LA QUESTION JOHANNIQUE ET M. LOISY
L'Église avait jusqu'ici considéré le quatrième Évangile comme l'œuxTe d'un disciple immédiat de Jésus, et un recueil de souvenirs authentiques sur la vie du Sauveur. La divergence constatée entre cet Évangile et les trois premiers prouvait l'indépendance des relations, qui se confirmaient l'une l'autre, et l'on utilisait en confiance, dans l'œuvre de saint Jean, soit les récits, qui venaient éclairer et compléter la biographie synoptique, soit les discours, d'où ressortait dans un éclat merveilleux la divine physionomie du Maître. C'est avec amour que l'on contemplait le Christ johannique et, en l'adorant, on bénissait l'apôtre qui l'avait si dignement représenté.
Les derniers ouvrages de M. Loisy^ tendent à nous imposer un changement complet d'attitude sur ce point. D'après ce critique, le quatrième Évangile n'appartient en aucune façon à sadnt Jean. Son auteur est un chrétien anonyme du début du second siècle, qui n'a rien de commun avec le fils de Zébédée. Le disciple bien-aimé, dont il est question en cet Évangile, et que l'on identifie communément à Jean
1 A. Loisy, Le quatrième Évangile, Paris, 1903 ; Autour d'un petit livre. 1903. p. 85-108.
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l'apôtre, n'est pas même un personnage réel : c'est un disciple fictif, un être symbolique, le type du vrai croyant et du chrétien parfait.
Le livre lui-même n'aurait d'historique que l'apparence : en réalité, c'est une sorte de poème allégorique, reproduisant, non la vie réelle, mais une vie idéale de Jésus ; une œuvre de théologie, reflétant, non l'enseignement propre du Sauveur, mais la foi de son Église, après plus d'un demi-siècle d'expérience ; en un mot, sous les dehors de l'histoire, une composition imaginaire.
Tel serait le verdict assuré de la critique actuelle. « Au point de vue d'une science impartiale, écrit M. Loisy, la thèse de l'authenticité apostolique est si insuffisamment documentée et si invraisemblable qu'elle paraît impossible à soutenir^. » Quant à la question d'historicité, « tous ceux qui envisageront de sang-froid, sans préjugé, l'état du problème, en comprendront sans trouble ni inquiétude l'inévitable solution-. »
Si inévitable serait cette solution que M. Loisy entreprend de nous rassurer sur ses conséquences. D'après lui, « dans cette question du quatrième Évangile, qui est, d'ailleurs, le plus grave et le plus difficile problème que présente l'histoire du Nouveau Testament, aucun intérêt vital du christianisme n'est réellement en cause. Il ne s'agit que de préciser le sens d'un livre qui, en toute hypothèse, reste une des bases de l'édifice chrétien ^ » « La valeur du quatrième Évangile, dit-il encore, ne sera pas diminuée parce qu'on n'y recherchera plus de renseignements historiques sur le Christ. Le Christ ne laisse pas d'y être vivant en esprit. L'écho de la parole évangôlique y est infiniment plus lointain que dans les Synopti-
* Loisy, Le quatrième Évangile, p. 130. » Id., ibid., p. 139.
» Id.. ibid.
ques : mais ce qu'on y entend est toujours une parole profondément chrétienne, dont le souffle, disons encore l'esprit, car c'est là qu'il faut toujours en venir, est vraiment celui de Jésus... Les Épitres de Paul occupent légitimement leur place dans le Nouveau Testament : pourquoi le quatrième Évangile n'aurait-il pas droit à la sienne ? Pourquoi son enseignement ne mériterait-il pas d'être gardé avec le même respect, la même piété que celui de Paul? Pouiquoi cesserait-on d'y trouver le Christ? Et si l'on interprète les récits eux-mêmes comme un enseignement, quel dommage en résulte-t-il pour le Christ qui en est l'objet^ ? »
Or, examinons d'abord, à la suite de M. Loisy, la portée qu'il convient de reconnaître à son hypothèse. « La valeur du quatrième Évangile, nous dit-on, ne sera pas diminuée parce qu'on n'y recherchera plus de renseignements historiques sur le Chrisl. » Il faut s'entendre. Le quatrième Évangile ne sera pas sans garder une valeur réelle, une valeur très grande : soit. Mais, qu'il garde la même valeur, une valeur de même ordre et de même degré : on ne peut sérieusement le prétendre.
