CHAPITRE IV
Composition de l’orviétan. — Thomas Riollet. — Recettes de Desiderio Rescombes, de L. Meyssonnier. — Pasino. — Formules de Schrœder, de la Pharmacopée de Lyon. — Préparation publique de l’orviétan. — A an Helmont. — Secrets des opérateurs contre les poisons.
Quelle était la composition de l'orviétan, que certains ont appelé Attavan, du nom d’un village, suivant lhomas Riollet? Un mélange de racines, de feuilles, de semences de plantes aromatiques et stimulantes, de terres argileuses, de vipères, le tout desséché et pulvérisé avec soin, tel était l’orviétan en poudre. On y ajoutait de la thériaque et du miel fin, cuit et écumé; d’autres y versaient, en outre, du vin : cela constituait 1 orviétan liquide, que l'on conservait dans des vases en terre. La poudre délayée dans de l’huile composait le baume d’orviétan. C’était, en somme, une association de Thériaque et de substances entrant dans la préparation du Mithridate et de diverses autres Confections. La recette en était tenue secrète; chaque opérateur avait la sienne, et vendait une drogue différant fort peu de celle de son voisin.
Thomas Riollet, rapportant ce qu’il a appris d’unopé-
l’orviétan
rateur qui semble n être autre que Desideriô Descombes, donne les formules de 1 orviétan de ce charlatan. « 11 prenoit, dit-il, parties égales de bon Mithridate et de bonne Thériaque, il y adjoustoit égales parties, mais moindres que les précédentes, de poudre d Angélique et de Contra-yerva , et un peu moins de semences de perles en poudre, et après avoir fait son mélange sur vn feu léger avec vn sirop cordial pour faire vne bonne consistance, ilmesloit des essences d’Anis, de Fenouil, et de Romarin.
«; L’autre composition était celle-ci ,
/?. Baccarum Lauri pulveratarum, uncias quatuor , 1 ulveris radiais Bistortæ majoris et minoris, et Garlinæ, aria, uncias très; Gentianæ, Aristolochiæ longæ, Angelicæ, Imperatoriæ, et Scorsoneræ, ana, uncias duas; Dictamni albi et Gretici, Aristolochiæ rotundæ, ana, unciam unam; Theriaces Andromachi et Mithridatii Damocratis, ana, uncias sex, Mellis Narbonensis, libras septem. Vini Moschatellini, quantum satis, Fiat opiata secundum artem, et ad usum .
« D’autres préparations, ajoute Riollet, paraissent contenir quelque chose de vomitif. Je connois un célèbre empirique qui possède aussi un orviétan, et qui dit que c’est un électuaire fait avec les noix vertes.
« L’orviétan qu’on expose aujourd’hui en public n’est pas le mesme : il y entre beaucoup d’autres simples et drogues. Mais ils ont à peu près le mesme goust , la mesme odeur et la mesme consistance. Leur horrible amertume vient des racines indiquées ci-dessus, ou de l’absynthe, du chardon bénit, et des aristoloches; leur goust aromatique provient de l’angélique, la gen-
tiane, la zédoaire, la valériane, la tourmentille, etc.
« S’ils employaient des substances chères comme For, pierres précieuses, les charlatans ne pourraient le donner à aussi bon marché. Ils ne sauraient préparer un sel de vipères, un extrait pestilentiel, une préparation d’or et de pierreries, qui sont d’ailleurs inutiles.
« Plus de deux cents maîtres s’en disent les véritables possesseurs, et décrient l’antidote de leurs compagnons. C’est la prétendue nouveauté, les danses et les ballets qui leur donnent du prix. On en achète aussi pour les bestiaux. Ce qui attire le public, c’est que les bateleurs mangent des crapauds, se font mordre par des vipères et avalent du poison. Mais on sait comment ils préparent leur estomac en buvant de l’huile, du lait, ou mangeant du beurre, et, après avoir pris le poison, ils vont vomir en cachette.
