ET INSTRUITES
Cet excellent homme a quitté cette vie le XIX novembre MCLXIL II a vécu LXXIII ans, et se nommait Van der Meere, marchand eu cette ville.
C'est devant cette maison que la comtesse d'Almata s'arrêta, accompagnée de sa duègne. Cette dernière souleva le marteau de fer de la porte et le laissa retomber ; le bruit en retentit dans l'intérieur de la maison. En même temps elle dit d'une voix rapide à sa maîtresse :
—Maintenant, senora, contenez-vous pour l'amour de Dieu ; on pourrait lire sur votre visage ce que personne ne doit soupçonner.
La comtesse ne répondit pas.
Un instant après,la porte fut ouverte par une petite orpheline qui portait deux grosses clefs suspendues à la ceinture de son tablier. Cette jeune fille avait une physionomie rayonnante de santé et de contentement; tout son
costume était si coquet, son tablier, sa cape et ses manches étaient en toile si blanche et si joliment plissée, qu'elle semblait mise à la porte comme une preuve vivante de la propreté, des soins et des habiles travaux qui faisaient la réputation de l'établissement.
— Que désire Madame ? demanda l'orpheline avec un doux sourire.
— Charmante enfant ! s'écria la senora toute ravie, en caressant la joue la petite fille. Elle mit la main dans sa poche, y chercha un instant et en retira un dé d'argent dont elle fit présent à l'enfant, en disant :
— Tenez, mon enfant, je vous donne ceci, parce que vous êtes bien gentille et bien propre Je viens voir si je pourrai trouver ici
quelques belles dentelles.
— Oh ! merci, merci, Madame, répondit la petite fille. Nous avons de très-belles dentelles. Entrez au parloir, je vous prie.
Et se replaçant sous la porte, à côté de l'escalier, elle cria :
— Chère mère, chère mère, descendez vite ! Il y a ici une belle dame qui désire vous parler.
Peu d'instants après, entra dans le parloir une femme d'environ quarante ans. Sa physisionomie respirait la santé et la paix de l'âme,
et tout en elle attestait la bonté et la douceur. Elle s'inclina devant la senora, lui offrit respectueusement un siège, et dit :
— C'est un honneur pour notre maison»
Madame, que la comtesse d'Almata daigne visiter les pauvres orphelines ! En quoi pouvonsnous vous servir ?
— Je désire, chère mère, acheter quelques belles dentelles, et visiter par la même occasion un établisement que son extérieur recommande si bien.
La mère ouvrit sur-le-champ de grands tiroirs et étala de nombreuses pièces de dentelles sous les yeux de la comtesse ; mais celle-ci ne put contenir son impatience et dit :
— Ces dentelles sont fort belles, et j'en prendrai assurément; mais, chère mère, ayez d'abord la bonté de me montrer vos orphelines, puisqu'elles sont à l'ouvrage.
Sans paraître faire attention à cette prière, la mère se mit tout-à-coup à considérer la senora avec une surprise et une insistance presque impolies.
— Et bien, chère mère, dit la senora, vous ne répondez pas ?
— Par.:lonnez-moi, Madame, dit la mère, avec un soupir ; mon Dieu, à quoi pensais-je ! j'étais tout à fait distraite .... C'est bien étrange. . . .
32 L'ORPIIELINE.
— Qu'est-ce qui vous étonne tant ? demanda la senora qui se sentait trembler.
— Rien ! lien ! une ressemblance. . . .mais à quoi vais-je songer ? Veuillez me suivre, Madame !
Elle conduisit les deux femmes, à travers une cour carrée, vers un bâtiment retiré où se trouvaient les orphelines. Chemin faisant, la duègne dit à sa maîtresse d'une voix expressive :
— Cuidado, senora î
La salle dans laquelle la mère introduisit la comtesse était remplie de jeunes filles de tout âge, occupées à travailler! Toutes étaient uniformément vêtues : une robe de laine noire, un justaucorps de laine bleue, un col rabattu, un tablier d'une blancheur de neige et une cape de velours noir, telle était leur toilette. Leurs cheveux étaient ramenés en arrière et retenus dans la cape, de sorte que le front se montrait entièrement dégagé et dans tout son développement. Elles portaient, de plus, pendant les heures de travail, des manches de toile destinées à garantir d'une trop rapide usure celles de leur justaucorps.
/La plupart avait un carreau sur les genoux et travaillaient àf;iire de la dentelle ; d'autres cousaient ou traçaient des dessins sur la toile ;
quelques-unes tricotaient des laines de diverses couleurs ou brodaient avec des fils de soie et d'or sur toutes sortes d'étoffes. /Z'
Avant l'arrivée de la mère, les jeunes filles étaient occupées à chanter un cantique ; la senora les avait entendues de la cour et elle avait surtout remarqué entre toutes une voix douce et élevée qui dominait le chant comme un timbre d'argent. A son grand dépit, dès qu'elle parut, le cantique s'arrêta soudain et chaque jeune fille baissa respectueuesement la tête sur son ouvrage. Ainsi le voulait la discipline, à l'observation de laquelle la mère veillait sévèrement.
» Selon le désir exprimé par la eomtesse, la mère lui montra le travail de chaque jeune ouvrière et lui donna à ce sujet des explications si prolixes que la senora ne put traverser les rangs qu'avec une extrême lenteur. Demander les renseignements qu'elle désirait ou celle qu'elle voulait voir avant tout, elle ne l'osait ; elle se vit donc condamnée à la patience la plus pénible et n'écoutait pour ainsi dire sa conductrice, absorbée qu'elle était par la pensée qu'un être qui lui était plus cher que la vie respirait en même temps qu'elle l'air de la salle.
La mère, surprise de l'étrange inattention
<le la senora, songeait à mettre fin à ses observations, lorsque la comtesse lui dit tout-à- •coup :
— Vos filles chantent très-bien, chère mère ; il y a surtout parmi elles une voix d'une ravissante douceur.
— Je le crois bien, s'écria la mère, c'est la voix de Houten Clara. . . . Qu'avez vous, Madame ? L'air de cette salle vous pèse peut-être. Venez, gagnons la cour, il y fait plus frais qu'ici.
— Vous êtes dans l'erreur, chère mère, répondit la duègne d'une voix rapide mais trèscalme. Ma maîtresse pâlit souvent tout-à-coup ; c'est une affection nerveuse ; mais elle n'en souffre pas.
— Ah ! tant mieux, dit la mère. Madame désirerait-elle entendre de nouveau ce cantique ?
— Oui, oui, je vous en serais bien reconnaissante ; mais permettez-moi de m'asseoir sur cette chaise, car je suis très-fatiguée.
La mère courut à l'extrémité de la salle et -apporta son propre fauteuil couvert de cuir et garni de clous dorés. Elle pria la comtesse de s'y asseoir et dit ensuite aux orphelines :
— Mes enfants, cette noble dame désire vous entendre chanter. Clara Houtvelt, mettez- vous au pupitre !
Tandis que les orphelines se préparaient à obéir à leur mère et attendaient un signal d'elle, la comtesse dit avec une émotion mal contenue :
— Clara Houtvelt, dites-vous, chère mère 1 je croyais que vous m'aviez parlé de Houten Clara, comme première chanteuse !
— Oui, Madame ; Clara Houtvelt et Houten Clara ne font qu'une ; c'est le petit ange qui est là devant le pupitre.
Et sans remarquer l'expression de la physionomie de la comtesse, non plus que l'attention pleine d'anxiété avec laquelle la duègne considérait sa maîtresse, elle se tourna vers les jeunes filles et dit :
— Le cantique de noël ! Clara, mon enfant, chantez d'abord ; vos sœurs répondrons le refrain.
Houten Clara se tenait devant le pupitre, poétique et délicieuse image de l'enfance. Elle était d'une constitution délicate, un peu trop frêle peut-être, mais d'une svelte élégance qui convenait à ses douze ans. Ses grands yeux semblaient refléter l'azur du ciel et se détachaient comme des perles sur l'albâtre de son front; sa petite bouche ressemblait à une feuille de rose ployée en deux, et un ravissant sourire épanouissait ses traits. Toutefois
ce qui la distinguait surtout de ses compagnes, et à coup sûr ne s'accordait pas avec sa cape, son tablier et sa robe de laine, c'était la majesté de son attitude et je ne sais quoi d'inexplicable dans son regard qui faisait présumer en elle un sanç noble et une haute origine. Aucune de ses compagnes n'avait échappé à cette impression ; toutes étaient convaincues que Houten Clara n'était par d'une naissance vulgaire, bien que ce sentiment ne leur eût été inspiré que par l'imposante dignité et le noble caractère de la pure et belle enfant. Dès que Houten Clara aperçut le signal de la mère, sa douce et charmante voix s'éleva; elle chantait:
Sainte Marie et Joseph Cheminant ensemble, S'en vinrent à Bethléem Prendre un logement.
Les autres orphelines répondirent à l'unisson :
In excehis glov'a !
'Et in terra po.x honinibns, Valasus ! Valasns !
Salut, mon doux Jésus!
Vous êtes notre Dominns, Et in terra fax hominibus !
Elles chantèrent ce refrain après chaque ■strophe, Houten Clara reprit :
Dans une pauvre maison, Snns meubles ni lit, Car ils ne possédaient rien, Ils durent se loger.
In exeesis gloria, etc.
Lorsque minuit arriva
La Vierge mit au monde Un enfant fott et puissant Comme i'rHige nous l'annonce.
In ix-c-his g'oria, etc.
Oui, là, la douce Vierge Par le Seigneur bénie, Enfanta! Qu'elle soit louée Sur ia terre et dans les cieuX.
//< axcdsis gloria, etc.
Alors Saint Joseph chanta Avec les anses :AlitluiaJ
In exedsix gloria,
Valasiiê .' Valasus >'
Salut ô doux Jésus, Vous êtes notre Dominut, Et in ttrra pax haminibus !
Pendant ce cantique, ta comtesse, assise, les lèvres entrouvertes, était plongée dans un
ravissement extatique, comme si elle eût ré ■ ellemer.t entendu chanter Y Alléluia dans lescieux. Ses yeux n'avaient pas quitté Houten Clara; elle était littéralement suspenlue aux lèvres de l'enfant. Et vraiment, pendant que l'orpheline chantait, il y avait en elle quelque chose de si pur, de si céleste, une piété si fervente rayonnait de ses yeux bleus vers le ciel, elle semblait si absorbée dans l'hymne de louanges qui s'échappait de ses lèvres, si ravie par un mystérieux sentiment de l'harmonie, qu'on ne pouvait la comparer qu'à une âme bienheureuse devant le trône de Dieu. La duègne elle-même se sentit émue et oublia le danger que courait sa maîtresse; elle aussi, la tête penchée en avant et les lèvres entrouvertes, contemplait fixement Houten Clara.
Le cantique était fini et déjà Houten Clara s'était remise à sa dentelle, que la comtesse et la duègne étaient encore immobiles sur leur siège, au grand étonnement des curieuses petites filles ; mais la mère s'approcha de la senora et lui dit, pleine d'orgueil :
— Oui, oui, Madame, qu'on aille chercher dans la ville entière une voix comparable à celle de cette chère enfant ! Aussi ne sortirat-elle jamais de notre maison, pour aller se mettre au service de quelqu'un. Los nonn?s de
Saint Elisabeth, nos voisines, les sœurs blan^ cheà du couvent de la Longue rue Neuve, et les Ùrsulines du Marché au Bétail ont déjà promis à Clara de la recevoir chez elles dès qu elle aurait l'âge. On l'y accepterait sans dot, parce que ce serait la première voix de l'église \ mais on ne l'aura pas, Madame: Clara est mon enfant, elle ne me quittera pas tant que je vivrai, s'il plaît à Dieu. Que pense madame la comtesse de cette voix \
La senora, dominée par un invincible sentiment, s'efforçait depuis longtemps de retenir les larmes qui voulaient s'échapper de ses yeux. La duègne s'aperçut de la lutte que sa maitresse avait à soutenir ; die lui serra fur:ivement la main poiir lui rappeler son devoir et l'engager à faire preuve décourage. Sans plus d'égard pour cet avertissement que pour la demande de la mère, la comtesse quitta son fauteuil et alla se placer devant le carreau de Houten Clara, qui, pour respect pour l'étrangère, se leva et baissa modestement les yeux. La senora prit en tremblant la main de la jeune fille et lui dit d^un accent ému \
—Quelle voix angélique vous avez, mon enfant ! Regardez^moi donc, ma chère petite ; avez-vous peur de moi ?
L'enfant leva ses yeux bleus et regarda Ll
40 LORPHELINE.
senora avec un sourire d'une inexprimable douceur.
— Oh non, Madame ? répondit-elle ; vous parlez avec tant de bonté à votre humble servante !
— Servante ! murmura douloureusement la comtesse en pressant plus vivement encore la ma main de l'orpheline. . .Voulez vous m'embrasser, Clara ?... .Oh ! que vous chantez bien î
— Vous embrasser, Madame? dit la jeune fille toute confuse. Je voudrais bien, mais je n'ose pas !
A peine la bouche de l'enfant avait-elle prononcé ces mots que la senora lui prit la tête dans ses deux mains et déposa sur son front un baiser si passionné et si prolongé, que lorsqu'elle se sentit libre, la jeune fille toute rouge a'émotion et toute troublée, se rassit devant son ouvrage sans oser lever les yeux.
Cependant la mère et la duègne s'étaient rapprochées et toutes deux avait été témoins de cette scène. La première ne sa. ait qu'en penser; d'étranges soupçons lui traversèrent l'esprit; mais elle n'osa s'y arrêter, et fit effort sur elle-même pour se persuader que c'était la voix de Houter Clara qui avait arraché des larmes à la comtesse. La plupart des or-
phelines regardaient d'un air distrait ou jaloux ce qui se passait. Elles étaient accoutumées à voir Houten Clara l'objet de l'attention et des caresses de tout le monde, et ne soupçonnaient rien de plus en cette circonstance.
Quant à la duègne, elle temblait d'inquiétude, à peine eut-elle vu la pâleur de sa maîtresse ft le feu qui brillait dans ses yeux humides, qu'elle dit à haute voix :
— Senora, ce beau cantique vous a trop vivement émue; .vous n'êtes pas bien.... Le grand air vous remettra. Nous reviendrons cette après-midi ou demain.
A ces mots, elle teignit de soutenir sa maîtresse, mais elle l'entraîna de force hors de la salle, et la conduisit, après s'être un instant arrêtée dans la cour, au parloir où on leur avait, à leur arrivée, montré les dentelles.
— Maintenant, chère mère, dit la duègne, faites nous voir bien vite vos plus belles choses ; ma maîtresse a besoin de prendre un peu de repos. Je ne sais personne au monde qui soit aussi sensible qu'elle au chant et à la musique. Cela l'émeut au point d'en perdre connaissance.
— Ah ! j'ai de quoi satisfaire madame la comtesse, si cela peut lui plaire. Clara sait de bien plus beaux cantiques ; je lui ferai chan-
ter seule, ici, devant ma noble voisine ; f enfant est si douce et si gentille ; elle n'a jamais refusé de faire plaisir à quelqu'un.
La senora n'avait plus assez de présence d'esprit pour répondre. Elle ressentait encore l'impression du bienheureux baiser ; son âme était comme attachée aux douces lèvres de l'enfant adorée. La duègne le comprit et coiv tinua sans entendre l'ordre de sa maîtresse :
— Oui, ces dentelles sont fort belles; le prix que vous en demandez, chère mère, est bien élevée; mais n'importe! ma maîtresse prend toute cette pièce. Je reviendrai la rechercher toute à l'heure, de même que cette bande de cinq florins d'or. À demain, chère mère* Merci mille fois pour votre bon accueil. Nous partons^ n'est-ce pas, senora ?
La comtesse se tourna vers la mèi'e et dit :
— Je voudrais faire un cadeau à votre charmante chanteuse ; pourrais-je la voir ir.i ?
— x\ l'instant, Madame ! répondit la mère en quittant le parloir.
— Pour l'amour de Dien, senora qu'alîezvous faire ? s'écria la duègne en joignant les deux mains.
— Je veux l'embrasser encore avant de partir, dussê*je en mourir, Inès.
— Que votre ange gardien vous soit en aide.
senora ; le danger est grand. Soyez prudente ; la voici.
La mère présenta Houten Clara à la comtesse ; celle-ci prit la main de l'enfant et dit en tirant quelques objets de sa poche ,
—Ma chère petite, votre belle voix et votre douceur m'ont enchantée. Il faut que je vous récompense ; tenez, acceptez ceci de moi, comme d'une anie qui vous aime bien.
La jeune fille prit ce que lui offrait la grande dame et demeura tout ébahie d'admiration à la vue des objets qui brillaient dans ses petites mains. C'étaient de charmants petits ciseaux en argent ciselé et un étui du même métal.
— Embrassez la senora, mon enfant, dit la duègne.
