L'orpheline
Le succès qu'a obtenu dans le feuille^ ton du Canadien l'émouvant récit de M, -~Jïenri Gon science j ï Orpheline, ja portée morale et le vif intérêt de cette œuvre, nous ont engagé à le réimprimer en volume. Nous croyons que le public nous saura gré de lui présenter sous cette nou^ velle forme une œuvre si digne de faire partie de la bibliothèque de toutes les familles. C'est en répandant de tels livres parmi notre population qu'on empêche le plus efficacement la propagation funeste des mauvais ouvrages. Henri Conscience est au premier rang des romanciers nonnêtes, et ses œuvres aussi irréprochables de fond que de forme, aussi morales quïn^
Pressantes, recréent l'esprit sans corrompre le cœur, répandent le goût de la lit* térature sans alarmer la conscience*
Si la publication de V Orpheline obtient le succès que nous avons droit d'attendre nous rééditerons d'autres œuvres égale* ment intéressantes. C'est la première ten* tative de ce genre faite dans notre pays ; nous espérons que l'encouragement du public ne nous fera pas défaut.
— HOUTEN CLARA —
Ma nièce Frédérique (la chère petite, qus Dieu prenne en miséricorde sa pauvre âme ! ) me demandait souvent, les larmes aux yeux, pourquoi ses compagnes d'école lui disaient toujours d'un ton moqueur : " — Tu ressembles à Houten Clara! " Elle savait aussi bien que moi que Houten Clara était le nom d'une statue de bois qui se trouve au pied de la maison des orphelines à Anvers ; mais elle eût voulu savoir ce qu'avait été cette Clara et ce que son nom signifie. Je n'étais pas à même alors de satisfaire son désir, et j'en étais réduit, chaque fois qu'elle m'interrogeait, à la laisser sans consolation et sans réponse.
Ma nièce reposait depuis longtemps au ci^ metière du Stuivenburg, et déjà la petite croix
placée sur sa tombe était pourrie et détruite, lorsque, poussé par un sentiment que l'on comprendra, je me mis à rechercher avec perse-» vérance les vieilles légendes populaires de ma ville natale, et j'appris ce que c'était qu'IIou* ten Clara ou, comme disent les Anverssois, Houten Cieer. Cette histoire qui commence peu après la prise d'Anvers par le duc de Parmeme ressemble en rien à une tradition populaire, et Fou peut supposera bon droit qu'un événement réel lui sert de base. Quoi qu'il en soit, ce qu'on va lire n'est en quelque sorte que la mise en œuvre des renseignements plus ou moins complets que j'ai pu recueillir çà et là de la bouche de quelques vieillards.
Par une journée de printemps de l'an 1589, au moment où les orphelines sortaient de leur asile dans la rue de l'Hôpital pour aller en promenade sous la conduite de leur mère ou directrice, plusieurs d'entre elles levèrent la tête vers la fenêtre d'une maison voisine et se montrèrent curieusement les unes aux autres une dame richement vêtue qui, de son côté, les regardait à travers les carreaux.
— Tiens, dit l'une, voilà la riche senora <j»ii vient demeurer auprès de notre maison.
— Je sais comment elle se nomme ! s'écria Une autre ; c'est la comtesse d'Almata et elle arrive d'Espagne.
— Et de qui sais-tu cela ? demanda une troisième.
— J'ai entendu la mère le dire à sœur Mo • nique. Et puis la sénora n'est pas Espagnole ; vous voyez qu'elle a des yeux bleus et des cheveux blonds. Non, c'est une demoiselle d'Anvers qui a épousé un riche Espagnol.
— Allons voilà Thérèse qui invente encore des histoires ! dit en ricanant une des jeunes filles.
— Demandez plutôt à Houten Clara; elle était là aussi.... Eh! pst, Houten Clara! Houten Clara !
