‹ L'ossuaire (volume 2)Chapitre 83 sur 105 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Cû M\ûX^\i(.

C'était en 1789, la révolution fermentait; partout on taisait brèche à Tordro ; déjà on redoutait de punir ce ([ni élall populaire; ou s'cssavait au crime sans se couvrir d'un

manteau

— Paris va devenir une mine à exploiter, dit Leblanc , c'est là qu il faut aller.

Dans une nuit d'hiver , un homme bien mis traversait d'un pas rapide le nouveau quartier d Antin; il avait suivi la rue de Uichelieii en sortant du Palais-Royal. De temps en temps, il se retournait avec inquiétude ; ii avait cru entrevoir deux ombres se projeter devant lui dans le rayon d'un réverbère.

Au tournant de la rue Saint-Lazare, il est assailli.

— Donne la somme que tu viens de gagner!

— Tu sors du jeu, et nous y étions. Allons, donne donc !

Le malheureux veut faire j^é^istance ; on fait taire ses cris. 11 reçoit plusieurs coups (lun instrument tranchant. 11 tombe sans ^ ie. . . : ces mains-là étaient habiles à frapper.

SECONDE PARTIE, CHAP. II. igS

Les assassins s'éloignèrent à la hâte : lorsqu'ils furent rentrés dans un quartier moins désert ils ralentirent leurs pas, afin dene pas éveiller l'attention .

— C'est le meilleur de la semaine , ditFun d'eux à voix basse ; est-il froid ?

— • Tu sais bien que le couteau de chasse de mon père n'a jamais faibli. Demain nous irons le voir à la Morgue.

Ils étaient alors près de Tarcade du marché des Innocens : des charrettes chargées de fruits et de légumes commençaient à encombrer la rue delà Ferronnerie ; des inspecteurs de police circulaient pour maintenir l'ordre, et éviter l'usurpation du petit coin de pavé, où avait dormi l'homme laborieux , pour assurer à sa famille quelques deniers de plus en choisissant une place propice pour la vente : à Paris il n'y a pas de nuit pour le

labeur.

Les gens de police ont le coup (rœil sûr; habiles à déehilîrer les physionomies, ils savent lire jusque dans la démarche ,d'un individu le but de sa course. L'inspecteur des halles de service en ce moment était toujours à son rôle, et souvent ses remarques avaient mis la justice sur la trace de crimes restés impunis. Enveloppé dans son manteau, il était appuyé sons l'arcade , lorsque les deux assassins passèrent; les derniers mots de Leblanc furent saisis par lui; il les suivit de l'œil aussi long-temps que le permit l'obscurité , puis sapprochant du poteau qui supportait une des lanternes des halles, il tira de sa poche un petit carnet , posa un pied sur les bâtons d'une roue et annota ces mois : (( Demain, être de plantonà la Morgue; )) deux hommes, l'un grand, l'autre taille » moyenne. »

Les meurtriers continuèrent leur marche.

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— Leblanc , tournons à droite ; il ne faut pas passer dans la rue des Bourdonnais , les soldats du guet rôdent autour du logis de ce marchand de draps qu'on a enterré dimanche. Encore une bonne aubaine qu'ils n ont pas dépistée-

C'est ainsi que les fugitifs de Rang-Taloup avaient fait leur établissement à la ville : les voyageurs citadins étaient à eux; ils exploitaient la nuit.

Le matin , vers neuf heures , un grand mouvement se remarquait dans la rue du marché Palu; les étalagistes quittaient leur parasol , les marchands , leurs boutiques , et les passans, oubliant leurs affaires, s'arrêtaient et grossissaient la foule.

— Qu'est-ce qu on regarde ? demanda un monsieur poudré en ôtanl son chapeau.

— C'est le corps d'un homme assassiné qu'on apporte à la Morgue , s'empressèrent

âii répondre dix voix de femmes à la fois. — Sont-elles contentes ! dis donc, Baptiste! en v'ià encore une à conter d'histoire ! Oh ! les femmes ! . . Eh ! avance donc , nous ne pourronsL rien voir avant la rentrée du déjeuner. Tiens hon ta casquette; il y a des particuliers qui prennent des coiffures à toutes têtes.