Houton Clara, folle de joie de posséder de si beaux ciseaux et un joli étui, ne se fit pas dire deux fois, et, en souriant, tendit les bras à la comtesse. Celle-ci couvrit l'enfant de baiser, jusqu'à ce que la duègne intervint en disant d'un ton sérieux :
— Senora, monsieur le comte vous attend, il pourrait être mécontent de notre longue absence. •
Et elle fit quelques pas vers la grande porte.
— A demain, chère mère, dit la comtesse, à demain, ma charmante- enfant ! Il vous man-
que encore un dé, je vous le donnerai aussi, ma jolie chanteuse.
Elle suivit la duègne et la porte se ferma sur elles.
— Senora, senora,dit la duègne, dès qu'elles se trouvèrent dans la rue, comme vous avez été imprudente ! Il faudrait que ces gens-là fussent aveugles pour ne pas deviner au moins que vos émotions cachent un mystère. . . .
Mais la senora lui mit la main sur la bouche, et lui dit avec exaltation :
— Tais-toi, ma bonne Inès, tais-toi. Quand même tu me dirais que le comte a tout découvert, quand même sa haine et sa vengeance éclateraient sur moi, que m'importe ? Ah ! on dirait vraiment que tu ne sais pas que j'ai entendu sa voix, que je l'ai serrée sur mon sein, que je l'ai couverte de baisers ! qu'elle m'a souri et m'a parlé ! que ses lèvres chéries se sont pressées avec amour sur mes lèvres ! Oh mon Dieu, c'est trop de bonheur ? Je suis prête à tout endurer, à tout souffrir; mais ne in'enle- Tez pas l'enivrante joie qui inonde mon cœur, ... .Et toi, Inès, tais-toi; laisse moi jouir de cette inexprimable félicité ; n'obscurcis pas mon beau ciel! Elle est jolie comme un ange, n'est-ce pas, Inès ? Quel parfum de noblesse dans ce charmant rossignol !
LORPHELINE. 45
La duègne essuya deux larmes, ouvrit la la porte et la referma quand sa maîtresse fut entrée.
Cependant la mère de la maison des orpheline?, toute préoccupée et se parlant à ellemême, avait regagné le parloir pour fermer les tiroirs qui contenaient les dentelles. Mais, en y entrant, elle avait presque oublié ce qu'elle y venait faire, et, elle n'eût pas eu conscience de son action, elle alla s'assoir sur une chaise où elle resta quelques instants immobile et les yeux fixés sur le parquet ; elle murmura enfin à voix basse et lente :
— Mais l'histoire du village brûlé et du soldat généreux ? serait-ce une invention ? Iloutvelt ! singulier nom, en effet ! C'est peutêtre sa sœur. . . . Mais comment cela se pourrait-il ? Houteu Clara n'a guère plus de douze ans. . . .Xon, c'est peut-être une cousine, une tante. . . .Qui sait ? Mais est-il possible qu'une cousine, une tante, une sœur même se trouble cà ce point et fonde en larmes sous l'impression du baiser d'un enfant ? Cet irrésistible sentiment peut-il être autre que celui que l'émotion de la comtesse a réveillé chez moi ? Oui, le sentiment maternel est seul capable de g'emparer ainsi de l'âme d'une femme.... Ah ! je comprends ! Pauvre mère, combien
elle doit souffrir ! lîne enfant si belle, si ra? vissante ! Ne pas l'avoir rue depuis des années, la retrouver au milieu de pauvres filles élevées pour devenir servantes, ne pouvoir ni la déli-» vrer, ni la protéger ; défaillir sous un baiser et s'en aller, le cœur brisé ! Oh 1 mon Dieu, être condamnée à dérober furtivement à son enfant un serrement de main, un baiser, un sourire, être réduite à lui parler comme à une étrangère ! Voir le glaive du déshonneur sans cesse suspendu sur sa tète, 'lutter contre la nature et la société, et s'affaisser cent fois sous l'impitoyable destinée. Pauvre mère !. . < Mais qui peut savoir ? Je me trompe peut' être.... et alors mes roupçons seraient Une injure à l'honneur de la comtesse. ,Ah ! quoi qu'il en soit, la comtesse est bonne, elle aime ardemment lfenfant que je préfère à tout au monde ; quel que soit le secret de son cœur, je ne le trahirai point, — que Dieu m'en pré-; serve ! Et puisqu'elle semble heureuse à la vue de la douce et souriante Clara, oui, heureuse comme à la vue d'une fille chérie, qu'elle vienne, la pauvre mère, elle trouvera une amie en moi et je lui procurerai le peu . . . — Chère mère, s'écria la portière, voici la sœur Begga des Annonciades qui vient pour l'aube du chanoine Vissckers \
'—J'y vais ! j'y vais ! répondit vivement la mère, en courant au-devant de la sœur annoncée.
Le soleil était encore au début de sa course quand la comtesse d'Almata quitta sa demeure avec sa duègne pour aller visiter de nouveau l'établissement des orpkelines. La joie la plus pure rayonnait dans ses yeux ; tout dans le monde lui semblait aimable et beau depuis qu'elle-même avait échappé au morne chagrin sous lequel elle avait gémi pendant tant d'années. Sa joie était pour son mari une source de consolations et de bonheur ; il était devenu si bon et si tendre pour elle, il lui témoignait une confiance si illimitée qu'elle étaifc convaincue qu'il ne restait plus le moindre soupçon dans son cœur. Elle allait visiter son ange bien-aimé sans craindre que l'œil d'un espion la suivît.
La duègne frappa*
La mère avait sans doute donné des ordres particuliers à la portière, car lorsque celle-ci eut reconnu les personnes qui désiraient entrer, elle ouvrit la porte toute grande, en s'écriant d'une voix joyeuse. \
— Soyez la bienvenue, madame la comtesse cT Al mata ! Je suis votre humble servante. Veuillez entrer, Madame, je vais parler sur-lechamp à notre chère mère.
La fraîche et jeune fille referma la porte, et, légère comme une biche, courut au bâtiment d? derrière, d'où sortit, quelques instants après, la mère avec Houten Clara.
Dès que l'enfant entra dans le parloir et aperçut la comtesse, elle alla droit à elle, lui prit la main et la*baisa.
Un frisson fit tressaillir la senora, mais elle se contint et se mit, sans dire un mot, à contempler avec bonheur les yeux bleus de la petite fille. Elle prit à son tour la main de Houten Clara, et caressa le front et les épaules de l'enfaut. Le regard fixe et étrange de la comtesse fit sans doute naître chez Clara un sentiment dont elle ne pouvait se rendre compte, car le sourire disparut tout à-coup de ses lèvres, et elle se prit à regarder la noble dame d'un air interrogateur, comme si elle eût attendu une explication. Elle semblait dire :
— Tout le monde m'aime et me caresse, mais vous, vous m'aimez tout autrement. Pourquoi cela ? Et pourquoi désiré-je si vivement me trouver auprès de vous ?
La comtesse comprit sans doute la mnelte
question de l'orpheline, car elle dit d'une voix triste et soupirant :
— Pauvre enfant !
La mère observait attentivement toutes les émotions qui se reflétaient sur les traits de la comtesse ; elle vit que la situation devenait pénible parce que la dame et Houten Clara, également embarrassées, restaient muettes ; c'est pourquoi elle dit à la senora :
— Madame la comtesse, allons, je vous prie, dans la chambre ou se trouve le clavecin. Vous entendrez comment notre chère Clara en touche bien. Ah ! c'est une vraie perle que cette enfant; la sœur Catherine du couvent du Faucon lui a appris la musique et elle joue si bien qu'on l'écouterais des jours entiers, sans songer à manger ni à boire.
Il s'était établi déjà entre la comtesse et Houten Ciava un lien d'affection et de confiance : sans doute un mystérieux sentiment poussait à voir dans la grande dame plus qu'une protectrice, car dès que la mère eut proposé de passer dans une autre chambre, la petite fille alla prendre la main de la senora cemme si celle-ci eût été sa mère. Ce mouvement, tout simple qu'il fût, fit briller de joie et d'orgueil les yeux de la comtesse, et elle conduisit "Houten Clara par la main, -comme «elle eût fait pour sa fille. 2*
Lorsqu'on fut dans la chambre où se trouvait le clavecin, la mère offrit un fauteuil à la senora et s'assit elle-même avec la duègne sur deux chaises voisines i Houten Clara se plaça devant l'instrument.
— Chante-nous, dit la mère,, le cantique : Chantons, chantons avec joie ; il a un si beau prélude !
Houten Clara commença. La jeune fille devait être extrêmement sensible à la musiquecar dès le début elle parut tomber dans une sorte d'extase. Tandis que ses charmants petits doigts couraient légèrement sur le clavier, sa bouche gracieuse souriait aux doux accords;, un pli se dessinait soudain sur son beau front devenu sérieux, quand elle attaquait les cordes graves.
Saisies d'admiration pour la hardiesse et le charme du jeu de l'enfant, noyées dans des flots d'harmonieux accords, les trois femmes contemplaient avec ravissement l'orpheline inspirée; — celle-ci releva la tête, son œil bleu se dirigea vei-3 le ciel, et elle chanta en s'ac-compagnant du clavecin, le cantique suivaut :
Chantons, chantons de bon cœur La très-sainte Trinité, Pour qu'elle nous accorde un jour L'éternelle félicité.
bonheur qui durera sans fin cEt jamais ne passera!
Oh, ! puissions-nous le gagner !
Si longue est l'éternité !
Oui, cette joie est sans fin; Là-haut, dans le paradis, Ou la trouve, mes amis, Et nul autre n'est si grand. Là se trouve le bon Dieu Rassasiant ses élus, Comme le dit ]e saint Livre; "Si longue est l'éternité !
Oui, les saints de tous les rangs Y sont toujours en .grande fête; Ils louent sans cesse Dieu le Père, Et le Fils et le Saint-Esprit.
C'est là que les bons iront, Avec les anges chanteront Pendant le vie éternelle:
Si longue est l'éternité !
Marie, la Mère de Dieu, Est réjouie et contente, Lorsque nous avons chanté Aux beaux jours de fête.
O Marie ! Reine puissante!
0 noble vigne du Seigneur, Priez pour nous, pauvres pécheurs ; Si longue est l'éternité!
Tant que la voix de Houten Clara avait fait iîitendre ses notes pures et argentines, ni la
52 l'orphelinr.
mère ni la duègne n'avaient quitté des yeur le visage de l'enfant. Mais dès que le cantique fut fini, toutes deux jetèrent en même temps un regard à la comtesse comme pour lui dire :
— N'est-ce pas là un chant céleste ?
Hélas ! le front de la comtesse était penché sur son sein, et un torrent de larmes sTéchap~ pait silencieusement de ses yeux sans qu'elle parût même s'en apecevoir.
Houten Clara, voyant son émotion,, poussa un grand cri et courut à elle. Elle la comtempla d'un œil étonné et avec une singulière expression, puis se mit à pleurer aussi, puis posa sa petite tête sur les genoux de la comtesse,, comme si elle eût voulu soulager son cœur en compatissant au pénible sentiment q,ui lui arrachait des larmes. Mais la senora releva l'enfant, la prit dans ses bras, la presaa sur son sein, appuya sa joue contre la joue de la petite fille,et baigna sont front de larmes. Ni l'enfant ni la femme ne poussèrent un seul gémissement, un seul soupir.
Cette scène était si" solonnelle et si émouvante que la duègne comtemplait samaitressg avec vénération sans oser parler ; quant à la mère, elle se tint pour certaine qu'elle ne s'était pas trompée dans ses premiers soupçons. . Aussi devait-elle ressentir profondément ce qui.
se passait dans le cœur de la senora. Et, en effet, elle s'efforçait de contenir les larmes de pitié qui voulaient s'échapper de ses yeux ; le sentiment des convenances et une sorte de générosité l'aidèrent à surmonter cette émotion, et lui permirent môme de paraître n'avoir pas deviné la cause de la scène qui se passait devant elle.
Quelques instants après, la comtesse revint au sentiment de la réalité. Le silence qui régnait autour d'elle la surprit ; elle leva la tête et vit les yeux de la mère fixés sur elle d'un air inquisiteur. Elle comprit alors combien elle s'était exposée, et s'efforça de retrouver son sang-froid ou d'en revêtir du moins l'apparance. Elle essuya à plusieurs reprises les larmes qui mouillaient ses joues, et se mit à caresser l'enfant pour dissimuler son trouble qui se prolongeait. Enfin lorsqu'elle fut tout-à-fait revenue à elle, elle donna un dernier baiser à Houten Clara et dit d'une voix très-calme :
— Mon chère ange, votre voix m'a mise tout hors de moi . . . .Votre chant a vraiment une puissance magique.
Mais l'enfant, continuant à pleurer, répondit en sanglotant :
— Ah ! je ne chanterai plus cependant. . . . plus jamais de ma vie.
— Pourquoi cela, mon enfant.
— Parce que cela vous fait pleurer ...Et, bien sûr, je ne chanterai plus jamais, ni pour vous ni pour d'autres. . . .car je suis bien trop fâchée contre moi-même de vous avoir rendue triste. Hélas ! je suis bien malheureuse de savoir chanter !
Les paroles de l'enfant n'étaient assurément pas de nature à calmer la comtesse. Aussi futelle sur le point de fondre en larmes de nouveau ; mais elle se contint, car l'œil attentif de la mère était toujours fixé sur elle. La comtesse assit commodément l'enfant sur ses genoux et dit d'une voix caressante :
— Ma chère Clara, vous vous trompez ; ce sont des larmes de joie que je verse. N'avezvou< donc jamais pleuré, mon enfant, en entendant, pour la première fois, un beau cantique ?
L'enfant répondit toute dépitée.
— Quand sœur Catherine et maître Huygens chantent ensemble au clavecin, je pleure toujours, madame ; mais ce n'est pas comme vous.
— Et bien mon enfant, c'est la sensibilité de l'âme qui cède à la douceur de la musique.
— Oui, c'est l'âme qui s'émeut, le cœur qui bat. . . .mais je ne chanterai plus. . .si je vous
revoyais encore triste comme tout à l'heure, j'en deviendrais certainement malade ; car cela me fait si mal, mais si mal !
— Pauvre enfant! savez-vous ce qu'il faut faire pour me consoler? Il faut être toujours gaie et ne plus pleurer. Un sourire de vous me rendra bien vite joyeuse.
Houten Clara releva la tête et montra à la senora un visage encore tout humide de larmes, mais illuminé en même temp3 par un doux et charmant sourire. Cette marque d'affection et d'angélique bonté de la part de l'enfant toucha si profondément la comtesse qu'elle porta la main à son front et se couvrit les yeux pendant un instant; puis elle se remit à embrasser la petite fille avec effusion.
A la vue de ce nouvel épanchement, la mère sentit que sa présence devait être à charge à la comtesse. Elle fut assez généreuse pour vaincre sa curiosité et quitta l'appartement en disant :
— Madame, il faut que j'aille voir mes jeunes filles, car ce n'est pas chose facile que de tenir en bride toutes ces espiègles. Demeurez tranquillement ici avec Clara, si cela vous plaît: personne ne viendra vous troubler, je reviendrai tout à l'heure
A peine la mère avait-elle quitté la cham-
bre que la duègne dit en espagnol à la comtesse :
— Senora, cette femme ne soupçonnerait-elle rien? Je crois au contraire qu'elle a tout deviné.
— C'est bien possible, Inès, répondit la comtesse sans s'émouvoir, mais je ne crains rien néanmoins. Elle aime peut-être cette chère enfant tout autant que moi ; voudrait-elle rien faire qui pût lui nuire ?
— La langue d'une femme, senora, parle souvent contre son cœur.
— Oh ! mon Dieu, [nés, ne m'attriste, pas, ma chère ; laisse-moi jouir de mon bonheur.
— Je me tais, Madame ; s'il arrive malheur, tant pis ; le bonheur est-là savourez-le.
Quand la mère revint une demi-heure après, Houten Clara sauta des genoux de la comtesse et courut au devant d'elle en lui montrant un livre et en poussant un cri de joie :
— Oh ! chère mère, voyez donc le beau livre de prières, avec un fermoir d'or, et tout plein de belles images. Maître Jean du Rosaire, qui a fait votre portrait, y a peint des rieurs d'or et d'azur. Mon Dieu que je suis contente ! Et demain j'aurai un livre de cantiques ! Et puis j'ai dans ma poche un collier de perles. .
oh ! regardez c'est as^ez beau pour la fille
d'un roi !
La comtesse s'était levée et se préparait à partir. Elle prit la main de la mère, et la pressant affectueusement, elle dit:
— Je vous dois beaucoup, Madame. Si je puis faire quelque chose pour vous témoigner ma reconnaissance, la porte de la maison vous est ouverte à toute heure. Mettez- moi à même de vous servir, et ce sera moi qui vous remercierai.
— Vous êtes trop bonne, madame la comtesse. La bienveillance dont vous m'honorez est pour moi une récompense suffisante. Disposez de moi, venez ici lorsque vous le voudrez ; tout y est à votre dévotion.
