ANGÉLIQUE
Tu briguas chez Bary le quatrième employ ;
Bary t’en refusa, tu t'en plaignis à moy,
Et je me souviens bien qu'en ce temps-là, mes frères T’en gaussoient, t’appelant le mangeur de vipères l. »
Molière se souvenait de S'es séances au Pont-Neuf lorsque, clans Y Amour médecin , il mit en scène l’Orviétan.
Le 4 janvier 1652, Christophe Contugi, dit l’Orviétan, fut témoin au mariage de Jean-Baptiste Yaleri et de Catherine Marcovis, à Saint-Jacques du Haut- Pas, et il signa LOrvietano2.
Contugi vendait son orviétan à l’enseigne et sous la marque du Soleil ; ses concurrents s’emparèrent de ces signes distinctifs ; delà, des contestations sans nombre dont il suffira de rapporter quelques-unes.
François Fossa, Christophe Poloni, Gilles Bary l’attaquèrent à la fois. Le 4 septembre 1655, Contugi obtint un arrêt du parlement de Bordeaux défendant au premier de vendre aucune préparation sous le nom d’orviétan3. Pareil arrêt, rendu à Grenoble le 5 juil-
1 Le divorce comique , intercalé dans le quatrième acte.
2 J. Ravenel, cité par Ed. Fournier. Histoire du po'ete Sibus ^ dans Variétés historiques et littéraires, t. VII, p. 113.
3 Pièces justificatives, n° VIII.
let 1668, interdit à sa fille d’user de ce nom et de se
servir de l’enseigne du Soleil.
Christophe Poloni, docteur en médecine, Romain d’origine et se prétendant dis de Vetrario, avait, disait-il, reçu de ses pères le secret de l’orviétan et mérité, par des cures importantes opérées a Rome,l approbation de l’Université de cette ville et celle du premier médecin du pape et de l’hôpital du Saint-Esprit. Venu en France pour vendre son antidote, il se rendit en Languedoc où, en récompense de ses services, il reçut des Etats une chaîne d’or avec une médaille portant, d’un coté, la figure du roi et, au revers, les armes de la province. Ensuite il alla à Toulouse où il rencontra Contugi contre lequel il obtint divers arrêts. Ce dernier se pourvut, le 19 mai 1656, devant le Conseil privé qui lui attribua le privilège unique de la vente de l’orviétan et le droit d’user seul de l’enseigne et de la marque du Soleil L
L’Histoire de Barry, publiée en 1704 à la suite du Voyage de Guibray, et dans laquelle sa fille Alison raconte ses propres aventures, donne sur cet empirique des renseignements que nous allons indiquer rapide -
ment. -
Gilles Bary, auquel Dancourt donne le prénom de
Melchisédech, avait son théâtre sur la place Dauphine.
Dans un de ses voyages en Italie, il trouva la Mlle c e
Rome ravagée par la peste que ses remedes tuent
disparaître en quelques jours. Le pape fit fi appei
1 Pièces justificatives, n° VIII.
THÉÂTRE DE GILLES LE NIAIS D après une estampe de la Bibliothèque nationale.
son honneur une médaille d’or portant d’un côté son effigie, et de l’autre cette inscription :
« Innocentais decimus, Barrido, urbis sanatori, anno salutis 1644. »
Rentré en France en compagnie de deux jeunes Romaines, la Morini et la Colombina, il reprit quelque temps ses représentations à Paris. S’étant rendu à Falaise, pour la foire de Guibray, il reçut un jour, sur son théâtre, une fiole et un billet le défiant d’en avaler le contenu. Après l’avoir essayé sur un chien qui mourut aussitôt, il prit le reste et faillit succomber malgré l’orviétan qu’on lui administra sur-le-champ. Il en réchappa, néanmoins, grâce aux soins dévoués de son entourage. La Morini, que la jalousie avait poussée à commettre cette mauvaise action, disparut en emportant tout son argent.
De là, il se transporta à Rouen où sévissait le pourpre ; il en délivra rapidement la ville. Il parcourut ensuite la France et l’étranger, et arriva à Amiens où la Colombina le vola et s’enfuit à son tour. Accablé par ce dernier coup, il entra à l’hôpital et y mourut, âgé de plus de quatre-vingts ans.
Les détails qui suivent sont moins romanesques, mais proviennent de sources authentiques.
