‹ L'orviʹetanChapitre 4 sur 25 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Christophe Contugi. — Son premier mariage. — Ses lettres de naturalité. — Son privilège. — Sa tentative auprès de la Faculté. — Son procès avec Carmeline. — Son théâtre. — Une estampe curieuse. — Ses prospectus. — Les mazarinades. — Gilles le niais.

Devenue veuve une seconde fois, Clarisse hérita aussi des biens et du secret de Jean Vetrario, « médecin ». Il est vraisemblable qu'elle se rendit alors en Italie où elle se maria pour la troisième fois. En effet, le 21 octobre 1646, des lettres de naturalité furent délivrées à « Christophe Contugi, dit l’Orviétan, et à Clarisse Yitriaria, sa femme, romains de naissance, retirés et habitués depuis quelque temps à Paris, avec résolution d’y passer le reste de leur vie 1 ».

Le nom de Contugi n'était pas nouveau en France. François Rousset 2 parle d’un certain Contuge, médecin à Montargis en 1574, que cite également Ambroise Paré. Giovanni-Baptista Contugui, médecin et gentilhomme

1 Pièces justificatives, n° VII.

2 Traité nouveau de VUystérotomotokie , 1581, p. 146.

du cardinal d’Este, exerçait, en effet, dans le Gâtinais à cette époque1. Christophe avait-il avec lui quelque lien de parenté? On l’ignore.

De promptes et étroites relations s’établirent, naturellement, entre Contugi et ses compatriotes alors nombreux à Paris; aussi, le 12 mars 1647, il assista au contrat de mariage de Jean Bouzouroux, parfumeur, âgé de trente-quatre ans, natif de Païenne, fds d’André Bouzouroux, docteur en médecine de cette ville, et de Yincente Gandolphe, demeurant sur le fossé des portes de Nesle et de Bussy, avec Françoise Selon, fdle de feu Antoine Selon, trompette du Roi, et de Madeleine Basque, remariée à Jacques Benoist, joueur d'instruments. Ce contrat fut passé en la maison où logeait ledit Contugi, sur le fossé Saint-Germain2.

Le 9 avril de la même année, des lettres patentes du Roi lui donnèrent, avec le titre d’opérateur ordinaire de Sa Majesté, le droit de vendre et de distribuer dans tout le royaume, son antidote appelé orviétan, à l’exclusion de tous concurrents, leur défendant d’employer ce nom. Aussi prit-il le titre de médecin antidotaire du Roi lorsque, le 13 février 1648, il assista, en l’église Saint-Sulpice, au mariage d’Antonio Quaranta, neveu de Carmeline, avec Madeleine Moucheron 3.

Il manquait à Contugi l’approbation de la Faculté;

1 H. Stein. Archives municipales de Montargis.

2 Pièces justificatives, n° VI.

3 Voir Y Appendice.

l’orviétan

sans se laisser décourager par le souvenir de l’échec de D. Descombes, il résolut de la demander. Les Commentaires racontent longuement tous les détails de

cette audacieuse tentative.

Le 22 septembre 1648, un inconnu apporta au doyen Jacques Perreau, de la part du charlatan sui nommé l’Orviétan, une supplique déjà présentée au Parlement, le priant de lire les lettres patentes qu’il avait obtenues du Roi, portant permission de vendre une préparation excellente, appelée 1 orviétan, dont le secret était connu de lui seul, et qui avait des propriétés remarquables contre toutes les maladies, et spécialement contre les poisons. 11 lui demanda de prendre connaissance de cette supplique à laquelle un seigneur, connu de la Reine, avait mis cette suscription : « Soit monstré au doyen de la Faculté de médecine, pour après y faire ce que de raison. » Il offrait, d’ailleurs, une grosse somme, que Gui Patin évalue à quatre cents écus. Le doyen le congédia.

Le 27 novembre suivant, Contugi se présenta en personne au nouveau doyen, Jean Piètre, celui-là même qui avait assisté aux expériences de Descombes. Il était accompagné d’un serviteur du préfet du palais, porteur d'une note de cet officier, demandant au doyen si le médicament contenu dans une certaine boîte en forme d’œuf, pouvait être avalé sans danger. Le doyen répondit que la chose était sérieuse, et demandait un mûr examen, puis les renvoya.

