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CHAPITRE II

L'ÉPOQUE DE COMPOSITION ET LE LIEU DE PUBLICATION DU QUATRIÈME ÉVANGILE

§ I. — L'époque de composition.

Pour déterminer l'époque à laquelle a été composé le quatrième Évangile, il est nécessaire de nous adresser en premier lieu aux documents de l'ancienne littérature chrétienne, dont l'étude a été portée de nos jours à un si remarquable degré de précision. Interroger ces documents, au préalable classés d'après leur âge, certain ou probable, examiner leurs points de contact avec l'Évangile johannique, discuter leur dépendance à son endroit, apprécier finalement le témoignage qu'ils lui rendent : tel est le procédé de critique externe, qui, sauf à être complété par la critique interne du document, doit aboutir à fixer l'origine de notre écrit.

Or, à qui entreprend cette recherche, un fait très saillant se laisse d'abord constater. Vers le dernier quart du ii^ siècle, entre l'an 170 et l'an 200, un nombre imposant de témoignages montrent le quatrième Évangile reçu, et regardé comme d'origine déjà ancienne, dans les diverses parties de l'Église.

Les trois écrivains de cette période dont nous possédons des ouvrages un peu considérables. Clément

d'Alexandrie 1, en Egypte (190-203), TertuUien^, à Carthage (190-220), saint Irénée^, à Lyon (177-189), le citent fréquemment. De son côté, Tatien, dans son Diatessaron'^, rédigé très probablement en éyriaque pxjur l'Église d'Éphèse (175-180), harmonise cet Evangile avec les trois premiers. Le Canon dit de Muratori^ le compte dans la liste des Écritures que lit officiellement l'Église de Rome (170-210). D'autres écrivains encore ne laissent pas d'y faire allusion dans les courts fragments conservés de leurs écrits. Tels, Polycrate^ évêque d'Éphèse (190), Théophile^ évêque d'Antioche (180'-185), Méliton^ évêque de

^ Clément d'Alex., Cohortatio ad Gentes, i, ix, x ; Psedagogus, I, n, m, V ; II, ni.

^ TertuUien, Liber de Oralione, passim ; Liber de Baptismo, passim ; Adversus Praxeam ; Adversus Marcionem ; Liber de anima: De carne Christi.

" Irénée, Contra hœreses, passim. — La Lettre des chrétiens de Lyon et de Vienne à leurs frères d'Asie et de Phrygie (Eusèbe, Hist. eccL, V. i-iii), qui date de 177-178, a plusieurs emprunts au quatrième Évangile, comme à l'Apocalypse ; elle cite en particulier Jean, xvi, 2.

* Essai de reconstitution du Diatessaron dans Zahn, Forschungen zur Geschichte des Neut. Kanons, i Theil : Tatian^s Diatessaron, Erlangen, 1881. Traduction anglaise par le Rév. Hogg, Ante Nicene Christian Library, additional vol., Edinburgh, 1897.

* Le texte dans Preuschen, Analecia, Freiburg, 1893, p. 129 sq. ; Zahn, Geschichte des Neut. Kanons, t. n, p. 139 sq. : « En quatrième lieu, l'Évangile de Jean d'entre les disciples. Celui-ci, exhorté par ses condisciples et évêques, leur dit : Jeûnez avec moi, aujourd'hui et ces trois jours, et ce qui aura été révélé à chacun, nous nous le ferons connaître mutuellement. La même nuit, il fut révélé à André d'entre les apôtres que Jean fit en son nom une relation de toutes choses, qui serait approuvée de tous... Quoi d'étonnant, si Jean se prononce si fermement dans ses Épîtres, disant de lui-même : « Ce que nous avons vu de nos yeux, ouï de « nos oreilles et palpé de nos mains, c'est ce que nous vous avons «écrit. » Par là, en effet, il se déclare, non seulement témoin oculaire et auditeur, mais encore écrivain de toutes les merveilles du Seigneur. »

* Polycrate, Lettre au pape Victor, dans Eusèbe, //. E., V, xxiv. ' Théophile, Ad Autolycum libri très, II, 22.

* Méliton, Fragni., vu, tiré d'Anastase le Sinaïte, Dux vix, 13-

Sardes (160-180), Apollinaire^, évêque d'Hiérapolis (vers 170), Athénagore -, le philosophe apologiste (176-180). Enfin, vers la même époque, les Actes docètes de Jean,^ attribués à Leucius (160-180), sont en dépendance de notre document, et le païen Celse* tire de cet Évangile comme des trois premiers les objections qu'ils'efforce d'opposer auxchrétiens(176-180).

Ainsi se constate, autour des années 170-200, une diffusion très vaste de l'Évangile johannique, tant en Occident qu'en Orient : à Lyon, à Rome et à Carthage, comme à Alexandrie, en Syrie et en Asie- Mineure.

D'autre part, dès cette même époque et d'une façon aussi universelle, l'on croit à l'origine ancienne du quatrième Évangile, si bien que la plupart des témoins que nous avons mentionnés, non seulement connaissent et utilisent cet écrit, mais encore le regardent comme l'œuvre de l'apôtre saint Jean.

En Occident, Tertullien attribue à Jean, le disciple bien-aimé^ et apôtre du Seigneur^, le quatrième Évangile ', aussi bien que l'Apocalypse ® et la I'« Épître ^.

^ Apollinaire, dans la Chronicon Paschale, édit. Dindorf, p. 13 sq. ^ Athénagore, Legatio pro Christianis, 4, 6, 10.

* Dans Lipsius-Bonnet, Acta Apostolorum apocrypha, 11^ part., Leipzig, 1898, t. i, p. 151-216 : Acta Joannis, passim. D'après Harnack, Chronologie, t. n, p. 174, les Actes datent de 130-200 <180); d'après Zahn, Forsch., t. vi, p. 194, ils remontent à 160-170.

* Dans Origène, Contra Ceisum, i, 67 ; li, 31, 37, 55.

' Tertullien, De prsescriptione hœreticorum, xxn ; Liber de anima, L.

' Id., De praescr. hseret., XXXVI ; Adv. Marcionem,lll, vm, xxiv.

' Id., Adversus Praxeam, XV, XXI, xxrn, XXVI; Adv. Marcionem, IV, xxxv: De carne Christi, m.

* Id., De prœscr. hœret., xxxm ; De fuga in persecutione, ix ; De corona, xm ; Adversus Praxeam, XVII ; Adv. Marcionem, n, xm ; Adv. Judseos, IX ; Liber de anima, lv ; De resurrectione carnis, xxv, etc. ; De monogamia, vu; De pudicitia, XIX.

' Id., Liber de baptismo, xvi; De fuga in persecutione, ix, etc.; Adversus Praxeam, xv ; Adv. Marcionem, III, vm; Liber de anima, xvn ; De resurrectione carnis, xxm ; De monogamia, m ; De ejuniis, XI : De pudicitia, n, XIX.

D'après lui, c'est une vérité reçue dans l'Église que nos quatre Évangiles reposent sur l'autorité apostolique, deux d'entre eux ayant été rédigés par des disciples directs d'apôtres, et les deux autres, dont celui qui nous occupe, par des apôtres mêmes. « D'entre les apôtres, dit-il, Jean et Matthieu nous donnent la foi ; d'entre les disciples, Luc et Marc nous la renouvellent ^ » Le Canon de Muratori montre pareillement le quatrième Évangile tenu à Rome pour l'œuvre « de Jean d'entre les disciples », c'est-à-dire, à n'en pas douter, de Jean l'apôtre ^, « témoin oculaire et auditeur direct... des merveilles du Seigneur ^ »

En Orient, mêmes attestations. A l'exemple de Tertullien, Clément d'Alexandrie cite sous le nom de Jean l'apôtre* le quatrième Évangile^, comme la I^e Épître^ et l'Apocalypse'. Lui aussi nous rapporte, sur la foi de presbytres jadis consultés, une petite notice littéraire concernant les Évangiles ; là il déclare que « Jean, le dernier de tous, voyant que les Évangiles antérieurs avaient manifesté les choses corporelles du Christ, composa, sur les instances de ses familiers et divinement porté par l'Esprit, un Évangile spirituel »^. De son côté, Théophile d'Antioche, alléguant les premières paroles du quatrième Évangile, les attribue d'une façon toute naturelle à « Jean' », et la manière dont il suppose ce personnage bien connu,

' Tertullien, Adversus Marcionem, IV, n, cf. v.

* La raison de cette appellation paraît être que Jean se désigne lui-même comme « disciple » dans son Évangile. Cf. Abbott, art. Gospels, col. 1821, note i.

' Voir ci-dessus, p. 20, note 5.

* Clément d'Alex., Strom., V, XII; cf. Excerpta ex Theodoto, XLI ; Quis dives salvetur? XLn.

* Id., Pasdagogus, I, VI ; Excerpta ex Theodoto. VI.

* Id., Peedagogus, lll, xn ; Strom., II, XV; III, IV, V, VI; IV, XVI; V, XII ; Quis dives salvetur ? XXXVn.

' Id., Strom., VI, xin.

' Id., Hypotyposes. Dans Eusèbe, H. E., VI. xiv.

* Théophile, cité ci-dessus, p. 20, note 7.

comparée à tout l'état de la tradition asiatique à son époque, ne permet pas de douter que, pour lui, comme pour Clément d'Alexandrie, il ne s'agisse de l'apôtre de ce nom.

En posant en principe qu'il ne saurait y avoir de contradiction entre les Évangiles sur la date du crucifiement. Apollinaire d'Hiérapolis ^ témoigne de même qu'il place notre écrit sur le même niveau que les Synoptiques, et admet ainsi son apostolicité -. Les Actes de Jean sont plus exprès encore : on y voit l'apôtre s'approprier ce qui est dit du disciple bienaimé, témoin et auteur de l'Évangile, et non seulement rappeler qu'à la Cène il reposa sur la poitrine du Sauveur,^ mais encore, comme pour autoriser la doctrine secrète consignée en ces Actes apocryphes, imiter la réflexion finale de l'évangéliste, en disant : « Il m'est impossible d'écrire tout ce que j'ai vu et entendu.* »

Enfin, tradition occidentale et tradition orientale se trouvent pour ainsi dire résumées en saint Irénée devenu évêque de Lyon, mais demeuré en relations étroites avec l' Asie-Mineure, dont il était originaire. A l'exemple de Tertullien et de Clément d'Alexandrie, Saint Irénée cite fréquemment le quatrième Évan-

^ Apollinaire, cité ci-dessus, p. 21, note 1.

' Schmiedel, art. John, col. 2545. Harnack, CArono/.. t.i, p. 673: «Nous pouvons tenir pour probable que déjà autour de 170 Apollinaire d'Hiérapolis attribuait le quatrième Évangile à Jean, le fils de Zébédée. » Cf. Loisy, Le quatrième Évangile, p. 30, note 2.

' Lipsius-Bonnet, Acta apost-, II* part., t. i, p. 195.

* Id., ibid., p. 194. Cf. James, Apocrypha anecdota, dans les Tex^s and 5'tudi^s, sér. II,1897,p.l49;Zahn, For5c/i., t. vi, p. 194 sq. ; Schmidt, Die alten Petrusakten in Zusammenhang der apokryphen Aposlellitteratur, dans les Texte und Unters-, t. xxiv, part. I, 1903, p. 26 ; Liechtenhan, Die pseudepigraphe Litteratur der Gnostiker, dans la Zeit. neut. Wiss-, 1902, p. 229 sq. ; Drummond, Fourih Gosp., p. 344, 345. Harnack, Chronoî., 1904, t. n, p. 174, regarde comme acquis, à la suite des démonstrations de K. Schmidt, que * les Actes supposent les écrits johanniques canoniques ».

gile^, aussi bien que l'Apocalypse^, et les Épîtres^, en les rapportant à « Jean », « le disciple du Seigneur*. » Il précise davantage encore dans la notice qu'il consacre aux quatre Évangiles : « Jean, dit-il, le disciple du Seigneur, qui reposa sur la poitrine du Seigneur, donna lui aussi un Évangile, tandis qu'il résidait à Éphèse en Asie ^. »

Ainsi, au dernier quart du second siècle, la croyance semble générale dans les diverses parties de l'Église, soit en Orient, soit en Occident, que le quatrième Évangile est l'œuvre de l'apôtre saint Jean. Une seule note discordante se fait entendre dans ce concert unanime de témoignages. Autour de 165^, l'on voit apparaître en Asie une école, ou une secte, qui rejette les écrits johanniques. Saint Irénée ', parlant de la nécessité d'admettre iCS quatre Évangiles reçus de tradition apostolique, condamne vivement ceux qui s'écartent de cette tradition. Il invective en particulier certaines personnes, qui, par opposition à la doctrine de l'effusion du Saint-Esprit, telle que la soutenaient sans doute les montanistes, rejettent l'Évangile de saint Jean, qui paraît consacrer cette doctrine et sert de point d'appui aux hérétiques en question. Ces adversaires du quatrième Évangile

1 Irénée, C. H.,U, n, 5; xxii, 3; III, vm, 3; xi, 1, 9; xvi, 5;

IV, n, 3 ; \% 1 ; X, 1 ; V, xvni, 2.

^ là., ibid., I, XXVI, 3 ; IV, xiv, 2 ; xvn, 6 ; xvm, 5 ; xxx, 4 ;

V, XXVI, 1 ; xxvin, 2 ; xxxiv, 2 ; xxxv, 2 ; xxxvi, 3.

* Pour la P« Épître : Irénée, C. H., III, xvi, 5 et 8. Pour la Ile Ép. : Id., ibid., I, XYi, 3 et 8.

* C'est le titre habituel sous lequel il le désigne. Personne ne doute que, dans sa pensée, il ne s'agisse du fils de Zébédée. Il ne laisse pas de l'appeler « l'apôtre s» en divers endroits : C. H.» I. IX, 3 ; cf. II, xxn, 4 ; Lettre au pape Victor, dans Eusèbe, H. E., V, XXIV.

» Irénée. C H., III, i, 1.

' Harnack, Chronol.,i. i, p. 379; Zahn, Gesc/j.<Zcs neat.Kanons, t. I, p. 223, note 2.