A cet appel, la mère tourna la tête et s'aperçut que quelques orphelines regardaient vers la fenêtre de la maison voisine, pendant qu'elle était occupée à mettre les autres en rang. D'un coup d'œil sévère elle fit rentrer en ligne les curieuses petites bavardes ; elle prit par la main, avec une affection toute particulière, une des jeunes filles, et se mettant ellemême en marche avec sa protégée, elle donna le signal du départ.
— Toujours Houten Clara! murmura Thérose: on dirait qu'elle est en sucre; pourra
qu'elle n'aille pas tomber en morceaux, la pauvre fille!
— Eh ! Aune ! vois donc comme elle s'en va fiêre et raide en tenant la main de la mère ; c'est comme si elle avait un manche à balai dans le dos ! Elle a sans doute encore travaillé à se faire bien voir, la flatteuse !
— Taisez-vous toutes ! s'écria la grande Marie dont la langue était particulièrement bien pendue ; elle-sait encore un nouveau cantique, et un beau ! Cela commence ainsi :
Dieu vous garde de belles fleurs O repentante Magdelehie
Elle nous l'apprendra cette après-dinée, avec accompagement de clavecin! Je donnerais deux doigts de ma main gauche pour jouer du clavecin comme ïïouten Clara !
— Oui, oui, tout cela est bon à dire, mais pourquoi est-elle traité en enfant gâtée, comme si elle n'était pas une orpheline comme nous ? Et puis pourquoi est-elle si fière ?
— Fière, elle ? Mais, Thérèse, c'est la douceur et la bonté même !
Lesjeunes filles eussent peut-être longtemps encore donné carrière à leur langue sur le compte de Houten Clara, si un beau jeune homme sur un cheval fringuant ne fût venu à
passer ; d'où il résulta que tous les regarda furent immédiatement occupés et que les bavardes eurent assea de besogne à se communiquer leurs observations.
Tandis que les orphelines défilaient lentement dans la rue de l'Hôpital, la dame dont nous avons parlé était toujours à la fenêtre et regardait dans la rue d'un œil vague et rêveur. Tout en elle attestaient une profonde tristesse, aussi bien la pâleur transparente de ses joues et le regard incertain de ses yeux bleus, que la lenteur souffrante et presque maladive de ses mouvements. Malgré son âge ( car elle pouvait avoir dépassé la trentaine ) cette femme était d'une saisissante beauté.
Il avait environ un quart d'heure que la senora était assise, immobile, à la fenêtre, lorsqu'une porte s'ouvrit doucement et un homme avança la tête comme pour observer ce qui se passait dans l'appartement.
La dame ne bougeant pas, l'homme entra dans la chambre sans faire le moindre bruit, mais sans cependant chercher à cacher sa présence. Il alla vers la senora et, par-dessus son épaule, jeta furtivement un regard curieux à travers les carreaux.
Satisfait de ne rien remarquer dans la rue, il s'assit sur un fauteuil à quelques pas de la dame,
—Toujours aussi triste, Catalina? Vous me trompiez donc en me répétant ^ans cesse que l'air des Pays-Bas vous remettrait? Voici déjà quinze jours que nous sommes dans votre ville natale, et loin que ce séjour vous réjouisse, le doux sourire si consolant qui animait vos traits pendant notre voyage, a disparu. Je regrette vivement d'avoir si facilement prêté l'oreille à vos prières, carf sans nul doute, l'aident ciel de l'Espagne est plus favorable à la santé et plus doux cà contempler que cette grise et brumeuse coupole qui pèse ici sur la terre comme une chape de plomb. En vérité, Catalina, il fallait que mon amour pour vous fût bien grand, pour me décider à entreprendre un aussi périlleux voyage et à revenir dans un pays où j'ai vu périr amis et parents par le fer et par le feu ; mais j'espérais que vous récompenseriez du moins ce sacrifice en renaissant à la vie et à la joie. ïïélas ! vous paraissez plus insensible que jamais, et sauf les visites que nous avons faites ensemble aux membres de votre famille, vous n'avez pas encore consenti à quitter cette demeure.
