‹ L'origine du quatrième EvangileChapitre 24 sur 29 · XI · texte numérisé non relu

XI

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Pilate^, et sur le crurifragium épargné à Jésus ^ ; enfin la date même de la mort du Sauveur^.

Les critiques qui identifient le disciple bien-aimé au presbytre Jean, censé disciple hiérosolymitain, apprécient dans le même sens la valeur historique de notre Évangile. Pour eux, il est fondé sur la tradition authentique de ce disciple privilégié. « Seule, dit M. Bousset, une critique systématique et négative à l'excès peut méconnaître que l'Évangile de Jean contient une narration indépendante, parallèle à celle des Synoptiques, et en beaucoup de points supérieure, dès que le récit porte sur le terrain de Jérusalem^. »

« Tout se comprend bien, si nous supposons, derrière la tradition historique de cet Évangile, un témoin oculaire hiérosolymitain, qui connut Jésus à l'occasion de ses voyages à la ville sainte. » C'est le disciple que le Seigneur aimait. « Il était du nombre des partisans qu'avait le Maître dans la capitale juive et représente ainsi la tradition hiérosoly mitaine^. »

Mais, sans doute, l'écrit dépend-il simplement de ce disciple, témoin du Sauveur, au lieu d'être son œuvre personnelle et immédiate. « Comment, en effet, dit M. Bousset, deux ouvrages aussi différents que l'Évangile et l'Apocalypse peuvent-ils tenir leur autorité d'un seul et même personnage ? Cela est plus aisé à expliquer, si nous pouvons écarter un peu l'un et l'autre écrits de la personne de Jean®. »

Nous avons vu ' comment M. von Soden reconnaît, de son côté, l'information particulière du quatrième

' Jean, xix, 13.

* Jean, xix, 31-35.

* O. Holtzmann, Leben Jesu, p. 34, 35, note 1 ; 313, note 1. Cf. Joh. Evang., p. 48, 138, etc.

* Bousset, Offenb., p. 45.

» Id., ibid; p. 46, 47.

* Id., ibid., p. 49.

' Ci-dessus, p. 434.

évangéliste en ce qui concerne la topographie de Jérusalem. Ce critique ajoute : « L'auteur est également en possession de renseignements qui manquent aux Synoptiques, touchant divers détails de la vie de Jésus : ainsi, son séjour à Cana, à Sychar, à Éphraïm; l'activité du Baptiste, d'abord à Béthanie au delà du Jourdain, puis à ^Enon près de Salim. Il désigne Bethsaïda comme patrie de Pierre et de Philippe^. Il sait que le père du traître s'appelait Simon 2, que plusieurs des disciples du Seigneur avaient d'abord suivi le Baptiste^, que Béthanie était la demeure de Marie et de Marthe. Il nous décrit l'attitude des frères du Seigneur, nous informe^ que le pharisien Nicodème adhérait à Jésus en secret^. »

« Si l'Évangile repose sur l'autorité de Jean, le fameux Ancien d'Ephèse, et si celui-ci était originaire de Jérusalem et disciple personnel de Jésus,... de ce Jean doivent venir tous les renseignements ainsi recueiUis, touchant les lieux, les personnes et les menus incidents de la vie du Sauveur^. »

Mais que penser de la représentation johannique du Christ ? « Quelle part, dans cette représentation, revient à « l'Ancien », dont les souvenirs peuvent bien avoir été influencés, sur ses derniers jours, par le progrès de sa vie spirituelle et le contact des idées philosophiques d'Alexandrie, quelle part au disciple, rédacteur de l'Évangile, que l'on peut supposer avoir développé les conceptions de son maître ? C'est, pense M. von Soden, une question qui ne pourra jamais Cire résolue d'une façon décisive'. »

' Jean, i, 44 ; xn, 21.

^ Jean, vi, 71.

^ Jean, i, 19 sq.

* Jean, m, 1 sq. ; vn, 50 ; xrx. 39.

* Von Soden, Urchristl. Lit., p. 211.

" Id., ibid; p. 220.

' Id., ibid.

Une autre classe de critiques va jusqu'à supposer le quatrième Évangile composé à l'aide de mémoires, ou écrits fragmentaires, rédigés authentiquement par le fils de Zébédée.

M. Wendt émettait en 1886^, et a soutenu plus complètement encore en 1900-, l'hypothèse d'un document primitif, œuvre de l'apôtre saint Jean, qui aurait été utilisé par un de ses disciples, rédacteur définitif de l'Evangile actuel. A son avis, le document johannique se composait principalement de discours et entretiens de Jésus, rattachés à ses voyages à Jérusalem. Il ressemblait substantiellement aux Logia de saint Matthieu, que l'on dit être la source commune du premier et du troisième Ev^angile. Gomme dans ce dernier recueil, les discours du Seigneur étaient introduits par de brèves notices qui en rappelaient l'occasion. Ainsi était décrite l'expulsion des vendeurs qui donna lieu à la déclaration de Jésus sur le temple ; de même, la visite nocturne de Nicodème ; l'entrevue avec la Samaritaine au puits de Jacob ; l'œuvre de guérison accomplie par le Sauveur à la piscine de Béthesda ; sa rencontre avec un aveugle de naissance ; sa venue à Béthanie après la mort de Lazare ; la démarche des Grecs ; le lavement des pieds au dernier repas.

D'après M. Wendt, ces notices historiques fournissent un supplément de valeur à la narration synoptique. Quant aux discours, qui constituaient la partie principale du document, ils représentent également, dans leur substance, une tradition authentique, des souvenirs réels, remontant au Ghrist de l'histoire. Le quatrième Évangile mérite donc d'être appelé « Évangile selon Jean », au même titre que le premier, « Évangile selon Matthieu. » Il garde dès lors « une valeur historique éminente. Il est réellement une

1 Wendt, Die Lehre Jesu, 1886, t. i, p. 215-342 ; 2« éd., 1901. * Id., Dos Johannesevangelium, 1900.

source pour l'histoire, bien que demandant à être employé avec discernement »,

Des hypothèses analogues ont été proposées par MM. Briggs et Soltau. D'après M. Briggs, « l'Évangile johannique est une sorte de compilation, où se trouvent combinés un Évangile primitif de Jean, composé en hébreu, et l'hymne au Logos, qui forme le prologue^. »

Au jugement de M. Soltau, peut-être a-t-il été définitivement rédigé par le presbytre d'Asie-Mineure, nommé Jean ; mais cet évangéliste a utilisé un document antérieur, qui était un recueil de Logia, discours ou entretiens de Jésus, munis de courtes introductions historiques. Ce recueil était de valeur inégale. Certaines parties venaient seulement des presbytres asiates, auditeurs de Jean l'apôtre ; d'autres remontaient personnellement au fils de Zébédée. Parmi les « discours qui portent en eux-mêmes le cachet de l'authenticité », on peut citer : « les déclarations de Jésus sur la charité*, sur le bon pasteur^, les allégories de la vigne* et du pain de vie ^ ; également, les traits fondamentaux des entretiens avec Nicodème et la Samaritaine, ou encore le mot adressé à Pierre, an chapitre xiii, 36^. »

D'autre part, « les nombreuses références aux localités et aux mœurs palestiniennes montrent un narrateur qui a vécu lui aussi en Palestine au temps de Jésus. » Enfin, « tous les récits propres qui se rapportent à la Passion témoignent d'une origine johannique : aussi bien la dernière parole de Jésus à sa mère et à^Jean, que la relation du coup de lance, et la parti-

* Briggs, General Introduction to the Study oj Holy Scripture, 1900, p. 327. Cf. New Light on the Life of Jésus, 1904, p. 140-158.

' Jean, xm, 33-35.

'ïJean, x, 12.

* Jean, xv, 2-5. I * Jean, vi, 35.

