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CONCLUSION

Des conceptions purement empiriques, celles de l'arbitrage, de la garantie, de la criminalité, de la dette, donnent lieu à des jugements d'approbation et de blâme sur la conduite individuelle. Par le simple effet de la vie en société, ces jugements se généralisent et deviennent des lois pour les caractères. La résistance naturelle du caractère individuel aux exigences de la sociabilité s'atténue, et peut faire place à une tendance à la coopération volontaire.

Notre tâche était de chercher comment l'expérience peut engendrer une notion déterminée du droit, c'est-à-dire de la contrainte à des devoirs qu'avant même d'en connaître la nature nous pressentons k priori être exigibles. La critique nous avait montré en effet que l'idée du respect de la personnalité ne saurait être le contenu de la notion du droit.

Les études qu'on vient de lire prouvent que la solution du problème est possible. La simple logique nous apprend que A= A; partant que l'accomplissement de quelques devoirs peut être exigé de moi par autrui et exigé d'autrui par moi. Mais la logique est incapable de m'enseigner quels sont ces devoirs et par quelle contrainte ils peuvent être exigés. L'expérience supplée à son silence. Elle : m'apprend 1° que je puis exiger d'autrui la soumission de tous nos litiges à un arbitrage, à une procédure et qu'autrui peut exiger de moi la réciprocité ; 2° que nous pouvons réciproquement exiger le respect de la sentence prononcée par l'arbitre ; 3° que je puis incriminer toute conduite d'autrui con-

traire aux sentiments sociaux élémentaires ; 4° que l'auteur d'un délit peut être contraint soit à accorder une compensation, soit à subir une peine. L'expérience ne m'apprend pas seulement que ce sont là des faits, des façons d'agir ordinaires aux sociétés humaines, mais que ce sont des nécessités comprises dans l'hypothèse de la vie en société. Elle m'apprend qu'une société ne pourrait ni laisser tous les conflits au jugement de la violence, ni accorder une pleine liberté aux entreprises de l'égoïsme agressif en restant une société. Or, la même expérience m'apprend que la vie en société est la vie humaine elle-même, la société étant nécessaire, non-seulement à la conservation et à l'exercice des facultés humaines mais encore à leur naissance.

L'expérience m'apprend en outre que les notions de l'arbitrage, de la garantie, de la criminalité et de la dette ne sont pas indépendantes les unes des autres mais que : 1° l'obligation dépend de l'incrimination ; 2° que l'incrimination implique l'idée d'arbitrage ; 3° que l'arbitrage véritable, propre à soumettre les conflits individuels à une procédure, ne saurait être celui que les parties acceptent ou rejettent à leur gré, mais celui que la solidarité leur impose (1).

Nous sommes donc amenés à identifier le droit avec la solidarité contre la guerre, ou, plus clairement, contre la concurrence vitale. Si pour la pratique comme pour la logique A — B, si A peut exiger de B l'abstention de tout délit et le renoncement au droit du poignet, c'est que A et B se sont solidarisés, non pas par un acte solennel, mais par la vie sociale elle-même. Unis contre une forme de la concurrence vitale, (dans la lutte contre la nature) ils ne peuvent être violemment mis aux prises par une autre forme. D'ailleurs la pitié et les autres sentiments sociaux leur rappellent suffisamment qu'ils sont membres d'ui* même tout.

Ainsi à l'identité logique, précieuse déjà sans doute, mais si indéterminée que la pratique n'en peut rien conclure, correspond une identité organique. Etre solidaires, c'est être complémen-

(1) Voir infrà, cbap. II et VIII.

taires, c'est être parties composantes d'un seul tout, c'est donc être unis dans l'unité du tout.

Par l'idée de solidarité, ce n'est pas seulement l'expérience qui est rendue harmonique à la logique ; c'est le droit qui cesse d'être opposé d'une part à la science, de l'autre à la charité.

Le conflit prétendu de la forme de la science et de la forme du droit ne se déroule pas en effet dans le domaine des sciences physiques et biologiques, mais sur le terrain de l'histoire et de l'étude empirique des sociétés. Or, quelle idée l'histoire et la science sociale ont-elles exhibée ? N'est-ce pas précisément celle de la solidarité ? Si le droit est un mode supérieur de la solidarité, le conflit n'est plus qu'apparent, et il n'est pas nécessaire de dqnner, comme le veut l'école néo-criticiste un abîme d'ignorance pour assise à la justice (1).

Concilier le droit et l'amour est au fond plus malaisé. Ici nous retrouvons les critiques de la philosophie du droit sous leur forme la plus pressante.