' Irénée. C. H.. III. xi. 9.

sont mentionnés de nouveau par saint Épiphane, dans son livre contre les Hérésies*. Le saint docteur les représente comme rejetant, non seulement l'Évangile, mais tous les écrits jolianniques, et les attribuant à l'hérétique Cérintlie. Par un jeu de mots plein d'ironie, il leur donne le nom d'Aloges. >( Puisque, dit-il, ils ne reçoivent pas le Logos, prêché par Jean, on les appellera Alogoi^, > ou privés de raison. Et le nom leur est resté.

Mais, au point de vue qui nous occupe, l'attitude des Aloges, loin d'infirmer le témoignage du reste de la tradition, en ce dernier quart du second siècle, ne fait que le confirmer décisivement. Si l'on avait eu alors le moindre soupçon que le quatrième Évangile fiit d'origine récente, à coup sûr c'est ce motif qu'on eût fait valoir en premier lieu pour en récuser l'autorité, et l'on n'eût pas songé à en faire honneur à un hérétique de la fin du premier siècle, contemporain de l'apôtre.

Nous pouvons donc considérer la croyance en l'ancienneté, et même, si l'on fait abstraction des Aloges, en l'apostolicité du quatrième Évangile, comme une croyance très générale et très ferme autour des années 170 et 200. Or, une telle croyance suppose de toute nécessité que l'écrit avait déjà effectivement un certain nombre d'années d'existence, et sans doute circulait dans les Églises depuis plus d'une génération : si bien que le seul état de la tradition, à la fin du second siècle, oblige à mettre en fait que l'Évangile johannique est antérieur, pour le moins, aux années 140 et

Renan le reconnaissait équivalemment, lorsqu'il écrivait : « Si vers l'an 170 le quatrième Évangile apparaît comme un écrit de l'apôtre Jean et revêtu d'une pleine autorité, n'est-il pas évident qu'à cette date-là

^ Epiphane, Hœres., li, 1-35. Cf. Philaslrius. Fœres., LX. ^ Id-, ibid., 3.

OTTATRIÈME ÉVANGILE. 2.

il n'était pas né de la veille ^ ? » M. J. Réville dit à son tour : « La place que le quatrième Evangile occupe dès le dernier quart du second siècle dans le recueil des quatre Évangiles, que l'on appelle aujourd'hui l'eùxyvéÀiov T£Tpà[i.oo.pov, implique une existence déjà ancienne ^. »

Cette conclusion, déjà solide par elle-même, se trouve précisée et confirmée par l'examen des documents qui nous sont restés de la période antérieure.

En remontant la série des témoignages, depuiïf l'an 170 jusqu'au début du second siècle et à la fin du premier, nous rencontrons d'abord les disciples des grands gnostiques, entre 145 et 180, ^ et le mouvement montaniste, qui prend ses origines en Phrygie vers 156-157. ■* Baur avait jadis prétendu^ que le quatrième Évangile supposait le plein développement de la gnose hétérodoxe, et que sa doctrine sur la venue de l'Esprit-Saint était en dépendance de l'hérésie montaniste. Aujourd'hui l'on est unanime à reconnaître que la dépendance est au contraire du gnosticisme et du montanisme vis-à-vis de notre écrit.

Et en effet, il est certain tout d'abord qu'à partir de 145 les premiers disciples des grands chefs gnostiques, Basilide et Valentin, connaissaient et exploitaient comme source autorisée l'Évangile de saint Jean. Saint Irénée ^ le montre utilisé abondamment par les Valentiniens en général. Il donne, en l'attribuant à Ptolémée, disciple personnel de Valentin, un fragment de commentaire du prologue johannique,

^ Renan, Vie de Jésus, p. LXIV.

* J. Réville, Le quatrième Êçiangile, p. 322. ' Harnack, Chronol., t. i, p. 294.

* Id., ibid., p. 375. Zahn, Forschungen, t. v, p. 13 sq.

* Baur, Kritische Untersuchungen Uber die kanonischen Evangelien, 1847.

* Irénée, C. H., I, vro sq.

qui a dû faire partie d'un ouvrage plus étendu ^. Dans ce fragment, Ptolemée se réfère nettement à « Jean, le disciple du Seigneur », et toute la manière de saint Irénée ne permet J3as de douter que l'hérétique n'ait en effet regardé l'Evangile comme œuvre de l'apôtre ^. Au surplus, dans sa Lettre à Flora, que nous a conservée saint Épiphane, le même Ptolemée cite expressément le début de l'Évangile johannique comme assertion de « l'Apôtre «^

De son côté, Origène reproduit un certain nombre de fragments d'un commentaire du quatrième Evangile, qu'il attribue à un autre disciple de Valentin, Héracléon. Or, ce gnostique paraît avoir rapporté lui aussi notre Évangile à saint Jean : d'après lui, le verset 18 du prologue johannique était parole « non du Baptiste, mais du Disciple.» ^ « On peut croire, dit M. Loisy, que l'évangéUste était désigné comme disciple par Héracléon lui-même, qui entendait le mot disciple au sens d'apôtre et l'appliquait à Jean°. » Clément d'Alexandrie rapporte pareillement des extraits d'un Valentinien oriental, nommé Théodote, et d'autres gnostiques, qui utilisaient le quatrième Évangile®, et le citaient comme de Jean' l'apôtre ^

Enfin, l'auteur des Philosophoiimena paraît attribuer à Basilide lui-même, le grand chef gnostique, deux citations de notre document^. Les critiques discutent le bien-fondé de l'attribution à Basilide, mais ne mettent pas en doute qu'elle ne convienne au moins

» Irénée, C. H., I, vm, 5.

» Id., ibid., I, IX, 3.

' Dans Épiphane, Haeres., xxxm, 3 sq.

* Dans Origène, In Joan., t. vi, 2.

' Loisy, Le quatr. Êvang-, p. 18, note 1.

* Clément d'Alex., Excerpta ex Theodoto, vi-ix. xm, xvn-xix, XXVI, xLi, XLV, etc.

' Id., ibid., VI.

* Id., ibid., XL, cf. XXXV.

* Philosophoumena, vn, 22, 27.

à son école, contemporaine de celle de Valentin. De l'aveu de M. J. Réville, « qu'il s'agisse de Basilide en personne, qui florissait à Alexandrie, vers l'an 130, ou de l'un de ses disciples, comme il est, sinon vraisemblable, du moins possible, il n'en reste pas moins que pour l'école de Basilide notre quatrième Évangile faisait partie des évangiles reconnus valables ^ » M. Loisy ne fait qu'adhérer au consentement unanime des critiques, lorsqu'il formule la conclusion que « les écoles gnostiques de Basilide, Valentin, Marcion, ont connu et exploité le quatrième Évangile^. »

La critique ne reconnaît pas moins fermement aujourd'hui la dépendance du mouvement montaniste vis-à-vis de notre écrit. « Il est indubitable, avoue M, Schmiedel, que le quatrième Évangile offre un point de contact avec le montanisme dans l'idée du Paraclet, et ici il faut accorder la priorité à l'Évangile^. » M. Julicher, à son tour, convient que « les montanistes aimaient à employer tous les écrits johanniques comme faisant autorité »*. C'est aussi la pensée de M. J. Réville : « Il ne faut pas s'étonner, dit-il, que le quatrième Évangile et, d'une façon générale, les écrits johanniques aient été fort en honneur dans la chrétienté exaltée d' Asie-Mineure, notamment chez les montanistes. Ceuxci s'appuyaient, en effet, sur la doctrine du Paraclet

^ J. Réville, Le qnalr. Ê<.'ang., p. 73.

" Loisy, Le quatr. Êvang., p. 16. Cf. Dnimmond, Fourlh Gosp., p. 265-331 ; Renan, Vie de Jésus, p. LXiv : « Le rôle de notre Évangile danslegnosticisme, et en particulier dans le système de Valentin, dans le montanisme, dans la controverse des aloges... montre dès la seconde moitié du n« siècle cet Évangile mêlé à toutes les controverses. » M. J. Réville, Le quatr. Évang-, p. 74, va jusqu'à déclarer que notre écrit était même regardé comme œuvre de l'apôtre par les gnostiques antérieurs à 150. « Jusqu'à la seconde moitié du n'= siècle, dit-il, il n'y a aucune trace de la reconnaissance du quatrième Évangile comme œuvre de l'apôtre Jean, excepté dans les écoles gnostiques. »

^ Schmiedel, art. John. col. 2551.

♦ Julicher, EinL, p. 324.

et sur la primauté du témoignage spirituel dans ces écrits, pour justifier la légitimité et l'autorité supérieure de leurs prophéties ^. »

Mais, si les montanistes recouraient au quatrième Évangile comme à un document capable d'autoriser leurs prétentions, c'est donc qu'ils le considéraient, à l'exemple des gnostiques, leurs contemporains, comme un ouvrage de haute origine, et sans doute comme un écrit apostolique et sacré. De fait, la conduite des Aloges, qui, pour les réfuter plus radicalement, nient que le quatrième Evangile soit de saint Jean et l'attribuent à Cérinthe, paraît bien attester que les montanistes s'y appuyaient comme sur l'œuvre du fils de Zébédée. M. Loisy a donc raison d'affirmer que ces hérétiques « s'autorisaient de l'Apocalypse et du quatrième Évangile considérés comme écrits apostoliques »^. D'autre part, le même critique déclare, en parlant de notre Évangile, que les montanistes « ont pris ce livre parce qu'il avait cours dans l'Église, sans être instruits autrement de sa provenance et de ses doctrines ))^. Leur attitude pourrait donc aller jusqu'à attester la croyance de l'Eghse contemporaine ellemême en l'apostolicité de notre document.

A l'époque de cette floraison de la gnose et de ce mouvement montaniste, que nous connaissons seulement par des citations fragmentaires ou de simples allusions, nous trouvons plusieurs écrits considérables de saint Justin, fidèlement parvenus jusqu'à nous. C'est l'Apologie des chrétiens, présentée à Antonin le Pieux vers 150-152, V Apologie au Sénat de Rome, légèrement postérieure, et le Dialogue avec le juif Tryphon, qui paraît dater des années 150-160 ^

^ J. Réville, Le quatr. Évang., p. 63.

* Loisy, Le quatr. Évang-, p. 18.

» Id., ibid., p. 19.

♦ Harnack, Chronol., t. i, p. 274-284 ; Bardenhewer, Les Pères de l'Église, nouv. éd. franc., 1905, t. I, p. 120-123 ; Batiffol, Anciennes littératures chrétiennes. La littérat. arerque, 1897, p. 97-98.

Or, ces divers ouvrages offrent de nombreux points de contact avec les pensées et les expressions du quatrième Evangile,

Saint Justin parle du « Verbe, Fils unique du Père »^, « qui était avec lui » avant toutes choses, et « par lequel au commencement le Père a tout créé »^, du « Verbe fait homme et appelé Jésus-Christ »^, du Christ « né, non de semence humaine, mais de la volonté de Dieu »* : toutes formules qui rappellent le prologue johannique. Il associe, comme dans le discours à Nicodème, les idées du « Fils de Dieu envoyé dans le monde » par le Père, et du Christ crucifié pour le salut des hommes selon ce que préfigurait le serpent d'airain.^ D'après le quatrième Evangile, Jésus déclare à Pilate qu'il est venu au monde pour « rendre témoignage à la vérité » et qu'il est « né pour cela » : notre apologiste associe de même l'idée que le Christ s'est fait « notre docteur » et qu'il est « né pour cela », avec l'idée de son crucifiement sous Ponce-Pilate®. Il parle d' aveuglesnés » guéris par le Sauveur ', comme par allusion au chapitre ix de saint Jean. Parmi les déclarations qu'il prête à Jean- Baptiste, figurent celles que formule expressément notre Évangile : « Je ne suis pas le Christ », mais « la voix de celui qui crie ®. » Enfin ifdonne comme « parole du Christ » une déclaration fort semblable à celle que le Sauveur adresse à Nicodème : « Si vous ne renaissez, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux ®. »

Nous avons donc, en ces divers passages de saint

1 Justin, Dialog., 104.

' Id., // Apol, 6 ; cf. Dial, 45, 84, 100.

' Id., / Apol, 5, cf. 6, 21, 22, 23.

* Id., Dial, 63, cf. 76, 84 ; / Apol, 32. ' Id., Dial, 94.

« Id., I Apol, 13.

' Id., Dial, 69 ; / Apol, 22.

• Id., Dial, 88.

» Id., / Apol, 61.

Justin, sinon des citations littérales du quatrième Evangile, du moins tout un ensemble d'allusions, d'idées communes et de formules voisines, qui paraît obliger à supposer que l'apologiste chrétien s'est inspiré de notre écrit. A en croire M. Schmiedel, la coïncidence verbale des citations ne serait « pas assez exacte pour exclure la possibilité qu'elles procèdent d'une autre source, dont se serait inspiré l'évangéliste lui-même «^. Mais c'est là une « possibilité», peu susceptible d'être transformée en une hypothèse raisonnable. Les points de contact sont à la fois trop multiples et trop étroits pour qu'on puisse croire à autre chose qu'à une dépendance directe du philosophe vis-à-vis de l'Évangile. On s'explique parfaitement bien que saint Justin, étant donné le genre particulier de ses ouvrages, n'ait pas cru devoir s'asservir à un littéralisme absolu dans la citation de ses sources évangéhques ; d'autre part, il semble infiniment préférable de supposer une utilisation un peu large du quatrième Évangile par l'apologiste chrétien, plutôt que d'imaginer je ne sais quelle source commune, parfaitement inconnue, où auraient puisé à la fois l'évangéliste et notre auteur.

Après avoir longuement étudié cette question, M, Drummond "^ estime que saint Justin a été effectivement en possession du quatrième Évangile, que sa théologie du Logos représente une étape plus récente de la théologie johannique, bien plus, qu'il fait réellement allusion au texte de l'Évangile et en donne même à diverses reprises de véritables citations. Au dire de M. Sanday, nous pouvons considérer la chose « comme généralement admise aujourd'hui "^. C'est l'opinion à laquelle inclinait déjà Renan*. C'estcelle

* Schmiedel, art. John, col. 2546.

' Drummond, Fourth Gosp., p. 129, 145, 149, 155.

* Sanday, Fourth Gosp., p. 246.

* Renan, Vie de Jésus, p. tix.