Dans la théorie proposée, notre écrit devient une interprétation de l'histoire évangélique, faite selon les idées théologiques et les tendances mystiques de la troisième génération chrétienne. De ce chef, il reste un témoin de la foi de l'Éghse. aux premières années du second siècle, comme les Épitres de saint Paul le sont pour les années qui suivirent la mort du Sauveur. Bien plus, à prendre dans leur rigueur les expressions de ^L Loisy, le théologien trouverait dans le quatrième Évangile, au même titre que dans l'œuvre de l'Apôtre, une valeur réelle pour la formation de la foi. Ce qu'on entend dans cet écrit est tou-
• Loisy, Le quatrième Évangile, p. 138.
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jours « une parole profondément chrétienne, dont... l'esprit... est vraiment celui de Jésus ». C'est « un livre essentiellement chrétien, d'un christianisme plus savant, non moins profond et vrai, que celui de la génération apostolique ))^. « La théologie johannique, nous assure-t-on encore, est une interprétation de l'Évangile primitif, suggérée et autorisée par l'Esprit de Jésus. ))^ « L'esprit de Jésus... a suggéré ce qui convenait pour interpréter l'Évangile sans l'altérer. «^ Tout cela est fort bien et maintient au quatrième Évangile une incontestable valeur. Mais, jusqu'à présent, l'historien croyant lui accordait davantage. Il y voyait, aussi bien que dans les Évangiles synoptiques, une relation autorisée des actes et des paroles de Jésus ; et parce que, dans cet écrit, l'exactitude de l'histoire lui paraissait s'allier à la beauté de la doctrine, il n'hésitait pas à lui donner un rang d'honneur parmi nos livres sacrés. Or, c'est cette valeur spéciale de document historique que perd l'Évangile de saint Jean dans l'hypothèse de M. Loisy. Il peut encore être placé à côté des Épitres de saint Paul, mais non sur le même pied que les trois premiers Évangiles; si l'on y retrouve l'esprit du christianisme, l'Esprit même de Jésus, il ne retrace plus la vie réelle
* Loisy, Le quatrième Évangile, p. 123.
» Id., ibid., p. 783.
' Id., ibid. , p. Wè. Cl. Autour d'un petit livre, -ç. i(il : <i Je ne le considère nullement (le quatrième Évangile) comme une altération, mais comme une interprétation de l'histoire ; c'est la perle du Nouveau Testament. L'atteur ne nous a pas trompés en nous le donnant comme une œuvre de l'Esprit. Il est bien dans l'esprit de Jésus. J'oserai dire seulement qu'il représente l'esprit en transfigurant le corps. Il complète admirablement les Synoptiques, et il contribue peut-être autant qu'eux, mais autrement, à faire connaître le Christ. Je prends dans les Synoptiques l'histoire de Jésus, et chez Jean l'idée de sa mission universelle, de son action permanente, de sa vie dans l'Église immortelle. J'emploie les trois premiers Évangiles pour raconter le Sauveur, et le quatrième pour l'expliquer. »
ni la parole authentique du Maître : il représente encore le Christ de la foi, mais ce n'est plus le Christ de l'histoire. Étant donné le contraste qu'on s'efforce trop souvent d'établir entre ce Christ de la foi et ce Christ de l'histoire, et à moins de dire qu'il n'importe pas à la croyance d'être appuyée rationnellement sur les faits, il faut bien convenir que la valeur du quatrième Évangile se trouve, non certes annihilée, mais considérablement amoindrie, et presque totalement transformée.
Sans doute, l'on peut accorder à M. Loisy que, dans son hypothèse, « aucun intérêt vital du christianisme n'est réellement en cause. » Le bien-fondé de la foi chrétienne ne dépend, en effet, ni uniquement, ni essentiellement, de la solution du problème. Avant que le quatrième Évangile eût vu le jour, les fidèles avaient leur foi au Christ très assurée : ils l'appuyaient sur le témoignage des Évangiles synoptiques, et, avant les Synoptiques, sur le témoignage de la tradition vivante, magnifiquement attestée par les Épitres de saint Paul, comme sur l'expérience intime de la présence continue et de l'action permanente da Christ dans son Église. Mais, de ce que le christianisme a pu et pourrait encore se passer de rœu%Te de saint Jean, il ne s'ensuit point qu'elle soit sans importance pour lui et qu'on puisse la sacrifier de gaîté de cœur- Tel qu'il était envisagé jusqu'à nos jours, l'Évangile johannique était, avec les trois premiers, une des bases historiques de notre foi. Si cette foi est par ailleurs assez bien établie pour n'avoir rien à craindre de l'ébranlement de ce fondement partiel, elle est aussi trop précieuse pour qu'on n'estime pas infiniment tout ce qui contribue à l'affermir et à l'assurer.