— A demain donc, chère mère ! Si par hasard je désirerais vous parler, auriez vous la bonté de venir chez moi ?
— Sans doute, Madame ; ce serait trop d'honneur !
Houten Clara penchait tristement la tête et paraissait toute prête à pleurer.
— A demain, mon beau rossignol ! dit la senora.
— Vous ne restez pas ici ? demanda l'enfant en soupirant.
— Je reviendrai demain et je vous apporterai le beau livre de cantiques. Venez, embrassez-moi encore une fois et n'oubliez pas votre amie.
— Xon, non, cette nuit je vais bien rêver de
vous.
— Vous avez rêvé de moi ? dit la comtesse avec surprise. Et que rêviez-vous donc, ma chère enfant?
— Oh ! c'était bien beau ! Je rêvais que vous étiez ma mère, que j'étais couchée auprès de vous, reposant dans vos bras ; que vous m'embrassiez, et. . . .
— A demain ! à demain ! s'écria la comtesse d'une voix étouffée.
Elle saisit la main de la duègne et l'entraîna vivement jusque dans la rue, comme si elle eût voulu fuir un danger imminent.
— Vous avez eu la bonté de me faire appeler, Madame! dit la mère des orphelines en entrant dans la chambre de la comtesse d'Almata. Me voici tout à votre service.
— Soyez la bienvenue, chère mère ! s'écria la comtesse. Asseyez-vous sur ce fauteuil auprès de moi ; je désirerais vous parler. Vous devinez sans doute de quel sujet je veux vous entretenir l
— De LTouten Clara, Madame.
— En effet. — Counaissez-vous l'histoire de cette enfant ?
l'oRFHELISE. 50
— Je n'en sais que fort peu de chose, Madame. Houten Clara était déjà depuis un an dans la maison, quand j'y entrai comme directrice. J'ai appris de messieurs les administrateurs et les aumôniers, qu'à la suite de l'incendie et de la dévastation d'un village, elle s'était trouvée orpheline et qu'un soldat l'avait recueillie par pitié et avait pris soins d'elle. Plus tard, sur les instances d'un parent du fondateur de notre maison, elle a été reçue parmi les orphelines. Quant à moi, je ne crois pas un mot de cette histoire; j'ai toujours vu une fable destinée à cacher la véritable origine de Clara.
— Mais Clara elle-même ne sait-e:l« rien de ses parents ?
— Tout ce dont elle peut se ressouvenir vaguement, c'est que, toute jeune, elle demeurait dans un village, chez des paysans. Et ce qui me fait penser qu'elle n'a connu ni les soins ni l'amour d'une mère, c'est que de tous les êtres vivants qui l'entouraient elle ne se rappelle qu'un petit agneau qui partageait ses jeux. Cela prouve évidemment que l'enfant n'avait pas de mère ou, si vous l'aimiez mieux, que sa mère l'avait abandonnée.
A ces mots, la comtesse tomba dans une profonde préoccupation, et parut tout absorbée par ses pensées. La mère s'en aperçut et ne
laissa pas que d'en deviner la cause. La bonne femme était convaincue que la comtesse voulait lui confier un secret, et sous l'influence de cette idée, elle s'efforçait de donner à la senora l'occasion d'accomplir son dessin. Le savoirvivre et la générosité l'empêchaient d'aller directement à son but. Elle sentait qu'elle devait ménager la pudeur de la comtesse et ne pouvait lui arracher un aveu que peut-être elle ne pouvait pas faire. — Et puis ne s'étaiteile pas trompée l
Voyant que la comtesse ne disait plus rien, elle termina ces explications par ces mots destinés à rappeler l'attention de la noble dame :
— Voilà, madame la comtesse, tou' ce que je sais de l'histoire de Houten Clara.
— Houten Clara ! Pourquoi ne défendezvous pas à vos jeunes filles de donner d'aussi vilains surnoms.
— Madame, vouloir et pouvoir sont deux.
Nous avons à veiller sur d'autres choses p'us importantes. Soyez sûre et certaine qu'il est plus facile de conduire un régiment qu'une pareille troupe de jeunes filles.
— Voyez-vous chère mère, je vous ai fait venir pour apprendre de vous ce que pourrait faire une personne qui voudrait protéger et favoriser la petite Ci ara.
— Je suppose, Madame, que la protectrice- ■serait la comtesse d'Al mata ? D'abord e'ie peut retirer l'enfant de la maison des orphelines et In faire élever chez elle; car toutes les orphelines sont destinées à être placées comme ouvrières ou comme servantes, à moins qu'elles ne quittent la maison pour faire un honnête mariage, ce qui arrive aussi de temps en temps. . . .
La mère se tut et parut attendre une réponse de la comtesse, mais celle-ci fit un geste d'impatience comme pour dire :
— Et ensuite. .. .ensuite ?
— Ensuite, chaque orpheline garde une partie du salaire de son travail ; ce gain insignifiant mais quotidien s'accumule et forme pour chacune d'elles un petit capital. Quand elle quitte la maison pour se marier, ses épargnes lui servent de dot ; et si elle sort de l'établissement pour entrer en service, c'est pour elie une ressource contre les besoins imprévus et une garantie contre le vice. Une personne bienfaisante peut donc, en ajoutant de l'argent aux épargnes d'une orpheline, adoucir et assurer son existence dans l'avenir.
— Est-ce là tout chère mère ?
— Je ne connais pas d'autre moyen, Madame ; car, tant qu'une orpheline reste à l'éta-
bassement, e'ie en porte le costume ; elle mange à la table commune ; elle ne peut jamais avoir d'argent à sa disposition, sauf une petite somme déterminée ; elle ne peut non plus jamais Fortir que par une permission spéciale, et seulement pour aller travailler dans de bonnes maisons.
Les mouvements inquiets de la comtesse attestaient assez la peine que lui causaient les paroles de la mère. Elle dit d'une voix triste et avec un douloureux soupir :
— Mon Dieu! quel sera donc le sort de Clara?
— Ah ! Madame, ce n'est pas difficile à prédire. Plus tard, elle sera ma servante à la maison et devra servir aussi les autres orphelines, ehe nettoiera, lavera, fera la cuisine
— Elle, Clara î s'écria la comtesse avec indignation ; elle serait la servante dts autres orphelines !
— assurément, Madame.
— Oh ! cela ne peut être, chère mère ; je ne le veux pas. . . .
— Eh bien, Madame la comtesse, c'est par affection pour l'enfant que j'en ai décidé ainsi ; supposez donc qu'elle ne devienne pas ma servante ou, pour mieux dire, servante dans notre maison, son sort serait certainement bien pira .
l'orpheline. QS
car elle serait réduite alors à se louer dans des maisons étrangères et à y endurer la brusquerie des maîtres, la servitude et peut-être des mauvais traitements. Reste encore le couvent , mais il serait cruel et inhumain de décider en ce sens du sort d'une jeune fille de douze ans, puisque personne ne peut savoir quelles seront ses dispositions de cœur et d'es prit quand le temps en sera venu. . . .
La comtesse tout émue saisit la main de la mère.
— Oli ! merci, dit-elle, de la généreuse affection que vous portez à cette chère enfant ; une mère ne parlerait pas avec plus de sollicitude. Vous êtes une femme bonne et sensée. Mais, dites-moi, ne serait-il pas possible de soustraire Clara à cette humble condition?
— Je ne comprends pas bien, Madame.
— Par exemple, si on lui donnait des maîtres qui lui enseignassent l'espagnol et tout ce que doit savoir une jeune fille bien élevée.
— Ah ! Madame, les administrateurs de la maison ne le permettaient pas. Une instruction semblable ne convient ni à une ouvrière ni à une servante; ce serait pour elle un germe de vanité et de vice.
— Servante ! servante ! dit la comtesse qui se leva en soupirant. Non, non, cela ne sera pas, mon Dieu !
— Elle ouvrit une armoire et y prit une bourse pesante qu'elle tendit à la mère en disant :
— Tenez, mon excellente amie, voici une bourse pleine d'or; elle contient une somme considérable. Ajoutez la aux épargnes de Clara et rendez-lui ainsi la vie plus douce ; ne lui refusez rien, satisfaites ses moindres désirs, faites-lui tout apprendre, rendez-la contente et heureuse; que ce clier ange n'ait jamais le moindre chagrin. Faites cela, et croyez queja vous serai éternellement reconnaissante de votre bonté !
— Les épargnes des orphelines sont entre les mains des administrateurs, Madame ; une fois que l'argent y est versé, on ne peut l'employer qu'à une destination déterminée, je ne puis donc en faire l'usage que vous m'indiquez.
— Hélas ! hélas ! pourquoi tout contrarie-t-il mes vues ? C'est vraiment fatal !
— Néanmoins, Madame, si vous consentez à ce que je garde à ma disposition une petite partie de cet argent, je remplirai autant que possible votre bienveillante volonté.
— Oui, oui, chère mère ; je vous remercie de me venir généreusement en aide.
—Je ferai joindre le reste aux économies de
Clara, à titre de don. . . .de madame la comtesse d'Almata ?
La senora fut visiblement effrayée par cette question et baissa les yeux comme une personne qui réfléchit ou que trouble la confusion.
— Faut-il dire qu'un inconnu a remis cette somme entre mes mains, madame ? dit la mère avec ure certaine expression.
— Oui, oui, un inconnu, répondit la senora; une personne qui a disparut et dont nui ne sait rien. Oui, ce sera très-bien !
Plus l'entretien se prolongeait et plus s'enracinait dans l'esprit de la mère la conviction qu'elle ne s'était pas trompée sur la nature du rapport qui existait entre la comtesse et Houten Clara ; elle remarquait aussi qu'un poids oppressait le cœur de la senora et que celle-ci était toute disposée à se soulager en lui confiant son secret ; elle croyait en avoir une preuve suffisante dans le peu de soin que prenait la comtesse pour dissimuler ce secret. La mère résolut donc d'abréger et d'aplanir la voie à uue explication, si la senora désirait s'y prêter. L'occasion ne tarda pas à se présenter.
— N'est-ce pas, dit la senora, vous donnerez à Clara un maître d'Espagnol ? Vous lui ferez apprendre tout ce qu'une jeune fille doit savoir
pour paraître honorablement dans le monde?
— Non, Madame, cela est impossible ; savoir trop de chose est le plus souvent pour une femme d'humble condition une source de mal* heur.
— Mon Dieu, chère mère, vous êtes vraiment impitoyable ; Clara est de sang noble, je vous le dis.
— Je le savais avant d'avoir l'honneur de vous connaître, répondit la mère avec sangfroid.
— De qui l'avez-vous appris ? s'écria la senora stupéfaite.
— De Clara elle-même.
— Comment ! Clara le saurait ?
— Non, madame la comtesse, elle ne le sait pas et cependant elle le ait.
— Quelle énigme est cela ? Je ne vous comprends pas.
— C'est étrange, en effet. Madame la comtesse a sans doute entendu parler maintefois d'une maladie ou plutôt d'un état extraordinaire qu'on appelle somnambulisme?
— Oui ; eh bien ?
— La petite Clara est somnambule.
— Oh ! la pauvre enfant î
— Ne vous affligez pas, madame la comtesse, elle ne paraît pas en souffrir : cela se passera
avec l'âge. Elle n'est pas non plus somnambule pendant toute l'année ; le mal la prend au mois de mai, à l'époque où les bourgeons s'ouvrent et où le sang fei mente dans les vein"s. Cela dure trois semaines ou un mois enriron.
— Et qu'arrive-t-il alors ! Pour l'amour de Dieu, tranquillisez-moi ; vous me faites souffrir horriblement.
— Fiez-vous à ma parole, Madame; il n'y a pas lieu de vous émouvoir autant. A l'époque où j'ai commencé à diriger l'établissement, Clara couchait dans le dortoir des orphelines ; au printemps, elle reprenait ses promenadea nocturnes, et bien que les autres jeunes filles connussent son mal, il arrivait souvent qu'elles en ressentaient une telle frayeur que toute la maison en était bouleversée. Je craignais d'ailleurs que l'enfant ne se blessât mortellement, et pour ce motif je plaçai son petit lit dans le bâtiment de devant, dans une petite chambre au haut de l'escalier. D'abord je fermais la porte de Clara; mais rela lui fit delà peine sans doute ; car lorsqu'elle se lavait la nuit, elle se meurtrissait et se bleuissait les mains. Une fois même, elle se blessa assez grièvement en frappant le; vitres de la fenêtre. Maître ïyfelynek, le médecin de notre
maison, m'ordonna de laisser ouverte la porte de la chambre. Il y a, voyez-vou-?, madame, dans le bâtiment de devant deux portes : l'une qui s'ouvre sur la rue, l'autre sur la cour, Je sorte que lorsque Clara se promène en dormant, elle ne peut que descendre l'escalier et errer dans un espace clos, entres deux portes, où il ne se trouve rien qui puisse la blesser ni lui faire aucun mal. . . .
— Mais, chère mère, pour l'amour de Dieu, hâtez-vous, — votre récit me fait trembler comme une feuille !
La mère jeta sur la senora un regard pénétrant et poursuivit :
— A l'époque de l'année où Clara est somnambule, elle quitte son lit toutes les nuits, vers minuit, descend avec précaution l'escalier et s'assied sur la dernière marche. Elle reste là environ une demi-heure, puis elle remonte, va se recoucher, et s'endort tranquillement jusqu'au matin. Mais voici ce qu'il y a de surprenant. Ses yeux sont ouverts, elle voit même sans lumière, ^ lie parle, interroge et répond distinctement et avec infiniment plus d'intelligence que pendant le jour. Sa mémoire doit avoir aussi, dans ces moments-là, beaucoup plus de lucidité ; car elle parle alors de certaines circonstances de sa première enfance
l'obphelike. 69
dont il ne lui reste, pendant la veille, pas le moindre souvenir. Quelqu'un doit lui avoir dit souvent que sa rnère est riche et de noble famille ; j'ai, maintes fois, compris cela, au milieu des paroles entrecoupées de Clara. Maiu il est inutile de lui en parler pendant le jour, car elle ne sait plus le moins du monde ce qu'elle a dit ou fait pendant ses accès de somnambulisme. Elle ne se douterait même pas qu'elle ait jamais quitté son lit, si on ne l'avait éveillée parfois en prononçant son nom ; car il suffit d'articuler son nom pour qu'elle sorte immédiatement de son mystérieux sommeil.
— Mais vous ne me dites pas, chère mère, que vous avez jamais fait des tentatives pour délivrer la pauvre enfant de cet affreux mal. Cette indifférence est impardonnable ! Comment est-il possible de voir souffrir un pareil ange sans remuer ciel et terre pour la guérir î Ah ! si j'eusse été à votre place !
—Je saie-, madame la comtesse,, que cent médecins eussent été consultés de loin ou de près. Mais qui vous dit que moi qui ne suis pas riche, je n'ai pas fait par amour pour l'enfant ce qu'une comtesse ne pourrait faire avec tout l'argent du monde ?
— Oh! pardonnez moi ma précipitation; c'est que je souffre cruellement chère mère.
*Î0 l'orpheline,
— Et cependant je dois continuer, Madame, car j'ai encore à vous raconter le plus merveilleux. Lorsque Clara est assise au bas de l'escalier et qu'on lui adresse la parole, elle répond toujours comme si c'était sa mère qui fût devant elle. Si on ne contrarie pas l'élan de son cœur, un foyer d'amour s'embrase en elle ; elle vous serre dans ses bras, elle vous donne des baisers, elle sourit ; elle se bisse sur vos genoux, caresse vos joues, et vous regarde au fond des yeux, si bien que votre âme en est toute remuée ; elle charme vos oreilles par un torrent de paroles enchanteresses, et vous jette dans l'oubli de vous-même, par une mystérieuse puissance aussi inexplicable qu'incompréhensible, et qui parfois môme vous fait trembler.
La mère suspendit son récit comme pour écouter les observations de la comtesse; mais la senora immobile, le cou tendu, les yeux grands ouverts, aspirait ardemment après la suite du récit. La mère reprit:
— Je m'imagine, Madame que la mère de Clara, alors que celle-ci était encore très-jeune, la couvrait de caresses et de baisers, pendant des heures peut-être, et cela en pleurant ; car souvent Clara dans son sommeil étrange, se met à pleurer parce qu'elle croit que sa mère
pleure ! Alors, Madame, l'enfant est si touchante, si belle de tendresse et d'amour, que personne an inonde, eût-on un cœur de pierre, ne pourrait résister à ses gestes et à ses paroles. Ah ! si sa mère pouvait l'entendre I Assurément elle braverait tous les dangers pour soulager son enfant et la consoler dans sa tristesse pour la rendre heureuse enfin ; car
cette chère petite âme souffre horriblement et languit dévorée par un mal mystérieux. . . . Mais vous pleurez, madame la comtesse ; mon récit vous a trop vivement émue. Pardonnezmoi !