à laquelle se rangent, non seulement MM. B. Weiss, Zahn, Resch, Stanton, Reynolds^, mais encore MM. Harnack, Abbott, Bousset^

M. J. Réville, pour sa part, se déclare « disposé à admettre » que saint Justin a eu connaissance du quatrième Évangile et même qu' « il en a fait usage dans quelques rares passages de ses écrits» ^ Enfin, M. Loisy reconnaît expressément la dépendance de l'apologiste grec à l'égard de notre document. « Sa chnstologie, dit-il, est toute johannique, ou plutôt la fusion y est faite, comme dans celle de saint Ignace, et plus complètement, entre la doctrine johannique et les données synoptiques... Justin emprunte au quatrième Évangile, non seulement des idées dogmatiques, mais des formules qui ne permettent pas de nier sa dépendance à l'égard de Jean*. »

Il n'y a pas lieu d'en être surpris, si l'on songe que saint Justin était le maître de Tatien, et que ce dernier recevait le quatrième Évangile, au point de le fusionner avec les Synoptiques dans son Diatessaron, composé très peu de temps après la mort de son maître (165). Déjà, dans le Discours aux Grecs, qui paraît avoir été publié du vivant de saint Justin^, Tatien s'était inspiré de notre écrit, et en avait même cité plusieurs paroles du prologue ^

* B. Weiss, Einl., p. 349 ; Zahn, Gesch. neut. Kanons, t. i, p. 463 sq. ; Resch, Paralleltexte zu Johannes,T^.\lsq.;?>iAïiion,s.Ti. New Testament Canon, dans le Dict. of the B., t. m, p. 534 ; Reynolds, art. John, p. 696.

* Harnack, ChronoL, t. i, p. 673; Abbott, art. Gospels, col. 1837 ; Bousset, dans la Theologische Litteraturzeitung, 1897, p. 75 : « que Justin ait employé le quatrième Évangile, aussi bien que les Synoptiques, cela me paraît maintenant pleinement assuré. En particulier, / ApoL, 61, présente une allusion incontestable à Jean, m, 4 sq. »

^ J. Réville, Le quatr. É^ang., p. 68.

* Loisy, Le quatr. Êvang., p. 14.

* Harnack, C/irono/., 1. 1, p. 284: «vers 150-155; » Barde nhewer, op. cit., p. 137: «vers 165; » Batiffol,oj9.cù.,p. 91 : «vers 163-167.»

« Tatien, Orat., 13, 19, cf. 5.

Nous sommes ainsi arrivés au milieu du second siècle, et les faits constatés renforcent pleinement la conclusion tirée de l'état des témoignages entre 170 et 200. L'utilisation du quatrième Évangile autour de 150-160, à la fois par les hérétiques, gnostiques et montanistes, et par les auteurs orthodoxes, comme saint Justin et Tatien, paraît bien garantir que notre document est déjà à quelque distance du moment de sa publication.

De fait, nous en trouvons encore des traces, en nous reportant dix ans auparavant. \'ers 140 ^, le Pasteur d'Hermas présente avec le quatrième Évangile divers points de contact. En particuher, c'est une idée et ce sont des expressions bien johanniques, qui apparaissent dans ce passage : « La porte est le Fils de Dieu. Dans le royaume de Dieu personne ne peut entrer autrement que par le nom de son Fils aimé. La porte est le Fils de Dieu ; c'est la seule entrée pour aller au Seigneur ; ainsi personne ne pénétrera près de lui que par son Fils^. » La dépendance du Pasteur vis-à-vis de notre Évangile est regardée comme probable par MM. Zahn, Drummond, Sanday, Stanton, Reynolds ^ M. Loisy estime que, sans être certaine, elle est cependant possible et n'a rien d'ailleurs qui doive étonner. « Une affinité doctrinale assez étroite, dit-il, existe entre Jean et le Pasteur d'Hermas, principalement en ce qui regarde la préexistence du Christ... Certains rapports d'expression sont assez frappants, bien qu'ils ne supposent pas nécessairement une dé-

* Harnack, ChronoL, t. i, p. 259 ; Bardenhewer, op. cit., p. 96 : « entre 140-155 ». Cf. Batiffol, op. cit., p. 63: Funk, Patres apostolici, 2* éd., 1901, t. I, p. cxxx : « entre 140-154 ♦.

- Hermas, Pastor, Simil. ix, 12. Cf. Jean, x, 7, 9.

^ Zahn, Einl., t. ii, p. 448 : Drummond, Fourth Gosp., p. 255; Sanday, iî'our;/i Gosp., p. 241; Stanton, art. cu., p. 533; Reynolds, art. John, p. 700.

pendance littéraire^... Que cet Évangile ait été connu à Rome, et déjà en crédit vers 130-140, il n'y aurait pas lieu d'en être surpris^. »

Si le témoignage d'Hermas reste douteux, les critiques s'accordent aujourd'hui à admettre celui du gnostique Valentin, qui enseignait à partir de 130 ou 135 ^ Nous avons vu que l'école, fondée par ce gnostique, exploitait, dans la deuxième moitié du second siècle, l'Évangile de saint Jean. Ce simple fait pouvait déjà indiquer que l'écrit, dont les disciples prétendaient autoriser leur doctrine, avait servi à baser les leçons mêmes du maître*. De fait, Tertullien affirme que Valentin utilisait «tout l'instrument évangélique»^ L'auteur des Philosophoumena lui fait citer comme parole du Sauveur le texte johannique : « Tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs et des menteurs ^ » Ces attestations correspondent à ce que nous savons par ailleurs de la doctrine de Valentin. Les quatre couples d'éons qui composent son ogdoade — l'Abîme et Sigè (Silence), l'Intellect et la Vérité, le Verbe et la Vie, l'Homme et l'Église' — sont en rapport intime avec les idées fondamentales du prologue de saint Jean.

Renan admettait déjà « le rôle de notre Évangile dans le gnosticisme, et en particulier dans le système

' M. Loisy ajoute : « 11 ne faut pas dire néanmoins que Jean pourrait tout aussi bien dépendre d'Hermas.» Ceci est à l'adresse de M. H. Holtzmann, Einl., p. 466, d'après lequel, en cas de dépendance, il faudrait donner la priorité au Pasteur.

* Loisy, Le quatr. Éi'ang., p. 5, 6.

^ Harnacii, Chronol., t. i, p. 291 : « de 135 environ jusque vers 160. » Cf. Bardenhewer, op. cit., p. 172 ; Batiffol, op. cit., p. 77.

* Drummond, Fourth Gosp., p. 273.

' Tertullien, De prsescript. haeret., xxxvxn. Cf. Drummond, Fourth Gosp., p. 268 sq. ; Loisy, Le quatr. Évang., p- 16, note 4 « Valentin usait des Écritures qui avaient cours dans l'Église, sauf à les interpréter à sa façon. »

* Philosophoumena, VT, 35. Cf. Jean, X, 8. ' Irénée. C. H.. I, vni, 5.

de Valentin »»^. Au témoignage de M. H. Holtzmann, l'ogdoade du chef gnostique « pourrait être regardée avec la plus haute vraisemblance comme un témoin de l'existence du prologue johannique... autour de l'an 140 »^ M. Loisy résume en ces termes le jugement de la critique contemporaine : « On croit généralement, et il paraît certain que l'ogdoade de Valentin, qui enseigna à Rome vers 135-160, se rattache au prologue de Jean^ » M. Jiilicher va jusqu'à dire : « L'école gnostique de Valentin, qui florissait à partir de 130, fut grandement influencée par le quatrième Évangile, dès son premier commencement ^ »

Le témoignage de Valentin nous reporterait ainsi, pour le moins, aux années 135-140. Les critiques sont actuellement unanimes à déclarer le quatrième Évangile antérieur à cette époque. A peine convient-il de mentionner l'opinion contraire de M. Corssen, tant elle est exceptionnelle. D'après ce critique, notre Evangile aurait été composé pour réfuter le docétisme que les Actes de Jean attribuaient à l'apôtre ; et comme, au sentiment de M. Corssen, les Actes remonteraient aux environs de 140, l'Évangile serait lui-même plus récent. Mais cette hypothèse a trouvé peu de crédit, et, comme dit M. Loisy, elle « ne pouvait en trouver », attendu que, d'une part, la rédaction des Actes est fixée généralement aujourd'hui aux années 160-170, et que, d'autre part, nous l'avons vu, « la dépendance de ces Actes à l'égard de l'Évangile paraît incontestable. »^

Les critiques les plus exigeants n'hésitent donc pas à déclarer l'Evangile johannique antérieur à 140. M. H. Holtzmann fait lui-même observer que, sur ce

' Renan, cité ci-dessus, p. 28, note 2.

* H. Holtzmann, Einl., p. 469.

* Loisy.Lc quatr.Évang.,i>.i&.Ct.Za.ha,Gesch.desneul.Kanons. t. I, p. 736 sq.

* Jûlicher, Einl , p. 317.

* Loisy. op. cit., p. 47. Cf. ci-dessus, p. 23.

point, « les évaluations primitives de l'école critique ont subi une réduction indéniable. » « On est revenu, dit-il, de 160-170, datation de Baur et de B. Bauer, à 150-160, avec Schwegler ; 155, avec Volkmar ; 150, avec Zeller ; autour de 150, avec Bretschneider, Scholten, Matthes ; entre 135 et 163, avec Tayler ; vers 140, avec Hilgenfeld, Hausrath, Thoma, Pfleiderer^ »

Pouvons-nous remonter plus haut ? Il semble bien, tout d'abord, que rien ne nous force à abaisser la composition du quatrième Évangile jusque vers cette année 140, ni même aux années voisines. Il n'est aucun écrit du premier tiers du second siècle dont on puisse dire qu'il a influencé notre document.

Sans doute, au dire de M. Schmiedel^, l'Évangile serait en dépendance de la première gnose hétérodoxe, qui commença de fleurir vers 120 ou 125. Mais cette opinion, qui semble renouvelée de Baur, n'est plus aujourd'hui approuvée des critiques. M. J. Réville observe avec raison que l'écrit « est encore tout à fait étranger au mouvement gnostique. Les tentatives que l'on a faites pour y découvrir des allusions aux systèmes de Basihde ou de Valentin n'ont pas abouti. Assurément, l'évangéliste opère avec des termes et des concepts, tels que Lumière, Vie, Logos, qui se retrouvent dans les systèmes gnostiques, mais avec une valeur et dans des conditions bien différentes... Les systèmes gnostiques, même les plus élevés, sont des mythologies spéculatives abondantes et touffues, où l'imagination anime et personnifie les concepts d'une analyse métaphysique échevelée et entraîne l'esprit bien loin de la théologie juive comme du rationalisme philosophique grec. Ni dans la philosophie religieuse de Philon, ni dans la pensée mystique 'du quatrième évangéhste,

» H. Holtzmann, Einl., p. 464.

^ Schmiedel. art. John, col. 2551.

il n'y a rien de pareil. Celui-ci est remarquablement sobre dans sa spéculation, d'une simplicité hardie et puissante ^. «

M. Loisy n'hésite pas à faire sienne cette conclusion. « L'erreur principale » de Baur, écrit-il, « consistait à voir dans le quatrième Évangile une sorte de compromis entre le gnosticisme dans tout son développement et la tradition chrétienne primitive, tandis qu'il se place très certainement et de la façon la plus naturelle au début de la gnose ^. »

On a prétendu encore^ trouver dans notre document des allusions à la révolte des Juifs sous Hadrien, en 132. Lorsque le Christ johannique dit à ses adversaires : « Si un autre vient en son propre nom, vous l'accepterez ^ » sa déclaration viserait un individu usurpant le rôle de Christ, sans doute un faux Messie qui aurait paru à l'époque de l'évangéliste, et Tonne pourrait guère songer qu'au chef de l'insurrection de 132, Barkochba. De même, la parole de Jésus : « Vous me chercherez, et vous ne me trouverez plus^, » marquerait, dans la pensée de l'évangéliste, l'impuissance des Juifs à se procurer un libérateur, impuissance manifestée par le récent échec de la révolte. Enfin, il y aurait encore une allusion aux massacres des chrétiens qui signalèrent le soulèvement de Barkochba, dans cette parole du Sauveur : « Le temps vient où quiconque vous fera mourir croira rendre hommage à Dieu ®. »

Cependant ces prétendues allusions ne sont plus relevées à l'heure actuelle que par de rares critiques, et encore le sont-elles fort discrètement. M. H. Holtzmann se contente de noter, à propos du premier pas-

^ J. Réville, Le quatr. Évang., p. 322. ' Loisy, Le quatr. Êvang.,p. 40.

' Hilgeafeld, H istorisch-kritische Einleitung in'das N. T., 1875 ; Pfleiderer, Dos Urchristenthum, 1887.

♦ Jean, v, 43.

' Jean, vu, 34.

' Jean, xvr, 2.

QUATRIÈME ÊVAJÎGILB. — 3.

sage : « S'il faut voir désigné là un individu déterminé, ce doit être soit l'Antéchrist personnel, soit quelque personnage historique, et, dans ce cas, plutôt le Messie juif Bar Kochba que Simon le magicien^. » Au sujet du dernier passage, il se borne à dire : « Que l'on mentionne des persécutions juives, et non païennes, cela correspond à la perspective historique, mais pourrait également viser la récente expérience de la seconde guerre juive ^. » L'interprétation est proposée, on le voit, sans beaucoup de conviction. Aussi le même M. H. Holtzmann, quand il s'agit de fixer « le temps où le quatrième Evangile a dû naître, tant au point de vue de la teneur apologétique qu'au point de vue critique «, s'en tient à cette formule assez large : « au plus tôt à la fin du premier siècle, et au plus tard vers le milieu du deuxième ^. » Si l'on peut se prononcer pour la lin du premier siècle, c'est donc que les allusions aux événements de l'an 132 sont loin d'être certaines.

M, Schmiedel lui-même ne retient en considération que le premier passage. « Cette prédiction concernant un autre Messie, dit-il, fut réalisée lorsque, en 132, Barckochba se leva, excitant les Juifs à la grande révolte, qui se termina, en 135, par l'extinction complète de la nation juive. Il est bien tentant de penser que le chapitre v, 43, contient une allusion à cet événement. » Mais, avoue-t-il, si nous n'avions pas d'autres raisons à faire valoir en faveur de cette période, « nous ne songerions pas à bâtir sur le passage en question la moindre hypothèse pour la datation de notre écrit *. »

De fait, M. Loisy estime que l'évangéliste a eu plutôt en vue, dans les deux premiers endroits, « ce qui s'est passé en 70 » et « la terrible situation qui s'est dénouée »

1 H. Holtzmann, Evang. Joh., p. 99.

" Id., ibid., p. 193.