* Soltau, Zum Problem des Johannesevangeliums, dans la Zeil. neut. Wiss., 1901, p. 147.

colière considération attachée au disciple qui devança Pierre, c'est-à-dire à Jean lui-même^. »

Chose significative, des criticfues aussi symbolistes que MM. Abbott et Jiilicher reconnaissent cependant à notre Évangile un certain fond traditionnel et une dépendance véritable vis-à-vis de saint Jean.

Après avoir noté que l'ouvrage se présente comme œuvre du fils de Zébédée, M. .Abbott ajoute : « La croyance que l'apôtre se trouve à l'origine de l'Évangile est néanmoins compatible avec la persuasion qu'il ne l'a pas composé ni écrit dans sa forme présente. L'enseignement du vieil apôtre a pu être recueilli par un disciple ou interprète, qui l'aura publié définitivement, comme Marc est dit l'avoir fait pour la prédication de Pierre. »

Durant les dermères années de Jean, en effet, « son Évangile dut être prêché autour de lui, et en son nom, par un ou plusieurs de ses presb}i,res; mettons: de l'an 98 à l'an 110 ou 115. Or on comprend aisément que, sous l'influence de circonstances nouvelles — attaques des philosophes, au dehors, conflits avec le docétisme naissant, au dedans — un interprète ait entrepris de modeler l'Évangile oral de Jean en sa forme actuelle, d'abord sans appendice, puis, quand l'auteur responsable fut mort (par exemple vers 108), avec le chapitre additionnel qui fait allusion à son trépas^. »

A son tour, M. Jûlicher se prononce pour un certain rapport entre le quatrième Évangile et la tradition de l'apôtre auquel il est attribué. Tout en étant d'avis que rou\Tage, dans son ensemble, représente la pensée d'un chrétien inconnu, qui a voulu reproduire la vie et la doctrine du Christ, telles qu'elles étaient conçues dar l'Église de son temps et par lui-même, le critique

* Soltau, Zum Problem des Johanneseeangeliums, dans la Zeit' neut. Wiss., 1901, p. 148.

* Abbott, art. Gospels, col. 1794, 1795.

se pose cette question : « Où donc cet écrivain, qui ne pouvait se sentir autorisé, par des souvenirs personnels, à contredire les évangélistes antérieurs, a-t-il puisé l'audace d'entreprendre cette tâche hardie, et qu'est-ce qui l'a pressé intérieurement de prendre la plume à cet effet ^ ? » « C'est, répond M. Jûlicher, qu'il croyait tenir son information d'un témoin oculaire, et qui par ses relations avec Jésus était le plus hautement qualifié pour raconter son histoire. Cet homme, auquel il devait, ainsi que toute l'Église asiate de son temps, sa connaissance de l'Agneau de Dieu, de sa nature divine et du caractère absolu de sa rédemption, était le disciple Jean^. »

« Jean était mort, bien qu'on eût cru qu'il vivrait jusqu'au retour du Seigneur ; mais son témoignage, son Évangile, lui survivait dans ses Églises. A coup sûr, ce serait bien entrer dans son esprit que de mettre par écrit sa tradition, alors que le besoin d'un témoignage pleinement convaincant se faisait si vivement sentir... Dans quelle mesure l'écrivain travaillait-il sur une tradition d'école, nous ne pouvons même essayer de le préciser ; mais ce qui dut lui donner l'assurance intérieure, nécessaire à son entreprise, c'était la persuasion de reproduire le portrait du Christ exactement tel qu'il l'avait reçu de Jean^. » « Le Christ Dieu, le Christ, la Vérité, la Voie et la Vie, le pain vivant, etc., ne représentent pas des créations propres à l'évangéliste, mais bien des idées qu'il a trouvées déjà existantes et qui provenaient de la pensée de Jean ; lui-même n'a fait qu'élever avec un art infini sa construction personnelle sur le fondement johannique*. »

Il n'est pas jusqu'à M. Heinrich Holtzmann qui

1 Julicher, Einl, p. 335.

« Id., ibid., p. 338.

3 Id., ibid.

* Id., ibid., p. 339.

ne trouve dans notre Évangile un certain fond de tradition historique, sans oser pourtant le faire remonter expressément à saint Jean, « Tout ce qui est rapporté, dit-il, ne se ramène pas, à beaucoup près, à une quantité purement idéale. Dès lors se pose la question de la place à accorder aux souvenirs de témoins, servant de garants à l'auteur, que ce soient, avec ses disciples, l'apôtre énigmatique, sous l'égide duquel l'œuvre prétend se placer, ou bien d'autres personnages que l'écrivain avait rencontrés en Palestine. L'évangéliste signale lui-même un cas de ce genre, au chapitre xix, 35. Si r « autre disciple », dont il est question au chapitre XVIII, 15, 16, était personnellement connu chez le grand-prêtre^, il pouvait également connaître le nom du serviteur de ce grand prêtre^ et le rôle joué par son parent^. D'autres notices encore, telles que celles de xi, 49, 50, 54 (sur les déclarations de Caïphe après la résurrection de Lazare et la fuite de Jésus à Éphraïn), ou celle de xix, 21, 22 (sur le texte de l'inscription fixée à la croix et maintenue par Pilate malgré les Juifs), peuvent être regardées comme des exemples frappants de ces sortes d'anecdotes qui circulaient dans la grande Éghse post-apostolique*. » « Des traits de ce genre, assure M. Holtzmann, se trouvent certainement en maints endroits, bien qu'il soit difficile, comme le remarque Weizsâcker^, de les démêler des libres développements qui les entourent. Ainsi l'on peut croire que des espérances mes-

* En note: «yvwarôç pourrait signifier au besoin : parent- Cf. Luc, n, 44. »

' Jean, xviii, 10.

' Jean, xviii, 26. C'est sous l'influence de la théorie de Delff, et d'une façon très exagérée, que le critique ajoute : « Ces traits conviennent aussi peu que possible au personnage galiléen du fils de Zébédée, de même que la résidence à Jérusalem, supposée dans XIX, 27. »

* H. Holtzmann, Evang. Joh., p. 23.

' Cité ci-dessus, p. 465.

sianiques ont grandi autour du Baptiste, qu'un notable est venu de nuit trouver Jésus, que le coup de lance et la constatation de l'état du tombeau répondent à des souvenirs historiques^. » Dans cette dernière scène, en particulier, le disciple qui accompagne Pierre « apparaît de quelque façon comme le garant du récit, car lui seul a pu avoir conscience de l'impression par lui éprouvée à la vue du tombeau vide, à savoir qu'il crut alors à la résurrection »^. Enfin, « dans le corps même des discours, on distingue, avec autant d'assurance que possible, des traits qui ont le son des synoptiques et constituent un souvenir historique bien exacte »

A constater donc la position prise par les savants les plus en vue aujourd'hui, il apparaît bien que M. J. Réville et M. Loisy sont des isolés, lorsqu'ils prétendent refuser au quatrième Évangile tout rapport avec une tradition indépendante, avec celle de saint Jean en particulier.

Cette opinion si générale des critiques, même opposés à l'authenticité pleine de l'ouvrage, confirme singulièrement la conclusion obtenue par nos observations antérieures. L'Évangile johannique repose sur une tradition historique distincte, et tout le témoignage, interne et externe, garantit que cette tradition n'est autre que celle du disciple palestinien Jean d'Éphèse, c'est-à-dire l'apôtre Joan, fils de Zébédée.

S'il fallait s'en tenir à cette première appréciation, notre Évangile serait, par rapport à l'histoire de Jésus, à peu près dans la position que l'on attribue

1 H. Holtzmann, Evang. Joh., p. 23-24.

' Id., ibid.. p. 221.

» Id., ibid.. p. 24.

aux Évangiles synoptiques. Comme eux, il serait fondé sur le témoignage d'un disciple direct du Sauveur. Le premier Évangile est rapporté à la tradition de saint Matthieu, le second à celle de saint Pierre : ainsi serait-il lui-môme selon la tradition de saint Jean.

