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LES QUATRE COMPLEXES D'ÉNERGIE

Nous pouvons maintenant développer le principe esquissé dans notre Préface, d’après lequel la vie et l’évolution consistent dans l'ajustement continu de quatre complexes d'énergie, qui sont constamment en relations physiques, chimiques et mécaniques les uns avec les autres. L'évolution de ces quatre complexes peut être exposée comme suit :

1° Dans l’ordre du temps, le milieu inorganique s'est constitué le premier ; l'énergie et la matière s'observent d’abord dans le soleil, sur la terre, dans l’atmosphère et dans les eaux, qui, chacun en soi, constituent déjà de très remarquables complexes d’énergie, Chacun de ces complexes forme un système bien ordonné, agrégé par la gravitation ; il se meut conformément aux lois newtoniennes et est soumis aux lois de la thermodynamique. Dans chaque complexe. nous observons des actions et des réactions, des acquisitions, des libérations d'énergie et la conservation de l'énergie. Nous observons. aussi que l'énergie, libérée dans une réaction chimique, peut être très supérieure à celle qui a été mise en jeu pour la déterminer.

2° Avec la vie, une coordination différente apparaît dans l'univers : la coordination des énergies internes et externes, adaptées entre elles, que nous appelons, même dans l’état physicochimique le plus simple, un organisme. Au cours de sa naissance et de son évolution, la vie agrège tout élément chimique, dont les propriétés inorganiques peuvent servir à des fonctions organiques. Elle produit en outre une séparation, immédiate ou graduelle, de l'organisme en deux complexes d'énergie : celui du soma, du corps, qui prend fin en même temps que la vie de l'individu ; celui du germen, le $erme héréditaire, qui se conserve après la disparition de l'individu.

3° L'énergie du germe héréditaire ressemble à certains points de vue à l'énergie latente ou potentielle. Mais nousne connaissons aucun phénomène physique inorganique analogue à ceux de l’hérédité (27). L'énergie du germe héréditaire n'est pas seulement cumulative, elle est coordonnée. Elle est en outre, en un sens, impérissable, se perpétuant elle-même pendant toute la durée de l’évolution de la vie sur la terre, conformément à l'hypothèse de la continuité du plasma germinatifformulée par Weismann (28).Certainsphénomènes, que présente le serme héréditaire dans son développement, ressemblent à ceux de l'interaction dans l'organisme : ils sont les principes directeurs d’une série d'actions et de réactions.

49 Avec la multiplication et la diversification des organismes

(27) Contre ce point de vue, voir DucLAUx, La chimie de la matière vivante, p.126 et suiv.; DASTRE, La vie et la mort, p. 231 et suiv. (Note du traducteur.)

(28) Cette hypothèse a été souvent critiquée, notamment par LE DANTEC, DELAGE, RaAgBAUD, etc. Voir surtout DELAGE : L'Hérédité, Schleicher, 1903, et les Théories de l’évolution. Flammarion, 1909. (Note du traducteur.)

individuels apparaît, dans le milieu où ceux-ci se développent, un nouveau facteur : le complexe d'énergie du milieu vivant. Chez les Protozoaires et les Végétaux, les éléments chimiques forment généralement, avec concentration d'énergie, des substances complexes ; ces substances se décomposent, avec dégagement d'énergie, dans les organismes des animaux.

Ainsi se sont constitués quatre complexes d'énergie (si l’on considère comme tel le germe héréditaire), dont chacun a ses actions et réactions propres. Les opérations de la vie dans son évolution ont pour effet de maintenir ces actions et réactions et d'en engendrer constamment de nouvelles; en même temps, le pouvoir de les reproduire, au cours du développement de chaque nouvel organisme, s’accumule graduellement et se perpétue dans le germe.

La sélection de Darwin n'est pas une forme d'énergie, ni une partie d'un complexe d'énergie; elle est un arbitre entre les différents complexes et les diverses formes d'énergie ; elle anticipe l'origine de la vie, comme le font les propriétés physiques de l’adaptation, suivant une remarque de Henderson. Le principe darwinien de la survivance ou de l'élimination des diverses formes d'énergie vivante a, en effet, pour correspondants la survivance et l’élimination des diverses formes d'énergie inorganique dans les étoiles et les planètes. En d’autres termes, le principe darwinien apparaît indirectement comme l’une des causes de l’évolution, en donnant au monde inorganique et au monde vivant les apparences qu'ils présentent actuellement ; mais il n’est pas une des énergies de l’évolution. La sélection ne fait que déterminer celle des combinaisons d'énergie qui doit survivre et celle qui doit périr (29).