^ Id., Einl., p. 464.

* Schmiedel, art. John, col. 2551.

alors « par la destruction de Jérusalem »^. On peut même douter que les paroles prêtées au Sauveur se rapportent à cette circonstance de la première guerre juive : elles paraissent avoir une portée beaucoup plus immédiate et plus simple. A supposer qu'il faille y voir une allusion obscure à ces événements lointains, elle se comprendrait fort bien — et de même l'annonce des persécutions qu'auront à subir les disciples — comme une allusion prophétique, analogue à celles qui se rencontrent dans les trois premiers Evangiles.

De même est-il difficile de trouver un indice sérieux de composition au second siècle, dans ce fait que le quatrième évangéliste emploie le nom de « mer de Tibériade » ^, lequel apparaît pour la première fois sous la plume de Pausanias et devient de plus en plus usité à partir du second siècle, tandis que les écrivains du premier, Strabon, Pline, Josèphe, les Targumistes, parlent uniformément de « mer de Gennesar » ou de <' Gennesaritis w^. Il est certain, en effet, que le nom de Tibériade avait été attaché par Hérode Antipas à la ville bâtie en l'honneur de Tibère sur les bords du lac, autour de l'an 26 après Jésus-Christ ^. La prospérité croissante de la ville dut tendre rapidement à imposer son nom au lac lui-même, surtout parmi les commerçants étrangers. Rien n'empêche de croire que le nouveau nom, couramment usité au second siècle, ait été déjà en usage à la fin du premier, particulièrement dans la région qu'habitait l'évangéhste.

La seule influence que l'on puisse sûrement reconnaître dans l'Evangile de saint Jean est celle de la tradition synoptique, soit que cet Évangile dépende littérairement des Evangiles antérieurs, comme le dé-

1 Loisy, Le quatr. Év'ang., p. 416 ; 518.

^ Jean, vi, l ; xxi, 1.

^ Furrer Dos Geographische im Evangelium nach Johannes, dans la Zeit. neut. Wiss., 1902, p. 261.

* Schûrer, Geschichte des jiidischen Volkes im Zeitalter Jesu Christi, 3« éd., 1898, t. u. p. 170.

clarent MM. H. Holtzmann, Julicher, J. Réville, Loisy*, soit qu'il suppose seulement la tradition synoptique existante "et connue de notre auteur, ainsi que le pensait Renan ^, et que le pensent encore M. Drummond ^ et beaucoup d'autres. La rédaction des Evangiles synoptiques étant généralement rapportée au premier siècle, et même, par bon nombre de critiques indépendants, plus présides années 70 ou 80 que de l'an 100, il s'ensuit que rien ne nous interdit de reculer la composition du quatrième Évangile jusque-là, si par ailleurs nous avons des raisons positives de le faire.

Ces raisons positives existent-elles ? M. Schmiedel en doute. Nulle trace certaine de notre document ne lui paraît constatable avant 140. Or, à l'en croire, il est nécessaire de placer l'origine de l'Evangile le plus près possible de l'époque où ses traces commencent à apparaître : donc peu de temps avant cette année 140 *, M. Albert Réville se prononce dans le même sens. « Tout bien pesé, dit-il, il me semble impossible de faire remonter la composition du quatrième Evangile au-dessus de la période 130-140, et j'opterais pour 140 plutôt que pour 130 ^ «

Ces critiques, cependant, sont devenus] aujourd'hui de véritables exceptions. De quel droit déclarer l'origine de l'Évangile immédiatement antérieure à l'époque où l'on constate avec certitude sa trace [dans les documents conservés ? Notre écrit pourrait n'avoir

1 H. Holtzmann, Einl., p. 440 ; Evang. Joh., p. 2-3 : Julicher, Einl., p. 314 ; J. Réville, Le quatr. Évang., p. 325 ; Loisy, Le quatr. Éi'ang-, p. 56 sq.'

^ Renan, Vie da Jésus, p. LXXVi-

* Drummond, Fourih Gosp-, p. 16.

* Schmiedel, art. John, col. 2550. Comme, d'autre part, l'écrit lui paraît refléter les événements qui signalèrent la révolte des Juifs sous Barkochba, M. Schmiedel [fixe approximativement comme date d'origine la période 132-140.

° A. Réville, Jcsus de Nazareth, 1897, 1. 1, p. 357.

influencé, d'une manière palpable, les ou\Tages ecclésiastiques qu'à partir de 140, et cependant avoir vu le jour bien avant cette date. M. Abbott, qui partage l'opinion de M. Schmiedel sur l'état des témoignages antérieurs au milieu du second siècle \ paraît agir prudemment en s'abstenant d'en rien conclure relativement à l'origine réelle du quatrième Evangile, qu'il suppose même antérieur à l'an 108^. De même, M. H. Holtzmann, tout en se montrant peu disposé à trouver trace de notre écrit avant 140, n'en indique pas moins comme date probable de composition la période assez large de 100-133 ^. De fait, la diffusion de l'Évangile johannique vers le milieu du second siècle, attestée par les spéculations hérétiques du montanisme et de la grande gnose, comme par les ou\Tages orthodoxes de saint Justin et de Tatien, exigerait à elle seule pour notre document une ancienneté déjà notable à cette époque.

Cependant il est d'autres faits encore qui nous invitent et même nous obligent à remonter plus haut. Nous pouvons mentionner d'abord, sans pourtant y insister, les témoignages de la Didachè, de VÉpître dite de Barnabe, et de Basilide.

M. Harnack rattache à la période 130-160 la Didachè ou Doctrine des douze apôtres^. Il est certain que les prières eucharistiques contenues dans cet écrit ont une certaine affinité avec les discours johanniques de la dernière Cène. Au sentiment de M. Zahn^etdeM. Re-ch* elles auraient été modelées directement sur ces discours. M. Harnack estime plutôt qu'il existe entre les deux écrits « une parenté d'idées surprenante, mais non une dépendance littéraire » '. Tout en obser-

^ Abbott, art. Gospels, col. 1832.

- Id., ibid., col. 1795.

' H. Holtzmann, Einl., p. 464.

* Harnack, Chronol., t. i, p. 438. i ' Zahn, Einl., t. ii, p. 446.

* Resch, Paraît, zu Joh., p. 2.

' Harnack, op. cit., 1. 1, p. 435 et 680, note 3.

vant pareillement qu' « on peut trouver aux prières eucharistiques de la Doctrine des douze apôtres une saveur johannique » et qu' « on est bien tenté de penser que ces prières ont été imitées des discours après la Cène ", M. Loisy ^ se range à l'opinion de M. Harnack. Il est, en effet, possible que la Didachè tienne ses affinités avec l'Evangile de saint Jean de sa dépendance vis-à-vis de la liturgie primitive, laquelle pouvait être en relation avec la tradition consignée en cet écrit ^.

Le rapport de VÉpître dite de Barnabe (130^) avec le quatrième Evangile est également douteux. Sans aller jusqu'à prétendre, avec Keim *, que l'Épître est saturée d'idées johanniques, on peut trouver un indice sérieux d'influence exercée sur l'auteur par notre évangéliste dans le fait qu'à son exemple il interprète le serpent d'airain comme symbole du Christ en croix et, d'autre part, emploie des formules johanniques, telles que « venir en chair », « apparaître en chair, » « vivre à jamais. « C'est la pensée de M. Zahn et de M. Sanday ^. M. Loisy, comme M. Stanton et M. Drummond ®, estime les rapprochements non concluants.

Quant au célèbre gnostique Basilide, qui dogmatisait à Alexandrie vers 130 ou 133, il aurait bien

' Loisy, Le qualr. Évang., p. 4.

* Cf. Wohienberg, Die Lehre der 12 Apostel in ihrem Verhdltniss zum neutest. Schrifttum, 1888, p. 56 sq. ; Balifrol. dans la Revue bibh, 1897, p. 480 ; Camerlynck, Quart. Evang., p. 32 ; Jacquier, La doctrine des douze Apôtres, 1891, p. 52 sq.

' Harnack, ChronoL, t. I. p. 427 : « 130 ou 131. » Cf. Batiffol, op. cit., p. 11 ; Loisy, Le quatr. Évang., p. 5, note 1. D'après Funk, op cit.,i. i. p. xxv, et Bardenhewer, op. cit.,i. i, p. 50, l'Épître aurait été composée plutôt sous Nerva (96-97) ou peu aprè«.

* Keim, Geschichte Jesu, 1. 1, p. 141 sq.

* Zahn, Ei.nl., t. n, p. 448 ; Sanday. Fourth Gosp., p. 241.

* Loisy, Le quatr. Ê^ang-, p. 4 : Stanton, Gospels, p. 33; Drummond, Four'h Gosp., p. 256.

ÉPOQUE DE COMPOSIinX 43

exploité l'Evangile johannique, si l'on en croit l'auteur des Philosophoumena ^. Ce dernier écrivain, il est vrai, ne mérite pas une absolue confiance : « les citations basilidiennes des Philosophoumena, observe M. Loisy, sont sujettes à caution -. » Mais, s'il n'est « pas sûr que Basilide lui-même... ait employé »^ notre Evangile, cela parait cependant rendu fort \Taisemblable par le fait de l'utilisation de cet écrit dans l'école de Basilide, comme dans l'école de Valentin et par Valentin lui-même. M. Drummond juge la chose « hautement probable » *.

Quoi qu'il en soit de ces premiers témoignages, une particularité plus certaine nous conduit au même résultat, bien plus, nous permet de conclure à l'existence du quatrième Evangile dès l'an 120 ou 125. C'est le fait que notre document, qui présente des relations assez étroites avec les idées et les formules exploitées par la gnose hérétique, non seulement ne manifeste aucune tendance apologétique contre cette gnose hétérodoxe, mais encore se montre complètement indifférent à son égard et l'ignore même tout à fait. « Or, remarque à bon droit M. J. Réville, il parait bien difficile d'admettre que, si le quatrième Evangile était né à une époque où le gnosticisme battait son plein, non plus seulement en une foule de spéculations individuelles dénuées d'autorité, mais dans de véritables écoles dont la terminologie est souvent apparentée à la sienne, on n'y trouvât aucune trace de ces systèmes, soit qu'il se rencontrât avec eux sur certains points, soit qu'il eût à les combattre ou à se distinguer d'eux. On ne saurait alléguer que le quatrième évangéliste ne fait pas de polémique ; il en fait beaucoup,

* Voir ci-dessus, p. 27.

' Loisy, Le quatr. Ê^-ang., p. 16. Cf. Harnack, ChronoL, t. i, p. 291.

' Loisy, ibid.

* Drummond, Fourth Gosp., p. 331.

au contraire, mais exclusivement contre les Juifs. » M. Réville conclut : « Comme les grands systèmes de Basilide et de Valentin se forment à partir de l'an 125, il ne nous paraît pas possible de faire descendre la composition du quatrième Evangile au delà de cette date \»

M. Julicher parle dans le même sens : « Le fait, dit-il, que le quatrième évangéliste a pu écrire un Evangile à tendance, sans trace de tendance anti-gnostique, montre à coup sûr que le gnosticisme n'avait pas encore commencé d'être un danger sérieux pour l'Église, du moins en cette partie de l'Église qui se trouvait dans son horizon ^. » « L'auteur du quatrième Évangile, dit pareillement M. Loisy, ne paraît avoir ni l'intention de réfuter la gnose ni celle de la concilier avec la tradition... Sa parfaite sécurité à l'égard de la gnose hétérodoxe prouve sans doute qu'il a écrit avant que parussent les principaux docteurs gnostiques^ »

Aussi le plus grand nombre des critiques actuels regardent-ils l'an 125 comme la limite extrême qu'on ne saurait dépasser, lorsqu'on veut fixer l'origine de notre document. Pour ceux qui ne trouvent pas l'ouvrage plus anciennement attesté, il doit être rapporté à la période qui sépare cette année 125 de la pubhcation des Synoptiques. C'est très approximativement que Renan ^ fixait l'an 126. M. Oscar Holtzmann et M. J. Réville ^ se prononcent d'une façon générale pour la période 100-125. D'après M. Julicher ^ l'ouvrage ne peut être postérieur à 125, et, comme les Synoptiques paraissent de la fin du premier siècle, il date plus probablement de 100-110. M. von Soden '

' J. Réville, Le quatr. Êvanp., p. 323, 324.

* Julicher, Einl., p. 324. Cf. Von Soden, Urchristl. Lit., p. 225. ' Loisy, Le quatr. Écang., p. 95.

* Renan, L'Église chrétienne, p. 58 sq.

* O. Holtzmann, Joh. evang., p. 79 ; J. Réville, Le quatr. Évang., p. 325.

* Julicher, Einl., p. 324.

' Von Soden, loc. cit.

propose, comme date approchante, l'an 110, l'ouNTage ne contenant « ni allusion à la révolte de Barkochba, ni trace de gnosticisme ».

Cependant un certain nombre de critiques croient pouvoir remonter plus haut encore, et jusque dans les quinze premières années du second siècle, la chaîne des témoignages favorables à l'existence du quatrième Evangile. Le document le plus important qui s'offre en premier lieu à l'examen, est la collection des sept Epîtres de saint Ignace. Ces lettres, dont l'authenticité est aujourd'hui définitivement reconnue ^, furent écrites par l'évêque d'Antioche à la veille de son martyre, sous Trajan (98-117), approximativement vers l'an 110^. Il est incontestable qu'elles renferment nombre d'expressions et de formules qui rappellent celles du quatrième Evangile, et que la théologie de saint Ignace se rapproche sur beaucoup de points de celle de saint Jean. Peut-on dire que l'évêque d'Antioche a connu notre Evangile et qu'il en dépend ?

M. de Goltz a minutieusement étudié la question dans un important ouvrage ^. Il s'arrête à la conclusion qu'Ignace n'a pas dû utiliser notre écrit, mais qu'il appartient sans doute au même milieu et à la même époque, qu'en tout cas seul « un séjour prolongé dans

* Harnack, ChronoL, t. i, p. 382 ; Bardenhewer, op. cit., t. i, p. 78 sq. ; Batiffol, op. cit., p. 14 ; Sanday, Fourth Gosp., p. 51. Ce résultat est dû surtout aux travaux de Zahn, Ignatius i'on Antiochien, 1873 ; Ignatii et Polycarpi epistuUs, 1876 ; Fiink. Die Echtheit der ignat. Briefe, 1883 ; Lightfoot, St. Ignatius, 1885.