L'Évangile selon Jean ne serait donc pas simplement à considérer comme une œuvre théologique de la fin du i" siècle, ou du début du ii^, reflétant la foi de l'Église, à cette époque, touchant le Christ et son œuvre : il aurait encore une valeur réelle, comme renseignement autorisé sur la \ne de Jésus et représentation fidèle de sa personnalité historique.

Mêùs, est-ce à cette authenticité partielle et restreinte qu'il faut nous arrêter ? Il ne semble pas.

Les raisons qui empêchent les critiques d'aller plus loin sont bien incertaines et bien subjectives, à en juger par les divergences considérables de leurs hypothèses.

Tout d'abord, il est impossible de discerner dans notre Évangile un recueil fondamental de Logia, ou tout autre document primitif, qui seul serait d'origine johannique. Le contenu du livre, en effet, forme un tout parfaitement homogène, où se reconnaissent d'un bout à l'autre le même esprit et la même forme littéraire.

Les conjectures proposées par M. Wendt et les autres partisans de son système, n'ont pas d'autre fondement que le manque de liaison constaté entre certains épisodes, ou le défaut de suite bien méthodique en tel ou tel récit. Or ces particularités de notre document peuvent s'exphquer aussi bien par la disposition d'esprit ou le tempérament littéraire, propres à son auteur.

« L'Évangile johannique, dit M. Loisy, est une œuvre parfaitement une, dont toutes les parties se correspondent et se complètent, sans que rien trahisse

ïa compilation ou même la combinaison d'enseignements divers^. » M. Jiilicher rejette pareillement ces hypothèses, « comme ne tenant pas compte de l'unité de fond et de forme qui s'étend à toutes les parties de l'ouvrage. » « Trop souvent, dit-il, les critiques prennent, pour guide de leurs appréciations, leur propre logique, leur souci personnel des détails, leur désir d'une suite de narration bien correcte, en un mot ils veulent que l'auteur ait écrit l'Évangile tel qti'ils l'auraient écrit eux-mêmes ^. » A son tour, M. Schmiedel déclare qu'aucun des systèmes proposés, pour une distinction de sources en notre document, « n'est capable de fournir une solution satisfaisante du problème johannique. » « En fin de compte, dit-il, il faut revenir au jugement porté par Strauss : le quatrième Évangile est comme la robe sans couture, non à partager, mais à prendre tel queP. »

La même homogénéité du livre, qui empêche d'y distinguer un document primitif utilisé par le rédacteur final, n'empêche pas moins qu'on y discerne, d'une façon quelconque, la part de ce rédacteur et celle de la tradition, censée utilisée par lui. Puisque la même main s'est étendue à tous ces morceaux, puisque tout a passé par le même esprit, et en porte l'empreinte au point de vue des idées et du style, il s'ensuit que, de ce côté, on n'a pas le moindre point d'appui pour un départ à faire entre des données primitives et des additions postérieures.

Les critiques qui veulent s'y employer n'ont qu'une seule ressource : c'est de se représenter a priori, d'après leur interprétation générale de l'histoire, pour

* Loisy, Le quatr. Évang., p. 55, cf. p. 141.

* Julicher, Einl., p. 313.

^ ' Schmiedel, art. John, col. 2556. Cf. J. Réville, Le quatr. Évang-, p. 161, note 1 ; p. 234, note 1 : «nous nous refusons absolument à suivre ces critiques en plein arbitraire ; » Drummond, Fourth Gosp., p. 399 sq. ; Sanday, Fourth Gosp., p. 22.

juger ensuite à cette mesure le contenu de notre Évangile, ce qu'un apôtre, tel que le fils de Zébédée, a pu concevoir de la personne du Christ et relater de ses discours et de ses œu^Tes. Mais on comprend combien un tel procédé prête facilement à l'arbitraire.

Il faut bien qu'il n'y ait pas trop d'invraisemblance dans les récits johanniques, pour que des critiques comme Renan, et MM. Harnack, Bousset, von Soden, aient pu y décou\Tir une tradition autorisée ; ni dans les discours, pour que leur substance soit déclarée authentique par des savants tels que MM. Wendt et Soltau.

En ce qui regarde les discours, dont on objecte particulièrement la nouveauté, il est très hasardeux de déclarer tels et tels enseignements étrangers à la doctrine du Christ, comme il est difficile de préciser dans quelle mesure l'évangéliste ne peut pas avoir imprimé aux paroles authentiques du Maître le cachet de son esprit propre et de son génie littéraire ^. C'est une question qui demande à être examinée à part, dans le détail. Mais, dès à présent, le caractère d'indissolubilité reconnu aux diverses parties du li\Te, par MM. Réville et Loisy, comme par MM. Schmiedel et Jiilicher, d'autre part, la réalité, généralement admise par les critiques, d'une information particulière de l'écrivain en ce qui touche aux faits de la vie de Jésus, paraissent garantir de quelque manière sa

* Un certain nombre de critiques, partisans de l'authenticité johannique, admettent que les discours prêtés par saint Jean au Sauveur reflètent plus ou moins la tournure spéciale de son esprit et même ses conceptions personnelles. Ainsi Beyschlag, Leben Jesu, 1885; Neutest. Théologie, 1891, 1896; B. Weiss, Einl, p. 592 sq. ; Joh. Evang., p. 18 sq. ; Dos Leben Jesu, 4* éd., 1902, t. I, p. 107 sq. ; Resch, Paraît, zu Joh. ; Drummond, Fourth Gosp., p. 28 sq. ; p. 426 sq. ; Sanday, Fourth Gosp., p. 165 sq. Cf. Calmes, S. Jean, p. 68 sq. ; Batiffnl, Six leçons sur les Évangiles, j,. 125 sq. ; Revue bibh, 1903, p. 513 ; Lagrange, dans le Bulletin de littérature ecclésiastique, 1904, p. 18.

non moins bonne information en ce qui concerne les discours.

Malgré sa portée tendancieuse dans le sens du symbolisme intégral, nous pouvons faire nôtre cette observation très juste de M. Loisy, au sujet du système de Renan : « Bien chctive est la critique qui conteste toute base traditionnelle aux discours et qui en retient une pour le cadre historique et les récits. Faits et discours se tiennent dans l'œuvre johannique ; la doctrine entre dans les récits, et les récits font partie de la doctrine ; l'histoire n'est pas construite à côté de l'enseignement, ni l'enseignement conçu à côté de l'histoire; les deux se pénètrent et sont inséparables ^. »

Contre la composition directe de notre Evangile par l'apôtre Jean, on objecte le fait que le Christ s'y t-^ouve identifié avec le Verbe de Dieu. « Comment, dit Weizsacker, l'apôtre bien-aimé, qui a reposé à table près de Jésus, a-t-il pu en venir à se représenter sa vie antérieure comme passée en compagnie du Logos incarné? 11 est impossible de concevoir une action de la foi, combinée avec les influences de la philosophie, capable d'oblitérer de la sorte les souvenirs de la vie réelle, et d'y superposer le portrait si étonnant d'un Être divin. On peut comprendre que Paul, qui n'avait pas connu Jésus, qui n'avait pas été en contact avec son humanité, ait pu opposer à la tradition des témoins oculaires l'idée de l'homme céleste, et substituer, au Jésus manifesté sur la terre, le Christ Esprit dans le ciel. Pour un apôtre immédiat, cela est inconcevable. La question est tranchée par le fait même, et d'une manière décisive^. »

M. J. Réville argumente d'une autre façon. « Le premier devoir d'un témoin de la vie du Christ, penset-il, c'est de nous dire ce que Jésus lui-même déclarait

^ Loisy, Le qualr. Évang-, p. 45. * Weizsacker, Aposiol. Zeit., p. 517.