La senora semblait avoir perdu tout sentiment de sa situation, et des larmes silencieuses inondaient ses yeux. Elle ne répondit pa9 à l'exclamation de la mère et parut avoir oublié sa présence ; même lorsque l'excellente femme lui prit la main pour la consoler, elle ne fit pa» un mouvement.
Il y eut un assez long silence. Tout à coup le sein de la senora gonfla, une vive rougeur couvrit son front, elle fixa les yeux à terre, comme accablée de confusion, et dit en soupirant et d'une voix presque inintelligible :
— Oh ! ayez pitié de moi, ma bonne amie \ Clara est mon enfant.... je suis sa mère' C'est moi qu'elle appelle, c'est moi qu'elle caresse» . • •
Un torrent de hrmes s'échappa des yeux de la senora et étouff?. sa voix.
La mère respecta' pendant quelques instants la douleur de la comtesse, puis elle se mit à lui adresser des consolations de toute espèce. Elle lui parla de nouveau de Clara, lui indiqua les moyens d'assurer le bonheur de l'enfant, en un mot fit et dit tout ce que son généreux cœur lui inspira pour procurer quelque allégement au cœur oppressé de la senora. Peu à peu elle atteignit son but;— -et l'âme de la comtesse se sentant déchargée du secret qui lui avait pesé si lourdement et pendant si longtemps, elle aussi put parler plus librement et même à la fin avec une sorte de sérénité.
Les deux femmes s'entretinrent encore longtemps de l'enfant, mais surtout de son mal, dont la comtesse voulut connaître jusqu'au moindre détail.
Tout à coup elle pâlît et se mit à trembler d'anxiété.
Tandis que la mère cherchait avec effroi à deviner le motif de cette soudaine émotion, la senora ouvrit un tiroir, en tira quelques pièces de dentelle qu'elle jeta sur la table et dit :
— Mère chère mère, voici le comte d'AÎmata ; j'ai entendu ouvrir la porte ! Oh ! ma «hère amie, partez bien vite pour qu'il ne
vous trouve pas ici : il pourrait vous faire des questions auxquelles il vous serait difficile de répondre. Cachez l'argent et s'il vous rencontre, dites que vous êtes venue vendra des dentelles. .. .Partez, partez, à demain.... car je viendrai vous voir tous les jours. . . .
La mère se leva et sortit précipitamment de la chambre. Sur l'escalier, elle rencontra effectivement le comte d'Alinata, qui la consi~ déra avec une curiosité investigatrice, mais ne lui adressa pas un mot.
Domingo, tout aussi muet, ouvrit la porte devant elle.
Quinze jours s'étaient déjà écoulés depuis que la comtesse d'Almata avait confié sen secret à la mère des orphelines. Tous les matins et encore i'après-dîner, elle allait voir la jeuue fille, et chaque fois, grâce à la condescendance de la mère, elle demeurait avec elle pendant deux ou trois heures, la caressant et lui enseignant les manières du grand monde. Elle avait même commencé à apprendre à Clara la langue espagnole. A cette époque, il fallait posséder cette langue étrangère si l'on ne voulait passer pour une personne de basse origia
ne; et comme la comtesse s'était promis de' faire tous ses efforts pour élever Clara au-dessus de sa condition d'orpheline, il était naturel que son attention se portât d'abord sur ce point de l'éducation de l'enfant.
Houten Clara, aimante de sa nature, avait voué à sa protectrice une tendresse sans bornes ; ses douces paroles et ses innocentes caresses, qui eussent suffi pour séduire le cœur d'une étrangère, avait un tel effet sur l'âme de la comtesse qu'elle oublia le monde entier pour ne plus songer qu'à l'angélique enfant.
Le comte d'Almata n'était rien moins que satisfait d'apprendre que sa femme passait des journées entières hors du logis, sous l'invraisemblable prétexte qu'elle avait retrouvé dans la mère des orphelines une ancienne amie d'études dont la société lui plaisait infiniment. Le soupçon s'était réveillé d'autant plus vif dans 6on cœur, qu'il se voyait de nouveau tout à coup délaissé et négligé par la comtesse ; mais il voulut rester fidèle à sa parole ; et quelque chagiin qu'il ressentit de la conduite de sa femme, il ne la fit pas espionner ni même ne montra le moindre désir d'en savoir plus qu'elle ne lui en disait elle-même. La défiance et la colère s'amassaient silencieusement dans son cœur. A coup sur l'orage, s'il devait éclater un jour, serait terrible.
L0RPHELIN2. 75
Une nouvelle, arrivée d'Espagne, vint changer tout à coup cet état de choses. L'oncle du comte d'Almata était mort et l'avait fait héritier de tous ses biens» Ces biens consistaient pour la plupart en terres voisines du bourg de Rota, dans la fertile Andalousie, en un grand nombre de maisons de la ville de Xérès de la Frontera, et de nombreux et*de beaux navires en mer qui allaient de Cadix au nouveau monde.
Les richesses qui venaient s'ajouter ainsi à la fortune du comte d'Almata, échappaient pour ainsi dire à toute estimation ; et pour empêcher qu'une grande partie d'une fortune aussi dispersée ne se perdit, il ne pouvait se dispenser de partir en toute hâte pour l'Espagne. Il vit dans cet événement une circonstance favorable pour engager sa femme à quitter les Pays Bas sans qu'elle pût s'y refuser. Lorsqu'il annonça à la comtesse leur départ pour l'Espagne, il remarqua qu'une pâleur mortelle se répandit sur son visage ; il lasurprit plus tard les yeux rouges enflammés par les larmes ; mais il se comporta comme s'il n'attribuait pas cette tristesse à une cause secrète. Il lui suffisait d'avoir la certitude qu'il allait s'éloigner avec la comtesse de l'objet inconnu qui enchaînait celle-ci dans les Pays-Bas,
La veille du départ pour l'Espagne, la senora et la duègne étaient silencieusement assises dans la chambre à la fenêtre de laquelle se trouvait la comtesse le jour de la promenade des orphelines. Depuis longtemps toutes deux, sans échanger une parole, semblaient attendre quelqu'un avec impatience ou appréhension. Sur les traits de la senora passait de temps en temps un insaisissable sourire qui bientôt faisait place à la morne expression de la tristesse et de la rêverie ; le visage de la duègne trahissait au contraire une sorte de douloureux découragement.
Lorsque dix heures et demie eurent sonné aux églises voisines, les deux femmes levèrentla tête et leur regard se fixa avec anxiété sur la porte de la chambre ; des pas faisaient craquer le parquet à l'extérieur.
— Ciel ! il n'est pas encore couché ! dit la comtesse en soupirant Le comte d'Almata entra dans la chambre, arrêta sur les deux femmes un regard interrogateur, et dit :
— Vous veillez encore, Catalina ? Pourquoi ne pas vous livrer au repos puisque nous devons entreprendre demain un long et pénible voyage ? Vous êtes triste, je le sais, mais il faut cependant vous montrer un peu raisonnable et vous soumettre avec résignation à la nécessité,
—Nous allions aller nous coucher à l'instant, répondit la senora en se levant et en prenant une lumière,
— Je ne sais ce que cela signifie, dit le comte, mais il est étrange que chacun dans la maison paraisse fuir non lit aujourd'hui. Domingo lui-même qui a l'habitude de dormir dès neuf heures et de ronfler partoul où il se trouve,' se met à inventer des raisons pour veiller ju3* qu'à minuit. Tous les préparatifs du voyage sont cependant terminés depuis ce matin !
La senora ne répondit pas à cette observation ; elle semblait vouloir échapper à un plus long entretien avec le comte, et dit, en portant la main à la porte de sa chambre à coucher :
— Je vais me hâter, Caliste, de mettre à profit votre bon conseil et tâcher de reposer, si cela m'est possible. On ne quitte pas sa patrie sans tristesse, quand on ne sait s'il vous nera jamais donné de la revoir.
— Vous la reverrez, Catalina. Pour l'amour de Dieu, ne vous exaltez donc pas tant, en son-^ géant à tout ce qui peut vous attrister. Dormez bien. . . .à demain !
— A demain, Caliste.
Le comte quitta le salon et gagna sa chambre à coucher située à l'autre extrémité do -la1
ib L ORPHELINE.
maison, du côté du jardin. La senora suivie de la duègne, entra dans le sienne.
Là, les deux femmes s'assirent chacune sur un fauteuil, sans que rien annonçât en elles l'intention de se livrer au repos.
Après avoir écouté attentivement pendaut quelques instants si quelque bruit se faisait encore entendre, la senora dit d'une voix contenue ;
— Ah ! Inès, si Domingo nous avait trahies ! S'il avait révélé notre projet à son maître !
— Il ne le fera pas, senora.
—En es-tu bien sûre, Inès l
— Ah ! je lui ai promis qu'à notre arrivée à Madrid je lui donnerais pour femme ma jolie Antonieta. Cette promesse le déciderait à courir, pieds nus, sur des charbons ardents. Ne craignez rien de lui.
— Merci, Inès ; cette assurance diminue mes angoisses; je tremblais, j'avais peur de quelque trahison ; car le comte nous regardait si sévèrement et son regard plongeait si profondément dans le mien que. . . .
Je ne pense pas, Madame, qu'il y ait de nouveaux soupçons. Ce n'est rien que sa défiance habituelle, défiance, hélas ! trop fondée et trop juste. Mais je vous en prie, je vous en supplie, Madame, permettez-moi de vous faire
entendre encore une fois la vois de la raison.
avant que vous mettiez à exécution votre périlleux dessein, — et pardonnez-moi si je vous dis des choses qui vous déplaisent 1
— Parle, Inès ; dis tout ce que tu voudras, ma bonne amie ; mais songe à ma misérable situation et ne me chagrine pas trop,
— Senora, en faisant ce que vous allez faire, vous mettez en jeu votre vie et la mienne, et <îe plus vous risquez d'y perdre votre honneur de femme ; car qui pourrait vous justifier, si la vengeance sanglante et légitime en apparence de votre mari ensevelissait avec nous deux votre secret dans la tombe ?
— Ah ! un peu de pitié, Inès ! Tout cela est d'ailleurs inutile !
— Cela m'est indifférent à moi. senora ; le courage ne me manque pas, et j'ai vu pius d'une fois de près la pointe d'un, poignard ; mais ce que je veux, c'est que vous, à qui je me suis dévouée comme une esclave, par amour et par reconnaissance, c'est que vous sachiez bien, senora, que je n'ai pas librement consenti à cette démarche insensée. Je vous l'ai déconseillée, n'est-ce pas?
— Oui, oui, Inès,
— J'ai en recours aux larmes, à la persuasion, à la colère, n'est-ce pas ?
— Oui je ne fais peser sur toi aucune responsabilité, ma chère Inès.
— Et vous persistez dans votre première résolution ? Vous voulez mettre en péril votre vie et votre honneur pour un plaisir qui ne peut durer qu'une demi-heure ?
— Tu parles bien légèrement, Inès. Tu veux donc me priver du dernier bonheur qui me sera peut-être accordé sur la terre ? Demain non? partons pour l'Espagne. Qui sait si nous reverrons jamais nos Pays-Bas bien-aimés? Et je quitterai ma Clara sans que sa bouche ait fait entendre à mon oieille le nom de mère? sans qu'elle sache pourquoi je l'adore ! Je partirais comme une étrangère qui l'abandonne avec indifférence à sa destinée d'esclave ? XonTnonr c'est impossible! Je sais, Inès, que tu as raison, que je suis une folle, une insensée, mais je lutterais en vain contre le sentiment qui me pousse. Il le faut !
— Il y aurait bien des choses à vous répondre, seriora ; mais ce serait inutile. Eh bien soit, ne craignez plus d'observations de ma part ; quoi qu'il puisse arriver, je vous obéirai. Encore quelques instants et il sera temps. Domingo nous attend déjà muni de la clef; le portier de la maison des orphelines sera aussi à son poste ; il croit que nous allons accomplir
une œuvre de bienfaisance, et que nous voulons guérir la petite Clara de son somnambulisme.
Un grand quart d'heure s'écoula encore dans le plus profond silence ; puis la duègne se leva, coiffa la comtesse de son capuclion et dit:
— Senora, il est temps ! marchez sur la pointe du pied pour ne point faire craquer le parquet Et maintenant, plus un mot, tant que nous serons dans la maison. Suivez moi. . . .
Les deux femmes quittèrent la chambre et descendirent l'escalier dans la plus profonde obscurité et avec les plus grandes précautions. Elles allaient être en bas, quand elles entendirent tout à coup du bruit dans le premier étage. Elles s'arrêtèrent et écoutèrent pleine d'anxiété, mais elles n'entendirent plus rien.
— Malheur à nous ! dit la comtesse. Ce bruit ne venait-il pas de la chambre du comte ?
— Taisez-vous, senora, répondit la duègne ; je ne le crois pas. Tenez-vous tranquille. . . .
Après avoir prêté l'oreille assez longtemps, la duègne reprit :
— Ce n'est rien .... Venez.
Et tournant la tête vers la porte, elle appela à voix très-basse :
-^Êtes-vous là, Domingo ?
—J'attends depuis longtemps, répondit le domestique dans les ténèbres.
La comtesse et la duègne s'approchèrent de la porte, et celle-ci s'étant ouverte avec précaution, elles sortirent et se trouvèreot dans ta rue.
Dès qu'elles furent devant la maison des orphelines, la porte s'ouvrit comme d'elle môme, car un homme épiait leur arrivée par le guichet.
La mère reçut les deux femmes et les conduisit au parloir, où brillait une lumière. Puis elle dit à la comtesse :
— Vous avez bien tardé, Madame. Clara pourrait déjà être descendue; car son heure n'est pas tellement précise qu'il n'y ait parfois de grandes différences d'une nuit à l'autre. Tenez-vous donc prête, Madame ; Clara ne doit pas nous voir ; nous veillerons en vous attendant. Et prenez bien garde do ne pas prononcer son nom, car elle sortirait à l'instant de son sommeil.
— [1 fait froid, remarqua la comtesse ; l'enfant ne pourrait-il pas devenir malade, si cela durait longtemps ?
— Ne craignez rien, Madame ; j'ai fait faire pour elle des vêtements de nuit. Pendant la période où elle est sujette au mal, elle couche
avec ces vêtements. . . .Ecoutez là-haut : je l'entends qui se lève. A tout à l'heure ; nous demeurons ici, il y a près de l'escalier avec une chaise pour vous .,,.. Prenez la lampe, Madame !
La comtesse prit la lumière et alla se placer au bas de l'escalier. Son cœur battait vivement, et elle tremblait comme s'il eût été en proie à une anxiété. Ce n'était cependant que l'excès de la joio qui agissait ainsi sur ses nerfs, car la scène qui se préparait lui promettait un ciel de bonheur. Pauvre femme ! Dans son sein brûlait, comme une flamme dévorante, l'immense et l'irrésistible sentiment de l'amour maternel ; un seul enfant lui avait été donné ; duraut huit années elle avait souffert et langui, elle avait répandu autour d'elle le malheur et la tristesse ; son amour pour sa fille malheureuse et abandonnée avait fait d'elle une martyre. Il est vrai que depuis quelque temps elle avait trouvé la récompense de tant de douleurs; elle s'était enivrée des caresses, des baisers, du sourire de Clara; mais hélas! elle était encore une étrangère pour elle ; jamais le doux nom d'une mère n'avait résonné à son oreille ! Elle allait enfin l'entendre, ce nom sacré qui frappe comme un divin accord le cœur de la femme et l'emplit d'une ineffable joie.
di l'orpheline.
11 n'y a*vait donc rien d'étonnant à ce que le morne silence qui l'entourait, l'impénétrable obscurité des coins éloignés, où la petite lampe n'envoyait aucun rayon, ne fissent aucune impression sur son âme ; l'attente du solonnel moment qui s'approchait lui inspirait une joie qui la dominait tout entière.
Elle se tenait debout au pied de l'escalier* et regardait on haut.
Houten Clara parut bientôt et adressa un doux et calme sourire à la comtesse dès qu'elle put l'apercevoir.
L'enfant était entièrement vêtue de toile de lin, blanche comme la neige ; ses cheveux blonds, assez courts, flottaient en boucles gracieuses sur ses épaules; une douce teinte rosée colorait ses joues, ses grands yeux paraissaient plus bleus encore que pendant le jour ; ils étaient dilatés et brillaient d'un feu étrange sous son front pur. A cette heure mystérieuse de minuit, Houten Clara, loin de ressembler à un fantôme, était au contraire la vivante image de ce bel ange souriant que l'imagiuation d'une mère rêve auprès du berceau de son enfant.
A peine Houten Clara eut-elle aperçu la comtesse, que sa voix argentine s'éciia avec une ineffable et pénétrante douceur ;
— Ah ! mamaD, vous êtes là ? Je viens, jd viens ! „
— En disant ces mots, elle ouvrit ses bras d'avance pour y serrer la comtesse, et descendit l'escalier avec une joyeuse précipitation. La senora avait à peine eu le temps de déposer la lampe, que déjà l'enfant était suspendue à son cou et la couvrait de baisers, comme elle se réjouissait de la voir de retour après une absence de plusieurs années. Au milieu des baisers se perdaient des mots qui, tout incompréhensibles qu'ils fussent, tombaient dans le cœur de la comtesse comme des perles de bonbeur. La senora succombait presque à l'émotion que lui causaient les caresses passionnées de l'enfant ; muette, elle pressait Clara sur son sein et, oublieuse d'elle-même, •s'enivrait de ce doux nom de mère qui s'échappait sans cesse des lèvres de la petite fille.