Ce9 dernières paroles furent adressées à la noble dame d'un ton étrange et interrogateur. Elle baissa les yeux et resta^muette, comme si la confusion lui eût ôté la parole*
Son mari reprit avec un calme affecté :
— Non, senora, vous u'avez pas encore voulu quitter cette maison, fas même hier; à la chute du jour, tandis que j'étais sorti pour aller rendre visite à don Fabricio, n'est-ce pas ? non, voua n'êtes pas sortie hier soir avec votre duègne. . .que je ne vois pas non plus ici 1
— Caliste ! Caliste ! dit la noble dame en soupirant, pourquoi épiez-vous mes moindres démarches ? Vous me demandez pourquoi je ne renais pas à la vie sous le ciel des Pays-Bas ? C'est la liberté que je venais chercher ici. . . et hélas ! la servitude m'y a suivie. Ce n'est pas l'air de ce pays, ce n'est pas le soleil de Flandre qui peut me soulager. C'est la liberté flamande qu'il me faut, et si vous persistez à me la refuser cruellement ; si vous continuez, comme dans cette Espagne où l'on suffoque, à faire surveiller votre femme et à l'entourer d'espions, ne vous attendez pas, senor, à ce que mon état s'améliore. Il serait inutile de chercher un ciel plus salutaire ; je languirai partout où je serai opprimée et esclave !
Tandis que la noble dame répondait en ces termes avec un dépit mal contenu, le comte d'Amata la regardait jusqu'au fond des yeux et un sourire empreint de doute plissait ses lèvre»*
iâ
— La senora, dit il, aura peut-être la bonté de dire à son mari où elle est allée hier soir, à la nuit tombante, accompagnée de sa duègne?
— Au grand marché, Caliste»
— Puis-je savoir aussi, Catalina, ce que voue alliez faire là, dans une maison de chétive apparence ?
-^Oh, mon Dien, Caliste, sur quel ton m'interrogez-vous 1
— Il serait bien plus simple, Catalina, de me dire tout de suite ce que je désire savoir»
— Eh bien, j'étais sortie pour respirer librement, entendez-vous, Caliste ? sur le grand marché. Je me suis souvenue qu'une ancienne servante de mon père y demeurait, et j'ai voulu aller la voir ; c^était elle qui me conduisait à l'école, lorsque j'étais enfant. Mais il y a déjà huit ans que nous avons quitté les Pays-Bas : la vieille servante a changé de demeure et disparu depuis longtemps : personne ne sait ce qu'elle es t devenue. Qu'y a-t-il donc de blâmable dans une action aussi simple ?
—^Tant mieux, Catalina» Je vous aiderai menas dans vos recherches, si vous le voulez» Comment se nomme cette vieille servante ?
Une vive rougeur colora le front pâle de la comtesse, et ce ne fut qu'après un instant de
réflexion qu'elle répondit d'une vois mal assurée :
— Elle se nomme. . . .Anna la Xoire !
— Ah ! reprit le comte d'Almata avec incrédulité, elle se nomme Anna la Xoire : Très-bien, senora. Mais peut-être avez-vous oublié son nom. car il y a si longtemps que vous l'avez connue, n'est-il pas vrai ?
— Galiste, s'écria la noble dame d'une voix pleine de douleur et d'indignation, je vous défends de me parler ainsi. S'il est vrai que votre naturel jaloux vous inspire de la méfiance à l'égard de votre femme, il ne vous est pas permis, senor d'Almata, d'humilier dans la personne de sa fille le sang de votre ancien compagnon d'armes. Respectez en moi la noble race des Ghyseghem, à qui vous êtes redevable de la vie !