être, à quel titre il réclamait la foi et la consécration de ses disciples. S'il nous apporte au contraire, une interprétation philosophique de la personne du Christ et, qui plus est, une interprétation tirée d'une philosophie étrangère à l'enseignement du Christ et sans aucun point d'attache dans la prédication de Jésus, il ne fait plus œuvre d'historien, mais de théologien, et il compromet gravement l'autorité de son témoignage. Ce sont là des vérités élémentaires, mais il faut bien les rappeler pour ceux qui s'obstinent à fermer les yeux à l'évidence^. »

M. Loisy se contente de dire plus discrètement : « Le besoin de définir théologiquement le Christ s'explique moins facilement chez un apôtre que chez un homme de la seconde ou de la troisième génération chrétienne^. »

Or, tout d'abord, il est certain que le nom du Logos n'intervient que dans le prologue, œuvre personnelle de l'évangéliste, et nulle part dans les discours que celui-ci prête au Christ. D'autre part, il est fort risqué de prétendre reconnaître, dans ces discours du Christ johannique, même une secrète influence de la conception du Logos présentée au début. Nous avons vu sur ce point les déclarations formelles de M. Harnack^.

Au jugement de M. Wernle. « la théorie, mise enavant par les Alexandrins et encore répandue aujourd'hui, d'après laquelle rÉvansrile johannique serait un ouvrage philosophique, est radicalement fausse. L'idée maîtresse de Jean, la descente du Fils de Dieu pour la révélation des secrets du Père, est même sans rapport avec la philosophie... Sans doute, cet Évangile porte un caractère fortement didactique ; mais, ce qu'il enseigne, ce sont des vérités de l'apologétique tradi-

^ J. Réville, Le quatr. Évang., p. 108. Cf. von Soden, UrchristU Lit., p. 221, 222.

* Loisy, Le quatr. Êi'ang., p. 53.

* Ci-dessus, p. 405.

tionnelle : la dignité de Jésus, sa mission, la récompense du croyant, le châtiment du pécheur ; ce ne sont pas des vérités de la philosophie générale. Do même, les miracles johanniques ne sont nulle part proposés comme pures allégories, leur réalité est même présentée comme la preuve péremptoire de l'apparition de Dieu sur la terre ^. »

Que l'auteur ait prétendu, au début de son Évangile, dans un prologue qui en est visiblement la simple préface, définir théologiquement le Christ, du point de vue de la doctrine de l'Ancien Testament, avec laquelle la philosophie alexandrine est étroitement apparentée, cela ne permet en aucune façon d'en inférer que son Évangile perd par là-même toute valeur comme histoire, pour garder seulement celle d'une thèse de théologie. L'argumentation de M. Réville sur ce point est pour le moins étrange. Est-ce que les Synoptiques n'écrivent pas avec la préoccupation de montrer que Jésus a réalisé les prophéties anciennes, qu'il est le Messie, le Fils de Dieu ? Renonçons-nous pour cela à chercher de l'histoire en leurs récits ? Renan avait raison de dire, sur le sujet même qui nous occupe : « Un ouvrage rempli d'intentions théologiques peut renfermer de précieux renseignements historiques^. »

Il est de fait que la représentation du Christ comme Verbe incarné n'a aucunement conduit l'évangéliste à dissimuler ni à amoindrir l'humanité du Sauveur. C'est M. J. Réville lui-même qui fait les aveux suivants : « Par une étrange ironie de Thistnire, le quatrième Évangile et la première Epître de Jean, qui sont aujourd'hui généralement considérés par les chrétiens orthodoxes comme les plus solides garants de la divinité du Christ, ont été écrits à l'origine pour défendre tout au contraire la réelle humanité de

' Wernle, Anf. Belig., p. 384, 385.

* Renan, Vie de Jésus, p. 479.

Jésus^. » « Le quatrième Évansrile est nettement antidocète; Jésusy vit d'une vie réellement humaine^, d

Quant à l'identification du Christ avec le \''erbe de Die a, on ne peat la trouver inconcevable chez un de ses apôtres, que si l'on s'en tient a priori au caractère purement humain du Sauveur. Mais le Christ synoptique lui-même, en qui on ne peut refuser de voir le Christ de l'histoire, apparaît, dans son humanité, comme un être transcendant et divin ^.

Tout pareil est le Christ de saint Paul. Il est absolument in\Taisemblable que cet apôtre, en présentant si fermement Jésus comme le Fils de Dieu préexistant au ciel avant sa venue sur la terre, ait été en désaccord avec la croyance des propres disciples du Sauveur*. Or, remarque très bien Renan, « la doctrine de rÉpître aux Colossiens a de grandes analogies avec celle du quatrième Évangile, Jésus étant présenté dans ladite épître comme l'image du Dieu invisible, le premier-né de toute créature, par lequel tout a été créé, qui était avant toute chose et par lequel tout subsiste, dans lequel la plénitude de la Divinité habite corporellement. N'est-ce pas là le Verbe de Philon^ ? »

M. J. Réville écrit lui-même :« Déjà l'apôtre Paul a semé à travers l'Asie-Mineure et la Grèce la croyance à l'homme céleste ayant vécu sur la terre en la personne humaine de Jésus. Y a-t-il si loin de cette doctrine... à la doctrine de l'incarnation de l'homme idéal ou du Logos philonien® ? » Et M. Loisy : a L'équation était facile à établir entre le Christ synoptique, l'homme céleste de Paul, et le Verbe homme et image de Dieu'. »

* J. Réville, Le quatr. Évang., p. 54, note 1.

* Id., ibid., p. 151, note 1 ; cf. p. .S29.

' Cf. Jésus Messie et Fils de Dieu d'après les Évangiles synoptiques, 3« éd., p. 267-338.

* Cf. ibid., p. 355-360.

* Renan, Vie de Jésus, p. 480.

* J. Réville, op. cit., p. 106.

' Loisy, Z« quatr. Êvang., p. 121. Cf. ci-dessus, p. 406.

Dans ces conditions, rien n'empêche que le Christ historique, éternellement préexistant comme Être divin et fait homme ici-bas, ait été représenté par un de ses apôtres sous la forme du Verbe, familière à la philosophie alexandrine, mais également connue dans la tradition de l'Ancien Testament, et d'ailleurs adaptée à la théorie, ou plutôt au fait historique, de l'Incarnation^.

Aussi bien VVeizsâcker, qui trouve « inconcevable qu'un apôtre primitif ait entrepris de combiner la doctrine du Logos avec sa foi personnelle au Christ », avoue que la chose n'est pas moins inconcevable de la part d'un écrivain postérieur, tout à fait étranger au témoignage apostolique^.

N'avons-nous pas trouvé encore sous la plume de M. Jûlicher ces déclarations remarquables, que l'évangéliste a été stimulé à son entreprise par la « conviction de tracer le portrait du Christ tel qu'il l'avait reçu de Jean », que Jean avait laissé à l'Eglise d'Asie-Mineure « l'idée du Christ Agneau de Dieu », « du Christ divin, » « du Christ Voie, Vérité et Vie ^ ? »

Pourquoi l'apôtre n'aurait-il pas enseigné l'idée même du Christ Verbe incarné ? Renan, bien que se plaçant au point de vue d'une évolution naturelle, était disposé à l'admettre. « Peut-on affirmer, dit-il, qu'il ne se passa pas chez (saint Jean) quelque chose d'analogue au changement qui se fit dans saint Paul et dont l'épître aux Colossiens est le principal témoignage ? Non sans doute. Il se peut qu'après les crises de l'an 68 et de l'an 70, le vieil apôtre... ait penché vers les idées qu'il trouvait autour de lui, et dont plusieurs s'amalgamaient assez bien avec certaines doctrines chrétiennes*. » « Pourquoi la crise qui s'était produite

* Cf. ci-dessus, p. 406.

^ Cité ci-dessus, p. 465.

^ ("ité ci-dessus, p. 472.

* Renan, Vie de Jésus, p. lxxi. ^

dans l'âme de saint Paul ne se serait-elle pas produite chez d'autres hommes apostoliques dans les dernières années du i" siècle^? »

On ne peut donc opposer, à la composition directe du quatrième Évangile par Jean l'apôtre, de raisons sûres et s'imposant immédiatement au critique. Par contre, il y a des motifs positifs, et qui paraissent véritablement péremptoires, d'attribuer cette rédaction définitive au fils de Zébédée lui-même.