« Galien explique que les bateleurs prennent des aspics ou vipères au commencement de l'été, les nourrissent d’aliments doux, leur empâtent les dents avec des tourteaux faits de farine, d’huile et d’eau. J’en ai vu, dit Riollet, leur donner à mordre un mouchoir, et leur arracher les dents en les tirant brusquement par la queue b »
Lazare Meyssonnier, médecin de Lyon, après avoir mentionné la formule que le cardinal de Monte ou de Mantoue donna au frère Jean-Germain, minime, publia, en 1673, la suivante, qu’il dit avoir sue d'un opérateur.
1 Op. laud ., passim.
D'après une estampe de la Bibliothèque nationale
/?. Radicum gentianæ,
— fraxinellæ,
— enulæ campanæ, ana, uncias duas,
— aristolochiæ longæ,
— — rotundæ,
— tormentillæ,
— scorzoneræ,
— angelicæ,
— valerianæ majoris, ana, unciam imam,
— dictamni Gretici, unciam dimidiam,
— theriacæ fîdeliter præparatæ, libras très, mellis cocti et despumati, utartis est, q. s.
Omnia consistant ad formam electuarii.
Dose : une drachme, dissous dans du bon vin, de l’eau de scorzonère et de bétoine, qui sont des plus excellentes contre les poisons L
Citons encore une instruction en latin imprimée en 1624, sous le titre de Modus utendi electuccrio quod Orvietanum dicitur , contra omnis generis venena , Joanne-Baptista Pasino, pharmacopeo. Patavii, 1624, in-4°. On y indique les divers cas où l’on doit employer cet antidote, avec les doses qu’il convient d’administrer.
Les apothicaires, séduits par le succès des charlatans, ne tardèrent pas à imiter l’orviétan qui prit bientôt place dans les pharmacopées. Voici la première formule que nous ayons rencontrée ; elle a été publiée par Schrœder.
ELECTUARIUM ORVIETANUM
H. Radicum carlinæ, seu chamæleontis albœ,
— tormentillæ,
1 Traite des maladies vénéneuses , à la suite du Cours de médecine de Louis Guyon, 6e édition, 1673.
L’ORYIÉTAN
R. Radicum pistolochiæ,
aristolochiæ rotundæ,
— scorzoneræ Hispanicæ,
— calami aromatici,
— angelicæ,
— imperatoriæ,
— anthoræ,
Seminum santonicæ, et „•
Foliorum ejusdem,
— dictamni albi,
Boli Armeniæ,
Terræ sigillatæ, ana, unciam unam,
Theriacæ veteris, uncias très,
MeRis Hispaniæ cocti, pondus triplum,
F. electuarium.
Vires et dosis eadem quâ Theriacæ Andromachi V La pharmacopée de Lyon donne la suivante :
ORVIETANA ANTIDOTUS
R. Radicum anthoræ veræ,
aristolochiæ rotundæ,
uncias duas ac dimidiam,
— histortæ,
— carlinæ,
— gentianæ,
tormentillæ, ana, uncias duas,
Foliorum siccarum cardui benedicti,
dictamni albi Cretici,
scorzoneræ,
Seminum ecliii,
— anchusæ,
— citri,
ana, unciam unam ac dimidiam.
1 J. Schrœder. Pharmacopœia medico-chymka, L)on, 1665
Fiat omnium pulvis , cui acide :
Radicis angelicæ, ad pondus omnium,
Mollis despumati, ad superiorum omnium pondus,
Mistis omnibus simul acide :
Yini Malvatici, libram unam ac dimidiam.
Coquantur ad vini consumptionem. Postremo acide: Trochiscorum viperinorum, unciam unam,
Theriacæ optimæ, decimam partem totius.
Misée. Fiat Electuarium in fictili servandum l.
Charas, Lémery, Baume, indiquent des formules analogues.
