‹ L'ossuaireChapitre 64 sur 65 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Les qffouagers ont été redoutables sur plusieurs points de la France. On connaît les délits et les dévas-

tatious qu'ils ont commis dans l'Arriége. Connus sous le nom de demoiselles , c'est à l'aide d'habits de femme qu'ils ont souvent échappé aux poursuites, La vifjilancedcs magistrats s'est trouvée plus d'une fois en défaut devant leurs ruses.

Leblanc les connaissait toutes j il a imprimé une tache à la siu'vcillance légale; il a bravé la législation en lace des autorités; il a bondi de son rocher avec des centaines de cadavres amoncelés depuis vingt-cinq ans. C'est en France, c'est au milieu de la civilisation du pays le plus policé^ qu'il a inauguré les supplices les plus barbares.

A deux lieues delà gendarmerie, il faisait des fournées de morts ; la chair calcinée était donnée en pâture aux animaux immondes ou fertilisait le champ du sang.

Pendant ce quart de siècle, cette chair humaine^ cet ossuaire du crime ont réclamé vengeance; on peut se demander où étaient appliqués les deniers de police. C'est sur les bords d'une route départementale qu'un sentier de mort s'est établi pour conduire au centre des ravins cantorinaux à une fosse commune.

Tous CCS forfaits paraissent une féerie ; l'ossuaire res-

semble à un roman , et pomtant toutes les scènes ne sont que des faits authentiques mis en action ; quelquefois même rappelés mot à mot.

On peut comparer les dépositions des témoins qui, sous la foi du serment, énumèrent ces attentats sanglons^ on se convaincra que rien n'est imaginaii'e et que souvent la vérité a été affaiblie pour voiler l'hori-eur des tableaux.

On peut consulter les dépositions dramatiques du ferblantier Vincent et du mendiant Laurent Chazej tous deux présens à des meurtres dans un espace de six années.

Que d'assassinats silencieux ontcomblé cet intervalle! Les recueils des coui's d'assises, moniteurs officiels de CCS débats terrifians, ont extrait ces deux dépositions de la procédure , et dans tout le royaume une commotion d'épouvante s'est fait sentir. Il suffit de lire^...

« Les journaux du mois dernier ont fait mention de » l'exécution des époux Martin Leblanc, aubergistes, et » de Rochette (dit Fétiche), leur domestique, condamnés

■ Extrait du Recueil de la Cour d'assises et du Cabinet de Lectiirt , 14 décembre i833.

» pour crimes d'assassinats par la cour d'assises do, l'Ar- » dèche j mais aucun journal n'a fait connaître ni l'acte » d'accusation ni les débats qui ont amené la condani- » nation de ces misérables.

» Jamais série plus effroyable de crimes n'avait ef- » fjayé l'imagination des habitans d'une contrée. S'il » en faut croire le bruit public , et les dépositions des » témoins l'ont jusqu'à un certain point confirmé, » Martin et sa femme, aidés de meurtriers subalternes, » égorgeaient depuis vingt-cinq ans les malheureux » que la nuit forçait à chercher un gîte dans leur hô- » tellerie. Cette hôtellerie, ou plutôt ce coupe-gorge » affreux , était situé dans un endroit isolé , hors de » portée de tous secours humains, aussi loin que la » voix pouvait s'étendre. D'ailleurs les cris y étaient » sourds, étouffés, sans retentissement. Martin, dit-on, » l'avait fait construire, il y a vingt-cinq ans^ pour la » destination qu'elle paraît avoir toujours eue depuis, » Il en avait lui-même prescrit les dispositions. Elles » étaient telles , qu'une fois entré il n'était plus possi- » ble d'en sortir que de la volonté du maître. Des bar- » reaux placés à presque toute^ les fenêtres , dans un » but apparent de sûreté pour la maison , n'étaient en

» effet que des précautions prises contre la fuite des » victimes.