— Oh là! les enfans, place aux dames; n'poussez pas tant. Pauv'cher homme ! j'voudrais seulement voir si ce n'était pas une de mes pratiques aux oranges de la Comédie- Française.

— C'nest que pour ca qu'on y va, dit une Uutre commère ; car ça fait mal qu'on en a le corps retourné.

Enfin la multitude put pénétrer dans ce parvis des sépultures sanglantes.

Là , sur des dalles froides et lisses gisaient cinq cadavres mutilés. Les regards de la eu-

SECONDE PAKTIE , GHAP. II. ICf'J

riosité s'attachaient à ces corps tombés sous Tangoisse du désespoir ou sous les coups du crime. On formait des conjectures en inventoriant les habits suspendus au-dessus d.e chaque tête livide.

— Ah! une jeune femme! s'écria un ouvrier.

— Elle était bien mise , reprit une écaillera. Pauv'petitel va, c'est queuque scélérat d'homme qui en est l'auteur ! c'est sûr.

Un cri perçant retentit sous la voûte ; une mère venait de reconnaître sa fille !

— La mère ! la mère ! Et la foule s*ouvrait pour lui faire passage. Elle se précipite; le reste de ses forces s'épuise dans une étreiule convulsivejelle tombe sans connaissance sur le corps froid de son enfant.

Un jeune homme, la poitrine gonflée de sanglots , parla au gardien ; le cadavre de la jeune personne fut dérobé aux yeux de

Jha foule, et placé sur la même civière oii gisait la [)auvre mère.

— Malheureuse tante ! pauvre Klisa !

s'écriait le jeune homme pâle et gémissant.

Trois autres noyés , que des iiaillons suspendus montraient victimes de la misère , avaient atteint le terme de l'exposition sans être recherchés; leurs bras n'avaient dû manquer à personne , puisqu'ils étaient là, et pas une main amie n'avait été près d'eux pour les rattacher à la vie par l'espérance et la religion.

C'était sur le dernier cadavre que les regards se portaient avec le plus d'avidité et d'horreur; il était percé de coups, et son sang, à peine figé, disaitassez quele criminel avait veillé la nuit précédente. *-

— On l'a volé : voyez donc ses habits , certainement il avait sur lui des bijoux , de largent.

— Et pas (le papiers, dit un petit clerc, il revenait de soirée, c'est évident ; c'est un coup de brelan qui lui aura valu cela.

— Malheureuses cartes !.. le jeu de siam vaut mieux...

— Oh hé ! Batiste ! allons -uous-en , v'ià dix heures qui sonnent à Notre-Dame.

Dans ce moment deux hommes entrèrent, et se glissèrent d'un air indifférent au plus épais du groupe. Ils jetèrent les yeux sur le corps assassiné, et échangèrent un regard : ce fut assez .

L'agent de police de la halle n'avait pas dormi; il était à la Morgue avant l'ouverture des portes. Il avait vu arriver le cadavre ; il attendait les meurtriers, il les devina. Leur démarche nocturne était gravée dans sa mémoire ; il se plaça derrière eux pour épier le son de leurs voix.

— Sortons , dit l'un d'eux.

— C'est bien cela , murmura Tagenl.

H s'approcha du factionnaire. Aussitôt deux soldats de la maréchaussée saisirent au collet les hommes soupçonnés répétaient Leblanc et son compagnon.

L'un voulut se débattre ; l'autre , payer d'audace : tous leurs efforts furent vains; ils furent conduits devant le lieutenant de police, et de là en prison.

Pour la première fois ces hommes, habitués à l'air des forêts, à Tespace d'une immense cité , eurent des murailles pour horizon : mais ils étaient expérimentés dans les ruses du crime ; ils firent serment de ne pas laisser à la justice le temps de river leurs fers.

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