II
15 novembre 1869.
Pourquoi la parole est-elle impuissante dans certaines réunions publiques? Pourquoi est-il impossible à la contradiction sensée de s'y faire entendre? C'est que, en France, dans l'ordre politique, aucune épreuve n'est jamais complète, conséquemment jamais décisive.
De bonne foi , peut-on et doil-on considérer comme complète et concluante l'épreuve qui se fait en ce moment de la liberté de réunion?
D'abord cette liberté, soumise à la censure d'un commissaire de police au lieu d'être exclusivement soumise au contrôle de la raison publique par l'authenticité de la sténographie, n'existe qu'à l'état intermittent, ce qui signifie qu'elle n'existe qu'à l'état de tolérance sous le régime de l'arbitraire; ensuite, elle s'exerce dans les conditions les plus détestables.
Si le gouvernement avait dans la liberté se pondérant elle-même, dans la liberté-principe, dans la liberté faisceau, la pleine confiance que nous avons en elle; s*il était sincère, dans Texpérience à laquelle nous assistons, il se fût empressé, soit comme État, soit comme Commune, de mettre à la disposition dés réunions électorales ses salles les plus vastes, les plus aérées, les mieux éclairées, précisément afin de soustraire les réunions publiques à la tyrannie des petites coteries furibondes; il n'y eut mis, à titre transi^ toire, qu'une seule condition : celle d'un bureau sténographique attaché à chaque salle, devenue temporairement salle de réunions publiques. Alors, ce que le Journal des Débats appelle « les gens sensés )> eussent pu en toute su* reté, en toute sécurité, se rendre dans ces réunions et y prendre la parole; ils eussent pu le faire d'autant plus sûrement que la salle de réunion eût été plus vaste. Dans une salle de réunion qui ne contient que quelques centaines de personnes, il n'est pas possible qu'il s'établisse une moyenne des opinions , moyenne sans laquelle il n'y a pas , sans laquelle il ne saurait y avoir d'impartialité. Alors c'est le plus violent qui domine. Le contraire a lieu dans les salles qui peuvent contenir plusieurs milliers de personnes; ce qui permet à une majorité et à une minorité imposantes de se former, de se dessiner et de se faire contre-poids l'une à l'autre. Dès que l'assemblée est ainsi partagée, la modération finit toujours par prévaloir, et la raison finit toujours par avoir raison. C'est un fait vérifié par l'expérience, que plus les réunions sont nombreuses et moins elles sont tumultueuses. Dans une réunion où beaucoup de personnes se sont donné la peine, de venir, le nombre des auditeurs qui ont le désir d'écouter tranquillement est toujours infiniment plus considérable que le nombre des interrupteurs qui empêchent d'entendre, et il est très-rare que ces der-
LESRÉUNIONS PUBLIQUES. 390
mers ne soient pas assez vite placés dans l'étroite alternative ou de se-taire ou de se retirer.
Un autre avantage qu'auraient encore de vastes salles mises à la disposition des réunions publiques par TÉtat ou la Commune, ce serait de diminuer considérablement le nombre des réunions électorales, qui se multiplient à Tinfini en raison même de Texiguîté des bouges où elles se tiennent.
Combien de petites causes, souvent ignorées, souvent inaperçues, ont de grands effets !
Par Tesiguîté des locaux, en France, s'explique comment les réunions dégénèrent en clubs, tandis qu'en Angleterre , où les locaux sont vastes , elles restent à l'état de meetings. Gouvernement français, voulez-vous que le droit de réunion soit ce qu'il devrait être, un droit salutaire, dont l'exercide normal habituerait les citoyens à la discussion et les déshabituerait de l'émeute? veuillez les moyens delà fini Ouvrez au suffrage universel des salles de réunion qui soient assez spacieuses pour que les candidats n'aient pas besoin de réunir leurs électeurs plus d'une ou deux fois. Pour les électeurs comme pour les candidats , ce serait d'abord une précieuse économie de temps; ensuite, ce serait le moyen d'empêcher que le candidat varie de langage selon son auditoire , son langage étant modéré là où l'auditoire est modéré, son langage étant passionné là où l'auditoire est passionné.