Quelle raison a porté la philosophie du droit à opposer la justice à l'amour au risque de commettre le cercle qui sous prétexte

d'appuyer le droit sur le devoir l'appuie en réalité sur lui-même ? c'est que l'amour semble précisément justifier la solidarité, et avec elle l'injustice. « La solidarité, pourrait nous dire un interprète des théories classiques, n'est pas seulement, comme vous feignez de le croire, l'union des membres de l'humanité contre la concurrence vitale ; ce n'est pas seulement la mutualité des risques et des avantages ; c'est la réversibilité des fautes et des mérites. C'est l'innocent châtié pour le coupable et le coupable justifié parle sacrifice de l'innocent. Votre science sociale, votre philosophie de l'histoire n'ont fait qu'habiller d'un vêtement scientifique les doctrines longtemps régnantes de la théologie chrétienne. Les dogmes de la chute, delà rédemption, de là grâce,

(1) Voir Fouillée, Critique des systèmes de morale ôo/itemporains. Li« vre 111% La morale criticiste, passim.

de la communion des saints, de la prédestination et du petit nombre des élus, voilà l'assise que vous prétendez donner au droit. Contre ces dogmes implacables, et que, d'ailleurs, depuis deux siècles la théologie a toujours atténués, la raison humaine a précisément élevé la doctrine du droit. Une bataille s'est livrée au nom de la justice contre la grâce, au nom du mérite individuel contre la réversibilité : cette bataille qui dure encore, c'est la Révolution française, qu'on a pu appeler la réaction de la justice. Voilà ce que le positivisme avec ses idées d'hérédité, de consensus social, de criminalité innée, d'action fatale du passé sur le présent, entreprend d'affaiblir. Doctrine de mort, enfantée par des illuminés du saint-simonisme, (1) en pleine Restauration, au lendemain d'une défaite apparente de la Révolution et du Droit, il continue à peser sur la conscience contemporaine et à prêter à la thécw logie l'appui temporairement séduisant de l'empirisme systé*matique (2). »

Loin de nous la pensée de nous associer un instant aui détracteurs de la Révolution française. Mais nous nous étonnons qu'une secte philosophique ait pu nourrir la prétention de confisquer un mouvement dont les origines sont si lointaines et dont la portée future défie encore nos regards. Tous les hommes de la

(1) On n'a point d'ordinaire assez remarqué à quel point le saint-simô' nisme avait influé sur le comtisme. L'unité ne cesse pas de régner dans la carrière du fondateur de l'école positiviste, si l'on se souvient de ses ori^ gines. Les aberrations de la Politique positive et de la Synthèse subjective ont leurs racines dans le Nouveau Christianisme et dans la Doctrine de Saint-fUjimon (principalement dans les 2* et 3* séances). — Stuart Mill dans son ouvrage sur Auguste Comte et le Positivisme ne dit rien de ces origines.

(2) M. Charles Renouvier, dans sa Critique religieuse a souvent insisté sur le concours que le positivisme et l'évolutionnisme semblaient prêter aux dogmes catholiques que la pensée moderne trouve les plus « durs à entendre ». — L'alliance de la théologie et du spiritualisme pélagien, cette alliance qui n'eût pas moins révolté Pascal et Bossuet que Voltaire et Rousseau, montre assez que la coalition redoutée par le chef de l'école néo-critique n'eist pas près de se nouer.

Révolution étaient-ils donc des disciples de Rousseau ? Beaucoup n'étaient-ils pas utilitaires comme Volney ? Condorcet, le premier qui ait conclu de la Révolution à la République n'est-il pas un des fondateurs de la sociologie ? D'ailleurs, en se développant, la Révolution n'a-t-elle pas substitué l'idéal de la solidarité à l'idéal de l'individualisme ? La seule grave de ses erreurs, j'entends la proscription des associations ouvrières ne lui a-t-elle pas été dictée par les principes individualistes des économistes ? Est-ce à Kant, à l'admirateur de Frédéric II qu'il faut demander le secret de l'inspiration héroïque qui transforma la France et par elle le monde ?

