INFÉRENCES TIRÉES DE L'OBSERVATION DES MODES DE L'ÉVOLUTION
Dès qu'on veut passer en revue l'évolution, telle qu'elle s’est déroulée au cours des âges, la question initiale, soulevée dans la Préface et l'Introduction de ce volume, se pose : la conception énergétique nous permet-elle de serrer de plus près les causes de l’origine et la transformation des caractères ? Avant de répondre, voyons ce que notre exposé nous a appris sur le genre de causes à rechercher.
Les comparaisons que nous avons faites, dans notre Deuxième Partie, entre l'évolution mécanique de nombreuses séries animales, appartenant aux cinq grandes classes de Vertébrés et réagissant à l'action d'une douzaine d’habitats différents, fournissent des témoignages répétés de la puissance continue, de l’éternelle plasticité d'adaptation de ces animaux, non seulement à l'égard d’un milieu physique et vivant déterminé, maïs à l’égard de tout changement, direct, régressif ou alternant du milieu, qu’un groupe d'animaux peut rencontrer par son initiative propre ou par la force des circonstances.
Chez les grands Vertébrés, nous sommes en état d'observer et même souvent de suivre dans le moindre détail cette adaptation continue d’un caractère et même de centaines et quelquefois de milliers de caractères. À ce point de vue, un Vertébré diffère d'organismes végétaux relativement simples comme le Pois ou le Haricot, sur lesquels les disciples de Mendel et de Johannsen ont fondé des conceptions biologiques encore prépondérantes (23).
Dans l'évolution régulière de ces caractères des grands Vertébrés,
(23) Voir, sur ce point, l'excellent exposé et la critique de DELAGE et GOLDSMITH,
Le mendélisme et le mécanisme cytologique de l'hérédité, Lhomme, 1919 ainsi que E. RABAUD, Eléments de biologie générale, p. 252-269. (Note du traducteur.)
nous avons comme l'image d'une vaste armée de soldats ; l'organisme dans son ensemble est semblable à l’armée, les caractères aux soldats considérés individuellement ; l’évolution de chaque caractère est coordonnée à celle de tous les autres, chaque caractère ayant cependant son taux distinctif de progression. Quelquefois, un caractère traîne à l'arrière et, faute de marcher au même pas que l'organisme tout entier, engendre une dystéléologie, des « désharmonies, » suivant l'expression de Metchnikoff, qui les a décrites avec tant de soin dans le corps humain (24).
On trouve parfois des séries régulières de caractères, comme des régiments de soldats disciplinés, qui sont tous exactement ou étroitement similaires, par exemple les 1092 dents de la mâchoire supérieure du Dinosaurien Isuanodon Trachodon, toutes semblables dans leur apparence et leur évolution, parfaitement coordonnées dans leur forme et leurs fonctions aux 910 dents de la mâchoire inférieure, dont tous les détails mécaniques présentent des dispositions exactement inverses et complémentaires. D’autres séries, telles que les vertèbres d’un grand Dinosaurien, présentent des caractères, quitous, petits ou grands, ont des formes ou des fonctions différentes et qui concourent mécaniquement à supporter les efforts de traction et decompression, comme les poutres d’un pont. Ce sont là quelquesuns de ces « miracles » de l'adaptation qui ont été mentionnés dans la Préface.
Les témoignages de cette direction continue et plus ou moins adaptative dans l’évolution simultanée de nombreux caractères, qui ne peuvent être révélés que par les séries fossiles d’une même lignée, étaient ignorés par le maître Darwin, lorsqu'il observait, de 1845 à 1878, les variations des animaux domestiques et des plantes et préparaït son grand ouvrage L'origine des espèces. Ce ne fut qu'en 1869 (25) que la découverte par Waagen d'une série continue d'Ammonites fossiles, où l’on voit apparaître et où l’on peut suivre pas à pas les petites variations, permit d'acquérir la première notion exacte des modes continus et sériés de l'évolution qui prédominent dans la nature. Cette notion a été abondamment corroborée par la paléontologie moderne des Invertébrés et des Vertébrés, qui, dans
(24) E. METCHNIKOFF, Études sur la nature humaine, Maloine, 1908 ; Essais optimistes, Maloine, 1914. (Note du traducteur.)
(25) Gaudry avait observé, avant Waagen, ces enchaînements; voir plus haut, p. 124, notes 27 et 28, (Note du traducteur.)
toutes ses branches, a apporté ainsi la plus considérable des contri-
butions à la biologie et à la philosophie naturelle.
Il est sans doute beaucoup plus difficile de déterminer les causes véritables de cette évolution continue, plus ou moins régulière et adaptative, de caractères indépendants que de comprendre les variations brusques et fortuites, dont les disciples de Darwin croient pouvoir faire le principe de l’évolution; car nous avons à chercher l'explication de cette continuité dans chacun des caractères singuliers.