— Votre père, Juan de Ghyseghem, mon frère d'armes et mon sauveur, — vous voyez, senora, que je ne l'ai point oublié, — vous a confiée à ma sollicitude. Je remplis fidèlement les devoirs sacrés d'un époux, — et quoique vous puissiez dire, Catalina, je veux découvrir, et je découvrirai ce que vous êtes venue chercher ici et ce que je ne dois pas savoir, à ce qu'il paraît. J'avoue volontiers que ma façon .d'agir doit vous peser si vous ne méritez aucun
blâme, et je vous déclare plus volontiers encore que je vous tiens pour une honnête et fidèle femme ; mais il n'en n'est pas moins vrai que je dois veiller sur vous ; le cœur égare parfois, et peut-être y a-t-il, au fond de l'impénétrable mystère dans lequel vous vous renfermez, un danger imminent. Vous voyez que je parle du moins avec franchise, parce que j'ai le droit de mon côté. Vous, Catalina, vous n'en pouvez dire autant, car celle qui se cache et dissimule doit avoir des raisons pour cela.
La senora parut se repentir de s'être montrée si vive, et toute son irritation s'évanouit sous l'influence des dernières paroles du comte. Elle s'approcha de lui, le visage souriant, les larmes aux yeux, et lui prit tendrement la main.
— Bon Caliste, dit-elle d'une voix suppliante, pardonne-moi, j'ai tort. Mais aussi pourquoi me montrer une pareille défiance ? Pourquoi, à propos d'une chose insignifiante, me faire subir un interrogatoire comme un accusé devant son juge? Tu veux que je sois gaie et contente ; tu veux trouver en moi une compagne aimante et heureuse ? Eh bien cesse de me soupçonner, de m'espionner ; accorde-moi la liberté dont jouissent les autres femmes de ce pays, et tu verras avec quelle tendresse reconnaissante je
t'aimerai, non pas seulement comme un époux chéri, mais comme mon bienfaiteur, comme le sauveur de ma vie !
— Je ne sais, Cataîina, comment tu peux te mettre en tête que tu vis dans l'eclavage.; je ne t'espionne pas ; mais si j'ai des soupçons, n'est-ce pas toi qui les éveilles ? Pourquoi sorst-u en secret, et sans m'en prévenir ? Mon domestique Domingo t'a vue hier parler à une femme sur le seuil de la maison du grand marché, et il est venu me le dire ; quoi de plu» naturel ? Ah ! puissé-je bannir de mon cœur toute défiance ! Je suis le premier à le désirer ! mais que cela vienne du sang espagnol qui coule dans mes veines ou de ta conduite énigmatique, Cataîina, toujours est-il que je ne suis pas tranquille et ne pourrai l'être, tant que je n'aurai pas obtenu de toi-même l'éclaircissement d'un mystère que tu nies et qui pourtant existe. Je suis convaincu que tu es incapable de faire mal, Cataîina ; mais je suis homme. . et de plus, Espagnol. Sois donc généreuse, et ne l'oublie pas si souvent !
— Caliste ! Caliste ! si tu pouvais lire dans mon cœur ! Plutôt que de manquer à l'amour et à la reconnaissance que je te dois, je subirais cent fois le martyre ! Oh ! tes soupçons «n'oppressent le cœur ; aie donc pitié de moi l
— Allons, ma pauvre Catalina, ne t'afflige pas ; brisons là ce pénible entretien, et que tout soit oublié. Adieu, ma bien-aimée ; dans une demi-heure, nous ferons cette visite promise à la senora de Beza de Santa Cruz. J'espère que ta duègne sera de retour pour t'ao
:compagner.
A ces mots il baisa très- affectueusement la main de sa femme et quitta l'appartement.
La comtesse tomba, épuisée, sur un siège et porta ses deux maini à son front ; elle devait endurer de vives souffrances, car un tremblement fébriie agitait tous ses membres. Bientôt des perles humides et brillantes ruiselèrent à travers ses doigts, et de pénibles soupirs s'échappèrent de sa poitrine oppressée. Sans doute l'infortunée senora avait à lutter contro une inévitable fatalité, car elle se leva tout à coup pleine de résolution et de courage et essuya vivement les larmes qui mouillaient ser>. joues. Son visage prit même une expression souriante qui ressemblait à de l'espoir ; elle s'approcha de l'un des murs de la chambre, et y frappa trois fois avec la main. On entendît immédiatement de l'autre côté le bruit d'une chaise qu'on dérange, puis les pas rapides d'une personne qui avait peut-être attendu
i ongtemps ce signal.