Gilles Bary avait le titre d’opérateur ordinaire du roi, qui lui fut retiré dans la suite. Il s’appropria le nom de l’orviétan et la marque du Soleil, appartenant à Contugi, qui le traduisit en justice. Bary cita, de son côté, devant le parlement de Paris, son adversaire, le-
quel l’assigna derechef, le 19 mai 1656, devant le Conseil privé, et finit, selon toute apparence, par obtenir gain de cause1.
En 1665, Gilles Bary, ancien opérateur de Sa Majesté, s’était rendu à Reims pour y distribuer ses remèdes ; les médecins de cette ville obtinrent, le 28 avril, du lieutenant général, une sentence lui en interdisant le débit. Un arrêt du parlement de Paris, du 19 mai suivant, visant des arrêts antérieurs, lui maintint provisoirement le droit de vente. Les médecins rémois le firent alors poursuivre par Henry Adam, maître chirurgien barbier de leur ville et, le 20 avril 1666, le Conseil privé, évoquant l’affaire, fit surseoir à toutes poursuites 2. On ignore les suites de ce procès.
L’approbation de la Faculté de médecine de Paris était ardemment convoitée par les opérateurs; dès 1657, Bary avait essayé de l’obtenir, mais sa demande avait été rejetée ; il renouvela sa tentative. Le 6 avril 1669, la Faculté s'assembla pour examiner une communication de M. de la Reynie, lieutenant général de la police, demandant son avis au sujet d’une supplique de l’opérateur Gilles Bary. Celui-ci réclamait la permission de composer et de débiter en public, sur son théâtre et dans sa boutique particulière, la confection opiacée dite orviétan. La Faculté répondit que cette permission avait déjà été refusée douze ans auparavant à ce même empirique, parce qu’il n’existe, chez les charlatans, ni
1 Pièces justificatives, n° VIII.
2 Pièces justificatives, n° XV.
savoir ni bonne foi ; que, du reste, cette autorisation n’était pas nécessaire aux apothicaires honnêtes qui seuls pouvaient apporter à cette préparation le soin, l’habileté et la garantie nécessaires h Bary fut donc encore une fois renvoyé à ses crapauds et a ses \i
pères.
Là se bornent les documents que nous avons pu
recueillir sur cet opérateur.
Clarisse Yetraria vivait encore le 1er février 1658, date à laquelle elle figure dans un arrêt du Conseil
privé, comme épouse de Christophe Contugi. Lcui union n’avait donc pas duré moins de douze ans. Il ne paraît pas. contrairement à 1 assertion de Jal, qu ils aient eu des enfants, peut-être à cause de l’âge de Clarisse1 2 3. Celle-ci mourut probablement en 1659; voici sur quoi
s’appuie cette conjecture.
Dans la troupe comique de Contugi, une jeune fille, nommée Roberte Richard, tenait le rôle de Florinde :î. Des relations intimes s’établirent entre eux du vivant même de Clarisse, car Roberte était vraisemblablement grosse lorsque, « le 9 septembre de cette même année, elle épousa, à Saint-André des Arcs, Christophe Contugy, médecin antidotaire du Roy, présence de Marie
1 Archives de la Faculté de médecine de Paris, — Commentarici facultaiis , etc., t. XV, t'° 338.
2 C’est par une erreur grossière que Jal rapporte aux deux femmes de Christophe Contugi, les quatorze enfants, huit fils et six filles, — il n’en indique que treize, — qu’il eut de la seconde seulement.
3 J. Bernier. Op. laucl. , p. 75.
L’ORVIETAN
Le Grand, mère de la mariée 1 ». On ne comprendrait guère, autrement, le retard qu’ils auraient mis à régulariser une situation compromettante.
Le 20 octobre suivant, par-devant maîtres Gabillon et Dumas, notaires au Châtelet, « Christophe de Contugi, dit l’Orviétan, et damoiselle Roberde Richard, sa femme, demeurant à Paris au bout du Pont-Neuf, paroisse Saint-André des Arcs, considérans l’amour conjugal qu’ils se sont portez et portent l’un à l’autre depuis qu’ils sont conjoints ensemble par mariage, » se firent donation mutuelle au profit du survivant d’eux deux de l’usufruit de tous leurs biens meubles, acquêts et conquêts immeubles qui se trouveraient appartenir au premier mourant. Ladite Richard déclara ne savoir écrire ni signer. Enregistré le 15 novembre 1659 2.