L'auteur de l'Évangile, nous l'avons vu, s'identifie, soit dans l'appendice, soit dans le corps du livre, au disciple que Jésus aimait ; d'autre part, dans les vingt premiers chapitres comme dans le dernier, ce disciple bien-aimé n'est autre que le fameux Ancien d'Éphèse, l'apôtre saint Jean. Pour ne pas admettre le bienfondé de cette identification de l'évangéliste avec l'apôtre, on ne peut que faire l'hypothèse d'un faux littéraire.

M. Loisy semble s'y refuser. « Le dilemme : apôtr& ou faussaire, écrit-il, ne correspond pas à la réalité des faits. L'auteur du quatrième Évangile n'aurait été fausscdre que s'il s'était donné lui-même comme un des Douze, s'il avait usurpé le nom du fils de Zébédée, en affichant l'intention d'écrire, en tant qu'apôtre et témoin oculaire, l'histoire du Christ. Or il ne se dit pas apôtre, il reste anonyme et inconnu^. »

Mais nos études antérieures ont montré le peu de fondement de cette interprétation. L'écrivain qui, soit dans l'Évangile proprement dit, soit dans l'appendice, s'identifie au disciple aimé du Seigneur, prétend en réalité se donner pour l'apôtre Jean, i^ Il faudrait donc dire avec Renan : « Comme les idées

* Renan, Vie de Jésiis, p. 480.

* Loisy, Le quatr. Évang., p. 135, 136.

du temps en fait de bonne foi littéraire différaient beaucoup des nôtres, un disciple... put être tenté de prendre la plume pour l'apôtre et de se faire le libre rédacteur de son Évangile^. »« Nul doute que l'intention du faussaire ne soit de faire croire que ce personnage mystérieux, » à savoir le bien-aimo, « est bien l'auteur du livre. Il y a là un petit artifice littéraire du genre de ceux qu'affectionne Platon^. »

Au reste, dans l'hypothèse même de M. Loisy, il est encore nécessaire de parler d'artifice ou de supercherie. « Sans être, dit-il, une fiction littéraire, puisqu'il n'affichait aucun nom d'auteur, » le livre « était néanmoins fondé sur une sorte de fiction théologique dont il importait que le public ne fût pas trop averti ». Le bien-aimé auquel l'auteur s'identifie n'est qu'un témoin spirituel ; et cependant « il apparaît, et il a besoin d'apparaître comme un témoin réel ». « Une espèce d'équivoque enveloppe donc ce disciple anonyme. »

Aussi l'auteur du quatrième Évangile, qui a a écrit pour être lu », n'a-t-il destiné et ne pouvait-il « destiner d'abord son œuvre qu'à des lecteurs préparés, à un petit groupe de disciples ou d'initiés, aussi intéressés que lui à garder son secret, si toutefois il a jugé bon de le leur faire connaître ». « Le lecteur vulgaire devait l'accepter comme la parole autorisée d'un disciple du Christ ; il devait ignorer que ce disciple n'était pas tel dans le sens strict et historique du mot'. »

« Bien qu'il n'y ait pas proprement de fraude, conclut M. Loisy, il y a là quelque chose qui serait pour nous un manque de sincérité. Mais ce manque de sincérité ne fut pas conscient chez l'évangéliste,

* Renan, Vie de Jésus, p. Lxvn.

* Id., L'Eglise chrétienne, p. 52.

* Loisy, Le quatr. Évang., p. 131. Cf. Renan, L'Église chrétienne, p. 73 : « Il ne communiqua sans doute son ouvrage qu'avec beaucoup de réserve à ceux qui savaient qu'un tel ouvrage ne pouvait être de Jean. »

parce qu'il correspondait à rindécision et au vague de sa pensée, à l'état particulier de son esprit, à l'atmosphère d'idéalisme allégorique où il avait accoutumé de respirer, à sa souveraine indifférence visà-vis de ce qui est simple fait, à l'absence complète d'un sentiment qui est entré maintenant dans nos habitudes intellectuelles, le sentiment de la vérité historique^. »

Voilà donc où l'on est obligé d'en venir, dès lors qu'on refuse la rédaction proprement dite du quatrième Évangile à l'apôtre Jean. Or, ces hypothèses nécessaires paraissent, à les bien examiner, absolument inadmissibles, et leur invraisemblance est une preuve déjà convaincante de la vérité de la thèse qu'elles prétendent ruiner.

En effet, qu'on donne au procédé le nom que l'on voudra, qu'on l'appelle un faux ou une fiction littéraire, il est certain, dans la supposition admise, que l'auteur de l'Évangile veut se faire prendre pour ce qu'il n'est pas, un disciple réel de Jésus, l'apôtre Jean d'Éphèse. Cette accusation, on a beau dire, est grave. La preuve en est dans la manière dont tout le monde s'efforce de la dissimuler sous des termes adoucis et bienveillants.

« Si l'écrivain, dit M. Schmiedel, a réellement voulu se faire passer pour le disciple bien-aimé, témoin des choses qu'il raconte, on ne doit pas pour cela suspecter sa droiture morale, comme s'il fallait appliquer à son cas les principes qui régissent actuellement la propriété des œuvres de l'esprit^. » « Si l'auteur, dit pareillement M. Abbott, est un disciple se regardant comme le secrétaire de son maître, il n'est pas à prendre pour un faussaire^. » Au sentiment de M. JuUcher, « l'évangéliste, qui en toute vérité a pu écrire : « C'est

* Loisy, Le quatr. Evang., p. 132.

' Schmiedel, art. John, col. 2544.

' Abbott, art. Gospels, col. 1795.

« ce disciple qui rend témoignage de ces choses, » est pleinement excusé par les habitudes de son temps d'avoir ajouté, en allant au delà de la réalité : « et « qui les a écrites, » parce que, de fait, il pouvait se dire à lui-mêm : « Nous savons que son témoignage est « vrai^. »

De son côté, M. Loisy parle d'une certaine « inconscience » de l'évangéliste par rapport à son manque de sincérité, tout comme il excusait la fraude de l'auteur de l'appendice à raison de sa « naïveté »^. Cet écrivain cependant avait si bien conscience de n'être pas ce qu'il prétendait être, et il mettait dans son affaire si peu de simplicité, qu'on le soupçonne de n'avoir pas publié son ouvrage au grand jour, mais de l'avoir confié à un petit groupe de disciples, « aussi intéressés que lui à garder son secret. » Il est vrai que M. Loisy ajoute, ce qui ne serait pas encore pour recommander sa franchise : « si toutefois il a jugé bon de le leur faire connaître. »

Il faut donc bien convenir que, dans l'hypothèse, il y aurait réellement eu de la part de notre écrivain une sorte de déloyauté, pour ne pas dire une fraude proprement dite. Or, cela contredit formellement l'impression de droiture et d'élévation morale que donne à tout lecteur impartial l'Évangile johannique. Il le faut bien pour que MM. Harnack et von Soden se refusent à porter pareille accusation, et préfèrent attribuer à des interpolateurs postérieurs, ou interpréter contre leur sens naturel, les passages où l'évangéliste apparaît identifié au disciple bien-aimé'. Il le faut bien encore pour que les critiques mêmes, qui se résolvent à l'hypothèse, mettent tous leurs efforts à sauvegarder la bonne foi de l'auteur, tant ils le sen-

' Julicher, Einl., p. 338, 339.

* Voir ci-dessus, p. 240, note 3.

' Voir ci-dessus, p. 321, 322, 334.

tent absolument autre que les vulgaires rédacteurs des Évangiles apocryphes.

La supposition n'est pas moins incompatible avec les conditions de temps et de milieu dans lesquelles l'ouvrage a paru. II faudrait admettre, en effet, que l'évangéliste a prétendu faire passer son œuvre sousle nom de Jean l'apôtre, en Asie-Mineure et au commencement du second siècle, ou à la fin du premier, c'est-à-dire dans le pays même où le fils de Zébédée exerça longtemps son ministère et peu de temps après sa mort, sinon déjà auparavant. Or, les mêmes raisons, qui nous ont empêchés de supposer pareille fiction de la part des éditeurs du livre \ nous interdisent formellement de la mettre sur le compte personnel de l'évangéliste.