Bientôt après, une femme âgée en'ra avec précaution dans la chambre. La senora se leva, alla, sans parler, ouvrir et refermer doucement toutes les portes, puis elle prit la duègne par la main et l'entraîna silencieusement auprès de la fenêtre. D'une voix basse presque insaisissable elle dit à la vieille femme, taudis que ses traits rayonnaient d'un doux espoir :
— Eh bien, Inès, ma bonne Inès, as-tu enfin découvert quelque indice ? Sais-tu ce qu'est devenue Anna Canteels ?
— Oui, senora, je sais où elle demeure.
— 0 mon Dieu, enfin! Ah! quel soulagement pour moi ! . . . .que je suis heureuse, ma chère Inès !
— Vous le serez bien plus encore, senora, quand vous saurez tout ce que j'ai appris.
— Quoi ? quoi donc, Inès 1 Aurais-tu ? . . . .
La vieille duègne mit en souriant, un doigt sur ses lèvres et murmura à l'oreille de sa maîtresse :
— Grâces à Dieu, je sais aussi où elle est.
Ce mot die, prononcé d'une voix expressive, devait avoir une signification très-claire pour la comtesse; car elle bondit tout,e tremblante et avec un sourire de ravissement, bien qu'elle s'efforçât visiblement de comprimer son émotion.
—Elle? elle?
— Oui, senora, elle vit, elle est à quelques pas d'ici
— Ah! que tu me fais souffrir, Inès. Explique-toi donc ; je n'ose croire à un bonheur si inattendu.
— Ne doutez plus, senora : encore une fois, celle que nous cherchons, — pas la vieille, mais l'autre, — n'est pas loin d'ici.
Une vive émotion saisit la comtesse à cette confirmation positive de ce qu'elle eût à peine osé espérer ; la pâleur et la rougeur se succédaient sur ses joues, et peut-être sentit-elle ses forces l'abandonner, car elle s'appuya contre le pilier de marbre de la cheminée. Puis elle dit d'une voix faible et presque suppliante :
— Où \ où est-elle ? Ah ! soutiens-moi, ma bonne Inès, il me semble que je vais défaillir .... Non, c'est fini, je suis bien . . . .Dis. . • . parle vite. . . .où est-elle \
— Attendez-donc, que vous ayez repris vos sens, senora ... un instant seulement. . . la joie que vous cause cette nouvelle vous émeut trop. ..peut-être ne supporteriez-vous pas ce qu'il me reste à vous dire.
— Regarde-moi donc, cruelle femme que tu es ! Je tremble, oui, mais la force ne me man-
que pas. Voyons, que veux-tu dire ? Est-ce ma condamnation que je vais apprendre de ta bouche, et non le salut que tu semblais me promettre.
— Ah ! pauvre senora, vous vous égarez î remettez-vous ; soyez calme, je vais tout vous dire.
La duègne s'approcha du mur opposé, et faisant signe à la comtesse comme pour appeler son attention sur un bruit presque insaisissable, elle dit d'un ton mystérieux :
— Senora, les orphelines de la maison voisine viennent de rentrer de la promenade avec leur mère. N'entendez-vous pas leurs voix retentir dans la cour dont nous sépare ce mur ?
— Oui, Inès, je les entends tous les jours, mais que veux-tu dire, mon Dieu ?
— Elle est là, parmi ces orphelines, senora ; et peut-être sa voix frappe-t elle en ce moment votre oreille. . .
— 0 mon Dieu, est-ce possible? s'écria la comtesse en élevant imprudemment la voix ; elle serait là, si près de moi !