^ D'après Lightfoot, op. cit., et Bardenhewer, /oc. ci«. : sous Trajan, 98-117; Harnack, ChronoL, t. i. p. 406: les dernières années de Trajan, 110-117; Julicher, ftn/., p. 375, et Loisy, I-c quatr. Évang., p. 6 : vers 115 ; Von der Goltz, Ignatius von Antiochien als Christ und Theologe, 1894 • vers 110 ; Allard, Histoire des persécutions, 1885, t. I, p. 179, et Funk, o/). cit., t. i, p. LVin : vers 107.

' Von der Goltz, op. cit., p. 118-144, 197-206.

une communauté influencée par la pensée johannique » a pu lui permettre de s'approprier cette pensée au point que l'on constate. M. Harnack^ déclare se ranger à cette conclusion. Elle est également adoptée par MM. Abbott, Schmiedel, J. Réville ^

D'autres critiques jugent les points de contact trop nombreux et trop spéciaux pour ne pas conclure à une dépendance réelle, qui ne peut être que des Épitres vis-à-vis de notre document. M. Sanday relève d'abord que la raison, pour laquelle M. de Goltz refuse d'admettre la dépendance littéraire, n'est pas que les rapports de saint Ignace avec le quatrième Evangile soient trop superficiels, mais au contraire qu'ils sont trop profonds pour s'expliquer par la simple influence d'un écrit. Et il ajoute : « C'est vrai, l'affinité est profonde. J'ai eu occasion, il y a quelques années, d'étudier de plus près les Lettres ignatiennes, et j'en ai été impressionné au point de me demander s'il y a quelque exemple d'une ressemblance aussi étroite entre un livre de l'Écriture et un écrit de Père. Abstraction faite d'une certaine matérialité d'expression chez Ignace, et étant donné qu'il est un Syrien ardent et non un Grec, il me paraît reproduire la doctrine johannique avec une fidéhté extraordinaire. Cela s'applique spécialement à son exposé de la doctrine de l'incarnation, à sa conception du Logos, à la relation qu'il établit entre le Christ, d'une part, et, d'autre part, le Père et le fidèle. »

« Que la famiharité d'Ignace avec l'enseignement johannique ne trouve pas son explication adéquate dans l'emploi qu'il aurait fait du quatrième Evangile sur la fin de sa vie, » M. Sanday l'admet volontiers. Mais, dit-il, on peut parfaitement supposer que l'évêque d'Antioche « a été mis en rapport avec les écrits johan-

* Harnack, ChronoL, t. i, p. 396 sq. et p. 674, note 1. ' Abbott, art. Gospels, col. 1830; Schmiedel. art. John, col. I^^kl ; J. Réville, Le quatr. Êvang., p. 325.

niques quelques années avant son voyage vers Rome, et qu'il leur a consacré, non une lecture rapide, mais une étude intime et pénétrante qui a exercé l'influence la plus profonde sur son esprit... En tout cas, l'état des Épitres ignatiennes semble prouver l'existence, dés avant la fm du premier siècle, d'un corps complet de doctrine, identique à celle de notre document... Or, si la substance du quatrième Évangile existait avant la fm du premier siècle, c'est^ à coup sûr une présomption déjà considérable que l'Evangile lui-même existait par écrit, et les autres raisons que nous avons de le supposer sont pour autant confirmées » ^.

M. Loisy soutient fermement la même conclusion. « Il paraît évident, dit-il, bien que plusieurs le contestent, qu'Ignace d'Antioche dépend, dans sa christologie, de l'Évangile johannique. » Bien plus, «il a dû le connaître assez longtemps avant d'écrire ses Épîtres, pour s'être pénétré de sa doctrine et de son esprit au degré que nous voyons. Il concilie la tradition synoptique avec la théologie johannique ; autant qu'on en peut juger, il emprunte à la première l'histoire de Jésus, et à la seconde l'idée qu'on doit 'se faire du Christ et de son œuvre ^. » C'est ce que pensent également MM, Zahn, Resch, Lightfoot, Reynolds, Drummond, VVernle^

Au surplus, le témoignage de saint Ignace n'est pas absolument isolé à cette époque. Peu de temps

» Sanday, Fourlh Go.«p., p. 243-245.

' Zahn, Geschichte des neut. Kanons, t. n, p. 903 sq. ; Resch, op. cit., p. 11-12; Lighiîoot, Biblical Essays, 1893, p. 81 sq ; Reynolds, art. John, p. 699-700, cf. p. 682 ; Druramond. Fourth Gosp., p. 258 ; Wernie, Die Anfange unserer Religion, 2« éd., 1904, p. 455. M. Stanton, Gospels, p. 20. regarde la chose comme incertaine ; elle est estimée « hautement probable » par U Société d'Oxford, The New Testament in apostolic Fathers, 1905, p. 83.

après^ le martyre de l'évêque d'Antioche, saint Polycarpe, écrivant auxPhilippiens, énonce plusieurs sentences^ étroitement apparentées à la I'^ Épitre de saint Jean ; en particulier, celle-ci : « Quiconque ne confesse pas que Jésus-Christ est venu en chair est un antechrist ^. » C'est en vain qu'on essaye de contester l'emprunt. Au dire de M. Abbott, Polycarpe aurait simplement utilisé « une tradition johannique »^ M. Schmiedel pense que « la coïncidence verbale n'est pas assez étroite pour que le passage soit regardé comme une véritable citation » ^. Mais il est encore plus certain que la correspondance des termes est beaucoup trop étroite, beaucoup trop spéciale, pour qu'on puisse croire les deux écrits indépendants l'un de l'autre, ou dépendant tous deux d'une tradition commune.

« L'Épître, remarque M. Drummond, contient au moins treize citations semblables, empruntées à divers livres du Nouveau Testament, en particulier à la I''^ Épitre de Pierre ; or, elles sont aussi introduites sans indication de leur provenance, sans rien qui marque une citation, souvent avec des inexactitudes verbales, et mêlées de développements personnels... On peut sûrement en conclure d'une façon raisonnable que le passage qui nous occupe est réellement une citation de la I''^ Épitre de Jean^. » Tout en émettant l'hypothèse que cette « déclaration antidocétique »

Harnack, Chronol., t. i, p. 406 ; Funk, op. cit., t. I, p. xc ; Bardenhewer, op. cit., t. i, p. 87; Batiffol, op. cà., p. 18; Loisy, Le quatr. Ê\>ang.. p. 7. En terminant sa lettre, en effet (xin, 2), Polycarpe demande qu'on lui donne quelques détails sur le martyre d'Ignace, dont il ignore encore les circonstances.

* Polycarpe, Ad Philip., i, 1 ; in, 3 (cf. I Jean, m, 6, 7, 9, 10) ; IX, 2 (cf. I Jean, n, 15) ; v, 3 (cf. I Jean, n, 14-17).

» Id., ibid., \-a., 1 ; cf. I Jean, iv, 2, 3 ; II Jean, 7.

* Abbott, art. Gospels, col. 1830.

' Schmiedel, art. John, col. 2547. Ce critique peut si difficilement s'empêcher de songer à un emprunt qu'il se réfugie en fin de compte dans l'hypothèse que l'Épître serait interpolée.

* Drummond, Fourth Gosp., p. 190.

pourrait être « un lieu commun de l'ardente controverse qui agita alors la chrétienté », M. J. Réville ajoute : « Cependant la possibilité d'un emprunt par Polycarpe à I Jean ne peut pas être niée, d'autant que l'évêque de Smyrne a rempli sa lettre de réminiscences d'écrits devenus plus tard canoniques ^. » Cette dépendance littéraire parait « certaine » à M. Harnack, comme à MM. Zahn, Stanton, et Reynolds ^. M. Loisy ne fait pas difficulté de déclarer simplement : « Polj^carpe, dans sa lettre aux Philippiens, écrite peu après celles d'Ignace, fait un emprunt à la première Épître de Jean^ »

Or, il est universellement admis que les trois Êpîtres johanniques'* appartiennent au même milieu que le quatrième Évangile, qu'elles sont sensiblement de la même époque, et que l'Evangile leur serait même plutôtlégèrement antérieur. C'est ainsi que Weizsâcker ^ estime la I'"^ Épitre imitée de l'Évangile. M. Schmiedel * va jusqu'à penser que l'auteur de cette Épître a l'intention de se référer à l'Évangile ', et peut-être même prétend s'identifier avec l'évangéliste ^. Comme M. Drummond et M. Jûlicher^ M. Loisy juge la première Épître « postérieure de plusieurs années à l'Évangile ». " 11 se pourrait, ajoute-t-il, que les trois Épîtres eussent paru dans le temps où l'Évangile, augmenté du chapitre xxi, commença à circuler sous le nom du

* J. Réville, Le quatr. Êvang., p. 71 et 51, note 1.

* Harnack, Chronol., t. i, p. 658 ; Zahn, Einl, t. n, p. 465 ; Stanton, Gospels, p. 21 ; Reynolds, art. John, p. 706. L'emprunt est jugé probable par la Société d'Oxford, 0/?. cit., p. 100.

' Loisy, Le quatr. Écang., p. 7. Le critique ajoute, note 3 : « Le rapport est peut-être plus étroit avec II Jean, 7. »

* Peu importe donc que la dépendance soit vis-à-vis de la P* Épître ou de la II».

' Weizsâcker, Apostol. Zeit., p. 540.

* Schmiedel, art. John, col. 2557.

' I Jean, n, 14.

' I Jean, i, 1 sq.

" Drummond, FourthGosp., p. 179; Julicher, Einl., p. 340.

50 ORIGINE DU QUATRlÈxME ÉVANGILE

célèbre disciple. On les aura écrites pour compléter l'enseignement du livre principal, en les mettant sous le même patronage ^. »

Si donc saint Polycarpe, aux environs de l'an 115 ou même de 110, avait connaissance de la I""^, et peutêtre aussi de la II® Épitre johannique, il faut conclure que le quatrième Évangile, plus ancien que les Épitres, existait depuis quelque temps déjà à cette époque. M. Harnack le déclare en termes formels : « L'existence de l'Épître, dit-il, et avec elle celle de l'Évangile, est fermement garantie, pour les dernières années de Trajan, par la citation de la Lettre de Polycarpe, chapitre vu ^. »

L'évêque de Smyrne a-t-il connu l'Évangile luimême ? Cela semble hautement vraisemblable, étant donné qu'il a utilisé l'Épître johannique, et que l'Évangile provenait sûrement du même milieu, était d'origine plus ancienne, et a dû être, nous dit-on, placé « sous le même patronage ». « La conclusion n'est que probable, » dit M. Loisy ^. Elle est cependant confirmée par diverses allusions que paraît renfermer le document.

Polycarpe rappelle que Jésus -Christ « a promis de nous ressusciter d'entre les morts » et semble poser comme condition que « nous croyions » en lui ^ : or cette promesse de résurrection ne se rencontre nulle part dans les Synoptiques, tandis qu'elle se trouve explicitement dans l'Évangile de saint Jean, et mise en rapport avec l'idée de la foi ^. De même semble-t-il s'inspirer du quatrième Évangile, lorsqu'il rattache le

' Loisy, Le qualr. Evang., p. 135.

' Harnack, Chronol., t. i, p. 658.

* Loisy, op. cit., p. 7.

* Polycarpe, Ad Philip., v, 2.

' Jean, V, 24: VI, 40, 47. D'après la Société d'Oxford, op. cit., p. 104, «l'allusion paraît être certainement à une tradition johannique, quoique non nécessairement à notre quatrième Evangile. *

devoir do nous « aimer les uns les autres » à l'iniitatioa de « l'exemple du Seigneur » ^.

Parallèlement aux témoignages de saint Ignace et de saint Polycarpe, se présente enfin celui des presbytres de Papias. L'évêque d'Hiérapolis rédigeait sans doute ses Exégèses des discours du Seigneur peu après 140 ^. Dans cet ouvrage, malheureusement perdu presque en entier, non seulement il utilisait, au rapport d'Eusèbe, la I"* Épitre johannique ^ et par là attestait indirectement l'existence du quatrième Évangile à son époque*, mais il rapporte, comme émanant de

' Polycarpe, Ad Philip., s.!. 1. Cf. Jean, xin, 15, 34. Cependant on peut comparer aus^i I Pierre, ii, 21.

' Entre 140-160, d'après Harnack, ChronoL, 1. 1, p. 357 ; Schmiedel, art. John, col. 2549. Vers 135, d'après Reynolds, art. John, p. 698. Plutôt vers 100, d'après .Sanday, Fourth Gosp., p. 250.

' Eusèbe, H. E., III. xxxix. Cela est reconnu de Jûlicher, Einl., p. 339 : J. Réville, 1^ quatr. Ë^'ang., p. 51 ; Loisy, Le qualr. Évang., p. 7 ; Drummond, Fourth Gosp., p. 236.

* Papias a-t-il connu directement le quatrième Évangile ? Nous ne pouvons le contrôler par l'examen de ses œuvres, dont il nous reste à peine quelques fras:ments. Mais la chose paraît au plus haut point probable. Pas plu> que pour Polycarpe. on ne comprendrait quil ait pu exploiter la I'^ Épîlre sans connaître l'Évangile» auquel elle est de toute manière si étroitement reliée, pour l'époque de composition, le lieu de publication, l'attribution d'orisrine. la doctrine. Nous allons voir que cet Évangile n'était pas ignoré des presbytres dont il dépend. Le silence d'Eusèbe sur le point en question ne peut constituer une difficulté véritable, malgré M. Schmiedel, art. John, col. 2548. et M. J. Réville, Le quatr. Évang., p. 71. Eusèbe ne mentionne pas davantage que Papias ait connu l'Apocalypse, et cela paraît pourtant incontestable, étant données les opinions millénaristes de l'évêque d'Hiérapolis et les attestations des écrivains postérieurs qui avaient ses œuvres en mains, tels qu'André de Césarée, Pra?/. iVi .4/)oc. et In Apoc, c. XXXIV, serm 12. Cf. Jùlicher, Einl., p. 339 ; Drummond, Fourth Gosp., p. 236 sq. On peut conjecturer du silence d'Eusèbe que Papias ne donnait pas de notice littéraire au sujet du quatrième Évangile comme au sujet des deux premiers ; mais sans doute cette notice était-elle moins utile pour un Évangile plus récent et fermement attribué à l'apôtre bien connu dans

presbytres consultés autrefois, et dépositaires immédiats des traditions apostoliques, diverses déclarations qui paraissent s'appuyer sur l'Évangile de saint Jean et garantir ainsi l'existence de cet Évangile dans la génération même qui avait précédé, c'est-à-dire aux premières années du second siècle.