Quant à la crainte de se rencontrer avec la théologie, un esprit vraiment libre peut-il s'en émouvoir ? Qu'importe si la méthode scientifique semble confirmer partiellement une doctrine qui la nie ? Sont-ce d'ailleurs les théologiens qui ont forgé l'idée de la réversibilité des fautes et des mérites et l'ont introduite dans le monde ? Ne l'avaient-ils pas empruntée au contraire au spectacle du cours des choses ? Le grand historien qui a poussé plus loin qu'aucun autre l'antithèse du droit et de la solidarité nous montre au moyen-âge d'un côté l'idée de la réversibilité et de la grâce régnant dans le dogme, de l'autre des dynasties héréditairement oppressives, des castes militaires et des castes serviles, des races élues et des races réprouvées, l'infamie des pères imputée aux fils, et il en conclut que l'injustice du dogme a engendré l'injustice du fait. N'est-il pas plus philosophique de penser que l'idée était l'interprétation du fait ? L'équité historique ne devrait-elle pas nous faire conclure que l'idée de la réversibilité, loin de consacrer l'odieux du fait l'a précisément atténué en suggérant la nécessité de l'amour mutuel et des œuvres de la charité ?

Il est certain que la solidarité a deux aspects. Elle est ce que la langue était pour Esope , la pire et la meilleure chose qui soit au monde. La fantaisie peut en tracer à son gré un tableau enchanteur ou un tableau repoussant. — D'un côté on montrera les hommes mettauit en commun leurs risques

et leurs maux, les forts donnant aux faibles l'appui de leurs facultés, les grands cœurs communiquant leur flamme aux âmes grossières, les nobles caractères élevant le commun niveau par leur simple ascension au-dessus de la vulgarité ; on y joindra le tableau des découvertes dont chacune après avoir été l'aliment de l'esprit devient un moyen pour des découvertes futures et qui réunies suscitent en l'homme des facultés nouvelles. — D'un autre côté, on peindra la transmission héréditaire des maladies, des vices, des instincts les plus bas et les plus féroces ; l'atavisme et le retour au type des sauvages primitifs ; la transmission, par une imitation irréfléchie, des coutumes les plus dégradantes ; un héritage de haine, de discordes, de sot orgueil pour les uns, de bassesse pour les autres ; une hiérarchie de fer naissant de la spécification des fonctions sociales, mettant en quelques mains non seulement la richesse, mais la direction de l'activité d'autrui, le privilège de penser et de goûter le beau , ne laissant aux foules que l'exercice des muscles et l'atrophie cérébrale. Ces deux tableaux ont été faits et si nous exceptions quelques touches trop repoussantes ici et trop séduisantes là, l'un et l'autre sont exacts. La solidarité implique évidemment , avec le partage mutuel des risques et des chances, des maux et des biens, la réversibilité des fautes et des mérites. Otez celle-ci, la solidarité entière disparaît. La même cause qui me fait l'héritier des efforts intellectuels de milliers d'hommes continués pendant des siècles me fait aussi éventuellement l'héritier des instincts sauvages qu'ils ont combattus et adoucis. La même cause qui me fait profiter des découvertes du savant et jouir des créations de l'artiste me fait souffrir des excitations du sectaire. Je ne puis vouloir cela sans accepter la possibilité de ceci.

M'est-il donné de renoncer à l'un et à l'autre ? Non. La solidarité, je dis plus, la réversibilité au sens le plus général est une

loi qui s'impose à la volonté. Il ne m'est pas demandé si je consens à être le fils de mon père ou le frère de mon frère. Mais ma responsabilité, dirà-t-on, ne peut sans injustice être confondue avec la leur ? Soit, cependant si leurs actes ne me sont pas inévt-

tablement imputés, la sanction, heureuse ou malheureuse, de leur conduite retombera fatalement sur moi. Il n'y a rien là d'inique; car en dépit de la diversité apparente, ils sont moi et je suis eux. Le fond obscur de mon âme, je le tiens de mes ancêtres. Ils s'agitent en moi, bien qu'il soit excessif de dire qu'ils agissent pour moi. Mes motifs d'action, je les tiens bien souvent de mes contemporains, si indépendant, si prompt à l'initiative, si réfractaire à l'imitation que puisse être mon caractère. Homme du xiii c siècle, eussè-je pensé, eussè-je senti, eussè-je voulu ce que je pense, sens et veux aujourd'hui? Aurais-je eu pour idéal la participation des foules à la culture humaine, à la vie de l'esprit et le règne de l'homme sur la nature ?

La réversibilité peut gouverner plus ou moins les jugements (1). L'intelligence, qui, sous les lois logiques, conserve toujours sa liberté, peut se plaire à en exagérer les conséquences pratiques. On peut, comme Joseph deMaistre, voir dans les erreurs judiciaires une condition de Tordre social (2) ; on peut au contraire se borner à subir la confusion des responsabilités et des sanctions comme un fait douloureux. Mais l'amplitude du fait ne change guère. Prétendre éliminer la réversibilité des fautes et des mérites, ce ne serait pas seulement prétendre supprimer la nation, la cité, au sein desquelles les générations sont liées et en quelque sorte indissolubles, ce serait éliminer la civilisation elle-même. Je rejette les Soirées de Saint-Pétersbourg , rejetterai-je aussi le Tableau historique des progrès de V Esprit humain? La pitié aiguisée qui me rend sensible aux maux des sociétés mo-

(i) Elle les gouverne quand elle est ratifiée par eux. Si nous n'admettons plus qu'un fils soit déshonoré par le crime du père, nous nous révoltons moins à l'idée qu'un peuple pâtisse pour les crimes de son gouvernement.

