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CHAPITRE IX

i^aipyxocUewgna .

Le procès des aubergistes de Peirebeilhe a eu beaucoup d'analogie avec celui de Fualdès. Les crimes à Peirebeilhe étaient plus horribles, ils étaient permanens.

Jamais on n'a pu découvrir tous les meurtriers de Rhodez : ces joueurs de vielle apostés à dessein au moment du suppUce, et qui étouffaient le cri de la victime

35o NOTES.

par des rigodons montagDards, ressemblent beaucoup aux chants de mort répétés en chœur à la porte des voyageurs qui auraient pu révéler les forfaits de la nuit. Leblanc et sa famille avaient organisé cette symphonie de meurtre.

Et ce personnage , dont la réticence fut toujours un problème qui jusqu'à son lit de mort a contredit ses aveux j cette madame Manson, si muette devant la vérité , n'a-t-elle eu rien de commun avec Marie Armand dont les passions du cœur ont enchaîné la voix j cette villageoise murmurant tout-bas des faits vrais, mais qui ne s'échappaient que par syncopes et qu'elle aurait voulu retenir aussitôt qu'ils s'étaient fait jour à travers les replis de sa conscience.

Si ces parités se sont fait remarquer dans les débats judiciaires, c'est qu'il y a toujours dans les grands crimes beaucoup d'identité.

Et cette femme dont les traits hideux reflètent l'ame, n'est-ce pas une autre Bancal qui de la main remuait le sang de la victime. Marie Breysse est courbée sous le poids des ans et de l'infamie^ on la voit se rider en souriant, c'est la divinité des clubs, c'est elle qui inspira des hymnes de liberté; c'est elle que ces pages

rappelaient : « Marie était née dans les montagnes , » elle était jolie, elle ne l'ignorait pas, on le lui avait » répété si souvent.

» A l'insouciance de l'adolescence succèdent les in- » quiétudes de l'âge qui, appartenant encore à la jeu- » nesse n'est cependant déjà plus le printemps; on » prévoit alors le déclin de ses charmes, l'absence des » amours ; on commence à souhaiter l'hvmen. Marie, » en filant les toisons de l'Ardèche, repassait dans sa » mémoire le nombre de ses suivans , elle n'y trou- » vait pas un mari ,

» Cependant chaque jour avertissait Marie qu'il ne » fallait plus pendant de longues années compter sur » ses attraits. Ses formes plus prononcées avaient déjà » perdu de leur élégance ; sa taille moins svelte ren- » daitsa démarche moins légère, l'expression qu'elle » donnait à son regard ne pouvait remplacer le charme » qu'y répandait naguères l'innocence; la coquetterie » du village n'avait pas assez d'art pour suppléer à la » candeur. C'est en vain qu'un bavolet , adroitement w placé, voulait donner plus de prix aux appas qu'il » dérobait. Ce voile que Marie avait choisi noir, était » selon les uns un moyen de faire ressortir, par k

» contraste, la blancheur de sa peau ; d'autres pré« » tendaient qu'elle ne s'en couvrait que pour se don- » ner une réputation de modestie dont certaine cir- » constance de sa vie, devenue trop célèbre dans les » hameaux, lui avait fait perdre le renom. Quelques- » uns enfin, assuraient tenir de bonne part que le feu- » tre pavoisé qu'elle portait constamment était un talis- » man pour parvenir à l'ovation d'une déesse de la » liberté.

» Mais ces moyens n'amenaient pas d'épouseur, et » Marie en voulait un. Dans son embarras elle alla » consvilter une sibylle : quel canton n'a pas la sienne?

» Marie s'achemine vers Tantre de l'oracle j elle se » place sur le trépied sacré, représenté par une mo- » deste escabelle et expose avec chaleur son désir ex- » trème d'apprendre si elle trouvera bientôt un mari?

» La devineresse sourit à ces mots , et lui dit que » dès long-temps sa science lui avait appris que mieux » que nulle autre elle avait su s'en passer; mais que » puisque tel était son désir, elle allait consulter le » sort.