Tout à coup l'enfant se dégagea des bras de la comtesse, et alla s'asseoir sur la dernière marche de l'escalier, à côté du pilier de bois, en attirant par la main la senora et en lui disant avec un sourire enchanteur :
— Ah! chère maman, asseyez-vous là, sur
la chaise ; il fait si bon ici, j'y suis si heureuse
quand vous y êtes aussi. Ah ! comme j'ai été
triste et combien j'ai pleuré ! Il y a sept
jours que je viens m'asseoir seule ici et que j'attends tristement.
— Tu te trompes ! s'écria la comtesse comme égarée par la jalousie. La femme dont tu parles n'est pas ta mère. C'est moi qui suis ta mère, tu est mon enfant !
Houteu Clara contempla la senora avec étonnement et dit :
— Pourquoi dites-vous cela d'un ton si étrange ? Je le sais bien que vous êtes ma mère, mais pourquoi donc ne venez-vous pas tous les jours ? Vous me l'aviez promis. Les autres enfants qui ont une mère restent toujours auprès d'elle !
Une profonde tristesse courba le front de la comtesse, et de pénibles soupirs répondirent eeuls à la question de Clara. Celle-ci s'en aperçut et reprit :
— Mon Dieu, chère maman, ne soyez pas triste ; je ne le dirai plus. Je sais que ce n'est pas votre faute si vous ne pouvez pas toujours venir.
Et, passant ses petits bras au cou de la se* nora, elle lui mit sous les yeux son ravissant visage et dit d'une voix suppliante :
— Oh ! vous n'êtes pas fâchée, n'est-ce pas, chère maman? Je vous aime tant ! Quand je puis être auprès de vous et reposer dans vos
si
tiras, je suis contente, mais si contente que les petits anges ne le sont pas davantage au paradis. Mais il ne faut pas avoir l'air fâché, maman car cela me fait de la peine. . . .
Les douces paroles de l'enfant semblaient devenues impuissantes sur l'âme de la comtesse.
Celle-ci se laissait couvrir de caresses et de baisers, mais d'autres pensées assombrissaient son esprit. Elle avait espéré qu'elle pourrait dire à Clara : "Je suis ta mère ! et que l'enfant aurait compris, du moins dans son somnambulisme, toute l'importance de la déclaration. Maintenant que Clara elle-même la regardait comme sa véritable mère et ne semblait pouvoir faire aucune différence entre elle et la directrice des orphelines, la senora devait renoncer à une révélation qui se trouvait n'avoir plus de sens, Conme le bonheur qu'elle avait rêvé lui échappait, l'entretien si longtemps attendu perdait tous ses charmes, et ce fut avec un morne abttement qu'elle dit :
— Pauvre enfant ! ce n'est pas l'autre femme qui est ta mère ; moi seule, je sais ce que m'a coûté ta naissance, moi seule j'ai amèrement souffert de ce que tu es au momie ; moi seule ai verso des larmes pendant de longues années sur ton malheureux sort ; moi seule je mourrai peut-être tuée pour l'amour et la pitié
que j'ai pour toi. Ah ! j'expose nia vie à la colère vengeresse d'un époux irrité, — je risque mon honneur et celui de nia famille pour entendre une seule fois le nom de mère sortir de ta bouche bien-aimée. . . .et tu ne me comprends pas, hélas !
La comtesse se tut et d'abondantes larmes s'échappèrent silencieusement de ses yeux. Houten Clara, qui pleurait aussi par sympathie, regardait la senora d'un air tout surpris, comme si elle lui eût parlé une langue étrangère et incompréhensible. Enfin l'enfant dit en soupirant :
— ]\!on Dieu, chère maman, on veut vous faire du mal ! Pourquoi donc \
La senora pressa l'enfant sur son sein et lui donna un baiser sans répondre. Après être restée quelque temps abîmée dans un morne chagrin, la comtesse leva tout à coup la tète, essuya les larmes qui baignaient ses joues, saisit avec force les deux mains de l'enfant, tandis qu'une expression de désespoir décomposait ses traits, et elle s'écria ,
—Clara! Clara!
Tremblante, le regard fixé sur l'enfant, elle attendit l'effet de cet appel.
La petite fille se frotta les yeux comme une personne qui s'éveille, jeta autour d'elle un regard plein d'anxiété et s'écria ;
— 0 mon Dieu ! où suis-je ? Il fait nuit î
Et se jetant dans les bras de la senora elle dit en sanglotant :
— J'ai peur!.... Il fait ici si triste et si froid !
Après avoir donné à l'enfant le temps de reconnaître le lieu où elle se trouvait et de 6e calmer tout à fait, la senora dit :
— Clara, ma chère enfant, vous me reconnaissez bien, n'est-ce pas ?
— Oh ! oui, Madame, répondit la petite ; je n'ai plus peur. . . .puisque vous êtes avec moi. Mais que faisons-nous ici, seules et au milieu de la nuit ?
— Asseyez-vous là, Clara, et écoutez-moi sans m'interrompre : j'ai à vous dire des choses qu'il ne faut pas oublier de toute votre vie.
— 0 mon Dieu, vous tremblez, Madame !
j'ai peur, j'ai peur encore !
Sois tranquille et ne t'inquiète pas, Clara. Il ne peut nous arriver aucun mal ici. Ecoutezmoi attentivement, pour l'amour de Dieu. . . Chacun croit que tu es une pauvre orpheline, Clara; chacun pense que tu deviendras une humble servante, que tu seras, pendant ta vie entière, condamnée à travailler comme une esclave et à obéir aux ordres de maîtres qui te
paieront en mercenaire. Tu le crois aussi, toi, et tu es contente du malheureux sort qui t'attend. Mais tout cela n'est pas vrai, Clara ! Un jour tu commanderas en maîtresse, tu mettras de beaux habits, tu auras une magnifique voiture, tu séduiras par ta beauté lesnlus nobles gentilshommes, et tu regarderas fièrement du haut de ta grandeur quiconque oserait se souvenir de ta condition. Car, vois-tu bien, mon enfant chérie, tu as une mère qui sacrifierait sa vie pour faire ton bonheur. Cette mère est noble, riche, puissante, et jamais, non jamais elle n'abandonnera son ange bien-aimé !
A ces mots, elle étreint l'enfant dans un embrassement convulsif et fiévreux, espérant sans doute que Clara allait aussi lui prodiguer des marques de tendresse; mais son attente fut trompée. Ilouten Clara parut tomber dans une profonde méditation, et dit en soupirant et comme si elle se parlait à elle-même.
— Je viendrais riche, j'aurais une magnifique voiture, je porterais de beaux habits! Et j'ai ma mère! Ah! comme je l'aimerai!....
Mais pourquoi donc ne vient-elle pas me chercher, ma mère ? Je ne la connais pas !
La comtesse était à demi-folle; un feu ardent brillait dans ses yeux, un sourire égaré contractait se3 traits. Elle prit la tête de l'en-
faut dans ses deux mains, et plongeant son regard au fond de ses yeux bleus, elle s'écria :
— Regarde-moi, mon doux ange, regardemoi je suis ta mère ! Ne le sens-tu pas au
brûlant baiser que je te donne, à toi le trésor de mon âme ! Oh ! mon enfant chérie !
Une vive joie rayonna sur la physionomie de Houten Clara; mais cependant une ombre de doute subsistait encore au milieu de son bonheur.
— Vous ! vous êtes ma véritable mère ! s'écria-t elle, ma mère qui demeure avec mon père ?
— Ton père est depuis longtemps dans le ciel, Clara ; il est mort et prie Dieu pour nous ! dit la comtesse en soupirant et en étouffant sous un baiser les questions de l'enfant. Je suis ta seule, ta vraie mère, et je n'ai pas d'autre enfant que toi 1
— O mon Dieu ! s'écria la jeune fille ; bénie soit la sainte vierge Marie ! Quels beaux cantiques je vais chanter en son honneur pendant toute ma vie ! Car c'est elle qui a fait cela ! Comme je suis contente que vous soyez ma mère ! Je vous aimais déjà tant, mais tant !
Une voix discrète dit en ce moment du fond de l'obscurité :
— Senora, senora, il est temps!
La comtesse se mit à parler tout bas à Houten Clara avec une précipitation passionnée. Sans doute elle craignait d'être entendue par d'importunes oreilles qui peut-être écoutaient dans le voisinage. Le mystérieux entretien dura longtemps ; le sourire et les larmes se succédaient sur les traits de sa mère et de la fille; la tristesse y faisait place au bonheur; enfin Houten Clara se leva avec résolution et dit après avoir donné un ardent baiser à sa mère :
— Non, je ne dirai pas que vous m'avez éveillée ! Personne ne saura que vous êtes ma mère.... Mais vous reviendrez, n'est-ce pas, ma chère maman ? je prierai l'archange saint Michel pour qu'il vous protège dans votre voyage.
La comtesse prit la lampe et monta l'escalier avec l'enfant ; un instant après, elle redescendit et vient rejoindre les deux femmes qui, depuis longtemps déjà, l'attendaient avec impatience.
— Allons, Inès, dit la senora, regagnons bien vite la maison. Clara est déjà remontée : elle dort tranquillement. Chère mère, je vous ferai appeler demain matin ; comme nous ne partons qu'à raidi, j'aurai le temps de vous entretenir encore de choses importantes.
La senora et sa duègne quittèrent la maison des orphelines et se dirigèrent vers la demeure, Quand elles furent devant la porte, elle frappèrent doucement de la main pour que Domingo leur ouvrit. Elles ne reçurent pas de réponse ; ce fut en vain qu'elles répétèrent le signal à plusieurs reprises. Déjà la senora tremblait de tous ses membres, quand la duègne, en promenant sa main sur la porte, s'aperçut qu'elle était entr'ouverte.
— Ce n'est rien, senora, murmura-t-elle ; ce paresseux de Domingo se sera endormi dans un coin. La porte est ouverte ; entrez tout doucement et ne faites pas de bruit dans Fescalier.
Dès que la duègne eut fermé la serrure avec précaution, toutes deux s'avancèrent en tâtonnant dans les ténèbres, et gagnèrent l'étage sans que le moindre craquement de l'escalier ni du plancher eût pu trahir leur présence. Quand elles atteignirent la porte de la chambre à coucher de la comtesse, elles poussèrent un profond soupir de soulagement, comme si leur cœur se fût senti débarrassé du poids d'un rocher. Elles avaient accompli leur périlleuse entreprise, et elles se retrouvaient chez elles, en sûreté, sans qu'aucun accident les eût arrêtées !
La duègne ouvrit la porte de la chambre à coucher devant sa maîtresse ; mais au second pas que fit la senora, un cri affreux s'échappa de son sein et elle tomba lourdement sur le parquet. Pâle et tremblante, la duègne se tenait debout à côté de sa maîtresse inanimée, sans se pencher vers elle ; la pauvre femme regardait fixement au fond de la chambre, à la douteuse lumière de la lampe, une terrible apparition, qui lui causait une mortelle frayeur. Le comte d'Almata était assis, à côté du lit de la comtesse, un pistolet dans chaque main, et rugissant de colère comme un lion blessé ! Il arrêta sur la senora un œil étincelant, poussa un éclat de rire amer et sardonique, se leva, et dirigea sa main droite armée du pistolet
vers sa femme évanouie mais il parut
tout-à-coup dominée par une secrète pensée ; car il jeta un cri de désespoir, laissa retomber son bras avec l'arme meurtrière, et s'enfuit comme un homme qui recule devant un assassinat et veux fuir les inspirations de sa propre colère. En s'éloignant il proféra une horrible malédiction qui vint frapper l'oreille d'Inès anéantie, et disparut dans les ténèbres de l'escalier. La duègne tomba à genoux à côté de la comtesse et se mit à verser un torrent de larmes. Déjà elle avait oublié le péril
imminent que sa vie venait de courir, pour ne plus songer qu'à sa maîtresse.
La comtesse était assise, seule, dans la chambre qui donnait sur la rue. Sa tête s'appuyait sur le bras d'un fauteuil ; ses cheveux épars se répandaient en désordre sur son cou ; ses vêtements étaient froissés et négligés. Un silence lugubre régnait autour d'elle : elle ressemblait à un cadavre qui eût gardé la position dans laquelle l'avait surpris une mort subite. Et si les lentes et pénibles aspirations qui soulevaient son sein montraient que la vie ne l'avait pas encore abandonnée, on voyait aussi qu'un indicible martyre avait dû épuiser les forces de l'infortunée, et qu'elle gisait là, •ccablée par le plus profond désespoir.
Le bruit de la porte d'entrée fermée avec violence la fît frissonner ; elle souleva un peu sa tête et écouta avec anxiété ; mais elle se laissa immédiatement retomber sur le bras du fauteuil.
La duègne entra vivement dans la chambre tout en amortissant le bruit de ses pas, et, prenant le bras de sa maîtresse, elle dit avec joie :
— Senora, remercions Dieu : le comte vient de rentrer !
La comtesse, comme ranimée par cette nouvelle se redressa sur son siège, leva les mains au ciel, et dit d'une voix pleine de prière et de gratitude :
Soyez béni, ô mon Dieu, de n'avoir pas permis que ce malheur arrivât ! Protégez mon enfant, mon innocente et pure enfant, Seigneur. ... .Laissez-moi mourir en expiation de ma faute. — Mais lui ! lui l'homme excellent dont
j'ai empoisonné la vie oh ! merci, merci,
de ce que vous l'avez sauvé ! Votre bon ange a chassé de son âme l'affreuse pensée qui l'obsédait ; vous n'avez pas voulu, ô père céleste, qu'un meurtre pesât sur votre infortunée servante. Ah ! que votre nom soit béni !
— Mais, s'écria la duègne sous l'impression d'une invincible terreur, le comte est ici ! Il peut venir à tout instant. .. .Oh ! dites-moi donc ce que nous allons faire ! Je suis désespérée et dans une inquiétude mortelle.
— Va le trouver, Inès, va vite !
La duègne ne parut nullement disposée à suivre son conseil ; elle pencha la tête et garda ie silence.
— Malheur à moi ! s'écria la comtesse ; elle n'ose pas ! Inès, tu veux donc que j'y aille
moi-même ? Toi qui es éloquente, toi qui sais si bien trouver le chemin du cœur, tu m'abandonnerais en cet instant suprême !
— Ah ! ma chère maîtresse, dit la duègne, je n'ose pas. Si vous l'aviez vu, les yeux étincelants, les traits décomposés, jeter violemment la porte derrière lui et se précipiter dans la maison en blasphémant, ah ! vous vous seriez sauvée. .., car la mort l'accompagne!
— Ah ! tu me refuses ce dernier service, dit la comtesse d'une voix navrée et en penchant la tête comme anéantie; tu n'oses mettre à exécution la bonne pensée que tu m'as toi-même indiquée comme dernière planche de salut ? Eh bien, soit ! Je recommande mon âme à Dieu, et toi, attends ici avec résignation le coup qui va me frapper.
La duègne, le front appuyé sur le dos du fauteuil, pleurait en silence. Après quelques instants, la comtesse releva la tête et dit :
— Comment, je serais ingrate et lâche à ce point ? Le devoir, mon cœur qui saigne, ma conscience déchirée, tout me crie que je dois l'arracher à l'enfer de désespoir dans lequel il est plongé et où il souffre comme un damné ; et je reculerais devant cet aveu ? Xtm ! non î
— Restez ici, restez, ma pauvre maîtresse ! dit la duègne suppliante et joignant les mains, îl vous tuera !
Mais la senora n'écouta pas, et continua avec une exaltation croissante :
— J'ai quitté la maison pendant la nuit. . . il me croit coupable de la plus horrible trahison ; il a, pendant dix années, sacrifié le repos et le bonheur de sa vie pour moi, pour sa Catalina bien-aimée ; l'amour, la haine, la vengeance, luttent en ce moment dans son cœur et le déchirent cruellement. . . .Et par honte, par crainte de la mort, je le laisserais aux prises avec cette affreuse pensée ? Non, Inès, s'il faut une victime, ce doit être celle qui est coupable. C'en est fait, demeure ici, je vais le trouver
A ces mots, elle se dirigea vers la porte, mais la vieille duègne se jeta à genoux devant elle et s'écria :
— Pardonnez-moi, pardonnez-moi, Madame !
— Ah ! je n'ai rien à te pardonner ! répondit la senora en relevant la duègne et en l'embrassant. Je comprends tes craintes, bonne i Sois tranquille, calme-toi, et laisse-moi
aller.