Comment penser qu'un presbytre asiate ait osé concevoir une pareille tentative dans ce milieu et à cette époque? Il ne s'agit point d'une production apocryphe quelconque, publiée sous le couvert d'un personnage entièrement étranger à la région, et dont nul en cet endroit ne connaît au juste l'activité littéraire, si bien que l'éloignement des lieux, le défaut de souvenirs récents, en un mot le manque de tradition locale et vivante, permettent aisément la faussa attribution. Il s'agit d'un Évangile, présenté sous le nom de l'apôtre Jean à ces mêmes chrétiens d'Éphèse, qui, à une époque encore toute récente, ont vu et entendu le fils de Zébédée, qui savent très bien et peuvent très facilement contrôler si, oui ou non, l'apôtre a composé et transmis cet écrit. Dans ce milieu et à cette époque, il ne semble pas qu'on puisse comprendre la tentative audacieuse qu'on suppose, et encore moins son succès.

Ce n'est pas tout. L'hypothèse de la fiction est encore contredite par la façon extrêmement discrète

* Q-dessus, p. 240 sq.

dont se présente l'identification de l'évangéliste avec l'apôtre, témoin de la vie de Jésus. Constamment celui-ci apparaît sous une forme objective ; on parle de lui à la troisième personne : c'est « un disciple », « le disciple que Jésus aimait, )> « celui qui a vu » le coup de lance, « celui qui reposait sur la poitrine de Jésus. » Et cependant, au dernier chapitre, il est désigné comme «celui qui a écrit ces choses )),et,au chapitre xix, 35, il est identifié à celui qui relate l'histoire, avec conscience de dire la vérité. À coup sûr, cette manière est très différente de celle qui caractérise les Evangiles pseudonymes.

Les auteurs de ces faux Évangiles ont soin de mettre bien en évidence la marque de l'origine qu'ils veulent attribuer à leurs écrits, et, en quelque sorte, la signature des apôtres sous les noms desquels ils prétendent les faire passer. Ainsi, VÉvangile des Douze Apôtres ne manque pas d'employer la première personne du pluriel, lorsque les Douze paraissent en scène : « Il fut un homme appelé Jésus, qui avait environ trente ans ; c'est lui qui nous choisit^. » De même, le chef des apôtres tient-il personnellement la parole dans VËvangile de Pierre : « Moi, avec mes compagnons, j'étais affligé, et, la mort dans l'âme, nous nous tenions cachés. » « Quant à moi, Simon Pierre, avec André, mon frère, nous prîmes nos filets et nous nous rendîmes à la mer 2. »

On ne comprend pas qu'un faussaire, tout en voulant présenter le fils de Zébédée comme auteur proprement dit de l'Évangile, l'ait néanmoins fait apparaître d'une manière si constamment objective. Encore moins conçoit-on, de sa part, la façon délicate dont la forme impersonnelle du passage xix, 35,

* Dans Nestlé, Noi>i Testamenti graeci supplemcnlum, 1896, p. 75 ; Preuschen, Antilegomena, 2« éd., 1905, p. 11.

* Cité ci-dessus, p. 232, note 3. Cf. Évangiles canoniques et Évangiles apocryphes (collection Science et Religion), p. 61.

L'AUTEUR EST SAINT JEAN LUI-MÊxME 489

laisse transparaître l'attestation directe du disciple témoin^.

Au surplus, toute la manière dont se présente, dans le récit évangélique, la personnalité du disciple bienaimé garantit qu'il n'est pas autre que l'évangéliste lui-même.

A première vue, on pourrait croire que les épithètes élogieuses : « le disciple que Jésus aimait, » « celui qui reposa la tête sur sa poitrine, » sont plutôt le fait d'un auteur étranger, désireux de recommander le témoin, qui lui sert de garant. « Seul un disciple postérieur, dit\Veizsacker,a pu désigner son maître comme celui que Jésus aimait de préférence aux autres^. » A cette manière de voir se rangent MM. H. Hoitzmann, von Soden, et SchmiedeP.

Pour sa part, M. Loisy estime que ce langage ne convient pas au fils de Zébédée. « Supposer, dit-il, que l'auteur aurait voulu se désigner ainsi lui-même par modestie est lui prêter au contraire un raffinement de vanité. N'est-il pas évident que si cet auteur est l'apôtre Jean, il aurait montré à la fois plus de franchise et d'humilité en disant son nom qu'en alléguant une préférence qui le met au-dessus de tous les apôtres et même de Pierre*? »

Comme, d'un autre côté, M. Loisy ne peut concevoir que l'évangéhste vise par ce langage un autre que luimême, force lui est d'expliquer sa prétention par la signification purement symbolique du personnage auquel il s'identifie. « Cette subtilité d'orgueil, déclare-t-il, n'existe plus, si le disciple bien-aimé est un

^ Voir ci-dessus, p. 336 sq.

' Weizsâcker, Apostol. Zeiu, p. 515.

* H. Hoitzmann, Einl., p. 455 ; von Soden, Urchristl. Lit., p. 218 ; Schmiedel, art. John, col. 2544. Cf. Harnack, Chronol, t. I, p. 677, note 1.

' Loisy, Le quatr. Êvang., p. 725.

type, le type du croyant parfait. Ce disciple ne laissera pas de se confondre toujours en quelque manière avec l'auteur ; mais, dans ce cas, l'auteur se dérobera vraiment derrière le personnage typique, inconnu, étranger à la tradition historique, en qui on ne pourra voir l'un des Douze ni un individu déterminé, tandis que, dans l'autre hypothèse, l'apôtre ne chercherait qu'à se faire valoir en ayant l'air de se cacher^. »

Cette expHcation cependant, étant donné le manque de fondement du symbolisme prétendu, est la dernière qui se puisse alléguer. Puisque, de l'aveu presque unanime des critiques, le bien-aimé est sûrement un personnage réel, il faut de toute nécessité choisir entre ces deux hypothèses : ou bien l'écrivain qui tient le langage en question est un disciple de Jean, qui entend recommander ainsi son maître, ou bien c'est l'apôtre lui-même qui se désigne de cette façon.

Or, est-il d'abord bien sûr qu'attribuer ce langage au fils de Zébédée, serait lui imputer une « subtilité d'orgueil » et un « raffinement de vanité » ? Cela paraît tout à fait contestable. D'après M. Loisy, l'évangéliste se viserait réellement dans un disciple idéal, type du croyant parfait, représenté comme le préféré de Jésus; mais, si une telle prétention peut se comprendre du plus grand des mystiques chrétiens, sans qu'elle implique de sa part, ni défaut d'humilité, ni manque de sens moral, pourquoi ne comprendrait-on pas également qu'il ait aimé à rappeler la prédilection du Seigneur à son endroit ^ si de fait il avait été particulièrement affectionné du Maître ?

Ce que l'on affecte de prendre pour jactance et forfanterie pourrait être aussi bien rappel reconnaissant

' Loisy, Le quatr. Evang., ibid.

^ Il faut que les raisons d'attribuer ce langage à saint Jean lui-même soient bien pressantes pour que Renan, Les Évangiles, p. 429, ait pu dire : « Nous croyons que l'apôtre Jean, dont le caractère paraît avoir été assez personnel, et qui, dès le vivant de Jésus, aspirait, avec son frère, à la première place dans le royaume

de réalités douces au souvenir, et moyen très légitime d'appuyer auprès des chrétiens d'Éphèse l'autorité de leur apôtre et évangéliste. Le langage du fils de Zébédée, se présentant aux fidèles asiates comme le disciple qui reposa sur la poitrine du Sauveur, serait analogue à celui de saint Paul, parlant aux Corinthiens de son ravissement au troisième cieP, Il se comprend également bien, et sans plus de préjudice pour sa modestie 2.