» Après les cérémonies d'usage et quelques mots "v) barbares dont l'effet fut d'autant plus puissant chez

» la crédule Marie qu elle ne put les comprendre , la » sorcière s'empara de sa main tremblante d'impa- » tience^ et prononça ainsi son arrêt :

» — C'est en vain que vous attendriez ici l'accomplis- » sèment de vos désirs; pour aller à la célébrité ^ c'est » une auti'e route qu'il faut suivre. Consultez cette » page duGi'and-Àlbert^ vous y verrez l'histoire d'une » femme devenue célèbre on ne sait par quel moven; » suivez l'exemple qu'elle vous a tracé, et sovez cer- » taine qu'alors vous cesserez d'être fille. ...»

» L'oracle ne s'expliqua pas davantage; Marie l'in- » terpre'ta selou son désir secret. Dès le lendemain elle » accueillit favorablement certaine proposition qui la » défrayait du voyage; elle partit pour la capitale. » Elle y fit sensation tout d'abord; on n'v prise que les » choses nouvelles et Marie la montagnarde était » une piquante apparition. Fidèle à sa résolution, dé- » cidée à accomplir sa destinée , elle embrasse sa nou- » velle carrière avec assurance; pensant que la fortune » est souvent le prix de l'audace , elle brave l'obser- » vatioo avec une intrépidité qui ne sent pas le no- » viciât.

» Sou va-u n'était point encore rempli ; on la I. 23

.i:>,j iNOTES.

» voyait dans le ternplt de la liaison piési-nu-r aux de- » mi-dieuv de l'anaithic le nectar des libations ré- » publicaincs , mais raiineau dliymen n'avait pas en- » corc orné sa main. »

Leblanc réalisa ses souhaits d'avenir... Elle est devenue célèbre en montant sur l'estrade sanglante...

Eh passant en revue cette laniille d'assassins et en la confrontant avec les grands criminels, on voit encore que Leblanc et Josion se sont aperçus dans la vie, l'un à la tète des septembriseurs, l'autre, à la tête d'une compagnie de Jcliu; tous deux se sont cherchés pour se donner la mort, tous deux ont péri sur l'échaCaud....

Leblanc avait fait annoter sur les registres des sociétés populaires toutes les victimes de 03 décapitées à la suite de ses dénonciations.

Au jour de la réaction, ces docuraenssanglans devmrentdessignalemens de mort; Leblanc, qui avait fui Paris pour éviter les recherches, fut inscrit sur le meinenCo de Josion qui parcourait les contrées où le septembriseur était allé chercher un refuge.

De terribles représailles eurent lieu à Lyon , après la terreur ; Leblanc ne fit que s'y arrêter,

ii vit traùier clans les rues les cadavres de ses frères

et amis Les clubistes, connus sous le nom de Ma-

(cvons, dés){jnalion qui rappelait un des plus fameux démagogues, étaient portés sur une liste rouge, jugés secrètement et mis à mort.

Les -exécuteurs se rendaient par quatre dans leurs domiciles, leur brùlaientla cervelle, leur attachaient de petites cordes aux pieds et les traînaient dans le Rhône. Ils auraient cru se souiller en les touchant... C'est ainsi que périrent Bousquet et Etienne, les amis de Çhàlier et les coryphées des Jacobins.

L'élite de la population lyonnaise avait été décimée par la hache révolutionnaire j on vit figurer dans les léactionnaires des bras que l^a vengeance avait armés, mais qui jamais n'auraient dû tremper dans le sang.

M. Macors s'enrôla dans la compagnie de Jéhu , tua le dénonciateur de son père et rentra dans ses foyers. Il en fut de même du fameux Dutaillou^ il pleurait quatorze membres de sa famille ; il égorgea les quatorze clubistes qui l'avaient rendu orphelin. Sa force musculaire fut citée, elle le rendait redoutable; il se fit jour hors de sa prison eu enfonçant les portos.

Les frères Tain furent aussi classés dans le nombre des hommes qui livrèrent, selon l'expression du temps, la chassa aux terroristes. Ils étaient bons par nature, probes et courageux ; la politique et le malheur changèrent leurs habitudes : ils devinrent des chefs de la compagnie de Jéhu, et ils épouvantèrent le sol.