Le problème johannique a donc plus d'importance que ne semble dire M. Loisy, et sa solution entraine des conséquences plus graves qu'il n'a l'air de supposer. Malgré tout, le critique estime son hypothèse
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nécessaire. A l'en croire même, nous ne tiendrions encore à l'authenticité et à l'historicité de l'Évangile de saint Jean que par préoccupation dogmatique ou préjugé de sentiment. « S'il s'agissait, écrit-il, d'un livre ordinaire, si un grand intérêt théologique n'était, ou ne semblait engagé dans la question johannique, celle-ci paraîtrait claire à tous les yeux. On ne se fait pas à l'idée que l'on a pu tenir pour parole évangélique des discours que Jésus n'a jamais prononcés, pour faits historiques des allégories conçues par l'évangéliste, pour doctrine du Christ touchant sa propre personne une théorie qui doit beaucoup à la philosophie judéo-alexandrine^. »
Ces réflexions paraissent appeler de sérieuses réserves. Il est certes fort grave d'accuser de parti pris les nombreux écrivains, tant protestants que catholiques, qui soutiennent encore la thèse traditionnelle. Nous aurons à voir si leur attitude ne se trouve pas justifiée au nom même de la critique. Qu'on nous laisse pour le moment observer que l'intérêt doctrinal, le sentiment pieux, s'ils ne sauraient autoriser à maintenir la thèse ancienne contre des arguments nouveaux, probants et décisifs, sont néanmoins des motifs bien suffisants de soumettre ces arguments nouveaux à un examen rigoureux. Sans laisser d'envisager « de sang-froid » l'état du problème, sans tenir à un « préjugé » aveugle qui nuirait à l'impartialité du critique, il nous est bien permis de ne pas nous résigner facilement à une hypothèse qui, on en convient, porte une certaine atteinte à nos croyances sur l'histoire et l'enseignement du Sauveur.
M. Loisy, sans doute, se plaît à relever hautement « l'esprit purement critique » de ceux qui admettent son hypothèse^, à signaler au contraire avec une cer-
* Loisy, Le quatrième Évangile, p. 137. Cf. Cheyne. Bible Problems andnew Material for their Solution, honà.on, 1904, p. 40-41.
* Loisy, ibid., p. 49, note 5 : « L'esprit de V Encyclopsedia
taine défaveur la « tendance apologétique » de ceux qui ne l'admettent pas^. En réalité, est-ce que les prétendus purs critiques se contentent d'enregistrer les résultats d'un examen tout objectif ? N'ont-ils pas, eux aussi, des principes qui guident leur analyse, des idées générales qui servent de base à leurs conjectures, des théories et des conceptions systématiques auxquelles ils ramènent, et parfois plient violemment, tout le reste ? Comme l'observait récemment un partisan de la thèse traditionnelle, qui ne se défend pas de faire de l'apologétique : « Nous sommes tous au fond des apologistes, en ce sens que tous nous estimons certaines conclusions préférables à d'autres. Il n'est personne qui entreprenne d'écrire sur un sujet quelconque avec son esprit à l'état de table rase. Tous nous partons d'un certain nombre de principes généraux, conscients ou inconscients, fermes ou provisoires. Tous nous donnons naturellement la préférence à ce qui s'harmonise le mieux avec ces principes, quelque travail d'adaptation qu'il faille faire, le long de la route, pour assortir les conclusions principales aux secondaires, aussi bien que les conclusions secondaires aux principales^. »
Et depuis quand y a-t-il opposition nécessaire entre le respect de la tradition et la recherche de la vérité ? La tendance apologétique, pourvu qu'elle soit sans parti pris, impartiale et loyale, non seule-
biblicar^ni a paru sous la direction de Cheyne, est purement critique (articles sur les , Évangiles de E. A. Abbott, et P. W. Schmiedel). » Id., ibid., p. 150 : « Le commentaire de H. Holtzmann est conçu dans un esprit purement critique ; c'est un modèle d'analyse littéraire et historique. »
1 Loi«y, Chronique biblique. dan« la /îefM« d'Ats/., 1904, p. 493- Compte rendu de l'ouvrage de V. H. Stanton, The Gospds as historical Documents : « La critique de M. Stanton est très bien informée, très attentive, très pénétrante, et aussi très circonspecte, sans parti pris, mais avec une tendance apologétique nettement accentuée. »
* Sanday, The Criticism ofthe fourth Gospel, i^Oo, p. 3, 4, cf. p. x.