D'autre part, il y a des raisons positives qui obHgent à rapporter directement à l'apôtre, non à un membre de son école, la manière dont il figure généralement dans l'Évangile. Bien qu'étant « celui que Jésus aimait », le disciple n'est nulle part appelé expressément par son nom, mais toujours désigné en termes voilés et mystérieux. Il ne faut pas moins qu'une série d'observations minutieuses pour arriver à se rendre compte que ce disciple est un apôtre et l'apôtre Jean en particuher. Il semble même certain qu'il apparaît, en divers endroits de l'Evangile, sans rien qm vienne souligner son importance, ni mettre en rehef le moins du monde sa personnalité. Ainsi, dans la scène initiale où il le présente en compagnie d'André, l'évangéliste ne le distingue pas d'un disciple quelconque ; dans l'épisode de la cour du grand-prêtre, il le désigne en terme fort généraux ^ Ce n'est point là

de Dieu, se donnait assez naïvement cette place, dans ses récits... etc. » Cf. Vie de Jésus, p. Lxvi, Lxvn : « S'identifiant avec l'apôtre aimé de Jésus, » l'auteur « épousa tous ses sentiments, jusqu'à ses petitesses ».

1 II Cor., xn, Isq.

* Cf. Godet, S. Jean, t. i, p. 284 ; Drummond, Fourih Gosp., p. 394, 395 : « L'apôtre ne prétend pas limiter l'amour de Jésus à lui-même : il déclare que Jésus aimait Marthe, sa sœur Marie et Lazare (xi, 5), qu'ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu'à la fin (xiii, 1), et d'une façon générale il célèbre l'affection du Sauveur pour ses disciples (xm, 3 4, XV, 121. » Sanday, Fourth Gosp., p. 80; van Hoonacker, dans la Revue bibl., 1900, p. 230.

« Voir ci-dessus, p. 364 et 368.

certes la manière d'un disciple, admirateur de son maître, et préoccupé de le faire valoir.

M. Loisy le reconnaît, et ses déclarations sur ce point condamnent formellement l'hypothèse que préconisent à l'envi les autres critiques. « Si l'Évangile, dit-il à propos du voile qui recouvre le disciple mentionné avec André, a été écrit, au nom de Jean, par une autre personne, cette réserve est entièrement dépourvue de raison et contraire à toute vraisemblance. Au lieu de faire tant de mystères et de s'exposer ainsi à rendre l'attribution incertaine, l'auteur aurait plutôt donné rehef au personnage de Jean; la première précaution des écrivains pseudonymes est de mettre en plein jour le nom dont ils se parent^. »

L'écrivain qui présente le disciple bien-aimé de cette façon discrète et mystérieuse n'est donc pas, en réalité, distinct de ce personnage ; et comme, malgré ce que pense M. Loisy, on ne peut douter que le disciple en question ne soit un apôtre, et l'apôtre Jean, il faut conclure à l'identité réelle de l'évangéliste et du fils de Zébédée^.

A ces raisons, très solides, de rapporter la composition directe du quatrième Évangile à l'apôtre Jean, s'en ajoutent d'autres, tirées de considérations entièrement indépendantes, qui les confirment pleinement.

Il est certain d'abord que tout ce que nous avons constaté, dans notre étude antérieure ^ sur le caractère sémitique de cet Évangile publié à Éphèse, ne peut avoir son explication suffisante dans l'hypothèse d'un chrétien grec d'Asie-Mineure, utilisant la tradition, orale ou écrite, d'un premier auteur juif. Le cachet hébraïque recouvre tellement l'ouvrage, il pénètre à tel point le style entier, les termes sémitiques

* Loisy, Le quatr. Évang-, p. 126.

* Cf. Drummond, Fourth Gosp., p. 395.

* Ci-dessus, p. 399 sq.

sont interprétés avec tant d'aisance et d'exactitude, que l'on ne peut évidemment mettre en doute que l'auteur proprement dit ne soit un Juif.

D'autre part, à voir comment cet écrivain exploite de manière compétente, et parfois en traits fort délicats, les données empruntées à la topographie palestinienne, on ne peut guère douter, non plus, qu'il ne tienne ces données d'expérience personnelle, et cela conduit à penser que le Juif auteur de l'Évangile est véritablement un Palestinien.

Or, il faut l'avouer, ces particularités s'accordent d'une façon singulière, et qu'on a le droit de trouver hautement significative, avec l'attribution directe de notre ouvrage au fils de Zébédée.

Enfin, il paraît également au-dessus de toute contestation que l'auteur réel du quatrième Évangile ne se distingue pas, tant les idées et le style sont les mêmes, du rédacteur des Épîtres dites johanniques.

Or, nous avons vu ^ que l'auteur avoué de ces Épîtres était « l'Ancien » d'Éphèse, c'est-à-dire l'apôtre Jean, et que, particulièrement pour les deux dernières, il était imposible de faire l'hypothèse de compositions pseudonymes.

Il y a donc, en faveur de notre thèse, tout un ensemble de faits, qui, pris séparément, ont une valeur probante considérable, et qui, groupés ensemble, contrôlés et confirmés les uns par les autres, paraissent bien fournir un argument décisif. Non seulement l'auteur du quatrième Évangile s'identifie au disciple aimé de Jésus, lequel n'est autre que le fils de Zébédée, mais il est en réalité ce qu'il prétend être, l'apôtre saint Jean.

Tel est en définitive le témoignage interne de notreouvrage, pleinement d'accord avec l'attestation de la plus ancienne et de la plus sûre tradition.

^ Ci-dessus, p. 274.

QUATEIÊME ÉVAKQUE. 28.

En achevant cette étude, où, procédant par séries de vérifications successives, nous avons été amenés graduellement, par la seule force logique des faits, à constater l'absolue exactitude de la thèse traditionnelle, il est intéressant de jeter un rapide coup d'œil sur la position générale des systèmes qui se partagent aujourd'hui le monde de la critique, et dont nous avons envisagé les détails au fur et à mesure de notre examen, afin de noter plus clairement leur rapport avec l'ensemble des faits enregistrés.

C'est une chose assurément très remarquable que les savants opposés à l'authenticité johannique reconnaissent néanmoins, chacun pour leur compte, un certain nombre des points fermes sur lesquels repose notre thèse, et, d'autre part, ne peuvent se dérober à cette thèse elle-même qu'en sacrifiant tel ou tel point que défendent opiniâtrement à côté d'eux des savants non moins indépendants.

Ainsi, MM. Delff, Bousset et von Soden sont d'avis que le quatrième Évangile se présente comme œu^te du disciple bien-aimé, que ce disciple est un disciple réel et immédiat de Jésus, qu'il n'est autre que le fameux Jean d'Éphèse, et que l'Évangile contient véritablement sa tradition sur la vie du Sauveur. Mais, à leur sens, ce personnage serait Jeaji le presbytre, non l'apôtre de ce nom : conclusion qu'ils ne peuvent maintenir qu'en supposant, à l'encontre de

tous les autres critiques, que le bien-aimé est un disciple hiérosolymitain, portant le même nom que le fils de Zébédée, intimement associé à Simon Pierre, admis à la dernière Cène et à une place de choix près du Sauveur, sans cependant avoir été un apôtre

D'après M. H. Holtzmann et M, Schmiedel, l'Évangile johannique a bien pour auteur un Juif, qui avait une connaissance personnelle de la Palestine ; l'ouvrage est attribué, dans l'appendice, au disciple aimé de Jésus, lequel paraît être Jean l'apôtre; et il semble même que déjà, au chapitre xix, 35, l'évangéliste a une certaine intention de se faire prendre pour ce disciple , témoin du coup de lance. Par quel moyen ces cirtiques rejettent-ils le bien-fondé de cette identification ? En mettant le chapitre final sur le compte d'un rédacteur postérieur : ce en quoi ils sont contredits par Renan et par MM. Jiilicher, Harnack, Abbott; d'autre part, en prétendant trouver au fond du verset xix, 35, le langage d'un tiers, contre l'avis très ferme du même Renan, et de MM. Jûlicher et Loisy.