Dès l'origine, tout organisme individuel est en compétition avec d'autres organismes de son espèce ou d'espèces différentes et la loi de la survivance du plus apte agit sur les formes et les fonctions des organes dans leur ensemble et sur leurs actions, réactions et interactions particulières. Cette sélection, qui semble être une sélection de l'organisme individuel, est en réalité, comme Weismann l’a indiqué, une sélection du germe héréditaire, dans ses potentialités et dans ses prédispositions diverses.

Les quatre séries connexes d'énergie physicochimique, que je

(29) Cette conception du. rôle de la sélection a été vigoureusement critiquée pas

LE DANTEC, (Note du traducteur.)

viens de poser comme la donnée biologique la plus fondamentale de l'évolution, peuvent être synthétisées comme suit :

Dans chaque organisme en voie d'évolution, les phénomènes de la vie représentent l'action et la réaction de quatre complexes physicochimiques : 1° le milieu inorganique, 2° l'organisme en évolution (protoplasme et chromatine somatique), 3° le germe héréditaire, 49 le milieu vivant. Sur les actions et réactions de ces complexes, la sélection opère dans chaque organisme, lorsqu'il est en compétition avec d'autres organismes (30).

Cet énoncé implique plusieurs inconnues et spécialement celle des relations entre le $erme héréditaire et les trois autres complexes: milieu inorganique, organisme en évolution, milieu vivant. Si le principe de quatre complexes commande dans l’ensemble le développement de l'organisme, il reste à découvrir s’il commande aussi l'évolution du germe héréditaire. La question de savoir si le développement de l'organisme a une action sur l'évolution du germe est la question lamarckienne, la plus embarrassante de la biologie moderne.

Nous avons donc à étudier, non pas une, mais quatre évolutions simultanées. Chacune semble en elle-même presque illimitée lorsqu'on l’examine en détail ; mais celle du germe héréditaire dépasse tellement les autres en complexité qu'elle semble infinie.

Si l’on voulait caractériser d’un mot cette conception du développement individuel et de l’évolution. on pourrait l'appeler conception tétra-cinétique, en raison du rôle qu'elle fait jouer aux quatre séries d'énergies internes et externes qui agissent du dedans et du dehors sur tout individu et toute espèce. Au point de vue du développement morphologique, elle est une conception féfra-plastique (31), en ce sens que la forme de chaque végétal et animal ‘vivant est plastiquement façonnée par quatre séries d'énergies.

Pour conclure, nous pouvons terminer notre Préface et notre Introduction par cette remarque générale : la théorie de Darwin et l'hypothèse plus ancienne de Lamarck sont insuffisantes pour expliquer les modes de l'évolution tels que l'observation les révèle ; il est nécessaire de pousser plus avant et de mettre à l'étude une hypothèse nouvelle.

(30) Voir OsBorN (H.-F.), 1917, p. 8.

(31) OsBorn (H. F.), 1912, 2.

Dans les huit chapitres qui suivent, nous étudierons successivement : {1° l'évolution du milieu vivant inorganique nécessaire à la vie ; 2° l'origine de la vie, l’époque où elle est apparue et l'accumulation des diverses sortes d'énergie d’où elle est probablement issue; 3° le développement des différenciations et des adaptations dans les formes de la vie les plus primitives qui ont survécu. Les difficultés en apparence insurmontables, que présente le problème des causes de l'évolution dans le germe héréditaire, ou chromatine héréditaire (causes qui à l'heure actuelle sont presque complètement au delà de l'observation et de l’expérience), seront mieux mises enévidence dans la deuxième partie de notre travail, où nous étudierons l’évolution des formes supérieures de l'énergie sur la terre, autant qu’on peut les suivre à partir des Protozoaires et des Bactéries jusqu'aux Mammifères les plus élevés dans l'échelle animale. On verra que les modes de cette évolution sont incompatibles avec le dogme darwinien des variations fortuites.

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