L'OPPOSITION EST UNE DIGUE
ennemis les plus redoutables, parce qu'ils siégeaient sur les bancs de Topposition radicale? N'étaient*ce pas M. Ledru- Rollin et ses amis ?
Jamais de mémoire d'hommes politiques nés en ce siècle» la France ne s'est trouvée aux prises avec une situation aussi critique , aussi extrême , aussi périlleuse que la situation qui a derrière elle le coup d'État du 2 décembre 1851 et devant elle les éleclfons générales de 1875, en admettant rinadmissible, en admettant que le terme légal de six années ne soit pas forcément et considérablement abrégé.
Telle est cette situation suprême, que si la sagesse avait voix décisive dans les conseils de l'opposition et dans ceux du gouvernement , elle mettrait tacitement l'opposition et le gouvernement d'accord sur ce point fondamental : — laisser au débat politique entre eux tout son essor, mais en s' efforçant l'un et l'autre de ne pas sortir de l'orbe parlementaire et de ne pas glisser dans le gouffre révolutionnaire.
Au prix de toutes les concessions mutuelles conseillées par la prévoyance et scellées par le patriotisme, ce qu'il faut, c'est empêcher de déborder la révolution qui monte sans s'arrêter et qui menace de tout emporter aveuglément; car ce serait la barbarie.
Le délaissé de la Révolution de 1848, M. Raspail, devintil un instant l'arbitre de la situation de 1869, que l'instant d'après -il en serait la victime. Les accusations qu'il n'a pas épargnées au gouvernement provisoire ne l'épargneraient pas davantage. Il ne servirait qu'à inaugurer le règne de la proscription mutuelle et successive.
Ce règne, comment le conjurer?
Le seul moyen que nous voyions, moyen sur l'adoption du-* quel nous ne nous faisons aucune illusion, ce serait une bonne conduite également tenue par le gouvernement et par l'opposition, celle-ci demandant tout ce qu'il est juste et raisonnable de revendiquer, celui-là s'empressant d'accor*
408 QUESTIONS DE L'AMxVÉE 1869.
der, sans se faire marehander, toat ce qu'il serait imprudent et inutile de retenir.
Les effarés qui mettent leur confiance dans Temploi du chassepot oublient que tuer les révolutionnaires n'est pas le moyen de tuer la révolution. Ce qui le prouve, c'est qu'elle n'a jamais été plus vivante et plus menaçante. Alors à quoi donc a servi tout le sang qui a été versé sous la Restauration de 1815, sous la Monarchie de 1830, sous la République de 1848 et en décembre 1851?
Transportons-nous par la pensée jusqu'à la fin de cette année : Supposons que , soit le 26 octobre , soit le 2 novembre, soit le 29 novembre, soit enfin le 2 décembre 1869, jour anniversaire du 2 décembre 1851, une démonstration révolutionnaire ait eu lieu; supposons qu'ayant nécessité l'emploi des chassepots, elle ait été victorieusement réprimée : le lendemain dé son sanglant triomphe, que fera le gouvernement ayant pour base le suffrage universel? le supprimera-t-il? S'il le supprime, quel sera son fondement, et s'il ne le supprime pas, quel sera son sort?
Que ceux qui seraient tentés de nous accuser d'exagération et de pessimisme répondent à cette question et indiquent comment il sera possible d'échapper à cette alternative, de la gravité de laquelle il ne parait pas que l'on se rende suffisamment compte à Compiégne ; car autrement on n'y perdrait pas le temps à préparer, entre deux battues, de chétifs projets de loi sans proportion avec les exigences accumulées d'une situation dont les progrès sont si rapides, que les députés de l'opposition radicale élus il y a six mois ne la représentent déjà plus.