Au sentiment de VVeizsàcker, l'Évangile, publié en Asie-Mineure, repose sur la tradition authentique de l'apôtre Jean, qui a réellement séjourné à Éphèse et a laissé à son école des souvenirs particuliers sur la vie de Jésus ; l'écrit se présente d'ailleurs comme oeuvre de l'apôtre. Si Weizsàcker l'attribue néanmoins à un de ses disciples, ce n'est qu'en déclarant l'auteur de XIX, 35, distinct dd disciple témoin, et en supposant le passage xxi, 24, écrit après la mort de Jean d'Éphèse. Or cette hypothèse de la composition de l'Évangile par un disciple de l'apôtre est condamnée décisivement pai M. Loisy.

Renan, et plus récemment MM. Abbott et Jûlicher, tiennent 4 psu près la même position, sauf qu'ils trouvent dans le passage xix, 35, comme dans xxi, 24, une identification intentionnelle de l'évangéliste avec

le disciple bien-aimé, c'est-à-dire l'apôtre Jean. Pour contester la légitimité de cette identification, il leur faut également supposer l'Évangile rédigé par un disciple, au nom de l'apôtre, son maître ; ce qui les expose, tout comme le critique précédent, à la condamnation de M. Loisy.

Il faut en dire autant de M. Harnack. D'après le professeur de Berlin, le quatrième Évangile contient réellement la tradition de l'apôtre Jean, et, au chapitre XXI, 24, il est attribué au disciple aimé de Jésus, lequel n'est autre que le fils de Zébédée. Le critique ne récuse cette attribution que parce qu'il voit, dans ce dernier passage, une interpolation des presbytres éphésiens. M. Harnack approuve pareillement le témoignage de la tradition, pour autant qu'elle rapporte la composition de l'ouvrage à Jean d'Éphèse; ici encore, il n'évite la thèse traditionnelle qu'en identifiant ce dernier personnage au pseudo-presbytre Jean, lequel aurait consigné la tradition reçue de Jean l'apôtre^.

L'attitude de M. J. Réville est aussi significative à sa manière. Ce critique reconnaît que le quatrième Évangile a bien vu le jour en Asie-Mineure, pour le moins au début du second siècle ; mais, afin de le

^ M. Harnack, Chronol., t. i, p. 677, avoue loyalement que son hypothèse n'est pas absolument satisfaisante ; on la dirait presque pour lui un pis-aller. Après avoir conclu, en effet, que TÉvangile doit être considéré comme Évangile de Jean le presbytre, selon Jean, fils de Zébédée, le critique ajoute : « Que ce résultat, capable de frapper et de donner à réfléchir, soit pleinement assuré, je ne prétends pas le soutenir, ni également qu'il résolve toute la difficile énigme qui entoure les écrits johanniques et leur première histoire. J'ai essayé et essayé encore de venir à bout du problème par les divers moyens de solution possibles : ils ne faisaient que conduire à des difficultés plus grandes, et même engageaient dans de véritables contradictions. 9 En note, M. Harnack. indique les solutions auxquelles il a songé et dû renoncer ; une seule ne figure pas : la solution traditionnelle.

soustraire plus sûrement à l'auteur que lui assignela tradition, il s'élève à laTfois contre tous les critiques en niant, non seulement que le fils de Zébédée soit venu à Éphèse, et que l'évangéliste s'identifie avec le bien-aimé au chapitre xix, 35, mais encore que ce disciple figure, dans le corps de l'Evangile, sous lestraits d'un apôtre, bien plus, qu'il soit même présenté dans l'appendice comme un personnage connu dans le milieu éphésien.

Pour ce qui est enfin de M. Loisy, nous avons pu recueillir sous sa plume les aveux les plus précieux» D'après lui, le quatrième Évangile a été publié à Éphèse, au début du second siècle, sinon à la fin du premier ; il a sûrement pour auteur un Juif, lequel connaît la Palestine, sans doute d'expérience personnelle ; cet écrivain apparaît, dans le chapitre final, comme le disciple bien-aimé, censé identifié, d'un côté, avec Jean d'Éphèse, et de l'autre, avec Jean l'apôtre; dans le reste même du livre, particulièrementau chapitre xix, 35, l'évangéliste se présente personnellement comme le bien-aimé, et de telle façon qu'on ne peut douter qu'il ne soit réellement, en quelque manière, identique à ce disciple. Comment M. Loisy se retient-il de conclure à l'identité réelle de l'auteur de l'Évangile avec l'apôtre Jean? En contestant, d'une part, la venue de cet apôtre à Éphèse, admise pourtant de Renan et de Weizsâcker, reconnue aujourd'hui encore de M. Jûlicher, et en partie de M. Harnack ; d'autre part, en mettant le dernier chapitre tout entier au compte des éditeurs du livre, malgré l'avis opposé de Renan, de MM. Jûlicher et Abbott,, et, au fond, de MM. Harnack et von Soden ; enfin, en niant, contre la pensée générale des interprètes, qu& le disciple bien-aimé soit, dans le corps de l'Évangile, comme il l'est dans l'appendice, un personnage réel.

Rion de plus éloquent, semble-t-il, en faveur d& notre thèse, que ces négations contradictoires aux-

quelles sont forcément amenés ceux qui prétendent à tout prix s'en passer. A comparer les diverses théories entre elles, à examiner de près la logique de chacune, les hésitations auxquelles elles donnent lieu, les motifs pour lesquels on s'y décide, on saisit sur le vif qu'elles sont avant tout inspirées par la préoccupation d'échapper à la croyance traditionnelle. Gela paraît montrer avec évidence que l'hypothèse de la non-historicité de l'Evangile, qui motive une opposition si opiniâtre à son authenticité, est, à tout prendre, un préjugé qui trouble le sens du critique, l'embarrasse en des difficultés inextricables, et le contraint à se prononcer en quelque endroit contre les faits les mieux étabhs.

Un juge véritablement impartial doit se soustraire à cet a priori et discuter la question d'authenticité pour elle-même, en pleine indépendance. Or, dès lors qu'on procède ainsi, tout parait devenir clair : les faits s'harmonisent sans difficulté ; les vérifications^ portées sur chaque point, concordent avec exactitude ; les diverses observations se relient, en se précisant et se complétant dans le même sens. C'est ce que nous a révélé notre étude.

D'une part, la tradition la plus ancienne et la mieux attestée attribue le quatrième Évangile à l'apôtre saint Jean.

De multiples moyens de contrôle garantissent, d'autre part, la vérité de cette attribution : il est certain que l'Evangile a vu le jour en Asie-Mineure, et plus particulièrement à Éphèse, aux environs de l'an 100; bien que d'origine asiatique, il n'est pas moins incontestablement l'œuvre d'un Juif, spécialement informé sur la Palestine antérieure à la ruine de Jérusalem ; or précisément Jean, l'apôtre palestinien, résidait à Éphèse au moment où paraissait cet écrit.

Enfin, nouvel élément de vérification, l'auteur de l'Évangile s'identifie à coup sûr au fils de Zébédée, et dans des conditions telles qu'on ne peut faire la supposition d'une fiction littéraire.

Quiconque pèsera sérieusement chacune de ces considérations, et remarquera de quelle manière les indications du livre se combinent avec les attestations de la tradition, pour constituer un faisceau de preuves parfaitement harmoniques, s'appuyant et se confirmant mutuellement, ne pourra moins faire, semblet-il, que de juger la thèse de l'authenticité johannique solidement fondée et d'y adhérer avec une pleine assurance.

l'ages.

Préface v

Liste des ouvrages plus souve.nt cités et de leurs abréviations ix

CHAPITRE I. — La question johannique et M. Loisy. 3 L'hypothèse de la non-authenticité et de l'allé-

gorisme intégral 3

Sa portée 4

Elle ne s'impose pas a prion a.u nom delà critique. 8 La question d'authenticité prime la question d'historicité 16

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