Au milieu de cette effervescence féroce se glissèrent des hommes qui vendaient le service de leurs bras^ celui deJosion fut acheté par plus d'un ennemi j il exploitait à gage les provinces environnantes.

Jalès est limitrophe de Peirebeilhe ; sur cette plage, la compagnie de Jéhu voulut revendiquer ses trophées sanglans , mais elle fut arrêtée par l'espiit d'ordre qui commençait à renaître, et plusieurs de ses membres furent incai'cérés dans les prisons d'Yssengeaux. Les bandes qui parcouraient le Forez et qui étaient à la piste des dénonciateurs étaient commandées par Saint-Georges et Du Bretailles. Ils s'emparèrent de Maguin , le satellite du représentant Javogue , qui faisait fuser à la chaux vive les corps des aristocrates , lorsqu'ils étaient tombés palpitans sous 'e feu des mitraillades.

Magnin sortit de la trappe d'un tanneur deNéronde,

où il s'était caché, pour entrer dans un cul de bassefosse^ il y resta trois jours dans l'agonie. Bientôt, il fut conduit à Fœurs et dans l'allée du Rosier qui avait été une ^'allée de Josaphaten 95, il fut invité à dire sou conjiteor et périt.

C'est ainsi que la réaction devint foudroyante , les corps tombaient, des cris de joie retentissaient dans l'air; il semblait qu'on n'avait plus rien à redouter sur la poussière d'un ennemi.,.

Le temps a marché; ... et pourquoi placer aujourd'hui un drapeau sur ces cendres ?,..

Ainsi la vie des assassins de Peirebeilhe a offert des scènes de meurtre et de démagogie.

Les crimes prescrits!.. Telleétait la justification que l.'s aubergistes de Peirebeilhe avaient invoquée... Sous Je inanleau d'une légalité d'absolution, ils avaient placé de nombreux forfaits... mais il en restait encore assez. Chaque nuit révélait un meurtre et la loi était toujoursapte à frapper. A chaque heure, ils se relevaient de la déchéance;., l'atrocité de leurs actes mettait en défaut les combinaisons de leur esprit.

Doux témoins furent les boussoles delà justice; Vincent Boyer et Laurent Chaze. Après eux venait Michel

Hugon, qui avait défendu sa vie dans une emïjuscade; puis André pèrC;, qui, par uu subtcrfufje , avait déjoué un complot de mort , puis enfin Boustoul , dont la force physique lui servit de sauvegarde dans une lutte de guet-apens. Tous ces ténioiiis avaient vu et parlèrent. . .

Comme un épisode rétributif, on vit arriver à l'auberge isolée un meurtrier qui avait médité une escalade au château de Lacase. Il attendait la nuit pour commettre un crime. Les hôtes du manoir furent déliviéspar le poignard de Leblanc... L'assassin nomade avait de l'or; il expira, et ses restes, ensevelis dans le mystère d'un sol désert ne furent réclaméspar personne.

La demeure de Leblanc offrit aussi quelques heures d'asile au trop fameux vagabond Hubert-Comte , qui , las du séjour des bagnes , vint près des magistrats de Lyon réclamer la prison pour passer l'hiver avec le pain de la geôle, « afin, disait-il, de vivre honnête homme au printemps. » Cette prévoyance excita la commisération; on fit une petite quête , et le galérien libéré monta une petite buvette de coco à l'entrée du pont du Concert; dans un voyage Leblanc vint y trinquer.

On vit aussi dans les murs de Peiiebeiihc Allaid, le plus rusé des voleurs, aux prises avec les meurtriers les plus astucieux.