— Vous n'irez pas ! reprit la duègne d'un ton impératif. Votre vue le mettrait en fureur ; au milieu des reproches qu'ils vous adresserait, vous ne pourriez lui dire ce qui doit lui être dit. Votre courageuse résolution m'a rappelée
à mon devoir. Que la mort m'attende ou non, c'est moi qui lui porterai cette nouvelle : je ne veux pas que ma maîtresse ait à rougir de ses propres paroles. Mon parti est pris ; ce que je vous ai promis ce matin, je l'accomplirai. Allez, retournez à votre fauteuil, et espérez !
Sans laisser à la senora le temps de faire aucune objection, elle quitta précipitamment la chambre, dont elle ferma la porte en dehors en emportant la clef.
Fortifiée par l'exemple de la maîtresse, la duègne ne tremblait plus. Au contraire, naturellement courageuse, elle puisait dans le sentiment de son importante mission une énergie extraordinaire, et ce fut sans hésitatioa qu'elle traversa les corridors et se présenta inopinément dans l'appartement du comte d'Almata.
L'époux infortuné était assis auprès d'une table, le front appuyé sur la main, le regard fixé sur le sol. Les deux pistolets encore armés étaient à côté de lui.
Quand la duègne parut, un frisson le saisit, ses traits se contractèrent convulsivement :
— Vil serpent, tu vis encore ! dit-il d'une voix tonnante, mais sans bouger ; tu m'apportes ton sang en expiation. . . .je n'en veux pas. Le bourreau et le bûcher feront justice «de ton infâme trahison !
La duègne ne se laissa nullement intimider par ces terribles paroles ; elle garda le silence pendant un instant, puis dit d'un ton calme :
— Comte d'Almata, vous soupçonnez votre épouse d'un crime : c'est à tort ! Elle a religieusement gardé la foi qu'elle vous a promise devant Dieu, au pied de l'autel.
— Ali ! l'imposture s'ajouterait à la trahison ! Non, non, c'en est fait. Retire-toi, ne me provoque pas ; ma colère pourrait se rallumer. . . .Je ne veux pas ton sang, te dis-je !
— Comte d'Almata, reprit la duègne sans s'émouvoir, veuillez me regarder : je ne tremble pas.... le criminel n'est pas si tranquille devant son juge. Vous mrécouterez, car je vous apporte le calme et la paix. . .le bonheur peut-être. Vous souffrez d'inexprimables tortures, votre cœur menace de se briser dans sa poitrine. Si vos affreux soupçons étaient fondés, vous auriez raison assurément, non-seulement d'endurer vous-même le supplice qui vous torture, mais aussi d'assouvir votre vengeance dans le sang des coupables. Il n'en est pas ainsi, comte d'Almata. Vous faites injure à ma maîtresse !
Le comte porta vivement la main à son front et se tordît péniblement sur son siège ,
comme s'il eût lutté contre une pensée qui voulait s'introduire de vive force dans son esprit.
— Et songez-y, monsieur le comte, poursuivit la duègne ; s'il est vrai que la comtesse n'a jamais cessé de vous aimer, s'il est vrai qu'elle est restée pure et fidèle, songez combien vous êtes injuste en torturant votre propre coeur et en faisant peser sur elle d'indignes soupçons. Eh bien, tout cela est la vérité, comte d'Almata ! Toute autre idée que vous pourriez avoir de la senora, serait fausse !
— Mon Dieu, mon Dieu, comment oses-tu parler ainsi ? s'écria le comte d'une voix pleine de douleur et de colère. Et cette nuit, cette nuit ?
— C'est une erreur, monsieur le comte ! Je le sais, nous avons mal agi, nous avons commis une faute grave envers vous ; rien ne peut excuser notre démarche ; mais si nous avons agi imprudemment, notre but n'avait rien de commun avec ce que vous soupçonnez. Pardonnez moi la hardiesse de mon langage. Je m'humilie avec respect devant mon seigneur et maître, mais je défends ici l'honneur outragé de ma maîtresse. Je suis venue pour chasser de votre cœur les infernales toitures du doute. Yous pouvez m'anéantir si vous le
voulez; je rendrai témoignage delà vérité même en face de la mort !
— Ma tête brûle, dit le comte, tout tourne devant mes yeux, je souffre horriblement. . . . Catalina serait pure ! Je pourrais encore l'aimer ! Inès, Inès, si vous dites une seule parole mensongère, mille morts ne suffiraient pas à punir votre cruauté ! Ah! ayez pitié de moi, ne me trompez pas !
La duègne s'approcha lentement du comte, et se jeta à genoux à ses pieds. Elle lui prit la main, la baisa respectueusement et dit :
— Mon bon maître, je vous demande en grâce, pour vous-même, pour la comtesse et pour moi, de me laisser parler. Je suis venue pour révéler le secret qui, depuis tant d'années, pèse, comme un voile funèbre, sur votre vie, et s'il s'y trouve pour vous un sujet de courroux, votre bonté infinie me fait espérer que vous pardonnerez ce qui peut être pardonné. . . .M'est-il permis de parler ? M'écouterez-vous sans m'interrompre !
— Relevez-vous ! dit le comte en montrant un siège, et si c'est la vérité que vous allez dire, que Dieu vous bénisse !
La duègne ne s'assit pas ; elle demeura debout à côté du comte, courba la tête, baissa les yeux, et commença ainsi son récit :
— Comte d'Alraata, rappelez-vous l'époque où vous trouvâtes au château de Ghyseghem, avec votre frère et sa femme, un asiie hospitalier contre la persécution des ennemis de l'Espagne. Là s'était aussi retiré un jeune gentilhomme que vous aimiez comme votre meilleur ami, et qui de son côté vous avait voué la plus ardente sympathie. Douleurs et joies, craintes et espérances, vous partagiez tout avec lui ; il était pour vous comme un second frère
— Pauvre Lancelot î dit le comte en soupirant.
— Lancelot de Bisthoven aimait la senorita Catalina, reprit la duègne ; vous même, monsieur le comte, sembliez prendre un grand intérêt à ce loyal amour, et vous ne manquiez aucune occasion d'exalter en présence de la jeune fille les vertus, la bravoure et la courtoisie de Lancelot. Cependant vous n'étiez pas insensible à la ravissante beauté de la senorita Catalina. Mais la générosité et le dévouement vous poussèrent à étouffer l'amour dans votre propre cœur pour hâter le bonheur de votre ami. Le bien que vous ne cessiez de dire de Lancelot, les occasions que faisait naître votre esprit inventif pour lui venir en aide et favoriser se3 vœux, éveillèrent enfin dans le cœur
cte la jeune fille une tendre affection pour votre ami. Ce fut un heureux jour, pour vous aussi, comte d'Almata, que celui où se firent dans le temple du Seigneur les fiançailles de ma jeune maîtresse avec Lancelot de Bisthoven. Ces promesses réciproques, échangées en présence des deux familles, semblaient à chacun indissolubles et assurées contre tout événement. Encore quelques jours, et le lien sacré du mariage allait unir pour jamais ma
maîtresse à votre ami
— Hélas ! dit le comte, pourquoi me rappeler ces tristes souvenirs ? Est-ce que je ne souffre pas déjà assez ?
Sans paraître remarquer l'émotion du comte, la duègne poursuivit :
— Une mort affreuse vint briser ce lien avant que la bénédiction du prêtre l'eût noué pour toujours. Le vieux seigneur de Ghyseghem se vit contraint de partir pour Gand, afin d'assister aux conférences sur la paix. Je restai seule avec la senorita Catalina dans la maison que nous habitions depuis quelque temps dans la rue Haute. Vous le savez, monsieur le le comte, je tombai tout à coup mortellement malade je demeurai longtemps au lit, sans connaissance et en proie à une fièvre ardente. Un jour, — jour que la ville d' envers a inscrit
dans ses annales avec du sang et des larmes, — les Espagnols, l'épée dans une main, une torche incendiaire dans l'autre, fondirent de la citadelle sur la ville. Le meurtre et l'incendie marquèrent leur passage dans nos rues. Les habitants coururent aux armes et firent une résistance désespérée. Tous les Espagnols qu'iis rencontrèrent furent massacrés par représailles. J'entends encore les cris furieux delà multitude qui assiégeait notre demeure pour vous mettre à mort ; j'entends encore les cris de désespoir de Lancelot qui, l'épée au poing et tout couvert de sang, défendait votre vie contre la rage des assaillants. Hélas ! quand lafîirie espagnole (?) eut versé assez de sang et que le feu eut dévoré assez de rue5, le oa-
(*) Depuis plusieurs mois les soldats espagnols n'avaient pas été payés et réclamaient leur s Ue arriérée en menaçant de se révolter et de mettre la ville au pillage. Les habitants d'Anvers avaient commencé à élever des fortifications en terre contre la citadelle pour se garantir d'une surprise ; mais le commandant de la garnison, Sanctius d'Avila, manda à Anvers tous les détachements des environs, Le 4 novembre 1576, les Espagnols sortirent de la citadelle, assaillirent la ville et la mirent à feu et à sang* avec une cruauté inouïe; ile brûlèrent cinq cents maisons, mirent l'hôtel de ville en flammes, et massacrèrent plus de cinq mille personnes. Plus Ûtî deux cents Espagnols perdirent la vie. On a donné à ce triste épisode le nom do Furie espagnole.
Î(M3 l'orpheline.
davre de Lancelot gisait percé de cinq coups d'épée ; votre frère, sa femme et leurs enfants avaient péri dans l'incendie de leur demeure. Pardonnez-moi, comte d'Almata, de vous arracher des larmes ; j'y suia forcée. Longtemps après, alors qu'on ne pleurait plus les chers morts qu'au fond du cœur, un violent amour pour Catalina s'alluma de nouveau dans votre àme. Vous crûtes que c'était un devoir pour vous de rendre heureuse la fiancée de votre ami et demandâtes sa main. Ma maîtresse n'estimait personne au monde plus que vous ; il n'était pas un homme à ses yeux qui eût un plus noble cœur et fût plus digne d'amour que vous, monsieur le comte. . . .et cependant elle refusa d'unir sa destinée à la vôtre par les liens du mariage; elle repoussa même votre prière avec une sorte de répulsion et d'horreur, comme si vous lui eussiez offert la honte et le malheur. Vous savez encore, comte d'Almata. quels inutiles efforts vous fîtes pour vaincre sa résistance, vous savez combien de fois elle s'est jetée à vos pieds et vous a supplié, eu versant des larmes, de renoncer à cette union. I serait superflu de vous rappeler tout ^cela. Enfin, poussé par une passion que vous ne pouviez vaincre, vous appelâtes à votre secours la puissance de son père, et qu'avez-voin fait ?
Vous avez traîné à l'autel, comme une victime, notre pauvre senorita et vous lui avez arraché de force son consentement. Dis-je ou non la vérité ?
— Ah ! j'aimais Catalina plus que ma vie 1
— Je le sais, et loin de moi la pensée d'accuser mon seigneur et mon maître ; mais vous, comte d'Almata, savez-vous pourquoi ma maîtresse a lutté contre vous, comme contre un homme de qui elle n'attendait que le malheur et dont elle-même empoisonnerait la vie ? Connaissez-vous le secret qui depuis tant d'années pèse sur nous tous, comme un lugubre cauchemar ?
Elle approcha ses lèvres de l'oreille du comte et dit d'une voix étouffée :
— Le lien qui unissait Lancelot et Catalina ne pouvait plus être brisé par aucune puissance sur la terre : la mort même y était impuissante. Un enfant de Lancelot vit, monsieur le comte, un pauvre enfant caché, gage innocent de la foi éternelle qui unit le fiancé mort à la pauvre femme qui souffre ici-bas !
Le comte d'Almata pâlit soudain et regarda fixement la duègne, qui, sous ce terrible regard, conrba la tête avec anxiété. Un soupir étouffé, un cri ranque attestaient assez combien cette révélation avait blessé profondé-
ment le comte. D'horribles idées de déshonneur et de honte se dressaient dans son esprit mais il fît un violent effort pour ne pas succomber à la douleur qui le torturait, et resta sur son siège, immobile et muet.
La duègne continua d'une voix attristée : — Dieu ne vous a pas encore accordé d'enfants, monsieur le comte; il vous est impossible de comprendre l'irrésistible puissance du sentiment maternel sur le cœur d'une femme. Et fussiez-70us père, vous ne le comprendriez pas encore. Jamais homme ne connaîtra tout entière la passion qui, comme une flamme sainte, consume le cœur d'une mère pour son enfant, et qui, jusque sur le lit de mort, jusqu'à l'heure du dernier soupir lui fait crier au bon Dieu : mon enfant ! mon enfant ! Ah ! si l'on adore son enfant quand on le voit grandir et prospérer sous ses yeux au milieu de toutes les jouissances de la vie, combien l'amour d'une mère ne doit-il s'exalter jusqu'à la folie quand le petit être à qui elle a donné le jour gémit dans le malheur ! — quand livré à des mains étrangères, il se trouve seul au monde comme un agneau perdu, — quand il est maudit par la société et marqué du sceau brûlant de l'infamie ! Comte d'Almata, ma maîtresse a vécu huit années sans savoir ce qu'était de-
l'orpheline. lOft
venu le pauvre enfant de Lanceïot. . . .Pen ■ dant huit années elle a gémi et pleuré ; pen ■ dant huit années son cœur a saigné. . . . .Ello ne pouvait parler à personne qu'à moi, son humble servante, de ses douleurs, de ses amèr<;3 souffrances. Elle en était réduite à vous tromper, vous qu'elle aimait ardemment, vous quelle vénérait comme un modèle de bon:é et de générosité ; il lui fallait vous tromper, vous irriter par le mystère de ses paroles ?! de ses actions, vous blesser dans vos sentiments» les plus profonds, et changer votre vie en un enfer de soupçons, de désespoir et de doulo, Ah! j'ai vu la pauvre martyre dépérir, j'ai vu les roses de ses joues se flétrir et dispaïuître sous le souffle dévorant du chagrin, j'ai vu la mort s'approcher d'elle peu à peu. Et vo ismème, monsieur le comte, ne m'avez-vous paj dit souvent avec désespoir : Hélas! elle mourra; une mystérieuse et incompréhensible docteur la consume!
Un sourd murmure, expression d'une col:;ie comprimée, rat la seule réponse du comte. I.a duègn-e reprit:
— Enfin vous avez consenti à entreprer.ihe un voyage dans les Pays Bas. Vous avez fend a ainsi la vie à ma maîtresse. Après avoir longtemps cherché en secret, nous avons retrouvé
l'enfant à Anvers; il est ici près, daim Jamais son des orphelines. Cette nuit, la mère infortunée a voulu embrasser une dernière fois son cœur et verser sur son enfant les larmes d'adieu? avant de partir pour l'Espagne. La comtesse a quitté la maison clans les ténèbres : c'est une coupable folie, je le reconnaisf mais elle n'avait pas d'autre but que d'embrasser son enfant. . . .Et si vous pouviez douter de la rigoureuse vérité de tout ce que je vous ai dit, monsieur le comte, il y a dans une maison de la rue du Couvent une pauvre femme do soldat, nommée Anna Canteels;. c'est à elle que l'enfant fut confiée autrefois; elle sait tout. . . .L'enfant se trouve ici près, où elle est placée comme orpheline : crest une petite fille, et s'appelle Houten ClâTa. Peut-être,, monsieur le comte, voudrez-vons vous assurer par une enquête de l'innocence de votre femme. . ..C'est uu droit qui vous appartient;, mais je vous en supplie, quelle que soit votre décision, comte d'Almata.. épargnez la bonne renommée de ma maîtresse, épargnez la' mémoire de votre ami Laneelot, sauvez votre maison du scandale et du déshonneur 1 II ne me reste rien à vous dire ; vous connaissez toute la vérité.
La duègne avait cessé de parler depuis ue
instant déjà, lorsque le comte lui dit avec une irritation mal contenue t
— C'est bien, quittez cette chambre. Ah î vous prétendiez m'apporter le calme et la paix, et vous n'avez fait que changer la cause de mon désespoir 1 A côté de la blessure qu'avait ouverte dans mon cœur un affreux soupçon, vous m'avez fait une autre blessure, non moins sanglante. . . .Il faut que je consulte mes pa* rents et mes amis sur ce que j'ai à faire ; je veux laver cette tache de mon écusson souillé. Retirez-vous, laissez moi seul ; votre maîtresse connaîtra ma décision avant la nuit. • . .
La duègne sortit de la chambre et, partagée entre la tristesse et le contentement, elle s'ar* rêta un peu plus loin dans le corridor. Elle espérait et craignait à la fois, saiis oser prévoir quel serait le résultat de sa tentative. Cependant en réfléchissant que sa révélation avait calmé la fougueuse colère du comte et l'avait remplacée daus son cœur par une douleur moins navrante, elle s'applaudit intérieurement de ce qu'elle avait fait. Un seul doute, mais un doute cruel, plissait par moments son front, Le comte se séparait* elle de Catalina? La repousserait-il comme une épouse coupable ? Partirait-il seul pour l'Espagne, en couvrant ainsi d'opprobre le dernier rejeton de la noble famille de Ghvsesrhem ?
