LES IDÉES OE NOTRE SIÈCLE
Ce qui est certain, c'est qu'après quatre-vingts ans, trois révolutions et un coup d'Etat, les idées de liberté, d'égalité, de fraternité sont en 1869 considérablement arriérées sur celles de 1789. Si le siècle a marché, c'est à reculons. Le temps qu'il a perdu, saura-t-il le réparer assez tôt pour célébrer avec éclat le centenaire de 1889?
Vingt années dans la vie d'un peuple passent vite. Cependant, pour croire que ce qui est pourra subsister jusque-là sans des réformes profondes, il faudrait avoir sur les yeux et les oreilles l'épais bandeau de l'optimisme qui, jusqu'au 23 février 1848, empêcha M. Guizot d'entendre les cris qui l'avertissaient du péril et de voir l'écueil contre lequel courait se briser le navire dont il était le pilote.
Si le gouvernement dont M. Rpuher est le ministre avait le juste sentiment des exigences et des dangers d'une situation qu'il n'a pas faite, mais qu'il a empirée, il se hâterait de jeter à la mer du lest, du lest, encore du lest, tout le lest nécessaire pour conjurer le naufrage.
A ce conseil donné par un vieux matelot, si les officiers du vaisseau lui répondaient d'un ton hautain: Il ne faut pas céder à la tempête, qu'en penserait-on, qu'en devrait-on penser ? Ne dirait-on pas que c'est de la folie ?
Serait-ce le vieux matelot, témoin de plus d'un naufrage, qui aurait tort de croire que ce n'est pas en sombrant, dût-on mourir héroïquement, que Ton se montre supérieur à la tempête, fùais en lui échappant?
Ce que le vieux matelot appelle ici jeter du lest, encore du lest, tout le lest, c'est en finir avec toutes les questions pendantes de liberté qui sont vidées en Angleterre, en Belgique, aux Etats-Unis, en Suisse, et qui devraient l'être en France pareillement, définitivement et sans retour.
Ne lui répondez pas, en lui faisant lire un numéro du Rappel ou en le faisant assister à une réunion publique de la période électorale, que la liberté existe en France ; car
non-sealement ce serait mentir, mais ce serait vous abuser.
La liberté précaire, la liberté intermittente, la liberté restreinte, la liberté taquinée, morcelée, faussée, la liberté vassale, ne mérite pas plus de se nommer la liberté que de fausses balances ne méritent de s'appeler des balances.
Cest au compte de la liberté taquinée, morcelée, faussée, qu'il faut porter la naissance de la Lanterne^ son succès, la popularité du nom et de la candidature de son rédacteur, M. Henri Rochefort, qui sera élu, quoiqu'il ait pour compétiteur M. Jules Favre, le grand orateur de l'opposition.
C'est également au compte de la liberté taquinée, morcelée, faussée, qu'il faut porter le chiffre menaçant des minorités grossissantes dans toutes les circonscriptions électorales de France. Si de 1869 à 1875 le chiffre continue de grossir dans la proportion où il a augmenté de 1852 à 1857 et de 1857 à 1863, que fera le gouvernement issu des votes du 10 décembre 1848 et du 20 décembre 1851 ? Se soiimettrat-il docilement à sa condamnation prononcée par le suffrage universel, ou, reniant son origine et fort de son armée» tenlera-t-il de le briser?
S'il doit se soumettre à l'arrêt qui se prépare, pourquoi l'attendre, lorsqu'il lui serait possible encore de le prévenir et de le changer ?
Comment?
En rendant promptement, résolument, scrupuleusement à la liberté tout ce qui est à la liberté; en cessant d'être le gouvernement d'un parti et devenant le gouvernement du pays; en subordonnant aux principes toutes les considérations au lieu de subordonner aux considérations tous les principes, ce qui serait le contraire de ce qui a lieu ; en renonçant à tous les vieux errements condamnés les uns par la science, les autres par l'équité; en dissipant des fantômes plus dangereux que des périls réels ; en descendant sans frayeur au fond des choses ; en appelant hautement à soi
LES IDÉES DE .VOTRE SIÂGLE. t9t
fous les hommes capables, tous les concours utiles ; en accomplissant enfin toutes les réformes nécessaires.
Une des idées de notre siècle — il faut que les dynasties en prennent leur parti, — c'est que les goui/ernements sont faits pour les peuples et non les peuples pour les gouverne* ments.
Or, la France a-t-elle le gouvernement auquel elle a droit?
Evidemment non.
Elle est à la fois trop gouvernée et mal gouvernée. Elle poarrait et devrait Tétre infiniment moins et infiniment mieux.
Qo'a-t-elle gagné à la Révolution de 1830?
Rien.
Qu'a-t-elle gagné à la Révolution de 1 848 J
Elle y a gagné le sufi'rage universel; mais le suffrage universel, morcelé en circonscriptions électorales et soumis comme il Test à la plus haute pression «administrative d'une centralisation despotique, n'est pas Texpression libre, sin* cère de la volonté nationale et de la raison publique.
Est-ce pour ne gagner rien ou si peu que la France a affronté les risques, les désastres de deux révolutions à dixhait ans de distance Tune de l'autre ^
Certainement non.
Il y a d'impérieuses questions sociales qui attendent impatiemment leur solution.
Cette. solution, ce n'est pas aux gouvernements qu'il faut la demander, car on la leur demanderait vainement, c'est à la science ; mais comment la demander à la science, si in liberté d'examen et de discussion la plus entière, sous toutes les formes et sans risques d'aucune pénalité judiciaire, n'existe pas ? iSf
Partout, au début, la liberté de la presse et la liberté de
réunion tombent dans des écarts compromettants; mais
qu'est-ce qui corrige Tenfance? c'est Tadolescence. Qu'est-ce qui corrige Fadolescence ? c'est la maturité.
Vous qui avez la prétention d'être des hommes d'Etat, d'avoir l'expérience consommée et la haute prévoyance du père de famille ou du tuteur, cessez donc de violer la loi de nature , laissez donc la maturité de la liberté en corriger l'adolescence. et l'adolescence en corriger l'enfance !
Dans un pays, lorsque la liberté est entière, lorsqu'elle y règne souverainement, ce qu'elle commence par y produire, c'est l'indifférence en matière de forme de' gouvernement. Dès qu'il ne fait plus obstacle à aucun progrès, le temps qui serait employé à l'attaquer serait du ternp^ perdu. Alors les questions se posent en dehors de lui et au-dessus de lui. n n'est plus un frein, il est un boulon. Il lui suf6t de durer. Rien de plus, rien d'autre ne lui est demandé.
Ce qui distingue, ce qui caractérise les questions sociales, c'est que par leur nature elles échappent forcément aux lois positives ; c'est qu'elles sont du domaine de la science et qu'elles ne sont pas du domaine de la loi.
L'immense majorité du Corps législatif qui vient d'être élu aurait beau donner raison à Ptolémée et à l'Inquisition contre Galilée, que cela n'empêcherait pas la terre de tourner. ^
Restreindre de plus en plus le domaine des lois positives et étendre de plus en plus le domaine de la science appliquée à la libre solution des problèmes sociaux : telle est l'idée simple, ju3te, féconde, à la tête de laquelle Je gouvernement du 20 décembre 1851, éclairé par les élections générales du 24 mai 1869, ne saurait trop se hâter de marcher s'il veut que cette idée le suive et le soutienne ; s'il ne vent pas qu'en marchant à sa suite elle Pentraine; s'il ne vent pas qu'en marchant contre elle et qu'en perpétuant une tutelle abusive, condamnée par sa propre impuissance, cette idée ne le renverse.