Et comme poussée par un irrésistible élan, elle courut à la muraille et y appuya son front, tandis qu'une ineffable expression de bonheur se mêlait sur son visage à une fiévreuse attention.
Elle demeura longtemps ainsi, souriant et écoutant, jusqu'à ce que son immobilité eût calmé l'effervescence de son sang et la fébrile agitation de ses nerfs. Depuis un instant, d'ailleurs, tout bruit de voix avait cessé ; sans doute les orphelines avaient quitté la cour pour rentrer dans les salles de travail.
La comtesse, encore rayonnante de joie, revint à la duègne et s'asseyant auprès d'elle, lui dit d'une voix contenue:
— Chère Inès, raconte-moi donc comment tu as pu me rapporter tout-d'un-coup tant de bonheur ; dis-moi comment Dieu t'a dirigée dans tes recherches. Tu es bien sûre qu'on ne t'a pas trompée, n'est-ce pas ? Oh ! j'en mourrais !
— Ecoutez-moi donc, senora/ Le temps est précieux, car Domingo m'a dit, quand je suis rentrée, que vous deviez sortir tout à l'heure avec monsieur le comte.
— Domingo a dit vrai. Hâte-toi donc.
— Eh bien, je ne savais plus aujourd'hui où aller' ni à qui parler. Et ce n'est pas étonnant, senora, car il y avait quinze jours que je cherchais inutilement. J'allais encore revenir sans nouvelle*, quand une vieille femme qui, avant votre mariage, travaillait souvent chez le comte d'Almata, m'aborda dans la rue et s'in-
forma de vous. Vous la connaissez sans doute, senora, car elle travaillait aussi chez votre père.
— Serait-ce Thérèse Costerlings ?
— Elle-même. De fil en aiguille j'amenai la conversation sur Anna Canteels, et j'appris de Thérèse qu'elle avait mal tourné et avait fini par épouser un soldat; j'appris aussi qu'elle habite maintenant une chambre daus une maisonnette de la rue du Couvent. Trasportée de joie, je me rendis au quartier espagnol, et j'y découvris, mais non sans peine, la demeure d'Anna Canteels. Oh ! senora, la pauvre femme est bien à plaindre : elle est épuisée, maigre comme un squelette, couverte de haillons ; c'est à n'y pas croire ! Pourtant le cœur de la malheureuse doit être encore bon, car dès que je lui eus parlé de vous, elle se mit à pleurer à chaudes larmes en demandant pardon. J'appris que pendant quelques années, elle avait été soignée et élevée par un paysan, moyennant l'argent que vous aviez laissé à Anna. PU; s tard, celle-ci a fait connaissance avec des soldats qui l'ont entraînée dans une mauvaise vie. Elle en a épousé un, et probablemsnt l'un des pires, car il lui a arraché, à force de coups et de mauvais traitements, toute la somme qui lui avait été confiée ; cependant elle ne lui a
abandonné l'argent qu'à la condition que son sort, à elle, fût assuré. Il serait trop long de vous raconter l'histoire de soldat tué et de village brûlé qu'ils ont inventée, pour la faire recevoir à la maison des orphelines sur la recommandation de personnes riches de cette de ville: je vous en ai dit assez pour ce soir ! Ainsi, elle se trouve ici près, dans la maison des orphelines, et on lui a donné, parmi ces petites filles, le surmon de Ilouien Clara.
— Houten Clara ! (*) un sobriquet insultant ! à elle ! Mon Dieu, y serait-elle maltraitée, persécutée peut-être ?