Supposez que le gouvernement eût fait à Paris ce que la ville de Nantes a fait à Nantes pour M. Prévost-Paradol, candidat; supposez que le gouvernement ait mis pendant les quinze jours de la période électorale la salle de la Bourse à la disposition, à tour de rôle, des électeurs de la 1", de la 3% de la 4' et de la 8* circonscription de Paris : que serait devenue la candidature de M. Rochefort? Dès le premier jour, mise aux prises avec des contradicteurs sérieux et ayant pour juge un immense auditoire, elle eût avorté.
Si le droit de réunion et le suffrage universel portent à Paris de tels fruits , que le gouvernement ne s'en prenne qu*à lui-même ! Tels arbres plantés , tels fruits récoltés.
C'est la presse soumise au régime de Fautorisation préalable et des avertissements administratifs; c'est la presse arbitrairement exemptée du timbre ; c'est la presse alternativement gratifiée et privée de l'avantage de se vendre dans les kiosques, qui a donné naissance à M. Rochefort, fait sa réputation et sa fortune.
S'il est nommé, ce seront les petites salles qui feront son élection.
20 octobre 1869.
Sommé de se rendre à une réunion ayant lieu dans une salle du boulevard de Clichy, sous la présidence du a citoyen Milliëre », M. Jules Favre a répondn :
Messieurs,
Je n^ai pas l*habitude de recevoir des sommations de la nature et dans les termes de celle que vous m'adressez , et encore moins d^y obéir.
Vous ne serez donc point surpris de ne pas me voir au rendezvous que vous m'assignez.
Jules Favre.
Lorsqu'on lit cette lettre digne et ferme, le sentiment qu'on éprouve est celui du regret que mêmes réponses n'aient pas été faites par MM. Bancel, Ferry, Eugène Pelletan et Jules Simon.
Si Ton n*y prend garde et si Ton ne se h&te de s*arrêter sur cette penle fatale, le suffrage universel ne tardera pas à n*étre plus qu^un ressort tout à fait faussé.
Aux termes des articles 34 et 35 de la Constitution de 1852, faite, défaite, refaite, contrefaite, a Télection a pour base la population ; et il y a un député à raison de 35,000 . électeurs « .
Généralement, sur 35,000 électeurs inscrits, il y en a un tiers qui , par des motifs divers , ne concourent pas au vote, ce qui réduit le nombre des votants à 25,000.
Est élu le candidat qui, au premier tour de scrutin, a réuni la majorité des suffrages eiprimés et un nombre égal au quart de celui des électeurs inscrits sur la totalité des listes de la circonscription électorale. Au second tour de scrutin, l'élection a lieu à la majorité relative.
Puisqu'on vote au scrutin secret, Télu ne sait pas, Télu ne peut pas savoir qui a voté pour lui et qui a voté contre lui.
Donc, après son élection, il n'a pas et ne doit pas reconnaître d'autre juge en premier ressort que sa conscience, et en second ressort que sa réélection ou sa non-réélection à l'eipiration de son mandat.
Le député qui fait ce que font en ce moment MM. Bancel, Ferry, Pelletan et Jules Simon ; le député qui se rend, soit aus invitations, soit aux injonctions d'électeurs qui ont épuisé leur droit ou d'individus sans droit, laisse fausser en lui et fausse lui-même de ses propres mains le suffrage universel.
Il n'y a d'électeurs que le jour où il y a des élections, que le jour où le scrutin est ouvert avec toutes les garanties légales qui en protègent la sincérité. -
Ce que le suffrage universel a décidé ne doit être remis en question que par lui seul et dans les mêmes formes qui ont déjà servi. Autrement, c'est la confusion de la confusion, c'est l'anarchie.
L'Anarchie! Gouvernement et opposition y marchent à toute vitesse en sens invqrse.
L'opposition, qui déborde ]e gouverneioient, est elle-même débordée. Elle ne sait plus où elle en est; elle ne sait plus où elle va ; elle ne sait plus ni jusqu'où elle doit avancer, ni jusqu'où elle doit reculer. M. Pelletan est cinglé en pleine figure des épithètes de « brigand d et de « jésuite » . L'intelligence politique de M. Bancel est publiquement déclarée 0 suspecte ». ^
Le moment est impérieusement venu de mettre un terme à ce désordre humiliant et de réagir énergiquement contre lui, non en mettant des bornes à l'exercice du droit de réunion, non en l'asservissant à la censure d'un commissaire de police, mais en cessant de confondre ce qui ne doit pas être confondu.
La place des élus du su£frage universel , à quelque opinion qu'ils appartiennent, est sur les bancs du Corps législatif; elle n'est pas sur la sellette d'un club présidé par un Budaille quelconque.