» C'est là que trouvaient leur tombeau tous les mal- » heureux qui, arrivaut isolément , paraissaient à leurs » infâmes hôtes dans une position à tenter la cupidité. j> La possession de 50 francs suffisait, dit-on , pour dé- » terminer leur assassinat. Enhardis par une longue » impunité, fiers et se croyant forts de la richesse im-

> raense qu'ils avaient si horriblemeut acquise , domi- » nant toute leur misérable .et presque déserte contrée » par la corruption ou la terreur , les meurtriers en » étaient venus dans les derniers temps à regarder en » quelque sorte commeun droit acquis la continuation

> de leur brigandage. Ils dédaignaient presque de se » cacher pour consommer leurs horribles sacrifices : » ils ne prenaient plus que de faibles précautions pour » en prévenir la découverte.

* Martin est un homme de taille moyenne , d'une » figm'c assez régulière, et qui préviendrait en sa fa- » veur sans son horrible réputation. Cependant, à l'en- » Yis3ger aivcc attention, ses traits heurtés, ses yeux » vifs et pénétrans, ses lèvres toujours comprimées.

» son rire amer et sardonique, lui forment un ensemble » de physionomie qui "effraie.

» Aux interpellations d'usage de M. le président, il » déclare s'appeler Pierre Martin, dit Leblanc, être âgé

> de soixante ans, et avoir exercé en dernier lieu la » profession d'aubergiste. Le bruit circule qu'il a eu » un de ses frères condamné aux galères , et que sou » père a été pendu pour assassinat.

» La femme Martin , née Breysse, déclare être âgée ï de 54- ans. Elle est , comme son mari, d'une taille I ordinaire; ses traits fortement prononcés, ses membres » musculeux lui donnent l'apparence robuste et mas- » culinej ses yeux à demi fermés , ses regards en des-

> sous, expriment la fausseté et la bassesse. Des témoins » oculaires lui trouvent une figureaussi hideuse et aussi » repoussante au moins que celle de la Bancal , avec lai> quelle elle a quelque ressemblance.

» JeauRochette, le troisième accusé dans l'ordre dé- •> terminé par l'instruction , est âgé de 47 ans. Sa taille » est haute , 1 mètre 70 centimètres; il est fortement » constitué; ses cheveux se hérissent sur sa tète, son » regard est perçant , sa physionomie terrible , tout en » lui révèle le brigand; son aspect saisit d'horreur.

» André Martin, neveu de Martin Leblanc , est âgé

> de 32 ans. Il est de petite taille et paraît d'une con- » stitution plutôt faible que robuste; sa physionomie n'a » rien de remarquable; sa contenance abattue et timide » contraste avec l'air arrogant et audacieux de ses coac- » cusés. Il déclare être cultivateur, et ajoute qu'au mo-

> ment de son arrestation son domicile était dans la » commune de Larnace.

» La mise des quatre accusés est simple , mais pro- » pre; ils sont vêtus à la manière des montagnards de

* l'Ardèche; plusieurs crimes imputés aux accusés sont » couverts par la prescription ; mais il en restait assez » pour former un acte d'accusation accablant et irrécu- » sable. D'abord c'est Antoine Enjolrasqui disparaît le » 12 octobre 1850, et dont on retrouve le cadavre mu- > tilé sur les bords de l'Allier; puis Michel Hugon , qui » est obligé de défendre sa bourse et sa vie contre Mar-

* tin; puis André Peyre, puis Boustoul , qui n'échap- » peut que par miracle aux attaques, aux guet-apens » de cette famille d'assassins.

» Après les interrogatoires on a procédé à l'audition » des témoins. Ils sont au nombre de 109. Parmi les- » dépositions qui n'ont point été énoncées dans l'acte ". 25

» d'accusation , nous en citerons deux qui ont produit » sur l'auditoire une impression d'iiorreur difficile à » décrire. La première est celle de Vincent Boyer, ou- » vrier ferblantier, âgé de 29 ans. Après avoir prêté le » serment d'usage, il raconte les faits suivans :