— Oh que non, senora ! on l'appelle ainsi ainsi parce qu'elle a l'habitude de se tenir raide et droite : il paraît que chaque orpheline reçoit ainsi un surmon de ses compagnes ; et peut-être Houten Clara est-il encore un des plus avantageux. Mais laissez-moi contitinuer, car j'entends déjà du bruit en bas. Comme cela me fatigue de parler bas! j'en suis quasi suffoquée ! Tandis que j'étais en train de causer avec Anna Canteels tout en larmes, voici que la porte s'ouvrit, et un affreux soldat, avec de longues moustaches et une figure farouche, entra dans la chambre, en
(*) Houten , dérivé de hout, bois. . . Ce nom signifie, par conséquent, Clara de bois.
vacillant sur ses jambes. C'était son mari. Le vilain ivrogne me regarda d'un air défiant et allait se mettre en colère, lorsqu'il aperçut les larmes qui coulaient sur les joues de sa femme. Il l'arracha brutalement de sa chaise, l'entraîna, dans un coin et il lui demanda, avec forces jurons, la cause de ma présence. La pauvre Auna résista un instant, mais de cruels traitements la forcèrent bientôt à tout avouer. Alors le soldat furieux parla de récompense et d'argent, jusqu'à ce que j'eusse vidé ma poche devant lui. Je lui ai promis de lui donner quelque chose toutes les semaines. Il est toute à fait calmé maintenant, car. . .Ecoutez, senora, voilà le comte d'Alinata qui monte l'escalier. Heureusement que vous êtes prête à sortir.
En effet, le comte entra tout souriant et attendit quelques instants, à côté de la glace, que sa femme eût terminé sa toilette. Il remarqua avec une joyeuse surprise que la flamme d'une nouvelle vie rayonnait dans les yeux de la comtesse, et que ces yeux s'arrêtaient même sur les siens avec une affectueuse expression. Il crut voir un sentiment de reconnaissance pour la façon dont il venait de se conduire avec elle et se réjouit d'un si heureux changement. Dès que sa femme fut prête, il lui offrit la main et tous deux quit-
tèrent l'appartement pour aller rendre visite à la senora de Beza de Santa Crùz.
ÎI
Le lendemain, la comtesse d'Alraata s'éveilla beaucoup plus tôt que d'habitude. La duègne elle-même n'était pas encore levée, que déjà la noble dame avait quitté son lit et commençait à s'habiller elle-même pour sortir. Il était facile de voir au sourire stéréotypé sur ses lèvres et à la précipitation de ses mouvements qu'une joyeuse impatience la stimulait.
Lorsque la duègne entra dans la chambre, ss toilette était presque achevée. La vieille suivante y vit un reproche à sa paresse et se mit à tout ranger avec un muet dépit; mais la comtesse se tourna' vers elle et dit en plaisantant :
— Allons, Inès, ne sois pas fâchée, ma chère ; la joie ma chassée du lit. Tu t'es tant fatiguée, hier à mon intention que, par reconnaissance pour ton zèle, je n'ai pas voulu te réveiller.
Elle se rapprocha mystérieusement de la duègne déjà consolée, lui prit la main et l'avant attirée dans un coin de la chambre,
lui dit, comme enivrée de bonheur, mais cependant d'une voix contenue :
— Inès, je vais la voir! Il faut que je la voie ! Oh ! que mon cœur bat vite !. . . Il me semble qu'une nouvelle, vie circule dans mes veines. Allons aide-moi, je ne sais ce que je fais, tant je suis pressée, tant je suis heureuse !
La duègne étonnée obéit, tout eu disait d'une voix inquiète :
— Et le comte d'Almata, senora ? N'entrera-t-il pas en grande colère, si vous quittez encore l'hôtel saifs son assentiment et malgré sa défense ?
— Il le sait, Inès ; il me l'a permis.
— Vraiment! et étes-voussûre, senora, que cette permission vous soit donnée de bon cœur ?
— Parfaitement sûre ; tu ne saurais croire combien il a été bon, confiant et tendre pour moi hier. Je ne comprends pas encore ce revirement subit.