A vrai dire, ces déclarations des presbytres ne nous sont présentement connues que par l'ouvrage de saint Irénée, et l'évêque de Lyon les rapporte simplement comme traditions des anciens. Mais, à la teneur de ces relations, à la forme dans laquelle elles sont reproduites, à la manière dont Irénée emploie le présent : « les presbytres disent, » « les presbytres attestent, » on peut reconnaître qu'il tire ces traditions anciennes d'une source écrite. Or, cette source ne peut être que l'ouvrage de Papias, auquel il se réfère à diverses reprises ^, et que nous savons avoir été précisément un recueil de traditions des presbytres au sujet des paroles du Seigneur. M. Harnack^, à la suite de Lightfoot ^, regarde cette conclusion comme assurée. Elle est adoptée de la plupart des critiques, tels que MM. Corssen, Bousset, Drummond, Stanton, Sanday*, et prise en considération par M. Loisy ^.

le milieu asiatique. Que Papias, malgré ce défaut de notice, ait eu le quatrième Évangile entre les mains, c'est ce qu'admettent la plupart des critiques : Harnack, ChronoL.i. r, p. 336, note, et 658 : Corssen, Warum ist das vierte Evangelium fur ein Werk des Apostels Johannes erklàri worden ^ dans la 7jeit. neiit. Wiss., 1901, p. 212 sq. ; Bousset, Offenb., p. 47, note 2 ; Jùlicher, Einl., p. 339 ; Drummond, Fourth Gosp., p. 239-254 ; Sanday, Fourih Gosp., p. 246; Abbott, &vi. Gospels, col. 1816; Loisy, Le qualr. Évang., p. 13 ; Batiffol, dans la Revue bibl., 1897, p. 479.

1 Irénée, C. H., V, xxxm, 4.

'^ Harnack, ChronoL, t. i, p. 335, 336, note, et 658.

* Lightfoot, Essaye on supcmatural Religion, 1889, p. 196.

* Corssen, an. cit., p. 204 sq. ; Bousset, art. Apocalypse, dans YEncycl. bib'L, 1. 1, col. 194; Drummond, Fourth Gosp., p. 245 sq. ; Stanton, Gospels, p. 223 sq. ; Sanday, Fourth Gosp., p. 241.

* Loisy, Le quatr. Êvang., p. 13.

Or, ces dires des presbytres paraissent bien en dépendance de notre document. L'un a rapport à l'âge du Christ, qui aurait été de quarante à cinquante ans^. Malgré qu'il soit présenté comme une tradition reçue par les presbytres de la bouche de Jean, le disciple du Seigneur, il a toutes chances d'être basé principalement sur le quatrième Évangile : celui-ci, en effet, distingue nettement plusieurs années dans le ministère du Sauveur ; d'autre part, à des lecteurs préoccupés il pouvait sembler faire proclamer par les Juifs ^ que Jésus, à l'âge où il enseignait, approchait de la cinquantaine ^. M. Corssen, qui avait d'abord regardé la tradition des presbytres comme indépendante *, la juge maintenant tirée de l'Évangile^. C'est aussi l'opinion de M. Drummond ^.

Plus significatif parait être le cas d'une autre déclaration, attribuée aux « presbytres disciples des apôtres». Ces anciens attestent qu'il y aura divers degrés dans la gloire céleste, et, à l'appui, rapportent que « le Sei-

' Irénée, C. H., II, xxn, 5 : « A trente ans commence l'âge de jeune homme, qui va jusqu'à quarante ans, tout le monde en conviendra ; mais, à partir de quarante et de cinquante ans, on passe à l'âge de presbytre. Or, Notre-Seigneur avait cet âge quand il enseignait, comme l'attestent l'Évangile et tous les anciens qui se sont trouvés en Asie avec Jean, le disciple du Seigneur, et rapportent de lui cette tradition. »

* Jean, vrn, 57.

' Cette donnée sur l'âge du Christ est trop isolée, trop contraire à l'impression très nette des relations synoptiques, qui font baptiser Jésus vers trente ans, et de l'Évangile johannique, qui paraît lui supposer au plus trois ans et quelques mois de ministère, elle est trop inconnue de toute la tradition primitive, pour être autre chose qu'une combinaison tendancieuse, inspirée par une préoccupation à la lois apologétique et mystique, contre ceux qui reprochaient au Christ de n'avoir pas eu cet âge de docteur (cf. Irénée, ibid., 6), et appuyée après coup sur l'Évangile. Cf. Calmes, S. Jean, p. 16 ; Preuschen, Antile gomena, 2« éd., 1905, p. 101.

* Corssen, Monarchianische Prologe zu den vier Evangelien, 1896, p. 106 sq.

' Id., art. cit., dans la Zeit. neut. Wiss., 1901, p. 214-221.

* Drummond, Fourth Gosp., p. 253.

gneiir a dit : il y a chez mon Père un grand nombre de demeures ))^. Cette parole paraît bien emprunté directement à l'Évangile johannique^. Elle ne s'en écarte que par de légères modifications, en harmonie avec la manière de citer un peu large qui était habituelle aux premiers écrivains chrétiens. M. Corssen, qui avait d'abord supposé une source commune à l'évangéliste et aux presbytres^, a depuis reconnu que l'hypothèse n'est guère vraisemblable *. M. Loisy la juge à son tour « très fragile » ^. Au sentiment de M. Harnack, de M. Julicher et de M. Drummond®, l'accord sur les points les plus significatifs est trop étroit pour permettre de croire à autre chose qu'à une dépendance littéraire.

S'il en est ainsi, il ne suffit pas de déclarer, avec M. Loisy, que ces « dires des presbytres, sur l'âge du Christ et les degrés de la gloire céleste, rapportés par Irénée et qu'on peut croire empruntés par lui à l'ouvrage de Papias, rendent vraisemblable la dépendance de celui-ci à l'égard du quatrième Évangile»'. Il faut aller plus loin et conclure, avec M. Harnack : « Par ce que nous venons de voir, il est fermement établi que non seulement Papias a connu, avec l'Apocalypse, le quatrième Évangile,... mais que ses autorités mêmes, les presbytres asiates, ont connu et utilisé les deux écrits. » « D'ailleurs, ajoute le critique,

' Irénée, C.H., V, xxxvi, 2 ; Siv. ro-Jro eio/j/svat riv x'joiov iv Toïç ToOi Traroô; ilou povi; îtvat tto/Xk?..., dicunt presbyteri apostolorum discipuli.

* Jean, xiv, 2 : iv z7i of/.ia. -où rarpo; ^ao'j ptovat TroA/at cto-tv.

' Corssen, Monarch. Prol., p. 110.

' * Id., art. cit., dans la Zeit. neut. Wiss., 1901, p. 214.

* Loisy, Le quatr. Évang., p. 13, note 3.

« Harnack, Chronol.,l. i, p. 336; Julicher, ^mZ., p. 319, cf. p. 339: Drummond, Fourth Gosp., p. 247, 248. Contre Schmiedel, art. John, col. 2547 ; Abbott, art. Gospels, col. 1831.

' Loisy, op. cit., p. 12-13.

la reconnaissance de Jean, xiv, 2, comme parole du Seigneur par les presbylres asiates de Papias n'est pas un fait isolé en Asie-^Iineu^e : elle a son pendant dans l'attitude que tient Polycarpe vis-à-vis de l'Épitre ^. » Appuyé sur ces indices, le professeur de Berlin arrive donc au même résultat que M. Loisy, relativement à la datation de notre document. « Si les faits sont reconnus — et je ne vois pas, ajoute M. Harnack, que l'on puisse rien opposer à la démonstration — l'Évangile, comme l'Apocalypse, existait et était lu déjà en Asie sur la fin du règne de Trajan. On peut dés lors déclarer que la critique externe ne permet pas de descendre au-dessous de cette date {terminus ad quem

Au delà des presbytres de Papias, de saint Polycarpe et de saint Ignace, nous ne trouvons guère que l'Épître de saint Clément de Rome aux Corinthiens, vers 95^, qui puisse nous présenter une attestation en faveur du quatrième Évangile *. On a signalé des points de contact assez remarquables entre ce document, d'une part, et, d'autre part, l'Évangile = et même

* Harnack, Chronol., t. i, p. 658.

* Id., ibid, p. 659.

^ Id., ibid., p. 255 : vers 93-''5; Bardenhewer, op. cit., t. i, p. 57 : vers 95-96 ,- Funk, op. cit., t. i, p. xxx\tii : vers 96-97.

* M. Resch, Paraît, zti Joh., croit pouvoir rapporter la corapo. sition de l'Évangile johannique aux environs de l'an 70. A cet effet, il invoque les témoignages de VÊpître de Barnabe, qu'il date de 96-125, de la /» démentis, fixée à 95, de la Didachè, qu'il fait remonter à 80-100, d'Evodios, évêque d'Antioche avant saint Ignace, entre 70-100. Mais la datation de l'Épître de Barnabe est très improbable, et sa dépendance vis-à-vis du quatrième Évangile incertaine. La Didachè n'est pas assez sûrement antérieure à 110 ; elle n'offre pas d'ailleurs un témoignage assuré en faveur de notre document. Enfin, la citation d'Evodios, fournie seulement par Nicéphore Calliste, au xiv^ siècle, est plus que suspecte. Cf. Batiffol, dans la Revue bibl., 1897, p. 479-480; Camerlynck, Quart. Evang., p. 29-30.

° Cf. Calmes, S. Jean, p. 50.

la I'"^ Épître johanniques^. M. Zahn- croit à la dépendance de l'écrivain romain vis-à-vis de saint Jean. C'est aussi la pensée du P. Calmes '. La plupart des critiques cependant se prononcent contre cette dépendance littéraire. Comme l'observe M. Loisy, « certains rapports d'idées et de formules ne permettent pas de conclure à un emprunt... Telle conception ou telles expressions peuvent sembler johanniques, qui sont antérieures à l'Évangile de Jean ou qui ne procèdent pas de lui *. » S'il était établi que l'Épitre de saint Clément dépend du quatrième Évangile, il faudrait reporter l'origine de notre écrit au delà de 95 : rien par ailleurs ne nous interdit de remonter jusque-là ; mais ce témoignage reste incertain : mieux vaut nous en tenir aux données plus fermes.

Or, tous les faits recueillis jusqu'ici — d'une part la croyance générale en l'origine apostolique du quatrième Évangile au dernier quart du second siècle, d'autre part l'antériorité reconnue de cet écrit par rapport au mouvement montaniste, aux œuvres de saint Justin, à la première floraison comme au plein épanouissement de la gnose hétérodoxe, la dépen-. dance de saint Polycarpe vis-à-vis de la première Épître johannique, enfin celle des presbytres de Papias, et probablement aussi de saint Ignace, vis-à-vis de l'Évangile lui-même — tout cet ensemble de faits, groupés ensemble, contrôlés et fortifiés les uns par les autres, garantit que l'Évangile de saint Jean circulait dans l'Église dès les quinze premières années du second siècle, et rien n'empêche de penser qu'il a pu prendre naissance quelques années plus tôt, dès la fin du premier.

* Cf. Société (l'Oxford, The New Testament in apostolic Fathers. p. 57.

" Zahn, Einl., t. ii, p. 448.

^ Calmes, S. Jean, p. 50-53.

* Loisy, Le quatr. Évang., p. 3. Cf. H. Holtzmann, Einl., p. 465; Stanton, Gospels, p. 18.

Ce qui contribue enfin à affermir cette conclusion, c'est le rapport même du quatrième Évangile avec les Évangiles antérieurs. Il est incontestable que la narration johannique s'écarte notablement de la tradition synoptique et montre à son égard la plus grande liberté. Ou bien l'auteur ne possédait aucune tradition indépendante et s'est borné à exploiter librement la matière fournie par ses devanciers ; ou bien c'est à une information personnelle spéciale qu'il faut attribuer les modifications apportées aux narrations antérieures. Dans le premier cas, il semble nécessaire, au sentiment même de M. H. Holtzmann et de M. Loisy ^, de rapprocher le plus possible notre écrivain du temps où parurent les Synoptiques, à une époque où il fût encore possible de corriger ces premiers Évangiles et de les développer. Dans le second cas, il ne parait pas moins nécessaire de reculer la composition de l'ouvrage jusqu'à une période primitive où pût encore être consignée une tradition évangélique, parallèle à la tradition synoptique et indépendante.

Il est certes fort intéressant de noter que des critiques comme M. Harnack et M. Loisy s'accordent à reconnaître notre conclusion comme définitivement acquise. D'après M. Loisy, l'origine du quatrième Évangile doit se placer entre la rédaction des trois premiers Évangiles et celle des Épîtres de saint Ignace, plus près du premier terme que du second. « Dépendant littérairement des Synoptiques, dit-il, le quatrième Évangile ne peut guère être antérieur à la fin du premier siècle. » Mais, d'autre part, « plus ancien que les systèmes gnostiques de Basilide, Valentin,

^ H. Holtzmann, Einl., p. 464 ; Evang. Joh., p. 14 : Loisy, Le quatr. Êvang., "p. 130 : « Il a la forme littéraire qui lui permettait d'obtenir le même crédit que les anciens Évangiles, dans un temps où il était encore permis de les contredire ou de les corriger sans impiété. »

Marcion, il ne peut guère être postérieur à l'an 125, et les Épitres d'Ignace semblent même exiger que l'on se rapproche beaucoup plus de l'an 100 ^ » Bien plus, en prétendant trouver dans notre ouvrage le reflet des idées et de la vie de l'Église contemporaine, M. Loisy indique de préférence les dernières années du premier siècle, comme époque convenable pour son éclosion. « Jean, dit-il, est déjà un témoignage ecclésiastique, et qui représente la foi de l'Église, le mouvement religieux chrétien, vers la fm du premier siècle ^. » « La vie qui se dégage de ce livre est celle de l'Église chrétienne vers la fm du premier siècle ^. » « C'est l'Évangile toujours vivant qui, quelque soixante ans après la passion du Sauveur, se défend contre le judaïsme et prouve contre lui la mission divine, la filiation divine, l'œuvre divine de Jésus'*. »

M. Harnack, qui n'admet pas la dépendance littéraire de saint Ignace, mais admet celle des presbytres de Papias et celle de saint Polycarpe, formule d'une façon très semblable ses conclusions, « Que l'Apocalypse, dit-il, ait été écrite sur la fm du règne de Domitien, et l'Évangile non après 110 environ, c'est un fait historique assuré ^. » Le quatrième Évangile a dû naître entre l'an 110 et la date d'apparition des Évangiles synoptiques, c'est-à-dire l'an 80 ^, bien qu'il soit « plus probable que l'Évangile et les Épitres ont été écrits après l'Apocalypse », c'est-à-dire après 95 '.