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ment n'est point inconciliable avec l'esprit critique mais, dans une certaine mesure, peut et doit faire partie du véritable esprit critique ^. Pour ce qui regarde, en particulier, l'origine de l'Évangile johannique, nous sommes positivement autorisés à ne point nous presser d'abandonner la tradition sur ce point, par le résultat même des récents travaux accomplis sur l'ensemble de l'ancienne littérature chrétienne. N'est-ce pas M. Harnack qui, dans la préface à sa Chronologie, parle du mouvement rétrograde de la critique vers la tradition, amené par les recherches scientifiques des vingt dernières années?" Je ne crains pas, dit-il, d'employer le mot rétrograde : il faut appeler les choses par leur nom, et, dans la critique des documents dii christianisme primitif, nous sommes sans contredit dans un mouvement de retour à la tradition... Un moment viendra, et il est proche, où l'on ne se préoccupera guère plus de déchiffrer les problèmes d'histoire littéraire, parce que la chose importante à décider sera généralement reconnue, à savoir l'exactitude essentielle de la tradition, à peu d'exceptions près ^. ))
Tout récemment encore, le même critique ne déclarait-il pas offrir, à ceux qui s'étaient montrés scandalisés des paroles écrites en 1897, c une nouvelle preuve » de leur vérité, en publiant l'ouvrage où il démontre l'authenticité du troisième Évangile et des Actes des Apôtres, attribués traditionnellement à saint liuc^?
Par le fait, il y a soixante ans, c'était Baur qui était
* Sanday, Fourih Gosp., p. 5 : « Il peut y avoir une apolof^ie scientifique, ou une science apologétique, qui mérite de comj)ler parmi les branches de la vraie science. »
* Harnack, Die Chronologie der allchrist- Litteratur, t. I. 1897, p. X, XI.
* Id., Lukas der Arzt, der Verfasser des dritten Evangeliums und Apostelgeschichte, 1906, p. ni.
dans l'erreur, lorsque, au nom de la critique, il reportait au milieu du second siècle la composition des trois premiers Évangiles, et à la fin celle du quatrième. Ceux qui contre lui défendaient la date traditionnelle se trouvaient en réalité défendre la vérité. De même, les savants les plus en renom s'accordaient à rejeter l'authenticité des Épitres, dites de saint Ignace d'Antioche, quand Zahn et Lightfoot entreprirent de remonter ce courant d'opinion. Ils durent s'en excuser. « On nous a dit plus d'une fois, écrivait Lightfoot dans la préface à son grand ouvrage, que tous les critiques impartiaux ont condamné comme apocryphes les Épitres ignatiennes. Mais cet essai d'intimidation morale est indigne des écrivains éminents qui l'ont parfois employé, et à coup sûr on ne lui permettra pas d'interdire par avance toute nouvelle investigation^. »
Ainsi, il est fort possible que la vérité ne se trouve pas du côté de ceux qui attaquent l'authenticité du quatrième Évangile, mais plutôt du côté de ceux qui la défendent. En tout cas, les confirmations apportées par une critique récente à la tradition ancienne sur nombre de points importants, antérieurement contestés, justifient pleinement l'attitude de l'apologiste à l'endroit de notre thèse : elles l'autorisent à demander, pour l'abandon d'une tradition fortement attestée et voisine des origines, autre chose que des conjectures plus ou moins plausibles. ■■ "4
Or, ce que l'on nous propose, ce sont précisément des opinions individuelles, qui ne peuvent aucunement se réclamer de l'approbation commune des critiques. A l'heure actuelle, en effet, le plus grand nombre des savants indépendants reconnaissent encore au quatrième Évangile une certaine dépendance réelle vis-à-vis de la tradition de saint Jean. A la suite de
* Lightfoot, St. Ignatius, 1885.