— Moi, je le comprends bien, senora. Le comte a pour une extrême affection. Depuis huit années vous languissez et vous ne répondez à tous ses témoignages de sympathie que fpar une invincible tristesse. Hier, quand je vous apportai la bonne nouvelle, la vie so mit à briller dans vos yeux, vos joues se cou-
26 l'orphelintt.
vrirent d'une fraîche teinte rosée, votre voix devint douce et vibrante. Vous étiez belle, senora, oui, d'une beauté irrésistible ; que n'auriez-vous pas séduit ? Lui qui vous aime, qui vous chérit plus que tout an monde, s'est laissé gagner par tant de charme ; — et puis, senora, ne lui avez-vous pas parlé avec plus d'affection, plus de tendresse qu'à l'ordinaire. ? — Comme tu lis bi«n au fond des coeurs, Inès ? Oui, c'est vrai. . .après quinze jours de désespoir et de larmes, je me sentais tellement heureuse que tout ce que je' disais s*echappfit de mes lèvres avec une douce vivacité, avec un accent de pénétrante sympathie ; le comte semblait au comble du bonheur. Aussi quand, au milieu de nos doux entretiens, je lui exprimai le désir de visiter la maison des orphelines, sous le prétexte d'y chercher de belles dentelles, il m'embrassa avec effusion et me dit , — Va, ma bien-aimée Catalina, toute défiance a disparu, ne me cache plus tes démarches ; je sais maintenant que le désir de la liberté était la seule cause de ta mystérieuse conduite ; tu te croyais espionnée par moi. Reste toujours joyeuse comme te voil\ ; sois toujours bonne comme tu l'es en ce moment^ et va où il te plaira. Ton noble caractère, tes instincts de fierté et d'honneur me sont des-
garants suffisants contre les inquiétudes de mon âme castillane.
La duègne poussa un soupir et dit en levant les mains.
— Et c'est un pareil homme, la bonté, la générosité même, qu'il nous faut tromper !Que Dieu nous pardonne, senora ! car c'est bien mai !
La comtesse pencha la tête sur son sein ; l'exclamation de la duègne paraissait l'accabler. Un instant après, elle dit d'une voix triste :
—C'est mal, dit-tu ? Hélas ! tu as peut-être raison ; mais est-il possible d'échapper à cette fatale nécessité ? Je suis innocente, tu le sais, — et je mourrais de honte plutôt que de donner accès dans mon cœur à une pensée coupable. . .et cependant je suis condamnée à souffrir et à baisser la tête sous les soupçons, . .
Elle se tut un instant, puis ajouta :
— Si je lui avouais tout, Inès !
— Ciel, que dites-vous, senora ?
— Vois-tu, Inès, j'aime le comte, autant par inspiration du cœur, qu'à cause de la reconnaissance infinie que je lui dois. La conviction que je le trompe est pour moi un enfer de douleur et de remords ; il y a des moments où je serais capable de lui tout avouer.
— Gardez-vous-en bien, senora ; le sang es pagnol reprendrait certainement le dessus. Sa vie serait empoisonnée par une certitude affreuse, et vous ne pouvez prévoir quel sort vous serait réservé à vous-même. Mieux vaudrait retourner en Espagne et vous efforcer d'oublier le but de votre voyage.
Ces derniers mots de la duègne firent sur la comtesse une subite et douloureuse impression ; comme si elle s'en fût sentie insultée, elle se leva avec une fierté majestueuse et, jetant un regard irrité à la vieille femme:
Qu;oses-tu me proposer, s'écria-t-elle ? Partir sans la voir? Tu railles sans doute ; car tu sais mieux que moi que c'est impossible. . . Donne-moi mon capuchon. . . .nous parlons !
Il existe, dans la rue de l'Hôpital, une daison à façade gothique, d'un style passablement étrange et dont la sommet est orné d'une image emblématique de la Sainte-Trinité. Audessus de la grande porte d'entrée se trouve une sorte de tableau sculpté dans le mur, où l'on voit un groupe déjeunes filles qu'instruit leur mère ou leur maîtresse, ainsi que plusieurs orphelines qu'on reçoit à la porte de l'établissement. Au-dessous de cette sculpture qui h*ô
manque pas de mérite artistique, on lit Tinscri ption suivante qui apprend au passant l'origine et le but de la maison des orphelines :