Allard se rendait de Saint-Chelly à la foire de Beaucaire, où il espérait ample curée. Sou costume, ses papiers , ses manières, tout était d'emprunt; il parut à Peirebeilhe; on le ti'ouva de bonne aubaine. 11 soupa; son lit était pi'êt... Il s'aperçut qu'il allait passer dan> des mains plus habiles que les siennes... sa porte était fermée. Il prêta l'oreille , villes dispositions de mort au travers d'un vitrage grillé. Minuit allait sonner... A la lueur de la lampe qui dirigeait le pas des ass;issins , il vit dans la cour le trio meurtrier s'approcher avec mystère du fournil... et la porte se referaier... Allard avait dans sa poche un rossignol et de fausses clefs, qui plus d'une fois lui avaient valu capture de nuit. Il saisit d'ime main tremblante son industriel ou passe-parloiit , il le place à la serrur«T de sa chambre, et ouvre... Il marche à petits pas, descend l'escalier et entre silencieusement dans la cuisine. LÀ son cœur pétille de joie; il aperçoit une hache, s'en saisit et hésite s'il sortira sans lutte. Sur le rebord de la cheminée étaient quelques pièces d'argent ; il s'en eni

pare, dévalise le buffet à argenterie et se glisse furtivement dans une étable qui communiquait au jardin dcLcblanc.il ouvre encore cette dernière porte , franchit une haie et gagjiela forêt.

De l'etour au réduit nocturne, Leblanc frappe avec violence, on ne répond pas, il ouvre... le voyageur avait fui. Il reste immobile j... mais, apercevant au pied du lit quelques clefs de forfaiture, il devina tout... son audace s'accrut j et dès la pointe du jour il alla rendre plainte du vol qui avait été commis dans son auberge nuitamment. La gendarmerie prit le signalement du fugitif; Allard fut arrêté;... quelque temps après il s'évada de son cachot, puis denouveauxméfaits replacèrent la police sur sa trace, et bientôt la Gazette des Tribunaux est venue compléter le récit de sa vie aventm-euse; ce malfaiteur a été jugé parla cour d'assises de l'Oise '. Voici les détail* des débats :

a L'affluence était telle qu'il a bientôt fallu fermer les portes. Les gendarmes vont chercher Allard dans la prison j ils sont suivis de deux ouvriers maréchaux qui doivent déferrer l'accusé. « Ce n'est pas 1» peine , » dit Allard. Il tenait ses fers aux mains; il y a deux mois

' 6 mars 1834.

SECONDE PARTIE, CHAP. IX. 36l

qu'ils sont sciés ;. . . pour sa plus grande commodité , Allard les mettait sous son oreiller quand il savait les geôliers endormis.

On l'introduit dans la salle.

Allardest détaille moyenne; il a les yeux vifs; il les promène sur l'auditoire avec plus de calme encore que d'effronterie.

Le PRESIDENT. — Accusé, vos noms?

Allard. — Lesquels , monsieur le président?

D. — Votre nom de famille, celui de votre père? — R. Je ne l'connais pas. — D. Où êtes-vous né? — R. Diable m'emporte si je le sais. — D. Votre domicile? — R. Oh! c'est différent: la prison. — D. Mais auparavant? — R. Eh bien I j'n'en avais pas. — D. Votre profession ? — R. Voleur. J'ai été en cour dans le département de l'Eure pour un petit vol : j'ai eu cinq ans de travaux forcés. J'ai été en cour à Rouen : 25 ans; c'était un vol domestique. II y a bien encore quatre petites condamnations dans quatre autres départcmcns, inutile d'vous dire où. On m'a appelé Auloine Auvray, François Auvray, Vilhanais , Picne-IIenri Allard, Tonast, ctpuis encore autrcmcut; mais, foi de voleur... (Ou rit.)

Allabo aux interrupteurs — Eh l)icii , quoi 1 si j'vous disuis foi d'honnête lionime , vous ue me croiriez piy>; foi de voleur I aucun de ces noms-là n'est l'mien.

D. — Reconnaissez -vous les objets qui sont sur cette table?... cette tasse?... — R. Voyons, M. le président.

Le président. — Huissier , présentez la tasse à l'accusé... La reconnaissez-vous? — R. Oui , merci,, j'ia mets dans ma poche.

On fait rendre à l'accusé la pièce de conviction. On procède à l'audition des témoins.

Un TEMOIN. — Messieurs les jurés, le 19 mars 1830, on s'est introduit chez moi en escaladant un mur. On a brisé une armoire et pris dedans une chaîne d'or et un gobelet d'étain.