« Un jour de l'hiver de 1824, dit le témoin, meren- » dant auprès de ma famille à Aubenas , je fus surpris » par lemauvais temps (la terre était couverte de neige), » et obligé de m'arrêter à l'auberge de Martin Leblanc, » au lieu de Peyrebeilhe. J'y vis plusieurs personnes Il et notamment un vieillard , qui s'y était également » arrête pour y passer la nuit. La Martin m'ayant in- » vite à m'approclier du foyer, entra avec moi en con- » versationj elle me fit un grand nombre de questions » sur les profils que pouvait me procurer mon état, » et sur l'argent que je portais. Elle me dit qu'il exis- » tait dans les environs une bande de brigands, et me » demanda ce que je ferais si j'étais attaqué en route » par eux. Je leur abandonnerais, lui répondis-je, les » seuls trente sous qui me resteront après avoir payé » mon souper. — Mais s'ils en voulaient à votre vie, » et non à votre argent j que feriez-vous? — Je la ven- > drais le plus cher possible. — Si l'on tuait dans une

SECONDE PARTIE, CHAP. XIV. 38n

» auberge un individu , et qu'on épargnât votre pef- » sonne, quelle serait votre conduite? — Je défendrais » celte personne au péril de ma vie, s'il y avait quel- » que chance de la sauver; sinon je resterais tranquille. > — Étes-vous difficile à réveiller ? — Très-difficile. » Lorsque je dors on pourrait emporter la maison. Un » interrogatoire aussi étrange me terrifia; je vis très- » clairement que je me trouvais dans un coupe-gorge j » cependant je tâchai de faire aussi bonne contenance » que possible. 'Après m'avoir ainsi questionné , la » femme Martin s'adressa au vieillard , et lui demanda » la cause de sou voyage. Ce malheureux , sans mé- I fiance, et avec une grande naïveté, avoua qu'il ve- » nait de vendre une vache , dont il portait le prix à y> ces mangeurs, voulant indiquer les officiers de justice. » (Rire général.) Lorsque j'eus entendu ces paroles ;, » mon inquiétude redoubla, et je vis bien que notre » vie ne tenait plus qu'à un fil. Je lâchai de dissimuler n de mon mieux la crainte qui m'agitait , et, dès ce » moment, je m'abstins d'adresser la parole à l'impru- » dent étranger.

,. Cependant l'heure du coucher était arrivée. Les » pens de la maison nous dirent d'un ton impératif (car

'^88 NOTts.

» déjà ils ne se. déguisaient plus), que nous eussioni^ ;'« » monter dans nos chambres respectives. Le vieillard » comprit alors seulement toute l'imprudence de son » indiscrétion, et vit clairement qu'il était à la merci » de malfaiteurs; il se hasarda à dire qu'il désirait cou- » cher dans le même appartement que moij maison » lui notifia sèchement qu'il coucherait seul. (Frémisse- » ment prolongé, mais silencieux, dans l'auditoire. Les » accusés paraissent impassibles.) Je n'eus garde de me » mêler de la discussion , j'en sentais trop toute la con- » séquence. On nous conduisit donc dans des apparte- » mens séparés, et à une certaine distance l'un de l'au- » tre. Lorsque le vieillard fut entré dans le sien, » j'entendis qu'il faisait de nouvelles difficultés d'y » coucher, mais elles furent vaines : Arrange-toi comme » tu voudras , lui répondit une voix, il n'y a pas d'au- » tre appartement pour toi. Après, j'entendis la porte » de cet appartement se fermer, et celui qui avait ac- >) compagne le vieillard , descendre dans l'étage infé- » rieur. L'une des filles de Martin me conduisit dans )) l'appartement qui m'était réservé : elle me recom- » manda de ne pas laisser ma porte ouverte. La re- » comniandiliou était faite d'un tel ton que je la pris

« pour uu ordre. Aussitôt que la fille Martin fut sortie, » j'examinai mon lit et fus saisi d'épouvante en voyant » sur le traversin et les draps des taches de sang aussi » grandes que la surface d'un sou. (Nouvelles impres- » sions d'horreur). Je me couchai plus mort que vif. » Au bout d'une heure environ, quelqu'un vint dans » ma chambre; pensant que j'étais endormi (car j'en » faisais semblant), on fouilla mes vétemens, et n'y » trouvant que 50 sous, on les y laissa, et l'on descen- )) dit. Deux ou trois heures s'étaient à peine écoulées » que j'entendis frapper à coups redoublés à la porte » de la chambre occupée parle vieillard : Allons, lève- » toi, il est temps l lui répéta-t-on plusieurs fois, mais » toujours inutilement.

