‹ L'orphelin; comédie en 3 actes et en proseChapitre 52 sur 52 · C O M E D I E. GS · texte numérisé non relu

C O M E D I E. GS

Mad. DÉRICOURT.

.Te tombe à vos genoux. Ayez pitié de moi .... Je u'ai fait qu'une faute eu ina vie....

DÉRICOURT.

Sachez la réparer.

Mad. DÉRICOURT.

Elle est irréparable.

DÉRICOURT.

Tout se répare avec du courage.

Du courage ! La mort.

DKRicouRT, ta rclevanl.

Pour la dernière fois , obéissez,

Mad. DÉRICOURT.

Je parle, si vous insistez , et si je dis un mot, je vous anéantis.

DÉRICOURT la prenant par la main el l'eniratiiani vers

la table.

Je n'écoute plus rien. "Venez, madame .... venez ; voilà la plume.... prenez.... signez.... teignez....

Mad. DÉRICOURT s'échappant et traversant le théâtre.

Non, non , non ; je ne signerai point un inceste ! tous deux sont mes enfans ! {Elle tombe dans an fauteuil ^ à gauche; Adèle dans les bras de B li avilie ; Déricourl sur la table ; Julien est debout j au milieu du théâtre , l'œil fixe j et dans l'attitude du désespoir. On garde un long silence. )

DÉRICOURT.

Quel coup ! ( // rrt'->"ihr sur la table. ) ( à BlinvilL^. ) Ah ! mon anii , mon amil... Ma fille! ma chère Ad^le !... ( à sa femme.) (^)uel mal vous venez de me faire ! Je croyois vous forcer à re«<devenir estimable, et maintenant tout espoir est perdu ! . . . . Quel coup! quel coup! ( IL retombe , et se relevant avec une colère concentrée.) Vous avez en effet commis une faute irréparable; je ne m'abaisserai pas :;. vouà la reprocher. Prononcez vous-même, cL reudez-iious justice à tous deux.

Macl. DÉRICOURT.

Je me la rends depuis le l'our où je me suis manqué, j'aî passé dix-huit ans dans les regrets et dans les larmes : aujourd'hui même encore vous en avez été témoin.

DÉRICOURT.

Regrets inutiles. Il est des choses que l'homme délicat ne sauroit oublier.

Mad. DÉRICOURT,

Je ne demande pas l'oubli d'une coupable erreur ; on ne doit rien attendre de ceux dont on a perdu l'estime; mais ne me déshonorez pas par un éclat scandaleux ; n'étendez pas sur ma vie entière une tache que j'ai peut-être effacée; ne me chassez pas enfin de votre maison : j'y vivrai seule , retirée; je m'interdirai les plaisirs les plus simples, j'éviterai votre présence, je ne verrai que ma fille , quand vous voudrez mêle permettre, et si vous daignez me la confier encore !

DÉRICOURT.

'Non , madame , nous ne pouvons désormais habiter ensemble : notre séparation se fera sans bruit, un éclat me déshonoreroit autant que vous; mais il faut nous séparer. ( li/ada/nc Dcricourt et Adèle se jellcnl à ses genoux ^ les bras éiendus vers lui. ) et je penserai, dans un moment de calme, aux moyens qu'il conviendra d'employer.

ADELE, en pleurs.

Tardonnez-lui , pardouuez-Iui , mon père !

D É Ric ouRT,à sa femme.

Vous êtes à mes genoux : votre intérêt seul vous occupe "Voyez l'état cruel où vous réduisez vos enfans ; comptez les pleurs qu'ils vont verser ; calculez les ravages d'une passion désespérée, dans deux cœurs qu'elle a totalement subjugués; sr)ngez à l'avenir affreux qui les attend : que ce tableau soit toujours présent à votre pensée , et qu'il soit votre éternel supplice. ( Madame Déricourt se tratne sur ses genoux et em-^ Orasse ceux de son mari.) Laissez-moi , laissez-moi. O femmes } femmes ! si vous réfléchissiez combien le vice est bas , avant de vous y livrer ! ( Adtle et sa mern se lèvent. )

Ne pensez plus à nous , mon père ! nous nous vaincrons, je l'espère.... je crois pouvoir vous le promettre.... je m'accoutumerai par degi'és à ne voir dans Julien (tti-df un soupir') que mon frère !

dÉricourt, flvsc' un mouvement d'ho^Tcur.

Ton frère !.... ton frère '. ( // regarde Julien et voit soit désespoir, ) Rassure-toi , Julien ; ie suis sévère , mais juste. Ce n'est pas à toi qu'on peut reprocher ta naissance ; je ne te punirai pas des fautes de ta mère.