En somme, si l'on se rappelle que le plus grand nombre des savants actuels déclarent l'Évangile de saint Jean antérieur à 125 et postérieur seulement aux Synoptiques, on peut dire que l'école critique

^ Loisy, Le quatr. Évang., p. 130.

* Id., ibid., p. 419.

^ Harnack, Chronol, t. i, p. 679, cf. p. 659. '

« Id., ibid., p. 680, note 2.

' \â.,ibid., p. 679 et 680, note 2.

indépendante en est arrivée à rejoindre sensiblement les positions de l'école conservatrice, touchant l'origine de notre document. La tradition primitive, en effet, atteste que saint Jean vécut jusqu'au temps de Trajan, c'est-à-dire jusqu'après l'année 98. Or, les partisans de l'authenticité ont toujours placé la composition de l'Évangile aux derniers temps de la vie de l'apôtre, dans les années 80-100. Godet, M. Zahn, le P. Calmes 1 parlent de 80-90; M. Camerlynck 2, de 85-95 ; MM. Vigouroux, Batiffol, Mangenot ^, de 90-100 ; M. B. Weiss-*, des environs de 95; le P. Cornély^, de 95-100; M. Reynolds^, des approches de l'an 100. C'est donc à bon droit que M. Drummond' et M. Sanday® constatent que le plus clair résultat des recherches critiques, si laborieusement opérées depuis un demisiècle, a été de confirmer pleinement la croyance traditionnelle sur l'époque de la composition du quatrième Évangile par saint Jean.

§ II. — Le lieu de publication.

L'authenticité reconnue du quatrième Évangile, au point de vue de l'époque de sa composition, est un fait d'autant plus remarquable qu'il se complète d'un autre, non moins important, celui de l'authenticité incontestée de son lieu d'origine ou de publication.

Elle est bien spéciale et bien personnelle, si l'on peut ainsi parler, cette patrie que la tradition assigne à

1 Godet, s. Jean, t. i, p. 247; Zahn, Einl., t. 11, p. 553; Calmes, S. Jean, p. 54.

^ Camerlynck, Qaar^ Evang., p. 207.

' Vigouroux, Manuel biblique, 10^ éd., 1900, t. m, p. 171; Batiffol, La littéral, grecque, p. 3i; Mangenot, art. Jean, col. 1183.

* B. Weiss, Einl., p. 566; Joh. Evang., p. 32.

* Cornely, Introd., t. m, p. 260.

« Reynolds, art. John, p. 699.

' Drummond, Fourth Gosp., p. 349.

* Sanday, Fourth Gosp., p. 248.

l'Évangile de saint Jean. Toute l'histoire racontée dans cet écrit se passe en Palestine et particulièrement à Jérusalem ; rien n'y rappelle expressément un autre pays. Et cependant, au dernier quart du second siècle, la croyance générale de l'Église, attestée par saint Irénée, non contestée par les Aloges, est que l'ouvrage a vu le jour dans l'Asie-Mineure. Et ce qui rend cette donnée grandement significative, c'est que la même tradition prétend qu'en effet, l'apôtre Jean a vécu en Asie et qu'il a composé l'Évangile tandis qu'il résidait à Éphèse ^. On comprend de quel intérêt il peut être, pour la détermination de l'authenticité d'auteur, de vérifier le bien-fondé de la donnée traditionnelle sur l'origine éphésienne de l'ouvrage.

Sur ce point, comme nous l'avons insinué, l'Évangile lui-même ne fournit pas d'indications bien positives, mais seulement certaines particularités relevées assez communément par les critiques, parfois avec de notables exagérations. D'après M. Baldensperger 2, l'auteur du quatrième Évangile aurait eu pour dessein principal de combattre des sectateurs de Jean-Baptiste, qui vivaient dans son entourage et qui élevaient leur maître au-dessus du Christ. Ce serait dans ce but qu'il fait ressortir ce qui peut grandir Jésus et diminuer son précurseur : qu'il s'abstient de dire clairement que le Sauveur a reçu le baptême de Jean ; qu'il évite même de donner à celui-ci son surnom de Baptiste ; qu'il tient à dire que le précurseur a eu, dès l'origine, révélation de Celui qui devait le supplanter, en baptisant dans r Esprit-Saint ; qu'il note enfin comment Jésus a d'abord exercé son ministère en Judée avant la captivité de Jean.

Ces remarques sont assurément tendancieuses et systématiques. M. Baldensperger découvre dans les

* Irénée, cité ci-dessus, p. 24.

* Baldensperger, Der Prolog des vierten Evangeliums, 1898, p 19, 67-74.

LIEU DE PUBLICATION fil

moindres traits de l'Évangile une intention apologétique, qui est loin d'être fondée. Là où cette intention pourrait raisonnablement se supposer, toutes choses se comprendraient bien si l'auteur avait en vue des Juifs, et non spécialement des partisans de Jean- Baptiste^. Néanmoins, on peut aussi admettre que, dans le milieu oii fut composé le quatrième Évangile, on avait une estime particulière pour la personne du précurseur, peut-être même une certaine tendance à le comparer à Jésus, et que cette circonstance a influencé l'évangéliste, soit dans la mise en œuvre de quelques matériaux, soit dans le point de vue donné à certaines parties de son ou\Tage. L'omission de l'épithète de Baptiste, observe ^L Loisy, « suppose que le personnage de Jean était très connu, à la fois honoré et discuté, dans le milieu où fut écrit le quatrième Évangile ^. »

Or, si cette conjecture était fondée, on pourrait la rapprocher de ce fait que le livre des Actes ^ signale la présence à Éphèse d'un certain nombre de croyants qui se réclamaient du baptême de Jean, et peut-être serait-on invité à chercher dans la même région éphésienne le milieu favorable à Jean-Baptiste que paraît supposer notre écrit.

Weizsâcker relève, de son côté, un certain nombre d'indices « qui, sans produire une certitude absolue, suggèrent néanmoins très fortement que le livre est originaire d'Asie-Mineure ». Il signale en particulier ce fait que les apôtres mis en relief spécial dans l'Évangile johannique, André, Philippe, Thomas, etc., sont précisément ceux dont Papias d'Hiérapolis^ avait pris soin de recueillir les traditions orales, et qui paraissent avoir été bien connus en Asie, sans doute pour y avoir

^ Julicher, Einl., p. 337 ; Loisy, ie quatr. Évang., p. 168, note 3.

' Loisy, ibid., p. 343.

^ Actes, xvin, 24-xix, 6.

* Papias, dans Eusèbe, H. E.. III, xxxix, cité plus loin, p. 88.

séjourné ^. M. Loisy à son tour pense que « le choix des disciples qui se joignent d'abord à Jésus est déterminé... en partie, par l'intérêt qu'on avait pour certains personnages ou certains noms dans le milieu où le quatrième Évangile fut composé » -. « La mention de Philippe, dit-il, peut s'expliquer par l'identification de l'évangéliste Philippe, bien connu des ÉgUses d'Asie, avec l'apôtre du même nom... Le relief donné au personnage d'André pourrait tenir à la même cause que l'importance attribuée au personnage de Philippe : le souvenir d'André avait une signification spéciale dans le milieu où l'Évangile fut écrit ^. » Si Philippe et André interviennent dans le récit de l'entrevue des Grecs avec le Sauveur, « c'est plutôt parce que leurs noms étaient en autorité dans le milieu où notre Évangile fut écrit*. »

Ces rapprochements sont loin d'être décisifs. On pourrait sans doute comprendre que l'évangéliste ait voulu particulariser, à l'aide de renseignements authentiques, et sans s'écarter de l'histoire, le rôle joué dans les scènes évangéliques par les apôtres auxquels son entourage portait un particulier intérêt. Pour autant ce serait un indice de l'origine asiatique de l'ouvrage. Mais il reste que, PhiUppe, et peut-être André, exceptés, il n'est pas autrement attesté que les apôtres, dont Papias recueillait les dires, aient jamais séjourné en Asie. D'autre part, on pourrait parfaitement concevoir, avec M. Bousset^, que l'Évangile lui-même ait influencé la donnée de Papias, les noms spécialement illustrés par notre écrit s'étant tout naturellement offerts à sa pensée, dès lors qu'il a voulu énumérer les principaux apôtres dont il rapporte les traditions.

M. H. Holtzmann trouve une nouvelle indication

> Weizsacker, Apostol. Zeit., p. 483.

^ Loisy, Le quatr. Êvang., p. 86.

' Id., ibid.,^. 246.

* Id., ihid., p. 683.

^ Bousset, Die Offenbarunè Johannis, 1896, p 47, note 2.

de la provenance asiatique du quatrième Evangile dans la mention, trois fois répétée, que Caïphe était « le grand-prêtre de cette année-là » ^. Rapprochant cette particularité du fait signalé par Mommsen ^, que, dans la province d'Asie, le grand-prêtre était renouvelé tous les ans et donnait même son nom à l'année courante, le critique émet l'hypothèse que notre évangéhste s'est exprimé en dépendance de cet usage. « Il semble, dit-il, que l'auteur, écrivant dans l'Asie proconsulaire, s'est représenté les choses palestiniennes d'après ce qui se passait dans la contrée où il résidait ^. »

Mais, à supposer qu'il faille établir un rapport entre l'expression johannique et la coutume asiate, il parait impossible * de l'attribuer à une erreur de l'évangéliste, qui, voyant les grands-prêtres se succéder annuellement dans les sacerdoces officiels des villes d'Asie, aurait supposé à tort que les choses se passaient de même en Judée à l'époque du Sauveur, k Une pareille ignorance de la Loi et de l'histoire, dit avec raison M. Loisy, n'est pas vraisemblable ^. » Partout ailleurs notre auteur est trop exactement renseigné sur l'état de la Palestine. Tout au plus pourrait-on admettre que « Jean, écrivant pour des lecteurs peu au courant des choses juives et familiarisés avec le régime des asiarques, aurait parlé conformément aux idées et coutumes du lieu où il écrivait »^. C'est la forme que M. H. Holtzmann donne à l'hypothèse, dans son Commentaire '. Sous cette forme, qu'approuve M. Loisy ^,

' Jean, xi, 49, 51; xvm, 13.

^ Mommsen, Romische Geschichte, t. v, 1885, p. 318.

' H. Holtzmann, Einl., p. 457.

* Malgré Schmiedel, art. John, col. 2542. Cf. J. Réville, Le quatr. Êvang., p. 268.

' Loisy. Le qiiatr. Êvang., p. 664. Cf. Julicher, Einl., p. 333 ; Drummond, Fourth Gosp., p. 437 sq.

' Loisy. ibid.

' H. Holtzmann, E^-ang. Joh., p. 160.

* Loisy, loc. cit.

la conjecture reste encore incertaine, l'expression de l'évangéliste ne devant pas nécessairement s'entendre comme une allusion à un pontificat annuel proprement dit. Elle peut cependant se comprendre. Dans la mesure où elle est fondée, elle fournirait un trait nouveau aux indices d'origine asiatique précédemment relevés.

Quelques indices, plus ou moins probables, voilà donc ce que fournit, au point de vue du lieu de composition, l'examen des particularités internes de notre écrit. La chose certes n'est pas pour diminuer la valeur d'un Évangile, qui prétend reproduire authentiquement le ministère du Christ en Judée. L'indépendance de l'historien vis-à-vis du milieu ambiant ne peut qu'en ressortir déjà d'une façon remarquable, s'il est par ailleurs établi que ^ou^Tage a réellement été rédigé, loin de Judée, en Asie. Or, de cela nous pouvons maintenant apporter des preuves positives.

Tout d'abord, les plus'anciens documents qui nous ont signalé l'existence du quatrième Évangile suggèrent bien que l'Asie occidentale a été son premier centre de diffusion. Si on laisse, en effet, hors de considération l'Épître de saint Clément de Rome, dont les rapports avec notre Évangile sont contestables, les premiers témoins du quatrième Évangile et de l'Épître johannique, qui lui est connexe, sont Papias d'Hiérapohs, avec ses presbytres, Polycarpe de Smyrne et Ignace d'Antioche, qui tous appartiennent à l'Asie- Mineure. C'est également en Asie-Mineure que, quelques années plus tard, saint Justin, originaire de Naplouse, mais converti à Éphèse, put entrer en contact avec les écrits johanniques, avant de s'établir à Rome. C'est en Asie-Mineure pareillement, dans la province de Phrygie, que prit naissance le mouvement montaniste, appuyé sur l'Apocalypse et l'Évangile de Jean. Dans cet état des premiers témoignages,

tout invite donc à placer l'origine du quatrième Évangile dans la région asiatique. « On ne peut, dit M. Harnack, produire aucun argument sérieux pour une autre province, et il est impossible d'aller contre ce fait que les plus anciennes traces de l'Évangile et de l'Épître indiquent l'Asie ^. »

Un témoignage plus direct est foiu'ni par le dernier chapitre de l'Évangile, comparé à l'état le plus certain de la tradition du second siècle. Ce chapitre xxi, en effet, qui forme appendice à ^ou^Tage et lui a été ajouté au moins au moment de sa publication, met la composition du li\Te en relation avec un personnage qui figure à travers l'Évangile sous le nom de « disciple aimé de Jésus », et dont le bruit avait couru parmi les frères qu'il ne mourrait pas ^. Les critiques mêmes pour qui le disciple bien-aimé ne serait, dans le corps de l'Évangile, qu'un personnage symbolique, n'hésitent pas à reconnaître que dans ce chapitre final il est identifié à un personnage réel, bien en vue dans le miheu où l'Évangile avec son appendice fut publié : ce n'est pas, en effet, d'un simple type figuratif qu'on peut parler de mort à venir ou déjà survenue ^

Ainsi pensent MM. H. Holtzmann, Harnack, Julicher*. « Il ne paraît pas possible, dit M. Loisy, d'admettre que le rédacteur n'ait pensé à aucun personnage connu, mais au bien-aimé anonyme et supposé mort. L'addition du chapitre xxi a son explication partielle

1 Harnack, Chronol., t. i, p. 680, note 3.

* Jean, xxi, 24.