(2) Une police judiciaire, une magistrature imprégnée des idées de Joseph de Maistre accuserait et condamnerait quelques innocents de plus que ne ferait une magistrature imbue d'idées contraires. Mais la confusion de l'innocent et du coupable dépend plutôt de la fausse appréciation des preuves que d'une théorie générale sur les relations de la solidarité et de la justice.

dernes, j'en dois la délicatesse et les exigences aux causes mêmes qui ont créé ces sociétés. En effet, la civilisation ne doit pas être cherchée dans des créations éphémères ; elle réside dans la modification des attributs humains, œuvre collective au plus haut point, œuvre des siècles, complétée à chaque instant par les mille causes qui soumettent chacun à l'influence de tous.

L'espoir de rendre chaque homme auteur de sa propre destinée est donc aussi chimérique que contestable. Aussi voyons-nous les plus décidés des défenseurs de l'autonomie y renoncer et faire dans leur théorie une place à la solidarité (1). N'est-il pas possible cependant de limiter la réversibilité des fautes ? Un exemple vulgaire va nous le prouver.

Voici une grande ville. Cent mille hommes la peuplent. La vie humaine y est plus forte que dans cent bourgades de mille habitants, fussent-elles dispersées sur un territoire continu. En effet, non seulement ces cent mille hommes peuvent se prêter les secours les plus variés, mais ils se sentent par instants émus d'une émotion unique, dominés par une pensée unique. En revanche, à chaque saison une épidémie les visite et grâce à leur densité, fait une ample moisson d'existences. Que faire ? Les empiriques déclameront contre la vie urbaine, proposeront de limiter à l'avenir la population. Les utopistes conseilleront de démolir la ville et de la construire sur un plan tel que chaque habitant se trouve désormais isolé des autres et soustrait à la contagion. Une administration sensée au contraire bâtira des aqueducs, détruira les maisons et les rues malsaines, plantera des jardins publics, construira des hôpitaux, et se rendra ainsi maîtresse de la fréquence des épidémies. La distribution solidaire du mal sera ainsi contenue sans que la distribution solidaire du bien soit empêchée. Pour mieux dire, on aura tiré de la solidarité elle-même le remède aux maux qu'elle engendre.

Cette méthode n'est pas seulement celle de l'hygiène : c'est

(i ) Charles Rencuvier, Science de la Morale, ch. L, LL, LU.

aussi celle du droit et de la politique. La réversibilité est inévitable, car autant que la répartition mutuelle des risques et des biens, elle entre dans la définition de la solidarité. Mais la réversibilité des fautes peut être corrigée ; elle peut, comme la concurrence vitale, être réduite au minimum.

Cependant, ne tournons-nous pas dans un cercle ? Nous avons attribué au droit la tâche de réduire la concurrence vitale au minimum. Par quel moyen limiter la concurrence, sinon par la solidarité ? Or, voici que nous demandons à la société juridique de limiter les effets de la solidarité. Ne sont-ce pas là deux tâches, non seulement différentes, mais contradictoires et exclusives ?

La contradiction, répondrons-nous, n'existerait qu'au cas où l'on entendrait en un sens très général les fautes dont il faut limiter la répercussion. Il n'est pas douteux que ni la famille, ni la nation ne sauraient exister si chacun ne se résignait à souffrir la conséquence partielle des erreurs, des bévues, des imperfections des autres. Laissons à la dogmatique de l'égoïsme le soin de prêcher avec Bastiat (1) que la solidarité doit être limitée en sorte que chacun jouissant de toute sa prudence n'ait jamais à souffrir de l'imprévoyance, de l'inertie, ou n^me des vices d'autrui. Mais la solidarité des erreurs et des fautes légères n'implique pas la solidarité des crimes, des violences et des conflits. Attachons-nous à cette idée et nous verrons que loin d'être exclue par la concurrence vitale, la réversibilité des maux en est au contraire la conséquence ordinaire et naturelle.