Un résultat négatif des recherches paléontologiques est la réfutation, fondée sur des connaissances positives, de tout principe interne de perfectionnement, de toute entéléchie, incitant les animaux à évoluer en un sens donné, sans égard aux mouvements directs, régressifs ou alternants que prend l'organisme dans la recherche de ‘son environnement physique ou vivant.
Nous avons trouvé, il est vrai (p. 241), parmi les descendants d'ancêtres similaires quoique très éloignés, dans la constitution héréditaire de leur organisme, quelque chose qui semble être déterminé et défini, qui nous a fait penser à l'énergie potentielle des physiciens et qui prédispose la chromatine héréditaire de certaines races à certaines espèces de caractères plutôt qu’à d’autres. Tout se passe comme si une capacité ou une puissance de production des caractères était latente dans la chromatine et attendait qu’elle soit appelée à se manifester. C’est en vertu de cette disposition et aussi de l’hérédité des formes ancestrales similaires que les Mammifères présentent dans l'anatomie et la zoologie comparées un si grand nombre de ressemblances, malgré les différences extérieures que révèle l'étude des adaptations. En d’autres termes, l’origine définie et déterminée de certains caractères nouveaux paraît être une affaire de prédisposition héréditaire, en vertu de laquelle des animaux d'une même souche font apparaître à des époques différentes des caractères nouveaux semblables, comme, par exemple, les défenses cornues et les structures osseuses et dentaires.
La réfutation décisive de l’élan vital, ou tendance interne autonome au perfectionnement, est que les caractères ne surgissent à aucun moment d'une façon autonome. Ils peuvent reposer à l'état latent ou rudimentaire pendant de longues périodes, comme l'énergie latente des physiciens, qui ici encoren’est peut-être qu’une
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simple analogie ; mais, pour se manifester, pour devenir si l’on peut dire actifs, il faut qu'ils aient reçu une impulsion du milieu ou de l'organisme.
C'est dans cette fonction de réveiller les prédispositions des caractères que les phénomènes d'interaction, provoqués dans l’organisme par ce que nous avons appelé les « messagers » physicochimiques, présentent des analogies avec l'énergie potentielle ou latente, quoique les expériences futures puissent démontrer qu'il n'y a pas là de véritables causes et de vraies analogies.
Si la transformation de l'énergie est accélérée dans certains organes ou parties d'organes par l’arrivée de messagers physicochimiques en interaction et si ces organes ou parties d'organes modifient sous cette action leur forme, leurs proportions, leur taux de croissance, il n’est pas inconcevable que des messagers physicochimiques puissent faire surgir un nouveau caractère dans le germe héréditaire, par exemple la capacité de stimuler la transformation d'énergie en un point déterminé.
La vitesse des caractères présente dans le développement individuel et dans l’évolution spécifique des analogies qu'il importe de considérer. Si, au cours de l’évolution d’une famille animale, un certain caractère progresse tres lentement, se traîne, est ralenti, comme s'il souffrait partiellement d'inertie, si même, pendant un temps, il s'arrête complètement, ce même caractère peut être plein de vie et doué d’une grande vitesse dans un autre groupe, où il s'accélère comme, dans un régiment, un soldat plus alerte. Nous avons encore là un ordre de faits, où la conception énergétique de l'évolution peut apporter unrayon de lumière. Certains phénomènes d'interaction organique nous fournissent les premières clartés sur les causes possibles de la lenteur ou de la rapidité de l’évolution des caractères et sur l'accélération ou le ralentissement de cette évolution. Ce mouvement individuel des caractères peut commander les proportions de certaines parties aussi bien que de toutes les parties de l'organisme.
Combinés ensemble, ces mouvements et ces vitesses de caractères produisent toutes les différences étonnantes de proportions, qui distinguent les Mammifères entre eux, par exemple le cou extraordinairement long de la Girafe, le cou très court de l'Éléphant, le crâne allongé du Fourmiller, la tête raccourcie de l’Aï arboréal. Chaque
fois que ces changements de proportion ont de l'intérêt dans la lutte pour l'existence, ils peuvent être secondairement accélérés ou ralentis par la sélection naturelle ; mais leur cause première est l'interaction physicochimique.
Nous voyons ainsi que les principes essentiels de l'anatomie comparée, formulés par Aristote, Cuvier, Lamarck, Gœthe, Geoffroy Saint-Hilaire, Dohrn et d'autres anatomistes philosophes (26), peuvent être exprimés de nouveau dans un langage qui représente l'organisme comme un complexe d'énergie et où le phénomène fondamental et central est le mouvement au lieu d’être l’état statique qui caractérise les conceptions de ces grands savants. Cette conclusion peut être présentée dans la forme du tableau ci-dessous (27) :