Allard. "^ C'est vrai, j'ai été bien bête. Y avait 120 francs à côté, et je n'ai pas eu la chose de les empocher !

Un autre témoin revenait chez lui; il trouve la porte fermée : c'est une précaution qu'il n'avait pas prise de son chef^ mais Allard l'avait prise pour lui.

Le témoin. — Qu'avez-vous fait delà clef?

Allard. — Jel'ovuis mise dans ma poche pour avoir le temps de travailler dans la maison.

Le PRESIDENT. — Et cette fois-là vous avez été plus heureux j vous avez trouvé...

Allard. — Plus d'argent que l'autre fois, oui, monsieur le président.

Le PRESIDENT. — Maison vous a arrêté et mené chez le procureur du roi ?

Allard. — Il m'a lâché faute de preuves; aussi je lui ai dit qu'il était un bien brave homme...

D. — Vous aviez donc des papiers?

R. — Rien de plus aisé que d's'en procurer. On va sur une place, on voit des ouvriers; à leur habit on connaît leur métier; on leur dit qu'on vient pour les embaucher , on propose à boire , on leur raconte que c'est pour Versailles ou pour Senlis, qu'il faut des papiers; y s' garnissent d'un passe-port ou d'un livret : les v'ià de retour chez le marchand de vin; je donne des arrhes, je prends les livrets, passe-ports, toute la boutique, et j'file la tète droite avec des papiers en règle...

D. — Quand vous avez été arrêté , vous aviez , disiez-vous, des billets de banque ?

R. — Ah ! c'est autre cliose. Y a des farceurs qui font deux métiers, celui de voleur et celui de délateur; quand j'entre en prison j'ies éprouve, j'frappe sur ma hanche et sur ma manche. Un faux passe-port, que j'dis , ça se met ici , un billet de banque ça se met là; l'iendemain on se r'dit dans la prison : « Allard a des billets de banque. » Bon , que j'dis de l'autre, ton compte est bon, je n'te dirai que ce que j'veux perdre...

Un autre témoin reconnaît AUard, qui est entré chez lui.

D. Que vouliez-yous y faire?

R. Rien que prendre la physionomie d'ia maison. Un autre témoin (c'est une jeune fille). «Son père étaitaux champs. Gela faisait mon affaire,» dit l'accusé. Il se présente à elle comme gendarme déguisé , chargé de faire l'arrestation d'un scélérat; c'était un homme bien difficile à piendre, plus difficile à garder; mais il était trop bon gendarme pour le laisser échapper. — «Eh I comment faites- vous? — Pai'dine! mettez vos pouces comme ça.» Il croise les pouces, la jeune fille suit son exemple; AUard les lie fortement^ puis se prépare au travail ; mais le père survient; Allard échappe,

le voilà encore une fois liors de cause. Il fut pris cependant et amené à la prison de Clermont. Là il eut une longue explication avecle juge d'instruction , et le concierge de cette ville en raconte à la cour les détails et les suites. Le juge d'instruction lui disait qu'il serait condamné îi vingt ans de travaux forcés. Vingt ans! dit Allard; c'est tropj et prenant un ton et une attitude propliétiques: « Monsieuilejuge d'instruction, le soleil luit pour tout le monde; c'est moi qui vous le dis, qui demain vous ferai savoir de mes nouvelles.,, Le concierge l'emmena et sortit. Allard revient à la geôle et demande des œufs sur le plat. La femme du concierge se met à l'œuvre. Il y avait un enfant qui gênait encore ce rusé captif; il demande du tabac. L'enfant soit pour faire la commission. Il entre un instant après en pleurant : . Maman, Allard m'a jeté une pierre dans le jardin de M. Beauménil. - Allard joue là-bas,, dit sa mère.

Allard, interrompant letémoin.— C'est vrai, monsieur, je jouais, mais je jouais des jambes. Pendant qu' votre femme faisait cuire les œufs, je u'sais comment ça c'est fait, mais je m'suis trouvé dehors. Tant querarrière-train est bon, n'y a pas de inallicur.