» Les individus qui faisaient ce bruit descendirent » au rez-de-chaussée; ils remontèrent au bout d'une « demi-heure. Ils frappèrent de nouveau à la porte de » la chambre , toujours proférant les paroles que je » viens derapporter.Voyant que l'étranger s'obstinait à .) paraître ne pas les entendre, ils enfoncèrent la porte. » Aussitôt j'entendis très-distinctement les cris de : Au » secours l au secours! plusieurs fois répétés. Mais bien- » tôt la victime ne poussa plus que des soupirs inarti

» culcs , et que je ne puis mieux faire connaître qu'en » les comparant aux cris d'un porc qu'on éf;orge. ( Sai- » sissement profond.)

» Pendant l'accomplisscnicnt du crime, c'est-à-dire » au moment où le malheureux vieillard poussait des » cris de détresse , les filles de Martin , âgées de 25 à 30 » ans , étaient à la porte de ma chambre comme pour » me surveiller , riant aux éclats et chantant, ce qui » me les faisait comparer à des monstres sortis de l'en- » fer. Le lendemain matin , je me levai un peu tard » pour donner à ces scélérats le temps de cacher leur )) crime^ et mettre ainsi mieux ma vie en sûreté. La » femme Martin me questionna de nouveau, me de- » manda si j'avais bien dormi , si je n'avais rien en- » tendu. Je m'empressai de lui dire que je n'avais fait » qu'un somme, qui avait duré jusqu'au moment de » mon lever. J'étais tellement épouvanté , que, lorsque » j'eus fait une centaine de pas hors de la maison , je » me mis à courir autant que mes jambes purent » me le permettre, et ne m'arrêtai que lorsque je pus » me croire à l'abri de toute atteinte de la part de ces » brigands.»

>) Cette déposition, faite d'un ton simplo mais animé,

SECONDE PARTIE, CHAP. XIV. Sq 1

« est suivie d'une agitation prolongée dans rauditoiic. » On se communique ses impressions d'autant plus avi- » dément qu'on s'en est abstenu pendant tout le » temps qu'a duré le récit qu'on vient de lire. On » n'aurait pas osé alors risquer le moindre mouve- » raentj on retenait son souffle pour ne pas perdre » une syllabe. Le téir^oignage de Vincent Boyer apro- » duit sur les accusés un effet accablant. Ils en ont paru » atterrés. A peine ont-ilsopposé la vague et froide dé- » négation qui forme leur moyen uniforme de dé- » fense. Leurs avocats eux-mêmes ont gardé le silence. » Interpellé par les magistrats et par les jurés sur dif- » férens points, le témoin a répondu à tout d'une » manière satisfaisante, si ce n'est au reproche fondé » d'avoir, par vaine crainte, ou par une indifférence » plus coupable encore , différé jusqu'à ces derniers » temps la révélation d'un crime aussi affreux que ce- » lui dont il venait de reproduire les détails.

» Voici maintenant la déposition circonstanciée de » Laurent Chaze, âgé de cinquante-six ans , mendiant, » demeurantàla Souche, canton de Thueyts. a 11 y aura » deux ans, au mois d'octobre prochain, que, rcve- » nant d'un pclcrinagr à la Louvèse, je passai au Puv ;