JULIEN

"Vous m'accordez encore de la pitié! Ah! je puis donc aussi X'ous supplier pour cette mère infortunée i ( // tombe à ses genoux. )

JULIEN, Madame dÉricourT;8* a-q^i.^ tombant aux genoux de Déricoufi.

Grâce ! pardon , pardon !

DÉRICOURT, attendri.

Xiaissez-moi , laissez-moi ! vous dis-je. Quand vous snr-< prendriez mon cœur, ma raison demeureroit inaltérable , eC je serai inflexible.

BLINVILLE.

Inflexible! et pourquoi? L'iiomme raisonnable calcule les circonstances plus ou moins graves.il ne cède pas aux: inonvemens de son orgueil blessé , il ne connoit que la justice , et se la rend à lui-même et auK autres.

DÉRICOURT.

Je suis juste , et je le prouve.

ISTon , vous ne l'êtes point, et vous ne pouvez l'être. "Vous avejî dans cette affaire un intérêt trop majeur pour prononcer avec impartialité. ( Les relevant. ) Relevez-vous , famille intéressante ; c'est moi qui suis votre défenseur.

Le vice me révolte comme vous Si je croyois qu'il pût atteindre encore votre épous,:" , je l'aban îonnerois à son sort. Elle fut coupable sans doute; mais quand ? à un âge oi^i l'oa n'est pas eu garde contre des pièges qu'on ne soupçonne

point , où l'en a succombé avant d'avinr pensé à se défendre. ?,Iari trop sévère, vous îa condamnez sur un moment d'oubli.; c'est sur sa vie entière que j'établis mon jugement. Pendant vingt ajis elle a fait votre bonheur , pendant vingt ans sa douceur , sa tendresse , ^des qualités morales et domestiques ont fait envier votre sort à tous les épou^ ; et vingt ans de Jjonheur n'efTacent-ils pas une faute , dont vous ne devez i'aveu qu'à un e fort dont la vertu seule est capable ? Ouij si le vice ne lui faisoit liorreur , si elle en avoit l'habitude, elle eût Ifaissé marier ces enfans , et par un second crime elle eaveloppoit le premier dans des ombres éternelles. Cette idée a révolté son ame honnête et pure , elle n'a pas balancé entre elle et son devoir. Est-ce à ce trait que l'on peut reconnoîlre une femme coupable ? j'ose n'y voir , moi , qu'une femme autrefois égarée , mais aujourd'iiui repentante et vertueuse. Si ces raisons ne te persuadent pas , ce n'est plus ton e-ioritque je prétends convaincre, c'est ton cœur que je veux îittaquer avec toute la force du sentiment. Epoux trop sensi- Lle , crois-tu pouvoir te séparer d'une épouse adorée ? en auras- tu la force , si tu en as en effet l'intention qui la remplacera dans cette ame qu'elle remplit toute entière , et pour qui l'habitude d'aimer est devenue un besoin ? Croistu qus Tamitié lui suffise ? détrompe-toi.^Dépositaire de tes plaisirs, tu ne me chercheras plus pour me confier des peines que je voulois l'épargner. Tu les dévoreras en silence , ta solitude te sera insupportable , et tu appelleras en vain une épouse îianiiie et déshonorée ^ que sa digrace te rendra plus chère encore. Alors sa faute disparoîtra devant une longue suite d'annéej , tu ne penseras qu'aux qualités aimables , qui pouvoient embellir la fin de ta carrière ; et tu la termineras au sein des ennuis et des regrets... Déricourt, ne t'arme pas d'une sévérité dont les effets retomberoicnt sur loi ; haine au pervers, indulgence au foible. Il est si doux de pardonner, surtout à ce qu'on aime ! Voilà ta femme : elle attend son arrêt. Ajoute à tous les droits que tu as déjà sur elle , les droits sacrés de la recounoissance. ( // prend la main de madame Déricourt , et ta met dans celle de son mari ; elle la couvre de ses larmes, Dôricourt se tourne vers elle , la regarde avec al— (endrissc nient ^ tt lui ouvre ses bras. )

déricourt.

Mais ces enfans... ces malheureux enfans !

BLINVILLE.

Julien voyagera , il le faut ; il doit en sentir la nécessité ? l'espoir alimente l'amour ; mais l'amour s*éteint avec l'espoir. L'absence les ramènera bientôt à cet état calme et trancjuille qu'ils n'osent se promettre aujourd'hui.

DÉRICOURT.

Puisses-tu , mon digne ami , consoler un jour mon Adèle ! C'est à présent mon unique désir.

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