Quatre jours après, l’Orviétan revint pour connaître l’opinion du doyen au sujet de cette boîte qu'il dit

avoir été préparée par Carmeline1, son singe et son contrefacteur, lequel était incapable de composer ce médicament, et dont l'ignorance avait déjà causé la mort de plusieurs personnes. Quant à lui, il avait l’autorisation du Roi de vendre son orviétan, moins célèbre encore qu'utile, et assurait qu’il ne serait ni ingrat ni oublieux si le doyen l’aidait secrètement à renverser Carmeline. J. Piètre se contenta de répondre qu’il s’étonnait qu’ayant une aussi bonne préparation, il n’eût pas songé à se faire appuyer par la Faculté . Contugi avoua qu’il avait inutilement tenté d’obtenir des lettres du doyen précédent et que, sur le conseil de son excellent ami de Gorris, il s’était contenté de la recommandation de douze2 docteurs de la Faculté. Il lui présenta alors des lettres et un diplôme en parchemin revêtu du sceau du Roi, et qui simulait absolument l’approbation de l’Ecole. J. Piètre le renvoya en lui disant de dormir sur les deux oreilles, et qu'il allait en référer à la Faculté. Le même jour, il apprit que l’Orviétan achetait les matières dont il se servait, chez un droguiste nommé Langlois, qui avait fini par le chasser de sa maison, parce qu’il n’employait que des substances tombées en putréfaction.

Le 3 décembre, l’affidé de l’Orviétan vint redemander ses lettres et le résultat de l’examen de la boîte de Carmeline. Le lendemain, 4, le doyen lut les lettres de

1 Célèbre opérateur dentiste qui exerçait sur le Pont-Neuf, et dont nous racontons l’histoire dans Y Appendice .

- Ainsi qu’on le verra, il n’y en avait que onze; le douzième était seulement licencié ; son nom n’est pas mentionné.

D'après une estampe de la Bibliothèque nationale.

Kan

recommandation signées de onze docteurs et d’un licencié, devant la Faculté assemblée qui manifesta hautement son indignation. En vain le censeur Quentin Thévenin demanda qu’on permît à ceux-ci de se défendre; ils durent quitter la salle pendant qu’on délibérait. L’appariteur leur porta le décret qui les excluait de l’Ecole et les privait de tous leurs droits.

Le 5, Contugi envoya encore réclamer ses papiers ; ye chassa le messager, en disant que les lettres et le diplôme étaient faux, et que la Faculté refusait son approbation.

L'Ecole statua encore une fois le 20 avril 1649 contre les lettres de recommandation données à l’Orviétan; touteiois elle consentit à pardonner aux signataires à la condition qu’ils feraient une rétractation écrite qui serait consignée dans les Commentaires et

déposée chez un notaire, afin de perpétuer le souvenir de leur faute.

Le 8 juillet 1649, par-devant maîtres Hervy et Cartiei , notaires au Châtelet, ils déclarèrent qu’ayant eu avis que dans une instance pendante en la Cour entre les nommés Carmeline et Contugi, l’on s’était voulu servir et prévaloir d’une certaine attestation prétendue baillée par eux en faveur dudit Contugi, par-devant Saint- Vaast et Leguay, notaires au Châtelet de Paris, le 16 septembre 1648, pour recommander une composition qu’il faisait et débitait sous le nom de l’orviétan;... ils désavouaient cette pièce, et ils signèrent: René Chartier, Sébastien Rainssant, Bedé des Foulerais, Claude Guérin, Eusèbe Renaudot, Jean de Gorris,

Denis Guérin, Denis Allain, Denis Le Soubz, Herman de Launay, Florimoncl Langlois l. Il est à remarquer que la plupart de ces noms diffèrent de ceux que Gui Patin cite de mémoire dans sa lettre à Falconet, en date du 6 janvier 1654.

Ainsi se termina cette curieuse aventure par laquelle on apprend que Gontugi soutenait alors contre Carmeline un procès que ce dernier paraît avoir perdu. Du moins, on ne voit pas qu’il ait, dans la suite, vendu de l’orviétan.

Contugi avait nécessairement conservé les tréteaux de Ferranti et de Vetrario. Sa troupe d’acteurs comiques dans laquelle il remplissait le rôle du Capitan Spaccamonte2, jouait à Paris et en province où on le rencontre souvent à l’occasion de ses nombreux procès. Une ancienne estampe fort rare, peut-être postérieure à cette époque, gardée à la Bibliothèque nationale et au musée Carnavalet, représente l’Orviétan sur son théâtre, en compagnie de l’Aveugle, de Brigantin et de Polichinelle, jouant une farce devant la foule amassée. A côté de lui est un grand coffre rempli de boîtes prêtes à être livrées au public. A gauche de cette gravure on lit :

Téâtre et Boutique de l'Oruiétan Et de ces serviteurs domestiques.