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Renan^ et de Weizsâcker^.M.Harnack^ y voit l'œuvre d'un disciple de l'apôtre, qui aurait consigné en partie les souvenirs retenus de son maître. C'est l'opinion admise par M. Moffatt*, M. Ga^dne^^ M. Abbott* lui-même, et d'autres encore. Chose remarquable, M. Julicher a cru devoir abandonner, sur ce point, son opinion antérieure, plus radicale, et en vient maintenant' à reconnaître dans notre écrit un certain noyau traditionnel remontant à saint Jean.
D'autres critiques vont plusloin.D'ap^èsMM.Wendt^ Soltau®, Briggs^°, le quatrième Évangile repose sur une sorte de document primitif, composé directement par le fils de Zébédée, puis retouché et complété par un rédacteur final.
D'autres enfin n'hésitent pas à maintenir l'authenticité parfaite de notre écrit. Ce ne sont pas seulement des cathohques, tels que Schanz^^, le P. Gornely^^, le P. Knabenbauer^^, M. Fillion^^ M. Mangenot ^*,
* Renan, Vie de Jésus, IS^ ;éd., 1867, p. 476 sq. ; L'Église chré' tienne, 1879, p. 58 sq.
* Weizsacker. Dos apostolische Zeitalter, 3« éd., 1902, p. 517 sq. ' Harnack, Ohronol., t. i, p. 677.
* Moffatt, The historical New Testament, 2^ éd., 1901, p. 495 sq. ' P. Gardner, A historical View of the New Testament, 1901.
* E. A. Abbott, art. Gospels, dans l'Enc. bibl., t. n, col. 1794 sq * ' Julicher, Einleitung in das N. T., 3« éd., 1901, p. 335 sq.
* Wendt, Die Lehre Jesu, 2® éd., 1901 ; Das Johannesevangeiium,
' Soltau, Zum. Problem des J ohannesevangeliums, dans la Zeit. neut. Wiss., 1901, p. 140-149.
^' Briggs, General Introduction ta the Study of, Holy Scripture, 1899, p. 327 ; New Light on the Life of Jésus, 1904, p. 140, 158,
" Schanz, Evangelium des heiligen Johannes, 1885.
^* Cornely, Historica et critica Introductio in V. T. libros sacros. Introd. spec, t. m, 1886.
" Knabenbauer, Evangelium secundum loannem, 1898.
" Fillion, Évangile selon saint Jean, 1887.
" Mangenot, art. Jean {Évangile de S.), dans le Dict. de la B., t. m, col. 1167-1191.
Mgr BatiffoP, le P. Calmes 2, Fouard^, mais dos protestants, soit de langue française, comme Godet *, soit de langue allemande, comme MM. B. Weiss ^, Resch^, Zahn", soit d'Angleterre, comme MM. Reynolds^, Stanton^, Drummond^", Sanday".
Parmi ces noms, il en est qui font tout particulièrement autorité. La compétence de M. Theodor Zahn est universellement reconnue en ce qui concerne l'histoire de l'ancienne littérature chrétienne. M. Bernhard Weiss est réputé un maître dans l'exégèse évangélique. M. Sanday est en Angleterre un des savants les plus considérés pour ses travaux sur le Nouveau Testament. Mais l'écrivain dont l'autorité apparaît peut-être la plus significative en l'espèce, est M. Drummond. Deux choses contribuent à donner à l'opinion de ce critique une importance spéciale : d'une part ses remarquables travaux sur Philon et les origines chrétiennes ^* le préparaient mieux que personne à apprécier le rapport de notre Évangile avec la philosophie d'Alexandrie ; d'autre part, il était plus que
* Batiffol, Six leçons sur les Évangiles, 4« éd., 1897.
* Calmes, L' Evangile selon saint Jean, 1904.
* Fouard, Saint Jean et la fin de l'âge apostolique, 1904.
* Godet, Commentaire sur l'Évangile de saint Jean, 1881 ; 4e éd., t. I, 1904.
* B. Weiss, Das Johannes-Evangelium, 9^ éd., 1902 ; Einleitung in das N. T., 3^ éd., 1897.
* Resch, Aussercanonische Paralleltexte zu den Evangelien. IV Heft ; Paralleltexte zu Johannes, dans les Texte und Untersuchungen, t. x, part. 4, 1896.
' Zahn, Einleitung in das N. T., 2* éd., t. n, 1900.