Alors qu’il entrait soixante-quatre substances dans la thériaque d’Andromachus , — soixante-douze dans celle de l’ancien Codex, — et quarante-six dans le Mithridate, l’orviétan de Schrœder en contenait seize ; celui de l’opérateur de Meyssonnier onze ; celui de Descombes, neuf; celui de la pharmacopée de Lyon, dix-sept; celui de Charas, vingt-six; Baumé 2 en admet cinquante-quatre, qu’il réduit à vingt-six dans YOrvietanum prœstantius d’Hoffmann. Il est aisé de juger par ces quelques exemples, à quel point variait la formule de cet arcane dont chaque opérateur possédait seul la véritable.
Les pharmacopées de Lyon et de Charas sont les premières à mentionner l’addition de la vipère dans la composition de l’orviétan. Il est vrai qu’elle faisait déjà partie delà thériaque. En 1644, Van Helmont dit
Pharmacopœa Lugdunensis reformata, 1674.
* Eléments de pharmacie .
que les Allemands préfèrent à l’orviétan l’emploi de la seule vipère. Ils ne distinguent guère, en effet, ajoutet-il, la peste des autres poisons, et n’ont pas remarque que l’emploi de cet électuaire ait diminué ses ravages pendant la dernière épidémie qui a sévi dans toute la Lombardie. Il ne donne, d’ailleurs, aucun detail sur
les effets de cette substitution.
L’orviétan prit une telle faveur en pharmacie que, pour le distinguer de celui des charlatans, les maîtres apothicaires finirent par le préparer avec solennité en présence des magistrats et de la Faculté de médecine, en même temps queleMithridate. Cette cérémonie eut lieu notamment, le 24 octobre 1731, après midi, a 1 ecole de pharmacie, rue de l’Arbalète ; trente-quatre
substances entraient dans sa composition1.
Pourachalander leur remède, les opérateurs avalaien publiquement du poison dont ils ignoraient quelquefois la nature, et dont ils montraient les ravages sur d es animaux ; l'orviétan qu’ils prenaient ensuite, en neutralisait aussitôt l’effet. Mais leur confiance en cette drogue n’allait pas aussi loin, si l’on en croit le Discours de V origine des ciarlatans elle Traité des maladies veneneuse s, de L. Meyssonnier. Suivant ce dernier auteur,
« les opérateurs thériacleurs , qu’on nomme char a tans et saltimbanques, se moquent de tous poisons e venins, parce que, avant de les prendre, ils ont rempli
• Mifhridatium et Onietanum à pharmacopœis parisiensibus Pumt Deo favente,
L’ORVIETAN
leur panse de soupe et de bouillon gras, et viande molle et facile à vomir et, en avalant le venin ou poison subtilement, ils avalent finement et par une souplesse et tour de main adroit, une pilule de verre d'antimoine mis en poudre , de laquelle avec quelque portion d’aloès, ils composent une masse, ce qui se peut faire aussi avec du suc de réglisse. Quelques-uns, prenant du vin avec ou incontinent après, au lieu de vin commun qu’ils disent avaler, prennent du vin émétiq ue meslé parmi un peu de vin clairet... et sitôt qu’ils sentent l’envie de vomir, en passant derrière la tapisserie du théâtre, ils dég... incontinent sans que l’assistance s’en aperçoive, pendant que les autres personnages de la troupe entretiennent la compagnie; après, ils prennent de leur antidote ou Orviétan, en quoi consiste (disent-ils) tout leur contrepoison. Mais, sans le tour de souplesse dont j’ai parlé, ils n’ont garde de s’exposer. Outre qu’ils s’accoutument plusieurs mois auparavant que de se bazarder, à prendre à jeun tous les matins, ou du thériaque bien composé ou du mithridate, comme faisait ce roi du Pont qui a donné son nom à cette ancienne composition. » D’autres fois, ils substituaient habilement au poison une substance inerte dont ils n'avaient rien à redouter.