' M. J. Réville, Le quntr. Éi.ang.,Y>. 306, 311, tout en reconnaissant que « les versets 20 à 23 attestent que ce disciple est mort au moment où l'appendice est composé >, estime que néanmoins le rédacteur final ne se le représentait pas comme un personnage déterminé et connu de lui. Mais, comme le remarque à bon droit M. Loisy, Le quatr. Évang., p. 124, note 2, <- ce qui est dit du disciple qui ne devait pas mourir devient complètement inintelligible dans cette hypothèse. >> :^

* H. Holtzmann, Evang. Joh., p. 228 ; Harnack, Chronol., t. I, p. 678; JùHcher, £I>l^, p. 328.

dans l'intérêt qui est porté à un individu déterminé, à un disciple dont on avait cru qu'il vi\Tait jusqu'à la parousie ^. » « Il paraît indubitable, dit-il encore, que le rédacteur du chapitre xxi voyait dans le disciple bien-aimé un personnage déterminé, bien connu dans le milieu où ce chapitre fut écrit ^. »

Or, quel est le personnage que visait ainsi l'auteur de l'appendice ? Pour qu'on ait pu croire qu'il ne mourrait point et que même il avait reçu une assurance directe du Seigneur à ce sujet, il faut nécessairement qu'il ait été regardé comme un dernier représentant de l'âge apostolique, parvenu sans doute à une longévité extraordinaire, et, au moins dans une certaine mesure, disciple de Jésus. Or, c'est à Éphèse, et à Éphèse seulement, que nous trouvons trace d'un tel personnage. Toute la tradition du second siècle, depuis les presbytres de Papias et Polycarpe jusqu'à saint Irénée, Polycrate et les presbytres de Clément d'Alexandrie, nous montre vivant à Éphèse, et exerçant une influence incomparable en cette partie de l'Église, jusqu'au temps de Trajan, un individu du nom de Jean, qui ne peut avoir été que l'apôtre de ce nom, ou un homonyme capable d'être confondu avec lui.

C'est ce qu'admettent unanimement les critiques de nos jours, soit qu'ils estiment le quatrième Évangile oeuvre authentique de Jean l'apôtre, soit qu'ils l'attribuent au presbytre qui aurait porté le même nom, soit même qu'ils y voient l'œuvre d'un écrivain anonyme. « Le vieux Jean d'Éphèse, dit M. Julicher, est le seul disciple à nous connu qui ait vécu à un âge assez avancé pour qu'on ait pu le croire immortel : c'est vers lui que converge toute la tradition ^ » Après avoir constaté que « l'Asie-Mineure est presque universellement reconnue comme le lieu d'origine du qua-

* Loisy, Le quatr. Êvang., p. "950.

» Id.. ihid., p. 124.

» Julicher, Einl., p. 328.

trième Évangile », M. Schmiedel ajoute : « c'est dans celte hypothèse que nous pouvons le mieux expliquer que l'Évangile ait été attribué au Jean qui vécut en cette région ^. » De son côté, M. Loisy nous parle du dernier chapitre comme ayant été rédigé par « les presbytres d'Éphèse » 2; à son sens, ce groupe chrétien « entendait présenter le disciple bien-aimé comme un compagnon du Sauveur, qui était Jean d'Éphèse, et qui avait écrit l'Évangile » ^. « En indiquant comme auteur le vieux disciple éphésien dont on avait cru qu'il ne mourrait pas avant la parousie, » on voulait 0 procurer au livre le bénéfice d'une origine apostolique » ^

L'appendice du quatrième Évangile atteste donc de la façon la plus sûre sa publication dans le milieu éphésien. Cette origine n'est pas moins formellement garantie par le témoignage de l'Apocalypse, qui est étroitement apparentée à notre document.

Aujourd'hui, les critiques paraissent unanimes à convenir que ces deux ouvrages appartiennent, sinon au même auteur, du moins à la même école. Ils ont eu dès l'origine la même fortune littéraire : au dernier quart du second siècle, ils sont universellement mis en rapport avec le même auteur ; ensemble ils servent de point d'appui aux prétentions des montanistes ; ensemble ils sont re jetés par leurs adversaires, les Aloges, qui les attribuent au même Cérinthe ; ensemble ils paraissent connus de saint Justin, de saint Ignace et des presbytres de Papias. D'autre part, leur relation n'est pas moins étroite, si on les compare au point de vue des idées, des images et de la langue.

M. Bousset, qui a minutieusement étudié ces points de contact ^, arrive à cette conclusionjqu'il y a une

' Schmiedel, art. John, col. 2552.

^ Loisy, Le quatr. Êvang-, p. 926.

' Id., ibid., p. 124.

* Id., ibid., p. 132.

' Bousset, Offenb., p.'206-208.

« parenté » réelle, « étonnante » même ^, entre l'Apocalypse et les autres écrits johanniques, et que tous ces écrits sont sortis « du même cercle » 2. M. Jiilicher regarde comme établi par l'étude de M. Bousset qu' « il existe entre les écrits johanniques une A^éritahle parenté, jusqu'en de minimes particularités de langage ». « La meilleure explication, dit-il, est peut-être de supposer que l'Évangile, les Épîtres et l'Apocalypse ont poussé sur le même sol et dans la même Église ^. » Weizsâcker disait « l'affinité assez grande pour prouver une commune patrie » ^. M. von Soden y voit l'œuvre, sinon du même architecte, « du moins de la même école d'architecture^. » Aussi M. J. Ré ville admet-il que « l'Apocalyse et le quatrième Évangile sont à peu près contemporains et qu'ils ont vu le jour dans la même région de la chrétienté primitive w^. Enfin, M. Loisy nous parle de « la patrie des écrits johanniques )) ', comme si les écrits procédaient du même centre de publication.

Or il est certain que l'Apocalypse appartient à la région de l'Asie-Mineure. Non seulement elle a pour ses témoins les plus anciens des Asiates, mais elle porte en elle-même les marques de son origine en ce pays. Elle se présente, en effet, comme l'œuvre d'un

» Bousset, Offenh., p. 206.

« Id., ibid., p. 49. 208.

* Jiilicher, Fini., p. 220, 221.

* Weizsâcker, Aposlol. Zeit.,p. 484 : cf. p. 486.

* Von Soden. Urchrisll. Lit., p. 169.

* J. Réville, Le quatr. Êvang-, p. 27.

' Loisy, Lfi quatr. Évang., p. 30. M. Schmiedel, art. John, col. 2517, trouve « téméraire la tentative de ramener l'Évangile ?t l'Apocalypse à un seul et même cercle ou à une seule et même école, bien que l'hypothèse soit suggérée par la tradition qui les attribue à un seul et môme auteur >>. Pour lui, il préfère penser que l'auteur de l'Évangile a utilisé l'Apocalypse. Mais alors il lui faut bien en venir à admettre que « l'Apocalypse était un livre estimé dans les cercles où se mouvait l'auteur de l'Évangile, et que ce dernier prit naissance dans ce milieu et dans cette atmosphère ».

serviteur de Dieu, nommé Jean, qui a reçu ses révélations à Patmos, au seuil de l'Asie, presque en face d'Éphèse ^. L'auteur s'adresse « aux sept Eglises d'Asie », en s'appelant leur « frère et compagnon d'épreuves » ^. Le détail des Lettres aux sept Eglises, par lesquelles s'ouvre le livre ^, montre que de fait l'écrivain connaissait intimement la situation intérieure de ces communautés chrétiennes ^. D'autre part, le rédacteur final de l'Apocalypse ne peut être distingué de l'auteur des Lettres aux Églises. Cela est reconnu de ceux-là même qui supposent l'ouvrage rédigé à l'aide de fragments apocalyptiques plus anciens. M. Bousset ^ a démontré que les sept Lettres offrent même fonds d'idées et mêmes particularités littéraires que le reste du livre. M. Schmiedel lui-même observe justement : « Il n'est guère vraisemblable que ces Lettres aient eu une origine indépendante ; dans ce cas, en effet, elles n'auraient pas été réunies toutes sept en un seul corps, mais auraient été adressées chacune à ses destinataires. Elles deviennent plus intelligibles aussitôt qu'on les considère comme une sorte de préface mise en tête du livre, plus strictement apocalyptique, à l'effet de le présenter à un cercle particulier de lecteurs. Dès lors nous ne pouvons mieux faire que de les attribuer au rédacteur définitif de l'ouvrage^. »

^ Renan, L' Antéchrist, 1873, p. 560 : « Cette île n'avait eu jusqueà aucune importance, aucune signification. On n'y abordait jamais que quand on allait d'Éphèse à Rome ou de Rome à Éphèse* Pour ces sortes de traversées, Patmos offrait un très bon port de relâche, à une petite journée d'Éphèse. C'était la première ou la dernière escale, selon les règles de la petite navigation décrites dans les Actes, et dont le principe essentiel était de s'arrêter autant que possible tous les soirs. »

^ Apoc, I, 1, 4, 9.

* Apoc, n-in.

' Cf. Julicher, Einl.,^. 210.

* Bousset, Offenb.,p. 183 sq.

* Schmiedel, art. John, col. 2515.

Aussi tous les critiques, qu'ils voient dans l'Apocalypse l'œuvre véritable du Jean qui y tient la parole, ou qu'ils supposent le livre rédigé seulement en son nom par quelque disciple, s'accordent à reconnaître que l'auteur de l'écrit avait eu des relations spéciales et prolongées avec les Églises asiates auxquelles il s'adresse, et que c'est bien dans ces Églises d'Asie- Mineure que son ouvrage fut d'abord publié. La conclusion suit donc rigoureusement : c'est aussi en Asie-Mineure qu'a dû naître le quatrième Évangile, puisque tout le montre sorti de la même école et du même milieu.

Cette conclusion, basée sur la parenté étroite de notre Evangile avec l'Apocalypse, comme sur le témoignage du chapitre final, mis en regard de la tradition du second siècle, confirmée, d'autre part, aussi bien par la distribution géographique des plus anciens témoins du livre que par les particularités internes derécrit,estaujourd'hui admise unanimement, même des critiques les plus opposés à l'authenticité johannique ^. « Quant à la patrie des écrits johanniques et à leur centre de diffusion, déclare M. Loisy, l'on peut croire que c'est l'Asie-Mineure, et spécialement la communauté J^d'Ephèse ^. »

' C'est un partisan de l'authenticité, M. Resch, Parall. zu Joh., qui s'écarte ici de l'opinion générale. Ce critique fait composer le quatrième Évangile à Pella, dans la Décapole. Mais il n'appuie sa supposition que sur un seul document, le fragment de Muratori, et sur une leçon très incertaine de ce document. Le texte incorrect porte Johannis ex decipolis, qu'on lit communément : ex discipulis (cf. ci-dessus, p. 20, note 5), et M. Resch : ex Decapoli. Cette dernière conjecture paraît sans valeur. Cf. Batiffol, dans la Revue bibl., 1897, p. 479 ; Camerlynck, Quart. Evang., p. 12 ; Mangenot, art. Jean, col. 1183.

* Loisy, Le quatr. Évang., p. 1^0. Le critique ajoute : « quoique le témoignage d'Ignace puisse faire «songer, pour l'Évangile, à Antioche. » Mais il n'y a absolument rien qui vienne à l'appui de cette conjecture, et le fait que l'évêque d'Antioche utilise

M. J. Réville s'en exprime plus fermement : « Il n'y a, dit-il, aucune raison de contester que le quatrième Évangile ait été écrit, comme le veut la tradition, en Asie-Mineure, dans l'une de ces communautés de l'Asie hellénique, où se trouvaient alors les foyers les plus actifs de la pensée chrétienne, notamment à Éphèse ou dans la région éphésienne. C'est bien là que se rencontrent toutes les conditions spirituelles qui ont permis l'éclosion d'une pareille œuvre. Aussi cette donnée de la tradition n'a-t-elle guère été mise en doute ^. » Elle était approuvée de Renan et de Weizsàcker ^. Elle est encore soutenue par MM. 0. Holtzmann, Harnack, Bousset, Jûlicher, Abbott, Von Soden ^. Elle est acceptée même deMM. Albert Réville, H. Holtzmann et SchmiedeH.

Voilà donc les deux résultats remarquables qui semblent définitivement acquis à la critique : d'une part, le quatrième Évangile existait au début du ii^ siècle, et rien n'empêche qu'il ne soit de la fin du i'^'', comme le prétend la tradition primitive ; d'autre part, il appartient bien par ses origines à cette Église d'Asie- ^Iineure, et plus précisément à cette région éphésienne, à laquelle le rapporte la même tradition.

Il nous faut maintenant vérifier si le témoignage traditionnel se trouve également fondé en ce qui concerne l'auteur précis du hvre, l'apôtre saint Jean.

l'Evanprile est, par lui-même, tout à fait insuffisant à motiver l'hypothèse. D'ailleurs la chose importante, reconnue de M. Loisy, est que louvraore a vu le jour en Asie-Mineure. ^ J. Ro.ville, Le quatr. Êvang. , p. 321.

' Renan, Vie de Jésus, p. Lxni, Lxvn, etc. ; L'Église chrétienne, p. 46 ; Weizsacker, Apostol. Zeit., p. 483.

^ O. Holtzmann, Joh. e^'ang., p. 163 ; Harnack, ChronoL, t. i, p. 680,note3; Bousset, Offenb.,p. 36; Jûlicher, Einl.,p. 221; Abbott, art. Gospels, col. 1616; Von Soden, Urchristl. Lit., p. 169 sq. et 229.

^ A. Réville, Jésus de Nazareth, t. i, p. 353; H. Holtzmann, Fini., p. 4.54, 457, 463; .Schmiedel, art. John, col. 2552.

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