î 12 l'orpheline.
Courbée sur le poids de ces pénibles penséesla duègne se dirigea enfin vers la chambre de sa maîtresse, et, après y être entrée, referma la porte avec précaution.
Le comte était resté dans son fauteuil, immobile, l'œil fixe et sans expression, comme un homme plongé dans un abîme de pensées et de réflexions.
Les contractions fugitives qui par moment crispaient ses traits, et l'amer sourire qui flottait sur ses lèvres, trahissaient seuls l'orage qui grondait au fond de son cœur. Cette lutte intérieure dura une demi-heure environ ; puis il passa la main avec désespoir sur son front et sur ses yeux comme pour se délivrer des idées qui l'obsédaient. Il se leva, s'habilla à la hâte, prit une poignée d'or dans la cassette et s'élança précipitamment hors de la maison.
Le comte avait sans doute fui sa demeure pour chercher un peu de calme en plein air ; car peu d'instants après, il se promenait derrière les plantations de l'hôpital, non loin des fortifications de la ville. Peut-être l'air avait-il en effet adouci ses souffrances et apaisé sa colère, car il reprit bientôt le chemin de sa de«
LOBPHELINE.
lis
meure et pfirut regagner le lieu où venait de l'atteindre un coup si douloureux. Mais le comte passa devant sa maison sans y entrer et alla frapper à l'établissement des orphelines. Quelles pouvaient être ses intentions ? A voir la sombre expression de ses traits, on eût pu croire qu'il voulait assouvir sa colère sur Houten Clara ; mais le caractère noble et généreux du comte ne permettait pas une telle supposition. Peut-être une aveugle jalousie le poussait-elle à aller voir du moins celle qui était cause de son malheur et de ses souffrances qui empoisonnaient sa vie ; peut-être aussi le doute qui l'avait torturé si longtemps s'était-il emparé de nouveau de lui, et le décidait-il à s'assurer de ses propres yeux si les paroles de la duègne ne cachaient pas quelque perfide imposture.
Quoi qu'il en soit, lorsque la portière se présenta* il lui ordonna d'un ton impérieux d'aller appeler la mère.
La portière le conduisit au parloir, et se hâta de courir à l'arrière-bâtiment, où la mère était en train de distribuer aux orphelines la tâche de la journée. Elle interrompit sa distribution et se rendit au parloir sans soupçonner qui l'y attendait. Lorsqu'elle reconnut le comte, elle perdit contenance et une pâleur mortelle couvrit sou visage.
— Madame, dit le comte d'Almjta d'une v:>ix brusque, il paraît que ma présence vous surprend et vous fait trembler. Allez chercher ht petite fille qui se nomme Houten Clara; je veux la voir 1
La mère inquiète se prit à trembler en effet, et murmura une réponse inintelligible.
— Eh bien, Madame ! reprit le comte. Fautil que les administrateurs de la maison se mêlent de l'affaire ? Exigez-vous un ordre exprès da leur part?
-—Non 1 non ! dit la mère toute saisie.
— Hâtez-vous de satisfaire mon désir.
Mais la mère toute troublée balbutia :
— Oui.... oui.... monsieur le comte. . . je crois. . . .qu'elle est sortie ; je vais voir !
— Vous voulez me tromper! s'écria le comte avec colère ; prenez garde, vous pourriez vous on repentir !
La mère qnitta la chambre en soupirant et se rendit à l'arrière-bâtiment, d'où elle revint bientôt avec Houten Clara. Chemin faisant, •elle dit à l'enfant :
— Clara c'est le comte d'Àlmata, le mari de votre protectrice. Il a une mine sévère et paraît très-méchant ! Il faut être bien aimable avec lui, sais-tu mon enfant.
—Oui, chère mère, ma protectrice me l'a
llo
te commandé aussi; mais elle m'a dit qu'il était bien bon !
La mère n'eut pas le temps de répondre à celte observation, car elles arrivaient sur le seuil du parloir. Elle présenta Houten Clara au comte et resta près de la porte avec la ferme résolntion de ne céder ni aux prières ni à la violence, si le comte lui demandait de le laisser seul avec l'enfant ; la pauvre femme, tout inquiète, craignait qu'il n'en vint à maltraiter la petite fille.
Houten Clara alla se placer sans rien dire devant le comte et le regarda avec le doux sourire qui lui était habituel. Le premier regard du comte était plein de colère; mais à peine eut-il subi l'impression de cette physionomie angélique, qu'il se fit on changement complet dans son cœur et sur ses traits. Tremblant d'émotion, sai.-i d'un sentiment mystérieux, il comtemplait fixement ces beaux yeux d'un bleu céleste, rayons d'une âme aimante et douce, et le magique sourire qui prêtait à une bouche charmante son irrésistible séduction. Lui aussi, lui, l'époux irrité, blessé dans ses plus chères affections, il cédait à la puissance du regard d'un enfant !
Ce n'était cependant pas la pure et ravissante beauté de Clara qui opérait ce miracle ;
non, t'était un autre sentiment qui faisait battre le cœur du comte et appelait les larmes dans ses yeux humides. La jeune fille ressemblait à son père : dans ce doux et charmant visage, Lancelot mort demandait pitié pour son enfant, grâce pour sa fiancée ! Le comte voyait devant lui son meilleur ami; il lui semblait entendre sa voix chérie, il lui était im-' possible de détourner les yeux de ces traits si purs où il relisait, comme dans un livre ouvert, l'histoire des heures les plus heureuses de sa vie.
Ne pouvant résister au sentiment qui débordait de son cœur, il fit signe à la mère de s'éloigner. Celle ci avait remarqué l'émotion du comte et sentait que tout danger était passé ; elle se réjouissait au fond de son âme de l'heureux miracle qu'elle attribuait à la douce gentillesse de Clara; elle s'inclina respectueusement et quitta la chambre.
Dès que le comte d'Almata se trouva seul avec la jeune fille, il donna un libre cours aux émotions qui l'agitaient ; il se couvrit les yeux d'une main, saisit de l'autre la main de Clara, et versa silenciensement un torrent de larmes, qui parurent décharger le poids qui l'oppressait. Cependant l'enfant caressait sa main avec l'intention évidente de le consoler.
Bientôt l'orage se calma dans le cœur du comte. Il se remit à contempler l'enfant ; mais cette fois la joie illuminait ses traits, et il semblait appeler un doux sourire sur les lèvres de Clara.
— Ah ! chère enfaDt, dit-il en assez bon flamand, vous me connaissez donc, que vous me regardez si affectueusement ?
— N'ètes-vous pas le comte d'Ahnata ? répondit la jeuue fille ; ma protectrice vous aime et m'a dit que vous êtes si bon ! Il faut donc bien que je vous aime aussi, monsieur le comte !
Le comte d'Almata prit l'enfant sur ses genoux, et lui demanda en l'accablant de caresses :
— Connaissez-vous votre père ?
— Mon père est au ciel, dit Clara avec un soupir; il prie Dieu pour moi. . . .Je ne l'ai jamais vu.
— Je l'ai vu, moi, dit le comte d'un ton mélancolique ; ah ! oui, je l'ai vu et je l'ai connu ! Il était pour moi un excellent ami, un frère. Je l'ai bien aimé ! Et les larmes que je viens de verser, c'est vous qui les avez arrachées de mes yeux, car vous lui ressemblez étonnamment !
Grâce aux caresses du comte, Houten Clara,
salon son habitude, avait passé bien vite de îa contrainte à une douce familiarité. En apprenant que le comte avait aimé son père, elle perdit toute timidité. Elle noua ses petits bras au cou de celui qui devenait pour elle un ami, et lui donnant un baiser sur la joue, elle dit de son ton de voix le plus ravissant :
—Que Dieu vous récompense de ce que vous avez aimé mon père. « . .oh î je vous aime bien pour cela !
— Connaissez-vous du moins votre mère?
demanda le comte.
îïouten Clara baissa la tète et ne répondit pas.
Adorable enfant 1 s'écria d'Almata avec émotion, vous ne voulez pas trahir se secret ; mais votre cœur" si pur ne sait pas mentir. Xon, non, ne le dites à personne au monde! — Ah ! vous seriez malheureuse ! Je méconnaîtrais la voix de votre père, je repousserais sa prière, et j'empoisonnerais ma vie par de cruels remords I Je serais ingrat au point de récom-4 penser l'amour par la haine ! — Mon enfant, ma chère enfant, remerciez le bon Dieu dans V03 innocentes prières. Votre doux sourire a sauvé deux personnes de la mort, deux personnes dont Tune vous est déjà chère, dont l'autre vous le deviendra par ses bienfaits .... Voua
sentez-vous vraiment disposée à m'aimer., Clara ?
— Ali ! ne me demandez pas cela, monsieur le comte, n'ôtes-vous pas le meilleur ami de ma protectrice ? Ne faut il donc pas que je vous aime aussi ? Et puis vous êtes si bon, dit-elle, si bon et si affectueux pour elle ! Aussi vous aimerai-je toujours bien, toujours !
Le comte contempla silencieusement la jeune fille.
Un indescriptible sourire de bonheur éclaira son visage et il se mit à caresser l'enfant, non plus seulement avec affection, mais avec reconnaissance. La consolation qu'il éprouvait à sentir une révolution dans ses idées, le bonheur enivrant qu'il goûtait à former des projets qui pouvaient tranformer sa vie en un paradis de paix et d'amour, tous ces sentiments confondus inondaient son cœur comme de bienfaisantes effluves, et il regardait avec une sorte d'admiration l'innocente enfant qui avait , versé ce baume salutaire dans son sein.
Comme si une voix intérieure lui eût parlé soudain, il se leva et dit à Houten Clara.
— On s'oublierait des journées entières avec vous, ma charmante enfant ! Allons, venezf que je vous donne encore un bon baiser ; peut-être vous devrai-je la paix et le bonheur
. . . .Mais vous ne direz rien de ce qui vient de se passer entre nous, n'est-ce pas ? Embrassezmoi encore une fois, j'espère que ce ne sera pas la dernière. Retournez là-bas maintenant et ne dites rien : vous serez heureuse, Clara !
Le comte quitta le parloir et adressa mystérieusement quelques paroles à la bonne mère qui attendait sous la porte, non sans quelque anxiété ! Ce que le comte avait dit devait lui causer une grande joie, car sa figure s'épanouit en le saluant ; puis elle courut, toute rayonnante, vers Clara, souleva l'enfant de terre dans ses deux bras et se mit à la couvrir de baisers.
Le comte d'Almata se fit ouvrir la porte et se dirigea d'un pas rapide vers le centre de la ville. Quelque temps après il se trouvait dans la rue du Couvent; plus tard encore, on put le voir monter les escaliers de l'hôtel de ville. Ce jour-là, il devait assurément s'être rendu dans bien des endroits et s'être occupé d'affaires urgentes, car il était revenu une seconde fois à la maison des orphelines, et néanmoins il n'était pas rentré chez lui
Il était environ quatre heures après-midi ; la comtesse, profondément abattue, épuisée par
fos larmes, étsftt affaissée dans son fauteuil ; à quelque distance, la duègne priait en égrenant un chapelet.
Les terreurs de la comtesse avaient diminué, mais peut-être un chagrin plus profond oppressait-il son cœur ; d'après les paroles d'Inès, elle avait compris que son mari avait ajouté foi à la vérité, et n'était plus poursuivi par la cruelle pensée qu'elle lui avait été infidèle ; mais elle avait compris aussi qu'il voulait l'abandonner et partir seul pour l'Espagne. Comme elle aimait ardemment son mari et lui était attachée par le double lien de la reconnaissance et de l'amour, cette conviction lui préparait un coup terrible, qu'elle attendait avec cette résignation passive qui se courbe sous l'inévitable loi du sort.
Tandis qu'elle gémissait sur la perte de tout ce qui lui était le plus cher, son honneur et son époux ; tandis qu'elle frémissait à la pensée que celui-ci, emporté par la colère, avait peut-être parlé de façon à attirer l'opprobre public sur elle et sur son enfant : tandis qu'elfe était abîmée dans ses accablantes réflexions, la porte de la chambre s'ouvrit, le comte d'Almata parut.
La senora se leva vivement en poussant un grand cri, et, sans oser regarder son mari, elle
122 v l/oRPHELIXE.
se jeta à ses pieds en tendant %"ers lui des mains suppliantes :
— Grâce ! grâce ! comte d'Almata, s'écriat-elle. J'ai commis une faute, je suis coupable, je mérite votre vengeance, votre mépris, votre haine.. Ah ! faites de moi ce qu'il vous plaira. Mais, au nom de la douloureuse- passion de Notre-Seigneur, ne m'éloignez pas de vous, ne m'infligez pas cette mort cruelle l Permettezmoi d'être votre servante, votre esclave ; mais que je puisse au moins vous suivre. Caliste ! Caliste ! ali ! ne me repoussez-pas î Je vous sacrifierai mon enfant !... .Et si Dieu m'en donne la force, je l'oublierai tout-à-iait pour expier ma faute !... .
Le comte ne lui laissa pas le temps de continuer; il la releva et lui donna un baiser sur le front.
Cette marque d'affection saisit tellement la senora qu'elle s'appuya sur le sein de son mari. Elle regarda avec des yeux où se peignaient la stupéfaction et l'incrédulité, et s'écria :.
— Ali! ayez pitié de moi! je deviens
folle. ... .mais non. . . .c'est bien vous, Caliste ... .et vous ne me haïssez pas. . . .vous mesouriez !
Haletante, ivre debonheur,.elle se suspendit au cou de son époux, qui continuait à la contempler affectueusement.
— liïerci, merci, dit-elle ; ainsi vous m'avez pardonné ? Vous me croyez encore digne de votre affection ? Je pourrai encore vous aimer . . . .vous adorer comme l'image de la bonté divine ? Caliste, soyez béni !
Le comte dégagea son cou du bras de la senora, et la conduisit à la fenêtre en lui souriant avec tendresse ; là il lui indiqua un siège, s'assit à côté d'elle, reprit sa main dans les siennes et dit :
— J'ai enduré de mortelles souffrances, :'est vrai : un affreux soupçon a déchiré mon cœur ... . .personne ne peut dire ce que j'ai souffert ; car je vous aime, ma Catalina chérie, et je croyais. . . .mais j'avais tort ; ne parlons plus de cela, tant que Dieu nous laissera ensemble sur la terre. Il m'est arrivé aujourd'hui un bonheur qui me mettrait au comble de la joie, si votre douce vue n'y suffisait pas.
— Un bonheur ? dit la comtesse en l'interrompant, un bonheur à vous, Caliste ? Oh ! j'en remercie Dieu du fond du cœur !
— Ecoutez, reprit le comte d'une voix émue ; vous savez, Catalina que mon pauvre frère a péri avec sa femme dans l'incendie de leur demeure, le jour sanglant de la Furie espagnole. Au dire de ^quelques voisins, leur enfant avait aussi, trouvé la mort dans les flammes : mais
vous devez vous rappeler aussi que («'autres assuraient avoir vu un soldat espagnol arracher l'enfant au feu qui allait le dévorer ?
A cette question, la comtesse secoua la tête comme pour dire :
— Je ne m'en souviens pas.
— Peut-être l'avez-vous oublié, poursuivit le comte. Vous savez, Catalina, combien était vive l'affection que je portais à mon frère ; aussi comprendrez-vous la joie que j'ai resent're lorsqu'un hasard imprévu m'a fait découvrir aujourd'hui son enfant.
— L'enfant de votre frère î s'écria avec étonneraent la comtesse comme si elle eût douté de la vérité d'une pareille nouvelle.
— L'enfant du Seigneur Alonzo l répéta la duègne stupéfaite.
— Oui, dit le comte, l'enfant du seigneur Alonzo mon frère défunt, et il ne reste pas le moindre doute à cet égard : j'ai fait légaliser par les échevins l'attestation du soldat espagnol, et je suis en possession d'autres preuves irréfragables, et maintenant, écoutez attentivement ce qui me reste à vous dire, Catalina, Le ciel n'a pas béni notre union, il ne nous a pas accordé d'enfants ; la fille de mon frère. .
— C'est une fille s'écria la comtesse.
— Une charmante enfant, aimable et belle
LORPHELIXE. 125
ange ! répondit le comte d'Almata. Elle est, selon la loi, mon unique héritière. Comme elle n'a pas reçu jusqu'ici tous les?oinsque réclame le dernier rejeton des d'Almata, j'ai l'intention de la faire élever chez moi, sous mes yeux. J'ai lait dresser un acte régulier d'adoption. Elle devient ainsi mon enfant, ma légitime héritière. Je l'introduirai publiquement et avec le plus grand éclat dans la famille dont un déplorable malheur l'avait séparée; de cette façon, chacun l'honorera comme il convient, comme le mérite sa haute naissance. J'espère, ma chère C'talina. que vous lui permettiez de vous aimer comme sa mère ; quant à moi, je veux qu'elle me donne dès maintenant le nom de père. . . . Pour l'amour de moi, vous aimerez la pauvre enfant n'est-ce pas ?
