‹ L'ossuaire (volume 2)Chapitre 82 sur 105 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

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Sur les bords du Liguou , à peu de distance de Boën, est le village de laBoutteresse; il n'est pas un lieu de passage; on n'y voit point de visages étrangers , un seul jour de

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l'annoe en amène, et c'était ce jour-là.

Chaque ruelle avait sa maison déguisée en auherge : une branche de buis sur une na])pe de toile de ménage , des échelles renversées sur le côté et fixées en terre par des pieux pour former de petits carrés , indi- (j^ualeut aux conducteurs de bestiaux un lieu de lepos ; des planches clouées sur des londins de bouleau étaient la tal)le où devaient se conclure , le verre en main , les traités de commerce des vallons.

Dans la grande rue, la véritable hôtellerie se dessinait pompeusement parée de couronnes vertes , de rubans , de bouquets ; les longes, les jambons, les lièvres, les becligues étaient les pompons gastronomiques de la tenture de fêle. Autour des murs, luie double rangée de tables et de bancs, la plupart déjà occupés : tout disait que là

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était le reudez-vous des richards et des bons

vivans.

La porte, ouverte avec orgueil, laissait planer l'œil dans l'intérieur : un énorme brasier , des broches bien garnies, un four attisé par de nombreux garçons attiraient les gourmets

Au centre de la cohorte culinaire , le maître quittait la lardoire pour dorer une brioche ou épicer un civet, tandis que 1 hôtesse , un trousseau de clés à la ceinture , un paquet de nappes sur le bras, courait, faisait des révérences, et grondait ses servantes.

— Allons, Mariette, allez-vous rester une heure à déboucher c'te bouteille? ou coigue

à la table de six.

— J'y vas, mon Dieu ! On n*peut pas seulement dire bonjour à uu pays. Kst-olle méchante le jour de la foire !

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— Est-elle raisonneuse ! Tu me le paieras demain, va î

— Au four les galettes, à la poêle les salsilis, trois lapins à la grande salle.

— Ho hé! Pierre, faites place sous le hangar pour deux boutiques, et mettez les chevaux à Técurie.

Pendant ce temps , le champ de la foire s'encombrait de troupeaux de boeufs, de chevaux et de mulets. La milice maintenait Tordre.

La rue se garnissait de magasins nomades, où le rebut deTindustrie des villes était convoité par la coquette de village. Ce hazar forain fournissait les cadeaux des fiançailles, la layette du nouveau ménage, et l'ornemenl de la chamhre des veillées.

Sur la place, étaientFestradedesméuétriers et les tréteaux des escamoteurs.

Toutes les jeunes figures étaient oisives.

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et riantes ; tous les vieillards comparaieut et contaient; c'était la foule : elle était traversée par les calculateurs agrestes, qui faisaient de la diplomatie pour peupler une bergerie.

Au milieu de ce tumulte , deux jeunes garçons à Toeil hardi, à la démarche furtive, se glissaient sans heurter personne.

Ils tenaient un renard en laisse avec une jeune louve muselée.

— Tiens, dit un gros marchand de génisses, voilà les petits jongleurs des montagnes ! nous allons bien rire ; vous n'avez jamais vu un homme travailler comme ce renard-là ; il est savant ni plus ni moins qu'un sorcier , et puis ce petit jaunâtre sait jouer avec les serpens; celui quia les cheveux droits.

A ces mots, on se presse autour des saltimbanques Le plus jeune portait un turban, à la manière des nègres , un jusle-au-corps

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blanc, de larges pantalons formaient son costume- une ceinture rouge ceignait sa taille; dans sa main était la baguette des jongleurs de l'Iude , un petit serpent d'Europe était enlacé à son bras Cette (igure aval t Tair d'un ornement de pagode.

Son compagnon avait un aspect soldatesque : un chapeau de feutre relevé sur le devant , et surmonté d'une longue ^plume rouge ; une casaque grise , ornée d'aiguillettes de cuivre, des bottines, un ceinturon de cuir noir, rappelaient les bandoleros d'Espagne. Un large couteau de chasse avec un manche de poignard était son arme de voyage : c'était son héritage paternel !.. Il paraissait commander au mulâtre.

Ils firent halte à F auberge ; le renard, le nez au veut, levait sou museau vers une table où des fermiers comptaient le prix de levir vente, et hargnait deux soldats qui

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Stationnaient dans une tournée de recrutement.

— Ici , Grisbois ^ ici ; tais-toi , et quête ! dit le maître. Aussitôt , le renard , la queue basse, vint se coucher près de lui.

— Leblanc, cria le jongleur, je vais dresser ici nos tréteaux , et nous y travaillerons.

— Ouij Fétiche, le terrain paraît bon.

Eu un instant, quatre tonneaux, une

porte de grange posée dessus, des draps de lit , et une pièce de serge offrirent au public Tattrait d'un théâtre. Le jongleur y monta le premier; il dansait la bamboula des noirs, en faisant tourner avec adresse son serpent autour d'un bâton.

Tandis que la foule ébahie admirait la merveille d'Afrique ; le renard se glissait sousvles tables, jusqu'à celle des fermiers : lorsijue le vendeur voulut palper sou ar-

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gent, des louis d'or manquaieiil à sa pile: pas une personne n'avait approché de lui; tous les ^eux se tournèrent vers le liane des saltimbanques; ils faisaient déjà maœuvrer le renard sur les tréteaux.

Cet animal faisait un exercice bizarre; il se dressait sur ses pattes de derrière , prenait le poignard de la ceinture de son maître, Tagitait comme s'il se défendait contre une attaque, poussait un hurlement et tombait comme un homme frappé à mort. C'était rimage d'un crime; la foule crojait y voir une scène de chasse.

Ces jeunes étrangers furent les héros de la fête ; chacun, en retournant au logis, racontait leurs prouesses; eux cheminaient eu comptant leur butin, et en caressant l'animal qui les secondait.

— Il est pourtant dur de végéter ainsi dans la plaine, quand on est né roi des forêts, dit

le maître, et de ne pas porterie nom redouté de Rondart.

— Le temps devient dur aux bandes. Les hautes futaies sont mises en coupe pai- les seigneurs appauvris, et la maréchaussée est à l'afrût de nous , comme GHbois, à la piste des voyageurs ; il me semble pourtant que depuis six ans que nous avons vu brûler Rang-Taloup, notre bourse s'est arrondie sans trop de péril.

— On peut encore mieux faire , répliqua Leblanc.

Ces deux fils des forêts erraient ainsi de foire en foire. Ils avaient exploré tout le Midi , et retournaient toujours près du tbéàtre de leur enfance ; ils aimaient l'air des montagnes, leurssentiers tortueux plaisaient à leur marche furlive.

Aux fêtes de village , aux pèlerinages, aux noces des fermlcis , on les voyait accourir :

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ils aiiimaieiU les danses ; ils feii^uaieiil la ferveur ; ils prédisaient l'abondance , el partout ils levaient la dime de la fraude.

Tant qu'ils eurent leur enfance pour égide et le renard pour auxiliaire , ils eurent entrée partout, mais l'argus de Rondarl était bien vieux; un jour il leur manqua, alors ils exploitèrent les villes. Leurs bras étaient devenus forts, le théâtre du vice devait s'agrandir.

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