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CHAPITRE XVIl

Les causes célèbres occupent tous les esprits; les événemens qu'elles retracent sont autant de drames dont l'avidité s'empare; on assiste à toutes les scènes de meurtre avec un intérêt qui glace; et depuis que, par un fratricide, le crime a fait son entrée dans le monde , toujours les grands coupables ont causé des émotions profondes.

Peirebeilhe a engendré des attentats sanglans qui semblent avoir remué toutes les catastrophes passées , et qui, ont isolé ces forfaits de toutes les comparaisons par leur monstruosité.

Tous lesjoLU'natixdescoui's d'assises ont retracé de» épisodes de meurtre tirés des débats de ce procès.

Les feuilles périodiques de Paris ont répété ces ré-cits de mort. Le Journal des Débats (1) a donné une relation du supplice des aubergistes de Peirebeilhe avec une très-grande exactitude ; elle a été publiée par un témoin oculaire. Tous les détails que cette relation rapporte, confirment ceux de l'Ossuaire. Ecoutons :

« Depuis long-temps les condamnés attendaient avec anxiété , dans les cachots de la maison d'arrêt de Privas , le résultat du povu'voi en grâce qu'ils avaient formé , quand arriva enfin la nouvelle que ce pourvoi était rejeté. Leur départ pour Peirebeilhe, où l'exécution devait avoir lieu, fut fixé au mardi.

» Dès la veille , à dix heures du soir , M. le curé de Privas leur donna la triste nouvelle du départ qui devait s'effectuer le lendemain. Ils la reçurent avec résignation. Néanmoins Martin (dit Leblanc) parut surpris qu'il n'y eût pas de commutation de peine pour sa femme. On le lui avait fait espérer. Cette dernière , en apprenant qu'il n'y avait plus d'espoir , poussa do

' 10 novcnibip 1855.

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profonds soupirs . Rochelle (surnommé Fétiche) repoussa les alimens qu'on lui avait présentés , et déclara qu'il lui serait impossible de manger. Une sueur froide couvrit son front. •

» lie lendemain, à cinq heures du matin, une charrette à deux colliers , couverte de paille , était placée devant la porte de la prison j huit brigades de gendarmerie et un peloton du 60* de ligne stationnaient sur le place , pour former l'escorte des condamnés. Ceuxci, extraits de leurs cachots respectifs , communiquèrent pour la première fois depuis le jour de leur jugement j cette entrevue fut silencieuse : chacun des trois condamnés paraissait absorbé par ses propres émotions. » Enfin les portes de la prison s'ouvrirent , et ils montèrent en voiture, environnés d'une foule bruyante qui les accompagna jusqu'à leur sortie de la ville.

» On prit la route d'Aubenas pour se diriger sur Peirebeilhe; les habitans des campagnes accom'aient de loin pour voir défiler le cortège. Les condamnés , avec une physionomie calme, tantôt priaient et tantôt prêtaient une oreille attentive aux consolations religieuses qui leur étaient adressées.

» Après le passage de l'EscriHée , nous commença-

SECONDE PARTIE, CHAP. XVII. /^O'j

mes à être encombrés par les populations qui arrivaient en masse de tous les villages voisins. L'escorte n'était plus suffisante pour maintenii' le bon ordre ; la foule marchait pêle-mêle avec les gendarmes et le^ soldats ; elle nous accompagna de la sorte au travers des villages de Saint-Privas , du Pont-d'Aubenas , jusqu'à la Bégade. Quelques voix isolées pai'taient de temps en temps du milieu de la foule: les épithètes d'assassins, de monstres, de scélérats , étaient adressées aux condamnés. Un individu , en apostrophant la femme , lui disait: « Tu n'es pas aussi à l'aise que lorsque tu » comptais les louis d'or des voyageurs, après les avoir » assassinés î » Plusieurs se permettaient des gestes significatifs et des plaisanteries cruelles sur le genre de supplice qui leur était destiné,

« Au pont de la Baume, l'affluence ne fut pas moindre, ni les insultes plus ménagées. Un misérable ménétrier, entre autres, vint avec son violon se placer eu tête de la colonne, puis , perché sur un rocher qui dominait la l'oute , il ne cessa de jouer que lorsque le cortège eut entièrement défilé.