* Reynolds, art. John (Gospel of), dans le Dict. of the B., t. n, p. 694-728.
' Stanton, The Gospels as historical Documents. Part I : The early Use of the Gospels, 1903.
" Drummond, An Inquiry into the Character and Authorship of the fourth Gospel, 1903.
" Sanday, The Criticism of the fourth Gospel, 1905.
1* Drummond, Philo Judseus, or The Jewish-Alexandrian Philosophy in its development and completion, 1888.
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tout autre, par l'effet de son éducation antérieure, porté à considérer la cause de l'authenticité johannique comme définitivement perdue. « Mes deux principaux maîtres, dit-il, le Rév. J. J. Taylor et le D"" Martineau... rejetaient avec une égale assurance l'origine johannique du quatrième Évangile... Toujours je me suis senti pour eux plein de déférence, et j'ai plutôt tendance à suspecter mon jugement propre, dès qu'il se trouve opposé au leur ^ » Or, un examen personnel de la question a amené M. Drummond à se prononcer en faveur de la thèse traditionnelle, et, dans son récent ouvrage, il expose longuement les motifs qui l'ont fait revenir du préjugé de son éducation théologique.
La question d'authenticité pour l'Évangile de saint Jean est donc loin d'être définitivement lésoluo dans le sens négatif, et l'on peut même croire qu'il y a plutôt en certains milieux un mouvement de retour aux données de la tradition. M. Loisy lui-même, qui nous parlait si décisivement de « l'inévitable solution », ne peut s'empêcher de faire cet aveu : » Pour qui veut seulement compter et peser les voix, sans prendre position dans le débat, la question de l'authenticité johannique est toujours ouverte^. »
Le critique, il est vrai, s'empresse de remarquer que « la plupart des défenseurs de l'authenticité johannique font des concessions importantes en ce qui regarde l'interprétation du livre, dont on abandonne plus ou moins le caractère historique, tant pour les récits que pour les discours »^. « La majorité des partisans de l'authenticité, » dit-il, reconnaît dans notre Evangile « une part d'idéahsme et l'influence des doctrines particulières de l'évangéliste *, » Or, fait-il observer, « la difficulté pour les tenants d'opinions
Drummond, Fourth Gospel, p. VDI.
Loisy, Le quatrième Évangile, p. 52.
* Id., \bid
* Id., ibid
semblables est de déterminer en fait la mesure d'idéalisme et la mesure d'authenticité qui conviennent aux récits et aux discours examinés dans leur ensemble et dans leurs détails. «^
Lui-même n'est pas satisfait des essais qui ont été tentés en vue d'établir cette distinction, et volontiers il déclare l'entreprise impossible. A son sens, il n'y a pas à chercher dans notre écrit la part de l'idéal et celle du réel, le rôle du symbolisme et celui de l'histoire : l'Évangile est un, il porte le même caractère d'un bout à l'autre, et il est tout entier allégorie. Tel est le principe qui doit guider la solution de la question johannique. N'étant qu'une grande allégorie théologique, le quatrième Évangile ne peut être l'œuvre d'un apôtre direct du Sauveur.
Mais cette manière d'apprécier le contenu de notre ouvrage parait fort étrange à qui a lu ses récits vivants et circonstanciés ; elle oblige d'ailleurs le critique à des interprétations bien extraordinaires, par la nécessité de tout expliquer par la loi de l'allégorie : cela donne le droit d'en suspecter par avance le bien-fondé. M. Loisy lui-même paraît si peu rassuré sur son hypothèse qu'il envisage le cas où elle serait péremptoirement réfutée. « Les arguments contre l'apostolicité du livre, dit-il, subsisteraient tout entiers quand même toutes les hypothèses des critiques, à commencer par celle qui vient d'être développée, seraient insuffisantes ou même fausses. «^ L'aveu est à retenir. Par ailleurs, la proposition est quelque peu singulière. Il semble bien difficile que l'on prouve l'insuffisance et même la fausseté de toutes les hypothèses des critiques, y compris celle de M. Loisy, sans que l'on étabhsse par là même indirectement la vérité de la thèse traditionnelle.
Chose très significative, cette théorie idéaliste,
' Loisy, Le quatrième Évangile, p. 48.
« Id., ibid., p. 136.