Le pnh>iDENJ . — Comment vous êtes- vous sauvé 1'

Allabd. — J'ai sauté do vinj^t pieds de haut; je suis resté cinq miuutes sur la place. Qui risque rien n'a lieu.

Lf. PRKsiDKNT. — Qu'ètes-vous devenu après votre évasion ?

Allard. — J'suis alléàParis. J'suis entré dans un café : y avaitlà un agentdepolice d'ma connaissance, un gros courte nommé Chrétien, pas trop malin, qui devisait avec un autre. « Tiens ,qu'y dit, y a un hommeéchappé ' d'ia maison d'Clermont ! » Bon , que j'dis à part mioi , est-ce que j'suis déjà entortillé? « Monsieur , que j'iui dis, m'passeriez-vous le journal?» C'quej'dis, il le fait, et je lis: « Le nommé Allard, marqué de la petite vérole, avec une raie sur les paupières , un signe dans la main , s'est échappé de la maison de Clermont. » C'est bien moi, qu'je m'dis, etj'rends le journal. «Bien des excuses, messieurs. » J'faiç un tour dans le café , et me v'ià à Versailles. Y m'pousse une idécj j'écris à M. l'préfet de police : « A monsieur Gisquet. Monsieur, l'agent d'police Chrétien a passé hier, dans un café, rjournal au prisonnier évadé Allard, qui signe la présente : Allard. » J'campe la lettre à la p'tite poste et

SECOlNUK PAHTIK, CHaP. IX. 36"

j'file, Y f'sait chaud pour moi à Yorsailles après une farce comme ça. Mais v'ià Tguignou, on m'a arrêté à Pontcharti'ain... »

Il y avait cinq chefs d'accusation, Allard avouait tout. Le procureur du roi se lève , se couvre, et commence. Messieurs les jurés...

Allard. — Pardon, monsieur, si je vous interromps. J'vous prie de n'pas dire au public que je suis un voleur, car ils le savent tous...

Le jury déclare Allard coupable sur tous les chefs. La cour, attendu la récidive, le condamne à trentedeux ans de travaux forcés.

Allard, au président. — Monsieur le président, j'aurai uneobservation à vous faire : trente-deux et trente-qua Ire, cela fera soixante-six. Il faudra donc que je prenne des béquilles. (Ou rit.) Au reste, si cela était possible , Hîites qu'on m'envoie à Brest : l'commissaire du bagne est un brave hommc^... y m'donnera un congé de semestre

On remène Allard à la prison. Là, deux serruriers lui rivent aux pieds d'énormes chaînons du poids de 30 livres. « Vous ])ermcttcz, dit Allard aux témoins de cette scène pénible, ce sont mes tailleurs qui

viennent couper mes guêtres j » et quand l'opération fut finie • « Merci, mes amis; y n'y a rien pour vous aujourd'hui, j'paie à l'année... »

On peut étudier toutes les phases criminelles dans les mœurs et les actions de ces êtres qui n'ont existé que pour appeler la mort sur des traces de sang.

Le narratem' de l'Ossuaire a mis au jour un drame qui est à peine vraissemblablej il fallait des preuves, elles ont été évoquées des cours d'assise... Et les témoins de Peirebeillie ont parlé après le trépas des coupables , ils n'étaient plus retenus par la crainte.

Les journaux, qui ont rendu compte des débats de la cour d'assises de Pi'ivas , ont omis de rapporter la déposition dramatique de la jeune fille qui était placée dans la grotte , lorsque Leblanc et les siens passaient un cadavre à la faveui" d'un brouillard d'automne, de l'auberge isolée au ravin de Mczeirac. Cette situation a été décrite sm* des documens nouveaux et sur l'instruction du procès. U Ossuaire est le résumé des débats judiciaù'es; c'est aussi un résumé de mort qui peut servir d'archives historiques... Tous les faits qui caractérisent la vie des assassins dellang-Taloup et de Peirebeillie sont authentiques; l'existence de Rondard et de

Leblanc a été une lignée de sang non interrompue, les crimes se groupèrent sur leurs berceaux, et l'échafaud devint pour eux un passage pour arriver à la tombe !

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