» Arrivés à Meyres à huit heures du soir , les condamnés furent déposés dans une espèce de cave divi-

4o8 NOTES.

séceii deux pièces j dans la première, on installa Marie Breyssc , qui , à peine descendue , demanda à manger. Pendant cette journée si pénible, elle avait refusé toute espèce d'alimcns. Un poste de huit liommes occupait aussi cette première pièce. Dans la seconde furent déposés Martin Leblanc et son domestique, avec un planton pour les garder à vue.

» Trois ecclésiastiques des environs veillèrent alternativement auprès d'eux pendant cette nuit cruelle. Les condamnés dormirent d'un sommeil pénible et souvent interrompu.

» Le lendemain, à cinq heures du matin , on se remit en inarchc. Martin et Rochette priaient; Marie Breysse, couchée dans la voiture et la figure dans ses mains, poussait de longs gémissemens, et paraissait éprouver une impression douloureuse en rcvovant les lieux qui avoisinaient son domicile.

» Arrivés à la chavade située sur la cime de la côte, un beau soleil dissipa le brouillard et la pluie. Rochette se dépouilla de son manteau, et apercevant un pauvre garçon de sa connaissance il le lui donna en lui disant : « Tiens, prends ce manteau, et prie Dieu pour moi. »

» Martin regardait avec calme sa mort prochaine; il s'informait avec soin s'il aurait une bière , et si son corps serait inhumé dans le cimetière commun. Vers onze heures, nous étions en face de l'échafaud; dès que Martin l'aperçut, il dit en langage du pays : aFaqiti nostro mouorl! Voilà notre mort! »

» Vingt-cinq raille âmes, accom'ues de six ou huit lieues à la ronde, se pressaient sur le vaste plateau de la montagne sillonnée par la route du Puy. La foule se portait à la rencontre de la fatale charrette. Bientôt un cercle immense se dessina autour de l'échafaud; un silence profond succéda au long murmure qui peu auparavant se faisait entendre, et la charrette lancée au trot fit demi-tour au pied du funeste escalier. En face on voyait l'auberge de Peirebeilhe , domicile des condamnés.

» Marie Brevsse fut appréhendée la première. Pendant la toilette, elle répétait à demi-voix : Ah, mon Dieu! ah, mon Dieu I Pourtant elle monta d'un pas ferme sur l'échafaud : deux minutes après elle n'était plus. Martin regarda d'un œil sec et avec un sang-froid extraordinaire le su])plicc de safrmme; il subit le sieii .ivcc une sorte d'impassibilité.

4lt> NOTES.

» Rochettc, assis sur la voiture, ne vit rien : les paupières rouges et humides, la tête penchée sur lar poitrine, il était le plus abattu. Il monta lentement au supplice , et bientôt après sa tête avait roulé sur l'échafaud comme celle des deux autres.

» La foule s'écoula morne et silencieuse. L'effroi était peint sur toutes les fijjures. »

Martin Rondart prit le nom de Leblanc pour cacher son origine j Rondart fut pendu au chêne d'une forêt. Cette exécution, faite sur un champ de mem-tre, par la main d'un fils qui avait son père à venger , devança l'heure marquée par la sénéchaussée de Feurs, qui le condamnait à la peine du gibet.

Rochette, ainsi que tous les malfaiteurs, avait pris un surnom : celui de Fétiche lui fut donné par analogie au culte de son père.

Des ossemiens amoncelés et abattus sont devenus des phases de mort ; V ossuaire a recueilli des souvenirs sur ce terrain nivelé.

U ossuaire des combats élevé dans les vallées de la Suisse dans un jour de revers de Charles-le-Téméraire, construit des membres mutilée des gueiriers de France,

fut renversé pai- les armes françaises dans une course de victoix'es.

Une autre chaîne d'ossemens est venue lier deux générations d'assassins. U ossuaire de Rang-taloup, élevé par des victimes, laissasurgir deux vies j ce fut assez de ces quatre bras pour en élever un autre... Uossuaire de Peirebeilh.e fut enfoui dans le mystère des nuits;... après vingt-cinq ans, il fut exhumé au grand jour près d'un échafaud.

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