L'association pour la lutte, la solidarité des efforts humains contre les causes externes qui produisent la concurrence vitale, est inséparable de tous les maux qu'entraîne cette concurrence : il y a pour tout associé un dividende de souffrances infligé sous des formes variées. Si l'on tient compte de l'enchaînement des générations, cette répercussion donne lieu à une véritable réversi-

(1) Bastiat, Harmonies économiques. Solidarité et responsabilité.

bili té. Que si nous y sommes peu sensibles, c'est que dans l'héritage des ancêtres (les conflits sociaux écartés), l'actif est incommensurablement supérieur au passif. En luttant contre la nature, l'humanité civilisée a non seulement accru son bien-être et son pouvoir, mais encore ses connaissances et ses facultés intellectuelles. Peut-êtrecependanta-t-elle perdu le gens poétique et la résignation aux souffrances inévitables et, jugée par l'esthéticien, est-elle relativement déchue.

Au nombre des causes de la concurrence vitale est la résistance des caractères individuels aux exigences de la sociabilité. De cette résistance résultent d'innombrables conflits dont chacun engendre des maux. Ces maux se répercutent comme les autres. De plus, ils provoquent à leur tour de nouveaux conflits ; en sorte que, tandis que les souffrances infligées par la nature à l'association humaine sont d'âge en âge moins senties et plus facilement écartées, les maux produits par l'insociabilité et la guerre peuvent aller sans cesse en s'aggravant, sî l'association ne trouve pas en elle-même le remède. (Nous n'avons pas seulement en vue les souffrances, mais encore l'abaissement de la nature humaine).

Le caractère individuel résiste aux exigences de la vie sociale comme le corps résiste dans l'espace à la pression mécanique. Pour le caractère être, c'est résister. Sa résistance est interne et externe. Il résiste aux appétits, aux idées motrices ; il résiste aussi aux influences externes, à l'imitation, à la contrainte, qui l'une et l'autre d'ailleurs se présentent toujours sous la forme de représentations. La société, par l'éducation générale qu'elle nous donne, notre vie durant, se rend aisément maîtresse de nos pensées, non de notre caractère. Or, le caractère domine la pensée et la plie à ses Ans. Là même est la vanité et en même temps le danger de l'individualjsme. Il est vain, car il plaide une cause victorieuse d'avance et agite le fantôme d'une absorption possible du caractère par l'influence sociale (le danger d'une tentative de contrainte démesurée étant précisément de provoquer à la résistance de tous les caractères) ; il est dangereux car il donne à cette résistance une arme et un prétexte. Il n'est que trop

malaisé d'amollir ce roc. L'éducation des siècles, les sentiments Sociaux, les jugements collectifs y sont à peine suffisants. L'attrait de l'intérêt et du plaisir y doit d'ordinaire être joint. Tout enfant naît révolté, tout adolescent redevient rebelle. « Je ne veux pas, » voilà le premier mot qu'une bouche humaine sache prononcer avec énergie. De là la facilité avec laquelle les nouveautés, modes nouvelles, doctrines nouvelles sont adoptées indépendamment de leur valeur. Eriger en principe que l'autorité sociale est toujours une menace pour l'individu et que celui-ci ne saurait trop s'armer pour sa propre défense, c'est évidemment ôter à la sociabilité ses seules armes (1).

En tout temps, la vie sociale est l'effet d'une conquête ordinairement pacifique faite sur les résistances des caractères individuels. Cette conquête est d'autant plus précaire qu'elle a été poussée plus loin. La politique qui ignore la résistance des caractères et n'en tient pas compte dans ses plans est plus vaine que la mécanique qui ignore les frottements. Aussi, autant l'individualisme est dangereux, autant le libéralisme est sage (2).

La résistance est de tous les instants car elle n'a pas besoin de motifs ; elle a sa raison en elle-même. Mais la généralité et l'intensité de la résistance sont très variables ; elles croissent quand au veto du caractère viennent se joindre les révoltes des appétits non satisfaits. Toutes choses égales d'ailleurs, la détresse multiplie les réfrac ta ires à la vie sociale ; elle transforme en criminalité le simple refus de concours. Il en est de même de cette

(1) Charles Renouvier, Science de la Morale, 1. 1, p. 382. « Cette puissance (la société) est un danger pour le juste en même temps que pour le criminel. »

(2) L'école individualiste s'attribue volontiers le mérite d'avoir découvert, propagé et assis les institutions libérales. L'expérience prouve cependant jusqu'à l'évidence que sans l'esprit de solidarité là liberté politique est toujours précaire. Elle ne se oasse ni des fortes traditions, ni de la discipline des partis, ni de la vie propre et relativement autonome de ces petites sociétés locales, morales et économiques que l'individualisme s'est toujours fait gloire de dissoudre au profit du Léviathan.

détresse artificielle qui consiste dans un accroissement factice et trop rapide des besoins. Au contraire les causes qui rendent plus faciles la satisfaction des besoins légitimes et permanents» celles qui harmonisent et subordonnent les appétits individuels aux sentiments sociaux réduisent au minimum la résistance (1).