» je logeai dans une petite maison hors la villcj j'ignore, » le nom des propriétaires. Je partis au soleil levant, » le jour de la foire de Saint-Cirgues-cn-Montagne , » le 12 octobre. Le même jour, au soleil couchant, je » rencontrai, près les derniers villages qui avoisinent » Peirebellhe, deux petits chars vides, à chacun des- » quels était attelé un cheval j j'ignore le nom ducon- » ducteur : mais me voyant fatigué^ il m'offrit de me » porter sur le char qui marchait le dernier , jusqu'au » village le plus rapproché de Peyrebeilhe. J'acceptai » la proposition, et je fus porté à ime distance de Peyw rebeilhe d'environ une heure de chemin. Je fis ce » trajet à pied, et j'arrivai de nuit à l'auberge de Pierre » Martin , dit Leblanc. Je m'arrêtai sur le seuil de la » porte et demandai l'hospitalité; la femme Martin » me dit qu'on ne pouvait pas me loger , et m'engagea » à aller chercher gîte ailleurs. Je répondis que je paie- » rais mon coucher sur le foin , et le peu de nourriture » que je prendrais. Elle me dit alors : Entrez. Le mari » ajouta: Coucherez-vous sur le foin? Je répondis: Je » coucherai là où vous me mettrez. J'entrai, et je trou- » vai autour du feu les quatre accusés ici présens , et )» Mai'ie Armand (un des témoins). Il y avait ensuite k

SECONDE PARTIE, CHAP. XIV. SqS

» une table voisine trois hommes , dont l'un m'a- » dressa la parole , et me demanda qui j'étais. Je «demeurais alors à Saint-Cirgues-de-Prades , et je » le lui dis. Il me dit à son tour qu'il connaissait cet » endroit; il ajouta que ce jour-là, en revenant de la » foire de Saint-Cirgues-en-Moutagne, une génisse lui » avait échappé, qu'il ne savait ce qu'elle était devenue, » et qu'il était venu coucher chez Martin , qu'il consi- » dérait comme un de ses amis. L'un des étrangers » ayant demandé une nouvelle bouteille, la femme » Martin la refusa, en disantqu'il était trop tard. Alors » deux de ces hommes s'en allèrent, et celui qui m'avait >y adressé la parole resta ; il mangea encore une pleine » écuelle de soupe et alla se coucher. On lui dit : J^ous » savez où est votre lit? Il répondit: Oui. Et le domes- » tique de Maitin s'apprêta à aller l'éclairer.

» Enjolras (car j'ai su depuis le nom de l'homme qui » allait se coucher) leur dit : « Je nepaie pas ce soir, je » paierai demain ; je dois déjeuner avec une autre per- » sonne. » Pierre Martin répondit : « Cela suffit. » Le » domestique , après être revenu d'éclairer Enjolras , » déclara qu'il était assez tard pour se coucher, el » jn'engagca à me rendre à mon tour au grenier à foin.

» Je montai accompagné du domestique, qui ni'indi- » qua dans le foin, non loin des escaliers, le lieu où je » devais me placer. J'aperçus , à la clarté de la lampe, » l'endroit où Enjolras devait également coucher; c'é- » tait dans le foin à une distance d'environ six ou huit » pas de l'endroit où j'étais moi-même. Quelques mo- « mens plus tard , les trois hommes montèrent les es- V caliers, et arrivèrent dans le grenier près d'Enjolras. » Ils n'avaient pas de lumière, et l'un d'eux dit: Il » faut attendre la lampe. En effet, la femme Martin » ne tarda pas à monter avec une lampe, en portant un » pot qu'elle remit aux trois hommes avec la lampe; y elle descendit aussitôt. Je faisais semblant de dormir » et cependant j'observais silencieusement les mouve- » mens des trois hommes, qui sont les accusés ici pré- » sens. (Mouvement. — Martin neveu prête une atten- » tion marquée aux paroles du témoin.) — Ils se jetè- » rentsur Enjolras et lui dirent : « Il faut boire ceci ? » » Alors j'entendis comme un coup de marteau donné » sur la tête d'un homme. (Nouveau mouvement ; proyi fonde horreur.) J'entendis au même instant le patient » qui jeta les cris de douleur : «Ohl.. ohl.. oh!..» Peu ' » d'instans après, deux de ces hommes s'approchèrent