1 Archives de la Faculté de médecine de Paris. — Commentaria Facultatis meclicinæ parisiensis , t. XIII, pp. 308, v°, 379, 392 et passim.

2 « Tranche-montagne », de l’italien spaccare. J. Bernier. Suppléments au livre des Essais de médecine, 1691, p. 75.

L’ORVIETAN

Ceux qui le vont veoir le resiouissc Luy portant de leur Argent Leur baille de son Oruiétan Puis s'en retourne fort content.

et à droite :

Messieurs et Dames,

L’ORVIÉTAN est bon

Contre toute sorte de Venin Contre morsure de beste Venimeuse, et Chiens Enragés,

Contre la Peste,

Contre les Vers qui nous mange,

Contre la petite Vérole et autre maux.

On trouve à la Bibliothèque nationale, de curieux prospectus ou billets. Ils consistent en une page ornée de figures sur bois. En tête est un soleil avec la devise : Ut sol, soins; utsal, salus. A gauche se voient les armes du pape, à droite, celles de France et de Navarre. Audessous, un encadrement représente, en haut : les armoiries d’Orléans, de France et d’Autriche, de France et de Navarre, de France, de Condé. Sur les autres côtés sont figurés des salamandres, des serpents, des crapauds, des scorpions, des araignées, des dauphins, des escargots, des porcs, des champignons; au bas, se trouve l’écusson de Contugi. Ces billets ne sont pas datés ; les uns portent le nom de Christophe Contugi,

les autres, celui de Jean-Louis, son petit-fils. Sur les plus anciens figurent les armes du pape Alexandre VII ; sur les autres, celles de Clément N. On en enveloppait les boîtes de plomb dans lesquelles était contenu l’orviétan b Le débit en était considérable, car il permit à Contugi d’élever une nombreuse famille à laquelle il laissa même quelque fortune.

Pendant la Fronde, les opérateurs désertèrent le Pont-Neuf. Le nom de l’Orviétan se trouve souvent mêlé aux Mazarinades. On publia en 1649 les Sanglots de l'Orviétan sur ï absence du cardinal Mazarin , et son adieu ; le Dialogue de Jodelet et de V Orviétan sur les affaires de ce temps; les Plaintes du Carnaval et delà foire Saint-Germain ; on y lit :

Paris, où l’on voit tant de g ,

De bouffons, de joueurs de farces,

Où l’on voyait l’Orviétan Faire si bien le Capitan, etc.

le Ministre d'Etat flambé , où l’on dit :

Le Savoyard plaint chaque écot,

L’Orviétan est pris pour sot,

1 Le prix de ces boîtes était variable; D. Descombes les vendait huit sols : V. Les Caquets de l’ Accouchée, 1622, et V Anti-caquet de V Accouchée, 1622. — Contugi en avait de plus chères; dans une mazarinade de 1649, on lit :

L’Orviétan, retirez-vous.

On ne saurait donner vingt sous

D’un pot d’onguent en temps de guerre.

Dans Y Amour médecin, le Public donne trente sous d’une boîte d’orviétan dont l’opérateur vante l’excellence. Enfin, dans l’inventaire de la boutique de Jean-Louis Contugi, fait en 1729, on voit qu’il y en avait de différentes grandeurs.

l’orviétan

Il n’a ni théâtre, ni baume....

Carmeline, en un coin reclus,

Voit ses pélicans superflus, etc.

le Dialogue burlesque de Gilles le niais et du c apitan Spacamon.

Gilles le niais, sieur du Tourniquet, farceur célèbre, a laissé un recueil de pièces composées par lui, et représentées sur son théâtre, voisin de celui de Contugi. Une ancienne estampe le représente jouant aux cartes avec Gazette, à côté de Harlequin, de Padelle et d’un marchand d’orviétan.

Une application inattendue des vertus et du nom de l’orviétan se voit dans le titre du petit livre suivant : V Orvietano per gli Hoggidiani, etc., dédié au cardinal de Richelieu, par l’abbé D. Secondo Lancillotti, bénédictin ; Paris, Pépingué, 1641. L’auteur donne son ouvrage comme le véritable remède contre 1 Oggidianismo, ou maladie du jour, qui n’est autre que le pessimisme.

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