. Il est aisé de voir que plus le veto des caractères individuels affaiblit l'accord social, plus éclatent les conflits des personnes ; non seulement les agressions criminelles doivent se multiplier, mais en l'absence d'un arbitrage social obéi, les litiges n'ont plus d'autre juge que la force et se transforment en guerres privées. Celles-ci peuvent se multiplier en une société qui a connu auparavant l'état juridique. Rappellerons-nous que le moyen-âge, présenté à nos yeux par des utopistes comme l'ère de la charité et l'antithèse de notre âge d'égoïsme et d'oppression, vit à des époques diverses, en France les guerres seigneuriales, en Italie, le droit de représailles, en Allemagne, le droit du poignet (Faustrecht) (2). Pareille chose à coup sûr n'est jamais arrivée dans des sociétés de fourmis, d'abeilles ou de castors ! Or, cette suspension de toute distribution solidaire du bien créé par l'effort commun n'exclut nullement la distribution solidaire des maux, la réversibilité des crimes. On connaît la classique vendetta corse, cette survivance de la représaille italienne. Souvent l'origine de la querelle est oubliée et cependant les attentats se multiplient. Chaque année, chaque mois rive plus étroitement l'anneau des haines et des vengeances. lien était ainsi des clans celtiques ; il en est encore ainsi des tribus afghanes. Enfin, pour considérer un théâtre plus étendu, nous savons à quel point peuvent être héréditaires les haines et les guerres entre grandes nations.

(1) Voir notre chapitre IX.

(2) Voir Luchaire, Les Communes de France à l'époque des Capétiens directs. — Edgar Quinet, Les Révolutions d'Italie. — Janssen (traduit par Heinrich), L'Allemagne à la fin du moyen-âge, p. 441 et suivantes. — Il est à remarquer que Janssen est un des historiens qui se sont le plus attachés à représenter le moyen-âge comme une ôre de concorde et de justice sociale.

Nous savons que l'absence de juridiction offre une tentation perpétuelle aux mobiles esclavagistes. Ces mobiles, qui, comme l'aversion du travail, ont leur racine moins dans l'amour des richesses que dans les facultés esthétiques de l'homme (1) peuvent suffire à tenir en échec les causes qui tendent au développement de l'ordre juridique et à faire naître la guerre. A plus forte raison r adaptent-ils à leur fin (22). Ailleurs nous avons montré comment ils savent utiliser les luttes religieuses. Or, combien les maux de l'asservissement et de l'esclavage sont réversibles, combien incurables, c'est ce que l'histoire bien comprise de l'humanité peut nous révéler. Négligeons les effets moraux, cependant les plus graves de tous, le mépris jeté sur le travail assimilé au châtiment, l'idée que les professions manuelles sont servi les, la défiance et la haine subsistant entre les classes même après que l'esclavage et le servage ont été totalement abolis : ne considérons que les effets qui tombent sous les sens, les souffrances senties. Voici un simple épisode suffisamment propre à symboliser la réversibilité des maux de l'esclavage : au commencement du XVI e siècle, les Espagnols asservissent la population indigène de Haïti ; elle ne résiste pas à l'excès des maux et disparut. Pour la remplacer, pour en retarder l'extinction, on achète des nègres. La côte de Guinée devient la côte des Esclaves. Les petits potentats noirs qui jusque-là sans doute avaient asservi des étrangers pour le compte de leurs sujets apprennent à faire trafic de ces derniers. Trois siècles plus tard, à Haïti les esclaves noirs égorgent leurs propriétaires blancs et depuis, incapables de fonder eux-mêmes un ordre stable, viventdans une interminable guerre civile. Mais les effets d'un premier crime ne sont pas limités là : l'Amérique, à l'imitation de Haïti, s'est peuplée de nègres asservis. Quand les colonies anglaises mettent fin au sys-

(1) Voir notre chapitre VI.

(2) Voir notre chapitre X .

tème colonial (1) elles ne peuvent répudier cet héritage. C'était celui d'une guerre civile gigantesque qui a failli tuer chez elles et dans tout le Nouveau Monde les institutions libres. Je passe mille tentatives d'insurrections locales; mais puis-je oublier vingt millions de nègres au moins jetés à la mer par des marchands d'esclaves ? le Soudan sillonné pendant des siècles de ces caravanes infernales si connues des explorateurs ? une éducation de férocité donnée à des hommes trop bien disposés à la recevoir ? Ainsi pendant quatre siècles, les maux issus d'un premier fait d'asservissement se sont répercutés sur les deux rives de l'Océan et jusqu'au fond des continents.