,> de moi, m'examinèrent, et j'entendis qu'ils disaient « entre eux : «IVdort, il n'a pas froid.» Ils me quittèrent » pour retourner du côté du mort; ils prirent le cada- . vre à eux trois et le descendirent du grenier à foin. » J'entendis que l'un des trois disait : «Tiens ferme, ne » lâche pas!» J'entendis ensuite qu'ils disaient dans la > cuisine : « Cette nuit nous avons fait cent écus. » (La » cuisine était au-dessous de l'endroit où j'étais couché.) » Bientôt après ces gens-là montèrent de nouveau au » grenier à foin et restèrent tous les trois autour de la » lampe, qui était placée sur de petites planches , pom- » éviter que les étincelles ne tombassent sur le foin. Ils » avaient l'air de me surveiller et observaient le plus » grand silence ; lorsqu'ils descendirent de nouveau à >) la cuisine, je les entendis parler, et dire qu'ils n'a- >, vaient pas fait grand'chose. Ils vinrent au grenier à » foin deux ou trois fois de cette manière.

« Enfin , lorsqu'il fut jour , je me levai. Le domes- , tique était alors seul dans le grenier, auprès de la » lampe qui venait de s'éteindre. Je le remerciai bien « de la charité qu'il m'avait faite, et je lui offris de > payer le coucher j il me répondit, après avoir réflé- « chi, que ce n'était point l'usage de payer \c coucher

» dans le foin; il me demanda si j'avais bien dormi j » je lui répondis : Oui, car j'étais bien fatigué. Je des- » cendis à la cuisine, où je trouvai auprès du feu la » femme Martin et la journalière que j'y avais vue le » soir. Je remerciai la femme Martin, et je lui dis que » si elle voulait je lui paierais le coucher sur le foin j » elle ne me répondit rien. Je sortis et je pris le che- » min de Lanarce. Je rencontrai en route diverses per- » sonnes, dont je ne connais pas le nom, à qui je fis " part d'une partie desfaitsdontjevenaisd'être témoin. » J'en fis part également à madame Bompoix , que j<' » rencontrai aussi. Je ne fis pai-t à ces témoins que » d'une partie des faits , me résel'^'ant de tout dire à la » justice.»

» Cette déposition de Cliaze, vieillard à figm'c vé- » nérable, quoique couvert des haillons de la misère, « produisit sur tout l'auditoire une impression pro- » fonde. Dès ce moment tout le mond^ regarda les ac- » cusés comme perdus , aussi les avocats lui firent sucn cessivement et pendant plus de trois heures une foule » de questions , dans le but d'éprouver s'il ne tombe- » rait pas en contradiction^ mais leurs efforts échouè- 9 rent; cet homme les rendit vains par la francliise rie

» ses déclarations , la simplicité et le calme de son dé- » bit. Un incident smlout dut être d'mi grand effet sur i l'esprit des juges. Marie Armand avait, dans plusieurs » dépositions écrites, et encore à l'audience, soutenu » n'être pas présente dans la maison de Martin le jour » de l'assassinat. Cette fille fut confrontée avec Chaze : . Ce n'est pas moi , dit-elle hardiment au vieillard , que » vous avez vue chez Martin. — C'est toi, «répondit le )) mendiant d'une voix solennelle , en lui posant la » main sur l'épaule j etMarie Armand, pâle, troublée, » comme si elle eût subi l'ascendant d'une puissance » surnaturelle , ne répliqua pas un mot. Tout le monde » demeura persuadé que sa conscience lui avait clos la » bouche , et que le vieux Chaze seul disait vrai.

» Un grand nombre de dépositions, sans être aussi » positives que les deux précédentes , viennent à l'ap- „ pui du fait principal , l'usage criminel que Martin )) faisait de son hôtellerie. Les autres faits articulés dans » l'acte d'accusation sont également conformes pour la » plupart. Cependant beaucoup de témoins ont paru , » même aux débats, sous l'influence des promesses ou » des menaces des accusés : plusieurs ont rétracté ou at- » ténue l«MHS dépositions écrites; d'autres ont dissimulé

» des détails à leur connaissaiu e , et qu'ils avaient ra- » contés i des tiei's j en sorte que, bien que le crime » fût de notoi'iété publique, il a fallu beaucoup d'ef- » forts pour parvenir à rassembler les élémens néces- » saires à la conviction des coupables.