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qui est substantiellement celle que présentaient Baur et Strauss, au milieu du xix^ siècle, est aujourd'hui presque universellement abandonnée. A peine est-elle soutenue par deux ou trois critiques isolés, comme M. Loisy, M. J. Réville ^ et M. Schmiedel. 2 Elle n'est pas même approuvée de M. H. Holtzmann^ qui retrouve un fond traditionnel autorisé en divers endroits de notre écrit. M. Loisy paraît en convenir. « L'histoire de la critique, dit-il, laisse une impression aussi douteuse que la discussion du témoignage traditionnel. Aucune hypothèse n'a pu rallier les suffrages des exégètes les plus clairvoyants, qui presque tous ont la leur. » ^ « A l'heure présente, il semble que la majorité des critiques attribue encore une certaine valeur historique au quatrième Évangile. «^
S'il en est ainsi, l'hypothèse de l'allégorisme intégral ne peut donc être apportée dès l'abord comme un argument décisif contre l'authenticité de notre écrit. Au contraire, l'accord général des critiques les plus indépendants paraît garantir à l'avance à cet Évangile un certain fond de tradition johannique, par conséquent une certaine authenticité. Ce nous est, en tout cas, une invitation très positive à rechercher d'abord dans quelle mesure cette authenticité peut et doit être reconnue.
Au dire de M. Loisy, « la question d'historicité prime la question d'authenticité, «^ parce que, « au point de vue de la vraisemblance historique, une certaine mesure et une certaine forme d'idéalisation paraissent peu conciliables avec l'authenticité johan-
* J. Réville, JLe quatrième Évangile. 1901.
* Schmiedel, art. John, Son of Zebedee, dans VEnc. bibl., t. n> col. 2504-2562.
* H. J. Holtzmann, Das Evangeliam des Johannes, 2<^ éd., 1893.
* Loisy, Le quatrième Évangile, p. 52.
* Id., ibid.
* Id., ibid.
nique, n^et que «le caractère non historique du quatrième Évangile se démontre indépendamment de la question d'auteur »^.
Mais, ce qui est encore plus certain, c'est que la question d'auteur peut aussi se résoudre indépendamment de la question d'historicité. Or, n'est-il pas plus sage, critiquement parlant, de faire passer une étude plus facile à faire et moins sujette à Terreur, avant un& étude plus délicate et particulièrement dépendante des influences subjectives ? Il est incontestable que l'examen de l'historicité prête facilement à l'illusion et à l'arbitraire. Comment préciser la (> mesure » et la « forme » d'idéalisation, qui, au point de vue de la vraisemblance, paraissent peu conciMables avec l'authenticité johannique? L'esprit de système peut aisément influer sur cette appréciation. L'étude de l'authenticité, au contraire, est d'un ordre beaucoup plus objectif. Le témoignage de la tradition est relativement aisé à constater. D'autre part, les caractères internes du liATe peuvent fournir des indications suffisamment claires sur son origine et son auteur. Nous pouvons donc retourner la proposition de >L Loisy, et dire : la question d'authenticité prime la question d'historicité.
Sans doute, si l'étude de l'authenticité ne donnait que des résultats douteux ou équivoques, nous devrions réserver la solution jusqu'après examen détaillé de l'historicité, lequel influerait dans un sens ou dans un autre sur la décision définitive. Mais il peut se faire aussi que le témoignage externe de la tradition et le témoignage interne du li\Te soient par eux-mêmes si précis et si clairs qu'ils fournissent déjà une réelle certitude sur son origine. Il est évident que, dans ce cas, il faudrait reconnaître par avance à notre écrit
^ Loisy, Le quatrième Évangile, p. 53.
» Id., ihid., p. 136.
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une valeur historique considérable, en rapport avec la qualité même de son auteur.
C'est ce que nous allons vérifier.
Nous essayerons de déterminer tout d'abord à quelle époque remonte la composition du quatrième Évangile et dans quelle contrée a eu lieu sa publication. Nous nous poserons ensuite cette question : Est-ce que l'apôtre Jean, donné comme auteur de cet Évangile, était présent dans la région et à l'époque où l'ouvrage a vu le jour ? Ce point fondamental élucidé, nous examinerons de plus près la valeur des attestations traditionnelles qui rapportent notre livre à saint Jean, puis le témoignage que rendent à son origine les autres écrits dits « johanniques », enfin les indications que fournit le document lui-même relativement à son auteur.