L'humanité pourrait subir les maux de la solidarité sans en recueillir les bienfaits. Cependant la maladie indique le remède. De même que l'union des efforts contre les fléaux naturels a pour effet, d'abord d'atténuer peu à peu les conséquences de ces fléaux, puis de diminuer, en raison même des succès obtenus, la résistance individuelle à la sociabilité, de même un premier acte de solidarité contre une classe de crimes, de conflits, de vengeances atténue pour toujours la répercussion des maux que nous venons de décrire. En effet, dès qu'un litige a été juridiquement tranché» un crime juridiquement réprimé, une source de désordre a été tarie et l'océan des conflits diminué porportionnellement. De plus, un exemple a été donné, une habitude créée qu'à son tour la solidarité propagera. En vertu des lois mentales, les hommes peuvent perdre aussi complètement l'idée que certains litiges peuvent être jugés par la force qu'ils conçoivent malaisément l'idée que d'autres litiges puissent être tranchés par une procédure. Lé Français cultivé ne peut plus concevoir qu'un criminel soit jugé et exécuté par la foule ; mais jusqu'ici il ne peut non plus imaginer que les conflits entre Etats puissent être tranchés judiciairement, au moins d'une façon usuelle et pratique.

(1) Voir Seeley (traduit par M. Rambaud), L'expansion de l'Angleterre , ch. VIII, p. 183.

C'est que l'habitude de la procédure est invétérée dans un cas et encore à créer dans l'autre.

L'arbitrage, la garantie et l'incrimination ont montré que les hommes, associés contre les causes naturelles de destruction, peuvent aussi s'unir solidairement contre les conflits, les crimes, les vengeances. Plus ces institutions, d'abord spontanées, sont devenues réfléchies, ont été dirigées par des idées et des jugements, et finalement, se fondant les unes dans les autres, ont donné lieu à l'idée et au fait du droit, plus l'humanité s'est sentie soustraite à la réversibilité des maux les plus graves. En perfectionnant la solidarité, elle a guéri les désordres qui logiquement en sembleraient inséparables. D'où vient que le monde occidental, malgré tant de taches, est moralement supérieur au monde oriental et au monde africain ? D'où vient qu'il est moins éloigné de la justice ? Ce n'est pas à l'individualisme qu'il faut demander ce secret. La cause est que les Européens ont su virilement incriminer l'esclavage et la guerre religieuse, par où ils ont été conduits à constituer un droit des gens qui, bien imparfait encore, n'en metpas moins un abîme entre notre ère et le moyen-âge ou l'antiquité. Nous faisions tout à l'heure le tableau des maux qui découlent de l'esclavagisme : que de maux éteints par l'institution d'un mode de guerre qui l'exclut sous toutes les formes ! De combien de désordres réversibles l'humanité occidentale ne s'est-elle pas préservée quand il a été établi que la nation hérétique n'est pas par là même exclue de tout commerce avec la nation orthodoxe ! L'interminable série des guerres issues de la Réforme, la série plus interminable de celles qu'engendra l'Islam, suffit à nous l'apprendre.

Mais d'où vient la solidarité juridique si ce n'est de cette solidarité élémentaire qui en dehors de toute fin supérieure unit les hommes contre les causes naturelles de destruction ? Otez l'association fondée sur le travail et la science : le droit ne naîtra pas. Rêver d'un progrès juridique indépendant ou exclusif du progrès économique et scientifique est chimérique. D'ailleurs les

positivistes n'ont que trop insisté sur ce point (1). Ce qui n'importe pas moins, c'est de voir que le droit n'est pas dans la civilisation une sorte de luxe comme le pensent volontiers certains économistes classiques, toujours prompts à découvrir aux pratiques suspectes des effets utiles (2). La solidarité juridique est le complément indispensable de cette somme d'efforts solidaires qui constituent la civilisation. Otez l'arbitrage et l'imposition de l'arbitrage, ôtez la juridiction criminelle et le respect de ses formes, les entreprises civilisatrices deviennent stériles. Ni la science ne pourra interroger la nature et en conquérir les forces, ni le travail ne pourra subvenir aux besoins légitimes.