» Au nombre des témoins dont la déposition circon- » specte indique qu'ils ont vu ou entendu plus qu'ils ne » veulent dire , on remarque particiJièrement la nom- » mée Marie Armand, dont il vient d'être fait mention. » Cette fille , âgée de 25 ans environ , petite de taille , » mais d'une figure expressive, révèle une intelligence, » une présence d'esprit, un à-propos et une vivacité de » reparties rares panui les gens de sa classe. C'est le » personnage mystérieux, la m^adame Manson aupetit- » pied de cet épouvantable drame. Marie Armand , » en effet, paraît avoir assisté comme spectatrice au » mem'tre d'Enjolras. Il est certain du m.oins qu'elle » passa dans l'auberge de Martin la nuit où fut commis » le crime. Outi'e Chaze, deux autres témoins, Moulin » etRe\naud, qui ont cette même nuit couché dans * » l'aulierge , et qui , comme Marie Armand , sèment » évidemment leur déposition de réticences, affirment » néanmoins y avoir vu cette fille. L'autorité de ces

» témoignages se trouve confirmée par les révélations >> qu'elle-même a faites dès qu'elle a cru l'information » terminée , et qu'elle s'est imaginé en conséquence » n'être plus, ainsi qu'elle le disait, exposée à êtreap- » pelée en justice dans cette affaire.

» Cinq témoins déposent de ces révélations, qui em- » brassent l'aveu de sa présence à l'heure et sur le lieu » du crime, et les détails de l'assassinat du malheureux » Enjolras. Interrogée par le juge de paix du lieu, » délégué à cet effet, elle avait soutenu n'avoir jamais » rien dit qui fût relatif au crime j soit égard pour » l'intimité connue qui la liait aux accusés, soit effet » de la connnune terreur qu'ils inspiraient, même de » leur prison , sa répugnance à venir déposer à leur » sujet fut d'abord si grande, que, plutôt que de cher- » cher à la vaincre , elle avait pris le parti de quitter la » contrée, et s'était soustraite assez long-temps aux re- » cherches de la justice. Aux débats elle prétend ne » rien savoir. Elle affirme avoir couché chez ellelanuit » où l'accusation place l'assassinat. Aux dépositions » contraires des témoins^ elle répond avec un calme » imperturbable ; « 11 paraît que ces gens-là ont deux )' âmes et qu'ils peuvent en sacrifier une. Quant à moi,

4t>0 NOTKS.

» je sais que je n'en ai qu'une , et je ne veux pas la per- » (Ire, mais la sauver. » Après l'affirmation énergique » de Laurent Chaze relativement à sa présence sur le )» lieu du crime, elle avait , comme nous l'avons dit, » montré de l'indécision et du trouble; mais elle n'a- » vait pas beaucoup tardé à reprendre son étrange im- )' passibilité.

» Enfin, après une lutte poiu' ainsi dire corps à corps, » tantôt avec le ministère public, tantôt avec M. lepré- » sident, dans laquelle elle a étonné, par la précision et 1) l'à-propos de ses réponses, tous ceux qui l'entendirent, » elle finit par dire qu'il était possible qu'elle eût raconté » aux témoins quelque chose de ce qu'ils avançaient; «quelle avait pu, dans le but d'exciter la curiosité, » dire tout ce qui lui passait par la tête, qu'elle en était » bien libre, que pei'sonne n'avait rien à y voir; que ce » n'était pas là une déposition , que ce n était pas aux » curieux , mais a la justice quelle devait la vérité et » quelle la lui avait toujours dite. » A l'appui de ces pa- » rôles, elle offre le témoignage de personnes qui, dit-r » elle, certifieraient qu'elle a passé à Saint-Cirgues, lieu » de son domicile, la nuit où l'on prétend l'avoir vue à )) l'auberge de Peyrebeilhe. Les accusés ont fait citer ces

SECONDE PARTIE j CHAP. XIV. 4^1

» personnes; mais, ô désappointement! aucune d'elles ne » vient confirmer Valibi allégué par Marie Armand : » cette fille se retire ce jour-làsous le poids de l'indigna- » tion manifestée par l'auditoire.

