme causes de cette origine.
L'usage normal de l'instinct de causalité se trouve, précisément au.\ premiers degrés de l'évolution, entièrement sous l'empire de la personnification. C'est dans la relation que les actes extérieurs de l'homme gardent vis-à-vis des actes de la volonté et des connaissances intellectuelles, que la succession de cause et d'effet s'imposa à l'iiommc en premier lieu et d'une manière évidente. Comme le concept de la causalité est puisé à cette source, il y a un penchant à voir partout où existent des effets en apparence semblables — c'est-
' Ce que Wiindt (1. c. p. 183 184) alli'giic ne peut pas inOmc être regardé comme l'essai d'une preuve: d'ahord parce que les nombreux -peut-être" qui entrent en fonction dans les mineures n'ont aucune proportion avec la grande assurance des conclusions qui en sont déduites; ensuite parce qu'il ne tient pas mOnie approximativement compte de la richesse des faits ethnologiques. Nous nous étendrons plus tard longuement sur ce sujet.
' Voir à ce sujet P. tîhre nreicli, Oiitter und llcilbringer, Zeitschrift fUr fitlinologie U)0(), p. 560 ss., qui combat également Wundt.
' Quand on considère les choses plus exactement, ce qui s'entend de soi-même n'est pas le contraire de ce qui est accessible à la raison, mais il en est le plus haut degré ; cfr. plus bas, p. 2.56, note.
25fi P. G. Schmidt, S. V. D.,
à-dirc des moiivcmeiils qui ne semblent pas être provoqués du dehors -- la même cause, une volonté et une intelligence, ce qui n'est pas autre chose que la personnification. Si donc l'instinct de causalité doit déjà être admis pour les premiers temps, on doit dater du même temps l'instinct de personnification qui est en connexion intime avec lui; il faut donc lui assigner un âge beaucoup plus reculé que King ne le fait'.
Nous n'avons plus qu'à parler de la conception fausse des êtres suprêmes d'Australie qui se rattache étroitement aux erreurs de King exposées jusqu'ici. Sans entrer dans les détails que nous avons déjà donnés aux chap.V, nous n'exposons que la \ue d'ensemble sur les dieux australiens, telle que King la conçoit:
«Nous pouvons poursuivre dans la nature des dieux australiens les éléments de toutes les grandes classes des dieux qui ont surgi plus tard. Dans l'idée du père des esprits et des âmes nous avons le premier degré dans l'évolution des divinités-ancêtres. Leurs dieux de la nature sont mal imaginés et vagues. Des influences fétichistes et des forces magiques sont générales, mais très grossières et on admet les facultés magiques les plus extravagantes sans aucune idée quelque peu déterminée de forces limitées à un champ
' J'ai l'intention dt revenir plus tard sur les efforts que fait Wundt (1. c. p. 182ss) pour représenter l'extension de la personnification des objets animés comme quelque chose de postérieur. Je ne voudrais rectifier ici qu'un seul point. Wundt aussi trouve la source psychologique de la causalité dans le domaine des actes de la propre volonté. Mais il continue ensuite: «Ici également la succession des événements n'est donnée que de fait et on la trouve naturelle parce qu'il n'en a jamais été autrement. Mais dans ce cas, un autre élément survient: c'est la conscience directe de la propre puissance par rapport à l'effectuation de l'événement, conscience qui provient des sensations et des affections concomitantes (à l'acte de la volonté). Ceci, et non pas l'idée d'une régularité que nous subissons, est la vraie origine psychologique de toute causalité, comme Berkeley l'avait déjà reconnu en principe . . . .» (p. 183). 11 est, en effet, exact et il est important que Wundt l'ait constaté lui-même que l'intelligence de la dépendance causale entre les actes intérieurs et extérieurs de l'homme n'est pas seulement quelque chose de négatif, ne consiste pas seulement à subir passivement «parce qu'il n'en a jamais été autrement», mais quelque chose d'actif et de positif, la conscience immédiate de la propre puissance. Mais je crois aussi qu'en ceci, et uniquement en ceci, se trouve le caractère d'évidence immédiate (Selbstverstândlichkeit) de cette connexion. Les paroles de Wundt citées plus haut: «On la trouve [la succession des événements] toute naturelle, parce qu'il n'en a jamais été autrement» semblent dire que ce qui est naturel et évident n'est plus objet de la connaissance intellectuelle, pendant que c'est, au contraire, le plus haut degré de l'intelligibilité et n'est effectivement pas autre chose que cette «conscience immédiate» que Wundt allègue plus tard comme cause suffisante de l'idée de causalité. Car avoir immédiatement conscience de sa puissance ne veut dire autre chose sinon avoir l'intelligence, la conscience d'une chose sans intermédiaire, par l'objet lui-même. Dans ce sens, nous avons l'évidence qui n'a pas besoin d'une preuve proprement dite, d'un raisonnement, parce qu'elle provient, pour ainsi dire, de l'intuition et de l'expérience immédiates. CcUc intelligence positive, et celle-là seule, peut avoir constitué le commencement de la c<iunaissance de l'homme et non ce résultat négatif «qu'il n'en a jamais été autrement». Car cette affirmation, considérée en soi et à son origine, n'est pas une explication satisfaisante d'un fait, aussi peu que ne le sont les -lois physiques», établies par les sciences naturelles, et la satisfaction qu'elle donne n'est que secondaire, dérivée de la comparaison avec les actes de la volonté (humaine). Car dans ces derniers, la conscience de la propre puissance me donne la confiance certaine et absolue que, quand je veux, l'action extérieure s'ensuivra toujours (dans des circonstances normales), ainsi qu'elle l'a toujours fait dans le passé.