Néanmoins la solidarité juridique ne sort pas fatalement delà civilisation, bien que celle-ci en fasse toujours plus sentir la nécessité. Là est sans doute le secret de bien des énigmes historiques et de cette surprenante inégalité de développement de diverses branches de l'humanité. Les sociétés étrangères au droit, celles où le droit n'a jamais dépassé le stade de la vengeance collective, ou de la composition, celles où il a été corrompu par le sacerdoce et le despotisme militaire sont, en dépit d'un préjugé contraire, éprouvées au plus haut point par la résistance des caractères individuels ; elle y affecte la forme d'explosions sauvages dont les moins redoutables sont encore les séditions militaires, les révoltes de janissaires, de mamelucks ou de ci payes. Loin que l'absence de la passion du droit préserve les peuples des révolutions chroniques, elle rend celles-ci plus anarchiques et plus hideuses. Au contraire dans les sociétés juridiques, les révolutions elles-mêmes

(1) Nous avons surtout en vue ici l'école de Buckle et de B âge ho t. Le même reproche ne saurait être fait ni au D r Letourneau ni à M. de Lanessan. «- On peut trouver étrange que nous reprochions à une école de trop insister sur une vérité : c'est qu'il est toujours pénible de voir réduire à si peu de chose le rôle de la justice. Il y a je ne sais quelle protestation secrète qui diminue l'évidence de telles vérités.

(2) L'accaparement est un délit puni par la loi française. Beaucoup d'économistes y trouvent cependant mille conséquences utiles.

ont la forme de grands procès tendant toujours à constituer des juridictions nouvelles.

Il faut donc que le caractère individuel se donne au droit ; en terme plus clair, il faut qu'il donne une solidarité plus parfaite pour but à la résistance aux maux engendrés par une solidarité imparfaite. S'abandonnant à sa loi, résiste-t-il pour résister, pour se refuser ? Le droit ne régnera pas, car ou bien la société sera dissoute par l'anarchie en fragments toujours plus minimes, ou bien des phases d'anarchie furieuse y disposeront les esprits à de longues périodes d'un assoupissement lui-même très favorable à l'égoïsme. Les révolutions y seront fréquentes comme elles semblent l'avoir été en Chine, en Russie, pendant notre moyenâge, et comme elles le sont encore dans les pays musulmans, mais elles ne poursuivront jamais une fin sociale ou juridique. Ce seront des charges publiques qu'on ne voudra pas acquitter, des superstitions qu'on voudra appuyer, quelque faux Démétrius ou quelque Mahdi à la suite duquel on se mettra. Telles ont dû être les causes de l'état stationnaire de l'humanité africaine ou asiatique où la privation de la liberté n'a jamais été compensée par un accroissement de sécurité. Au contraire les caractères ne résistent-ils à une solidarité imparfaite que pour se donner à une solidarité meilleure et plus digne de ce nom ? En ce cas les révolutions conduiront au droit, à la purification de la vie sociale. Un jour d'une sédition sortira le Code des XII tables ; un autre jour la commune jurée ; un autre jour le régime parlementaire et la liberté de conscience ; un autre jour l'Etat national. La Révolution paraîtra s'identifier avec le progrès de la justice.

Le droit se consolide par des actions lentes, mais il se crée par des actions brusques. Il sort des crises de la solidarité. Sa naissance révèle, non pas l'opération dominante mais le concours d'une cause contingente. Aussi présente-t-il, comme on l'a fait remarquer, l'aspect d'un drame. L'arbitre improvisé peint par Virgile, le « 01V pietate gravis » qui apaise la foule, est un acteur éternel de ce drame. L'inspiration qui le fait arbitre du conflit, qui le ferait au besoin exécuteur de la sentence, a sa cause

en lui, non dans la nécessité extérieure qui, par la constitution et le développement de la nature humaine n'a fait que rendre l'inspiration possible et en préparer le succès.

Cette inspiration, c'est l'amour qui la dicte. Un caractère et surtout une pluralité de caractères ne se donnent que si l'amour les anime. Si la solidarité des fautes n'avait pour effet, comme on l'a pensé quelquefois, que de créer Vètat de guerre (1) et d'investir la personne d'un droit de défense, il n'y aurait pas d'espoir que jamais la paix pût régner parmi les hommes. Au contraire une pitié élevée des maux présents et futurs qu'engendrent les conflits, l'intérêt légitime que trouve l'homme vraiment intelligent à les prévenir, voilà la cause qui fait les arbitres et les justiciers : c'est la même qui fait les hommes sociables et les porte à préférer, bien que souvent à leur insu, à l'isolement du moi tou les maux éventuels de la solidarité.

(1) Chartes RenouYier, Science de la Morale ch. LU, LUI, LVL

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