Six mois à peine après ce mariage, le 23 mars 1660, « fut baptisée à Saint-André des Arcs, sur les quatre heures après midi, Marie-Anne, née le 13, fille de maître Christophle de Contugi, dit l’Orviéthan, et de Roberte Richard. Marraine, Anne Voiret, femme de maître Denis Bomicot, trésorier de France à Lion 3 ».
A quelle époque naquit Louis-Anne, fils aîné de Contugi et de Roberte Richard ? Nous n’avons pas rencontré son baptistaire. Si, comme le dit une mention de son décès4, il avait, au moment de sa mort, arrivée
1 Biblioth. nationale. Collection Clair ambault , t. CMLXXXVIII, p. 1052. — Cabinet des titres, t. DCCLXIII, p. 518.
2 Pièces justificatives, n° XI\ .
3 Bibl. nat. Coll. Clair ambault, t. CMLXXXVIII, p. 1058.
4 Biblioth. nat. Cabinet des titres, t. MXI, p. 321.
en 1696, environ quarante ans, il serait venu au monde vers 1656, c’est-à-dir'e quatre ans avant le mariage de ses parents, ce qui est improbable. Il est plus vraisemblable que sa naissance doit être placée en 1661, entre celles de Marie-Anne et du suivant :
« Le 21 décembre 1662, fut baptisé à Saint-André des Arcs, Charles-Louis, fils de maître Christofle de Contugi, dit l’Orviéthan, antidotaire du Roy, et de damoiselle Roberde Richard. Parrain, Charles de Lines, escuier, conseiller secrétaire du Roy, et avocat au Couseil 1 . »
Ici doit apparemment prendre rang la naissance d’un fils nommé Christophe, qui devint chirurgien et mourut en 1689. Il devait avoir alors vingt-cinq ou vingtsix ans, et comme, de 1660 à 1669, c’est seulement en 1663 et en 1663 que l’on ne voit pas Roberte donner le jour a un enfant, on doit en conclure que Christophe vint au monde en l’une de ces deux années.
« Le 8 septembre 1664 eut lieu, à Saint-André des Arcs, le baptême de Marie-Geneviève, fille de Christophe Contugi, dit l’Orviéthan, et de Roberde Richard2.»
Le 9 juin 1663, Contugi fut témoin, à Saint-André des Arcs, du mariage de Dominique Lucatelli, oflicier du Roy, veuf de Louise Gabrielli, avec Marie de Creil, veuve de feu François de Iloupy et il signa : Christofle Contugi, dict l’Orviétan3.
4 Bibl. nat. Coll. Clairambault , t. CMLXXXIX, p. 1089.
2 Bibl. nat. Coll. Clairambault, t. CMLXXXVIII, p. 1112.
3 J al. Dictionnaire critique de biographie, au mot Lucatelli.
Cette période de la vie de Christophe Contugi n’est marquée que par la naissance des enfants que sa femme lui donnait régulièrement chaque année.
« Le 17 février 1666, fut baptisé à Saint-André, Charles-Thomas, fils de Christophe de Contugi, dit l’Orviéthan, et de Roberde Richard1. »
« Le 9 mars 1667, fut baptisé un autre fils, nommé Louis 2. »
« Le lor août 1667, fut baptisée à Saint-Eustache, Nicole-Geneviève, née la veille, fille de Jacintho Bendinelly, officier du Roy, et de damoiselle Jeanne-Marie Poulin, sa femme, demeurant rue Saint-Honoré. Parrain, Christophe Contougy , dit Lorviel Temps , antid’hostel du Roy ; la marraine, Nicole-Geneviève Le Nanteuil, fille de Robert Nanteuil, graveur ordinaire du Roy 3.»
Nous laissons à Jal la responsabilité de cette orthographe fantaisiste.
L’année suivante, nouvel enfant. Le 6 marsl668, baptême d’Anne Contugi, fille de Roberde Richard4 5. Cette enfant mourut le 7 septembre 1670, et fut inhumée le 8 3.
Le 6 mars 1669, naquit Angélique-Marguerite, baptisée le 86. Elle mourut le 29 décembre 1672, et fut inhumée à Saint-André des Arcs7.