MM. Bancel, Ferry, Pelletan, Simon, allant répondre à MM. Lefrancais et Briosne dans la salle du boulevard de Clichy, au lieu de se réserver pour interpeller MM. de Forcade la Roquette et Magne à la tribune du Corps législatif, c'est le suffrage universel faussé.
Et, le suffrage universel faussé, que deviendra la liberté, également menacée par la révolution et par la contre-révolution, ses deux ennemies mortelles?
23 octobre 1869.
Dans son manifeste du 22 octobre 1869, M. Raspail s*exprime en ces termes, que l'on pent citer deux fois, car il
serait à désirer qu'ils se gravassent ineffaçablement dans toates les mémoires :
Si le bourgeois, qui a commencé par être ouvrier, veut rester calme, et si le peuple travailleur, qui possède au bout de ses doigts tout ce qa^il faut pour devenir bourgeois , veut ne sortir de son atelier que pour rentrer ches lui, il n*est pas de troupe si fanatisée qui ne finisse par se disperser au moyen d*un simple bulletin ; et pas de chassepots qui ne se brisent peu à peu devant le -bout de papier du vote , tout simplement trempé dans un peu de patience : car c'est ce petit carré qui solde, par le budget, les ordonnateurs de ces sanglantes périodes et ceux qui les servent.
En novembre 1848, il y a vingt et un ans, M. Louis Blanc s'exprimait ainsi :
Le suffrage universel est comme l'arc de triomphe par où passeront un à un' tous les principes sauveurs.
L'année dernière, en novembre 1868, M. Jules Favre prononçait à Troyes ces belles paroles :
Oublions nos rancunes et nos haines; poursuivons pacifiquement par le suffrage universel la réalisation du meilleur gouvernement possible !
Et nonobstant la sagesse de ces préceptes et l'éclat de ces définitions, c'est à qui s'ingéniera , même M. Louis Blanc, dont nous citons aussi plus loin la lettre, c'est à qui s'ingéniera à fausser le suffrage universel, a ce bout de papier plus fort que tous les chassepots, à la condition de le tremper dans un peu de patience v , ce moyen de a réalisation du meilleur gouvernement possible n ^ enfin, cet & arc de triomphe par oit passeront un à un tous les principes sauveurs « .
Demandez que le serment, cet anachronisme, soit aboli;
demandez que le suffrage universel soit le suffrage annuel ;
demandez que le morcellement électoral disparaisse pour
faire place à l'unité de collège, cette idée de Saint-Just et
de François Arago ; mais ne faussez pas votre principe; mais ne sapez point par la base votre arc de triomphe !
La proposition de M. Louis Blanc, laquelle consiste à dresser a des listes où chaque électeur indiquerait son choix en donnant son nom et son adresse » , est une idée aussi Fausse que celle des Bulletins blancs imaginée par Proudhon et recommandée par une proclamation du 17 mai 1863, signée :
JuLKS Bastide, ancien ministre de la République; Etienne Arago, ancien représentant du peuple; Charles Beslay, Id.
A. A. Rolland, Id.
Victor Pilhes , Id.
Etc., etc., etc.
Il n*y a qu'une idée juste, c'est de se servir du suffrage universel tel qu'il existe, pour le rendre par Texpérience et par la discussion ce qu'il doit être.
Recti6ez-le, perfectionnez-le, ne le faussez pas !
La proposition de Proudhon , que nous avons combattue, et qui ajustement avorté, Peut faussé.
La proposition de M. Louis Blanc, si elle était praticable, ce qu'elle n'est pas, le fausserait comme l'ont faussé Mlf . Bancel, Jules Ferry, Eugène Pelletan et Jules Simon, le jour où ils ont eu la faiblesse de se rendre à la sommation arbitraire du tribunal carnavalesque de Clichy, où le citoyen Millière était déguisé en président. Cet avis n'est pas celui de MSI. Delescluze et Nefftzer; mais il est le vrai, car il découle de la nature des choses. Les élus du scrutin secret n'ont et ne peuvent avoir d'autre juge que le afcrutin secret. Si MM. Delescluze et Neffllzer le récusent, alors qu'ils soient logiques I alors qu'ils demandent l'abolition du scrutin secret ; car l'élu ne doit de compte de sa conduite qu'à ceux qui ont voté pour lui; il n'en doit aucun à ceux qui ont voté contre loi.