Ce fut avec un certain abattement que la comtesse répondit :
— Ah! qu'elle vienne ! je l'aimerai parce qu'elle est de votre sang.
— Catalina, dit le comte avec calme, je sais quelle pensée vous attriste ; mais j'y pourvoirai aussi ; je ous viendrai en aide. jN'ous travaillerons ensemble au bonheur de tous ceux qui nous sont chers à tous deux. Vous êtes contente n'est-ce pas ?
— Oh ! merci, merci ! dit la comtesse, dont les yeux rayonnaient de joie.
— Eh bien, dit le comte en prenant un ton solennel, que ce soit le gage de notre réconciliation et île notre amour. Je vous donne l'enfant de mon frère. Soyez sa mère, comme je veux être son père : c'est un doux lieu qui nous unira, Catalina.
A. ces mots, il tendit à la comtesse un parchemin muni de grands sceaux, et ajouta :
— Il convient que la mère sache le nom de l'enfant.
La comtesse déploya le parchemin avec plus de curiosité que d'empressement ; mais à peine eut-elle jeté Jes yeux qu'un cri aigu lui échappa, et qu'elle s'écria en tombant à genoux aux pieds du comte :
— Clara ! ma Clara serait votre enfant ! Mon Dieu ! c'est trop .... !
Elle n'en put dire davantage, et, s'afFaisa sans connaissance dans les bras de son mari qui la relevait.
La duègne baisait en pleurant les mains du comte d'Almata.
C'était une noble et heureuse pensée qu'avait eue le comte d'Almata, de faire passer Clara pour enfant de son frère. Par ce moyen, l'a-
doption de la jeune fille échappait à tout commentaire comme l'honneur de la comtesse à tout soupçon. Ainsi il avait pu faire le bonheur de la senora et de sa fille, rendre un reconnaissant hommage à la mémoire de sou ami Lancelot, et trouver lui-même une récompense dans l'amour sans bornes de Catalina. Après dix années de souffrances et de doutes, une vie paisible et heureuse allait commencer pour lui; plus de secret se dressant entre lui et sa femme, comme une fatale barrière ; plus de tristesse, plus de désespoir : désormais l'amour et la reconnaissance allaient semer de fleurs le chemin de sa vie. Et puis le ciel lui avait donné un enfant, un enfant qui lui était attaché déjà par bien des liens, et que déjà il aimait comme ^n père.
Le comte n'était pas homme à laisser son œuvre imparfaite, surtout quand c'étaient la générosité et la bonté naturelle de son cœur qui l'inspiraient. Il avait assuré à Anna Canteels et à son mari une bonne rente viagère pour acheter d'eux les déclarations nécessaires à son but ainsi que leur silence ; cette rente devait être doublée an bout de dix ans, si le secret de la naissance de Clara était religieusement gardé jusqu'à cette époque. Il va sans dire que ces pauvres gens se montrèrent tout prêts
à se conformer à la volonté du comte, d'autant plus que celui-ci ne leur demandait que de s'associer à une bonne action. Ils déclarèrent en conséquence devant les échevins de la ville d'Anvers que Clara était l'enfant de don Alonzo d'Almata se firent dresser en présence du comte un acte où l'orpheline reçut les noms de Brigida, Clara, Juana, comtesse d'Almata.
Ce n'était pas assez encore. Afin de mettre le fait de cette merveilleuse découverte de Clara à l'abri de toute maligne interprétation, le comte avait pris des mesures pour que les moindres circonstances en fussent connues dans la ville. Et si les cent voix qui de la maisons des orphelines répandirent la nouvelle dans la population, n'eussent pas suffi à propager cette singulière histoire, les moyens auxquels le comte avait eu recours eussent certainement atteint ce but.
En effet, on ne parla bientôt plus dans la ville que de la singulière fortune de Houten Clara ; et môme des centaines de personnes appartenant aux plus hautes classes de la société, se présentèrent à la maison des orphelines dans l'espérance de voir l'enfant. Mais leur attente fut trompée ; car déjà sur l'ordre des magistrats, la jeune filie avait été remise à son oncle supposé, le comte d'Almata.
Par prudence, on avait fait croire aussi à l'enfant que son histoire était véritable ; ou se contenta de ne jamai la laisser seule avec personne, pour prévenir toute question indiscrète.
Depuis trois jours déjà c'était la fête à la maison des orphelines. En faveur du merveilleux événement qui venait de s'y passer, les administrateurs n'y regardèrent pas de trop près, et permirent à la mère pendant cette semaine de ne pas trop insister sur l'accomplissement de la tâche habituelle. Il n'y avait pas une orpheline qui n'eût reçu du comte une gratification et de Clara un cadeau à titre de souvenirs. Une somme importante avait été ajoutée aux épargnes de chacune d'elles ; le sort de la mère et de son mari était assuré contre les chances de l'avenir. De plus, chaque jeune fille avait reçu des petits objeis d'or ou d'argent qui pouvaient lui être utiles dans son travail de tous les jours, ou servir plus tard à sa toilette, quand elle serait libre. Ce n'était pourtant pas le plaisir que devaient leur causer tous ces dons qui suscitait parmi elles l'animation extraordinaire et l'entrain qu'on y remarquait.
Les plus âgées et les plus adroites, parmi lesquelles Thérèse la bavarde se faisait reniai*-
quer par son caquet, étaient occupées de grand matin à confectionner à leur tour un souvenir destiné à Clara ; les transports de joie et la curiosité des autres orphelines troublaient l'ordre à chaque instant, dans la salle de travail ; elles se levaient et quittaient leur place tour à tour et quelquefois toutes- ensemble pour voir à quel point le travail en était arrivé.
Et vraiment, il valait la peine d'être regardé, cet humble gage d'affection et de reconnaissance auquel travaillaient, à la sueur de leur front, tant de pauvres petites filles. Thérèse la bavarde en avait trouvé l'inscription, et maître Jean du Rosaire en avait dessiné et coupé le patron. C'était un morceau d'étoffe précieuse encadré d'ornements sur lequel on lisait, bordées en soies de toutes couleurs, en or et en argent, les paroles suivantes :
Fait en l'honneur
de
Dcraa Brigitte, Claire, Jeanne, comtesse d'Alraata,
par
Ses anciennes compagnes, aujourd'hui ses humbles servantes, les orphelines de la ville d'Anvers.
Que Dieu lui donne le bonheur sur la terre,
Et, après cette vie, la félicité éternelle ;
Amen !
Vers dix heures du matin, Thérèse la bavarde s'écria à pleins poumons :
— Vivat ! vivat ! mes sœurs, c'est fini ! Encore quelques coups de ciseaux à donner et quelques fils à enlever, et nous détachons la broderie du métier !
Un cri de joie général salua cette heureuse nouvelle. Thérèse laissa les autres mettre la dernière main à l'ouvrage, et dit ens'éîançant vers la porte :
— Ah ! il arrive à temps le jardinier de l'hôpital î Voyez donc ! Trois grands paniers ! Aux fleurs, maintenant, aux fleurs !
L^s paniers remplis de fleurs furent apportés dans la salle, et l'on se mit à faire une quantité de petits bouquets, non sans contestations et sans débats. Cependant, comme il n'y avait rien de sérieux dans ces démêlés d'un instant, la mère n'intervint pas. Au contraire, elle contemplait tout d'un œi! souriant et satisfait.
Une demi-heure après, les orphelines, tenant chacune un bouquet à la main, étaient alignées en rrngs dans la cour et sous la porte ; elles avaient mis leurs plus beaux habits et resplendissaient de propreté ; leurs cœurs battaient bien fort ; le désir et l'attente coloraient leurs visages ; leurs yeux rayonnaient de joie. Ed vérité les fleurs pâlissaient à côté de ces
roses vivantes ; c'était assurément le plus beau bouquet que pût voir l'œil de l'homme, que cet essaim de fraîches jeunes filles dont la grâce naturelle s'épanouissaient dans toute sa naïveté, sans être altérée par les artifices de ia toilette.
À la tête du cortège, derrière la porte fermée, se trouvaient les quatre orphelines les plus âgées de la maison, la grande Marie, Thérèse la bavarde, Gertrude la béguine et Anna la curieuse, tenant par les quatre coins un coussin de velours rouge qu'avait prêté l'un des directeurs de la maison et sur lequel était étalé le présent destiné à Clara.
Tandis que les orphelines semblaient attendre le signal pour sortir, on entendit dans la rue de l'Hôpital an roulement de voitures et les piétinements des chevaux impatients. Peu d'instants après, le portier de la maison accourut et ouvrit les deux battants de la porte. Les orphelines sortirent de la maison d'un pas lent et solennel, au milieu d'une graude affluence de peuple qui remplissait une bonne partie de la rue de l'Hôpital et se précipitait en avant pour voir le cortège de près. La porte de la maison voisine s'ouvrit à son tour, et Clara, vêtue des étoffes les plus précieuse?, comme une noble demoiselle, en sortit, donnant la
main au comte et à la comtesse d'Almata. T>errière eux s'avançaient un grand nombre d'amis etde connaissances, parmi lesquels se trouvaient aussi la sœur Catheriue du couvent du Faucon, et maître Huygens, l'organiste de la cathédrale. Clara fut conduite auprès des quatre jeunes filles chargées de lui offrir le présent des orphelines. Pendant que l'enfant, dont le cœur battait bien fort, contemplait la belle broderie, Thérèse la bavarde voulut lui adresser, au nom de ses anciennes compagnes, une sorte d'allocution ; mais au second mot que prononça l'orateur, la voix mourut entre ses lèvres et elle fondit en larmes. Cet exemp'e ne fut suivi seulement que par les trois autres porteuses du cadeau, mais Clara elle-même se mit pleurer. La comtesse remercia les jeunes filles de leur affectueux témoignage, et essaya, par de consolantes paroles, de mettre fin à leur tristesse. Elle ne réussit pas ; car, on le sait, rien n'est chez femmes plus contagieux que les larmes. Et puis, Clara s'était jetée en sanglotant au cou de Thérèse ; et les autres orphelines n'avaient pu assister à cette scène sans une profonle émotion. Aussi ne voyait-on plus dans tout le cortège que des tabliers lentement portés aux yeux. Toutes les jeunes filles se cachaient le visage et pleuraient en silence.
Après quelques instants, le comte jugea qu'il était temps de mettre un terme à ces tristes témoignages d'affection. Il dit quelques mots à Clara et la conduisit vers la voiture qui attendait à quelques pas ; lui-même et la comtesse montèrent dans la chaise de voyage, le cocher fit claquer son fouet, ei les voyageurs disparurent dans la direction de la porte de l'Empereur ou de la porte Saint-Georges, sur la route de Bruxelles.
Pauvres orphelines ! elles avaient travaillé avec tant de joie à leur cadeau et à leurs bouquets ! Elles s'étaient tant réjouies d'avance du plaisir que causerait à Clara cette preuve de leur reconnaissante affection ! ... .Et maintenant elles s'en vont toutes le cœur gros et le tablier dans les yeux ! Elles s'en retournent silencieuses et accablées; elles vont cacher leur chagrin dans la maison qui leur sert d'asile, et pleurer en liberté la perte de leur angélique compagne !
Environ quinze jours après, les orphelines se promenaient dans la cour et paraissaient faire une collecte d'argent ; car, chacune d'elles, à l'appel de la grande Marie, venait de
déposer une pièce ce monnaie de cuivre dans le tablier de Thérèse la bavarde. Vers le milieu de la cour, un vieillard, monté sur une échelle, travaillait à une statue en marbre de la sainte Vierge. Le temps l'avait endommagée : quelques plis saillants des draperies étaient écornés, et il était occupé à leur rendre, autant que possible, leur forme primitive. A coup sûr le vieux sculpteur à cheveux gris devait être bien connu dans la maison des orphelines, car les jeunes filles échangeaient avec lui toutes sortes d'innocentes plaisanteries et de bons mots. Tout à coup il s'éleva dans un coin de la cour une vive altercation entre Anna et la grande Marie, sur une question qui devait être d'une très-haute importance, car les autres orphelines vinrent prendre part à la discussion avec grand renfort de babil. Cette bruyante consultation devenait interminable quand Thérèse la bavarde s'écria à pleine voix :
— Allons, allons ! cela durera jusqu'à Pâques ! Que connaissez-vous à cela, vous, Anna qui vous mêlez de tout ? Nons allons le demander tout de suite à maître Steven, qui nous dira si c'est possible.
Maître Steven se retourna sur son échelle pour se poser en juge du différend ; mais un
136 l'orpeeuns.
si grand nombre de questions vinrent frapper en môme temps son oreille, qu'il ne put saisir un seul mot :
— Holà ! holà ! vous avez toutes le filet coupé, petites pies que vous êtes ! s'écria-t-il en agitant les mains devant son visage comme pour chasser un essaim de mouches ; assez ! assez ! pour l'amour de Dieu, taisez-vous I ou la tête me tourne et je tomberai à bas de l'échelie. Voulez-vous voir le vieux Steven se casser bras et jambes ? Taisez-vous, taisezvous !
Thérèse la bavarde, en criant un peu plus haut que les autres, remporta la victoire comme à l'ordinaire, et dit :
— Allons, laissez-moi expliquer l'affaire : et vous parlerez ensuite à votre tour, si ce que je vais dire ne vous convient pas. . . .Qu'est-ce que c'est que toutes ces criailleries?
— C'est vous qui criez plus fort que toutes les autres grommela la grande Marie ; il est facile d'avoir toujours raison, comme cela! Tâchez de dire la vérité, si ça vous est possible une fois en votre vie l
Thérèse la bavarde ne prit pas garde à cette invective, et dit au sculpteur :
Maître Steven, dites-nous si la chose est possible, Nous avons obtenu de Messieurs les
administrateurs la permission de mettre de côté toutes les semaines chacune un denier pour faire faire un portrait de Houten Clara. Clara est partie pour l'Espagne et il y a pas de peintre qui l'ait connue. La grande Marie prétend qu'il n'est pas nécessaire qu'un peintre ait vu une personne pour faire son portrait. Cela est-il vrai ?
Maître Steven éclata de rire et répondit î
— Oui, oui, c'est possible. . . .
— Voyez-vous s'écria la grande Marie triomphante.
— Oui, oui, reprit le vieux sculpteur d'an ton railleur, cela est aussi possible à moi de manger ce soir le chapon qui rôtit en ce moment à la broche du grand Turc ! Grande Marie, vous devriez bien mettre tout de suite une agrafe à mon manteau . . .il est vrai que je n'ai jamais eu de manteau ; mais cela ne fait rien, ma fille !
Toutes les orphelines se mirent à rire aux éclats, au grand dépit de la grande Marie, qui s'éloigna confuse et irritée.
— Vous voyez bien ! cria Thérèse labavarde à ses compagnes, cela ne se peut pas ! Ainsi nous allons ramasser de l'argent pour faire faire un portrait, et il n'y a pas d'artiste qui ait connu Houten Clara !
—Oh ! oh ! Thérèse, que dites-vous là ? dit maître Steven , pas d'artiste qui ait connu Houten Clara ? Et pour qui donc me prenezvous ? moi qui ai fait tout seul le bel autel de votre chapelle !
— Oui, maître Steven, mais vous ne faites pas de portraits !
— Comment ! pas de portraits ! la belle chose que ces toiles sur lesquelles on plaque du rouge et du bleu et que Messieurs de la Brosse osent nommer des portraits ! Quand vous passez la main là-dessus, il n'en reste rien qu'un misérable gâchis ! Mais parlez-moi d'un portrait ssulpté ! C'est la nature, cela ; vous pouvez le voir, le tâter, le sentir. . . .Voyons, vous savez que j'ai fait un jour la tête de Houten Clara en terre glaise, 'comme esquisse pour l'ange qui est sur l'autel. Laissez-moi faire son portrait en bols !
En bois! en bois! s'écrièrent les jeunes filles d'un ton moqueur.
— Oui, en bois, reprit maître Steven ; vous avez l'air de rire ; mais mes chers enfants, à quoi pensez-vous ? Houten Clara en bois, que peut-il y avoir de mieux ?
Ce jeu de mots (*) donna gain de cause au
(*) Hont, signifie bois, et houten, adjectif qui en dérive, en boit.
sculpteur, Il fut chargée de faire une statue en bois de l'orpheline Clara, et fixa d'avance le prix de son œuvre.
Un mois après, maître Steven entrait, un beau matin, dans la maison des orphelines en portant Houten Clara sur l'épaule.
La statue de maître Steven se trouve encore aujourd'hui dans la maison des orphelines, sous la porte à main gauche ; elle sert de pilier à la rampe de «l'escalier, à cette même place où Houten Clara était venue si souvent •s'asseoir pendant ses ascès de somnambulisme.
La Bibliothèque Université dtOttawa Echéance
The Libra
Uni ver si ty of
Date Due