» Le lendemain la scène change. Marie Armand se » présente chancelante, abattue, la tète humble, les » joues pâles; elle paraît vouloir rendi'e enfin à la vé- » rite un tardif mais éclatant témoignage. Interpellée, » adjurée par M. le président de dii'e enfin tout ce » qu'elle sait, elle avoue d'une voix tremblante qu'elle » en a imposé la veille à la justice; elle en attribue la » cause à la peur que lui inspirent les accusés. Elle avoue » avoir passé à Pcircbeilhe" la nuit de la disparition » d'Enjolras; elle y a vu entrer un homme d'âge qui » s'est plaint d'avoir perdu une génisse; cet homme a » soupe, puis est allé coucher dans le foin.. . A ces mots, » qui paraissent le préambule d'une révélation com- » plète, l'attention devient extrême, tous les souffles ' » sont pour ainsi dire suspendus, on aspire avec impa- » tience aux paroles qui vont suivre. Vaine attente! la » vérité, un instant apparue sur les fèvres de Marie » Armand, rentre pour jamais dans cotte ame close; » nul effort ne l'en tirera plus : ni les adjurations pres- II. 26

402 NOTKS

» santés du ministère public, ni celles du président, ui » celles môme des jurés , ni la crainte des suites que » peutavoir une déposition infidèle, n'auront Icpouvoir » de la faire parler. Elle ne sait rien au-delà de ce qu'elle » a dit, par conséquent rien du meurtre. Delà cuisine, » où on l'a mise à coucher^ et qui tient immédiatement » au grenier à foin, elle n'a dû entendre aucun cri, pas » même ceux déclarés par les témoins Reynaud et Mou- » lin, et que ceux-ci attribuent à un mal de dents qu'au- » rait eu Rochettc. Elle n'a pas aperçu dans la maison » ces deux témoins. Elle y a vu entrer un vieux men- » diant , mais il lui semble qu'il était plus petit que » Chaze, et qu'il avait les traits moins prononcés : ce » mendiant, du reste, a été, comme le propriétaire de » la génisse, se coucher au grenier à foin.

» Cette déposition a produit à diverses fois , parmi » les assistans , une agitation difficile à décrire.

» L'audition des témoins n'a été terminée que le » septième jour. Les quatre premiers, les époux Mar- » tin et leur domestique avaient l'air de venir assister à » un triomphe plutôt qu'à un jugement; on les voyait » sourire aux dépositions les plus accablantes; leurs re- « gards audacieux et presque insultans semblaient défier

SECONDE PARTIR, CHAP. X\V. /^o'^

» l'auditoire : mais cette assui'ance disparut aux trois » dernières audiences; leur attitude ne fut plus la même, » l'inquiétude et l'abbattement étaient peints sur leurs » figures. Pour Martin neveu, il n'avait pas montré » autant d'arrogance. Dans quelques circonstances , il » avait paru en proie à des émotions pénibles; des * pleurs avaient ménae plusieurs fois mouillé sa pau- 5) pière.

» Les plaidoiries , tant du ministère public que des » avocats, ont duré huit heures j le résumé de M. le » président a ensuite exigé trois heures ; il était onze » heures du soir quand MM. les jurés sont entrés dans » la salle de leurs délibérations. Ils ont repris séance à » minuit et demi, le huitième jour. Les accusés, pen- » dant ce court intervalle d'une heure et demie, avaient » achevé de dépouiller toute assurance. Ils rentrèrent » pâles , consternés , pressentant lem' sort.

» Martin neveu seul est déclaré non coupable et mis » en liberté.

» Pierre Martin , dit Leblanc , la femme Martin, née » Marie Breysse , et Jean Rochette , sont déclarés cou- » pables de l'assassinat d'Enjolras. En conséquence, ils » sont condamnés à la peine de mort, pour l'exécution

4o4 NOTES.

» avoir lieu au lieu de Pcirebeilhe, théâtre de leurs » crimes. Les condamnés ont entendu leur arrêt sans » proférer une parole,

» Ils ont été exécutés le l*"" octobre 1833.

Page 1