1 Bibl. nat. Coll. Clairambaull, t. CMLXXXYIII, p. 1128.
2 Bibl. nat. Coll. Clairambaull , t. CMLXXXYIII, p. 1140.
3 Jal. Op. laiid., au mot Bendinelli.
1 Bibl. nat. Coll. Clairambaull , t. CMLXXXYIII, p. 1153.
5 Bibl. nat. Coll. Clairambaull, t. CMLXXXYIII, p. 1190.
6 Bibl. nat. Coll. Clair ambault, t. CMLXXXYIII, p. 1165.
^ Bibl. nat. Coll. Clairambaull , t. CMLXXXYIII, p. 1226.
. l’orviétan
Le 28 avril 1671, eut lieu le baptême d’Horace, fils de Christophe de Contugi, dit 1 Orviéthan, antidotaiie du Roy, et de Roberde Richard, né le jour précédent1. Horace mourut après son père, et avant le 8 mai
Anne Contugi, née le 23 août 1672, fut présentée au baptême le 25 du même mois 2 . \
Simonne-Jude ou Judith, vint au monde le 10 janvier 1674, et fut baptisée le lendemain 3 .
Jal place au 8 février 1675 la naissance d’un garçon qu’il n’indique pas autrement h
Le 24 avril 1676, naquit Guillaume de Contugi, fils de Roberte et de Christophe, baptisé le 25 à huit heures et demie du soir 5.
C’est le dernier des quatorze enfants de Christophe Contugi et de Roberte Richard ; il paraît être décédé en bas âge.
Le 16 mars 1677, Contugi assista, en qualité d’ami de la future, au contrat de mariage de JeanBlain, marchand tailleur d’habits, demeurant rue Saint-Victor, paroisse Saint-Étienne du Mont, fils de défunt Jacques Blain, marchand de chevaux à Paris, et de Françoise Maison, sa veuve, avec Anne de Callais, fille majeure de défunt Jean de Callais, vivant marchand drapier à
' Bibl. nat. Coll. Clair ambault, t. CMLXXXVIII, p. 1199.
2 Bibl. nat. Coll. Clair ambault , t. CMLXXXVIII, p. 1222.
3 Bibl. nat. Coll. Clair ambault , t. CMLXXXVIII, p. 1238.
4 Dictionnaire , au mot Contugi.
5 Bibl. nat. Coll. Clair ambault , t. CMLXXXIX, p. 1268.
l’orviétan
Mouye, en Picardie *, et de Jeanne Le Clère, demeurant rue Dauphine 2 .
Marie-Anne Contugi touchait à sa dix-huitième année lorsqu’elle épousa, le 13 février 1678, à Saint-André des Arcs, Dominique Jourdain, officier chez le Roi et premier valet de chambre du prince de Conti 3. Ils eurent
une fille nommée Louise- Armande.
Trois ans après, « dans la nuit du 8 au 9 juillet 1681, Christophe de Contugy, médecin romain et officier du Roy, décéda en sa maison au bout du Pont-Neuf. Le 10, son corps fut apporté en cérémonie de l’église Saint- André des Arcs en l’église des Grands-Augustins, pour y estre inhumé 4 ».
Dans sa longue et laborieuse carrière, traversée par de nombreux procès soutenus contre ses rivaux, Christophe Contugi mena une existence honorable autant que le permettait sa profession. Le satirique Dernier le montre sur la fin de sa vie, ayant abandonne ses tréteaux, devenu bon bourgeois, allant à la messe, et rendant le pain bénit. « Tous ces Descombes, Mondoris, Tabarins, Barris et autres, n’ont-ils pas, — dit-il, — amassé plus de biens qu’une infinité d’habiles médecins? Et de notre temps, dès que le véritable Yietanor
Orviétan — ■ a bien voulu descendre du Théâtre, ne
s’est-il pas vu élevé à la qualité de Bourgeois de Paris, et même de fort bon Paroissien, dès qu’il a porte a
» Mouy-de-rOise, Oise, arr. Clermont, ch.-l. cant.
2 Pièces justificatives, n° XVI.
3 Bibl. nat. Coll. Clair ambault, t. CMLXXXIX, p. 1292.
4 Bibl. nat. Coll. Clair ambaull, t. CMLXXXIX, p. ’134o.