HYPOTHÈSES SUR LES ÉTATS PHYSICOCHIMIQUES PRIMORDIAUX DE LA VIE
Les premières étapes de la vie à son origine sont une question de pure hypothèse, où nous n'avons que très peu d'observations et de méthodes de raisonnement pour nous guider ; car les expériences de Bütschli et d’autres, tendant à reproduire les premières opérations de la vie, sont restées sans résultat. Nous pouvons néanmoins, d’après notre connaissance des Bactéries (voir ch. III), mettre en avant plusieurs hypothèses, fondées sur cette idée que les premières opérations de la vie ont été probablement graduelles, qu'elles n'ont pas été brusquement discontinues, que les sauts, les augmentations et les coordinations d'énergie qu'elles ont présentés n'ont eu qu'une faible amplitude et n'ont pas été soudains.
1° Le premier pas vers l’organisation de la matière vivante a dû être l'assemblage, un à un, de plusieurs parmi les dix éléments actuellement es:entiels à la vie: hydrogène, oxygène, azote, carbone, phosphore, soufre, potassium, calcium, magnésium, fer (peutêtre aussi silicium), qui existent dans tous les organismes vivants,
(60) HENDERSON (Lawrence-J.), 1913, p. 157- 60. (61) LoEB (Jacques), 1506, p. 34-35.
(62) HENDERSON (Lawrence-J.), 1913, p. 257.
(63) HEDIN (Sven-G.), 1915, p. 164, 173.
sauf dans quelques-unes des Bactéries les plus primitives, qui peuvent manquer de magnésium, de fer et de silicium. Les quatre premiers éléments, les plus importants, ont été sans doute obtenus à partir de leurs composés en solution dans l’eau (H*O), composés azotés provenant des émanations éruptives ou de l'atmosphère (64), qui était très riche en azote et en anhydride carbonique (CO) ; les six autres éléments : phosphore, soufre, potassium, calcium, magnésium et fer, provenaient probablement de la terre.
29 Ceci posé, que ce rapprochement des éléments un à un ait été soudain ou plus ou moins progressif, on est conduit à supposer qu'ils ont été graduellement liés entre eux par une nouvelle forme de leur attraction mutuelle et qu'ainsi les actions et réactions d’un groupe d'éléments ont fondé une nouvelle forme d'unité dans l’univers : une unité organique, un individu, coordonné dans son fonctionnement, en un mot un organisme, distinct des agrégats plus ou moins considérables de matière inorganique dont les éléments ont été assemblés par la gravitation. Ce stade d'attraction physicochimique peut avoir été antérieur à la cellule, unité primordiale et individualité vivante que nous décrirons plus loin.
3° Nous sommes amenés ainsi à admettre que cet assemblage s'est produit dans l'état gélatineux, que Graham (65) a appelé colloïdal. Toutes les cellules vivantes étant des colloïdes, il est probable que le $sroupement originel des bio-éléments s’est produit à l'état de suspension colloïdale, car c'est dans cet état que les éléments de la vie mettent le mieux en jeu leurs incessants échanges d'énergie. Bechhold (66) a fait remarquer que : « quelle qu'ait pu être la disposition de la matière dans les organismes vivants des autres mondes, elle a dû être de nature colloïdale. Quelle autre condition de la matière eût été capable, dit-il, de produire des formes aussi mobiles, aussi plastiques et en même temps, lorsque cela est nécessaire, de les maintenir sans changement ? »
40 Des actions et réactions spéciales semblent propres à chacun
(64) L'’ammoniaque se forme également par des actions électriques dans l’atmo- Sphère et s’unit avec les oxydes d'azote pour former de l’azotate ou de l'azotite d'ammonium. Ces composés sont entraînés sur le sol par la pluie. F.-W, CLARKE.
(65) Le terme colloïde (du latin cola, colle) a été introduit par Thomas Graham, il y a plus de cinquante ans, pour désigner des substances non dialysables et non cristallisables, telles que la gélatine, colioïde typique, par apposition avec les substances cristalloïdes (dialysables) ; les protéines appartiennent à la classe des colloïdes.
(66) BEcHHoLD (Heinrich), 1912, p. 194.
des éléments de la vie dans les nouveaux composés qu'ils forment. À l'origine des organismes vivants et dans leurs premiers stades, l'affinité progressive et l'assemblage des dix éléments principaux de la vie ont été accompagnés d’une formation de composés biochimiques nouveaux. Cette formation ressemble à la production de fonctions et de caractères nouveaux par les végétaux et les animaux supérieurs, tels que la paléontologie nous les fait observer, et a l'apparence d'une série d'inventions et de découvertes effectuées par l'organisme.
5° A titre de cinquième hypothèse sur l’origine des organismes, nous pouvons soutenir que l’évolution et la spécialisation de divers agents chimiques (que nous désignons sous la dénomination « véhicules chimiques »), les catalyseurs (y compris les enzymes ou ferments non figurés), ont accompagné pas à pas l’évolution des fonctions végétales et animales. Dans l’évolution qui s'est poursuivie depuis les êtres unicellulaires jusqu'aux organismes pluricellulaires et dans la multiplication des cellules (qui a atteint, chez les végétaux et animaux de grandes dimensions, des millions, des milliards et des milliers de milliards), la coordination et l’interdépendance biochimiques sont devenues de plus en plus essentielles,
6° À l'assemblage, à l'attraction mutuelle, à l’état colloïdal, à la synthèse des composés nouveaux, à la coordination chimique, vient s'ajouter une sixième hypothèse: l'apparition de la concurrence et de la sélection naturelle rudimentaires, qui fortifièrent toutes les actions, réactions et interactiôns des individus en concurrence. A-t-il existé un stade, si ancien et rudimentaire soit-il, de l'assemblage des bio-éléments, où la loi de sélection naturelle n'ait pas agi entre les divers éléments agrégés ? Cela n'est pas probable, car chaque élément chimique de la vie possède des propriétés particulières, qui, dans les composés vivants, sont les plus favorables à certaines fonctions.