CHAPITRE VIII
S'ers l'Au-delà
Le sens de la Vie
Ainsi donc, mon âme, le spectacle des contradictions humaines et sociales fa plongée dans le doute, dans la crainte de cet au-delà qui attend des millions d'êtres.
Pour ces derniers, les préoccupations les plus obsédantes visaient leurs appétits, leurs intérêts ; pour eux, une heure de méditation pure, sonna deux ou trois fois peut-être pendant toute leur existence, et ftoujours pressés dans la vie, anxieux d'arriver plus vite que leur compagnons de route au bord de la tombe,
ils considéraient ce rêve commeune défaillance, un sacrifice coupable à la frivole oisiveté.
Ces hommes soucieux de goûter le plus possible à la coupe des plaisirs terrestres, dont les efforts de volonté morale n'allèrent jamai qu'à l'admiration estimative du cours moyen, à l'orgueil de comparaison, au souci de dominer ceux qui les entouraient, avec la persuasion qu'une fois arrivés à l'apogée rêvée, ils s'affirmeraient les centres du mondé et commanderaient à la nature ; ces hommes ont tué la foi de nos pères, en leur ouvrant les yeux sur le vide de l'abîme extérieur.
Aussi n'ont-ils plus osé regarder en eux-mêmes, de peur de rouler inertes dans l'absolu néant. La vie intérieure leur semblait le gouffre sans fond. Alors ils voulurent contraindre leur Raison à s'expliquer pourquoi, et par qui elle leur fut donnée.
Et, en désespoir de cause, concluant à la spontanéité du phénomène, ils n'hésitèrent pas à se féliciter de l'heureuse inspiration qu'ils s'étaient suggérée c'est ce qui désormais lucide l'enchaînement des faits, selon la trame desquels, le monde extérieur, sorti de la
Le Sens de la. Vie
naïveté des premiers âges, grandi par le martyre et par la foi des néophytes de toutes religions qui rendent hommage à Dieu, devait se jeter dans l'impiété, le jour où cette foi et ces martyrs deviendraient prétexte à spéculations, où l'auréole de la Bienheureuse de Lourdes tirerait son éclat de la perfection de l'électricité.
C'est pourquoi ils se crurent obligés, niant toutes joies supra-terrestres, toutes épreuves ultérieures, de diviniser non plus le principe de la Raison, mais l'expression de tous les sens, de tous les appétits symbolisée par le métal même qui s'affirme aux yeux des hommes le bienfaisant provocateur, métal à l'obtention duquel s'efforcent jusqu'à l'écrasement fratricide les élites reconnues, les bergers du troupeau, de cette société dite civilisée, et redevenue païenne.
Il est des instants de défaillance physique, ceux par exemple qui suivent une longue et douloureuse maladie, après lesquels s'anéantit en nous, même lorsque préparés par la médi-
tation, même avec cette certitude que la souffrance est un pas de plus vers la Divinité, le fruit de toute une longue vie intérieure.
Brisés par une crise soudaine, nous avons eu la sensation du vide absolu, du néant de Famé, de la pensée, de la raison.
Et revenus à la santé, nous rappelant ce pénible moment, nous nous sommes demandé pourquoi ce principe de vie, si absolu dans son expansion intérieure, aux heures de recueillement, où il remplissait toute notre vie, s'est effacé tout à coup, se dérobant à nos regards vacillants, sans nous laisser même la moindre trace consciente de ce dégagement complet de la vie terrestre.
Et pris de peur, nous avons crié : « N'est-il donc plus rien de nous après la mort? Quoi ! pas même une lueur d'espoir, une vision sereine à l'instant suprême ? »
Lors, des savants, disséquant des cadavres, ont hoché la tête, et dit, graves et résignés : « Non, nous n'avons rien trouvé du secret de la vie ».
Leur science formidable a succombé devant ce mystère.
Le Sens de la Vie
Pauvres gens, qui voulez découvrir le secret de la vie intérieure, dans les corps d'où elle s'est échappée.
Or, si les sens de notre organisme terrestre nous permettaient seuls d'apprécier la vie, d'opérer la perception extérieure, n'avonsnous pas essayé de nous prouver l'existence de notre conscience, sans leur intermédiaire ?
Ce principe de vie qui noùs anime, et grâce auquel nous pouvons, les uns nous anéantir, les autres nous perfectionner par l'éducation intérieure, ne serait-il donc propre qu'à la seule existence terrestre, et l'expérience des choses ne nous sert-elle qu'à retomber une dernière fois dans les inextricables lacs de l'inconnu?
Pourquoi dès lors cette tendance continuellement progressive de notre libre arbitre à se vouloir quand même développer, à rechercher sans cesse le triomphe sur les obstacles matériels et morals ?
. Pourquoi cette plénitude de la pensée humaine obtenue intégrale seulement en la
méditation et la solitude, mais alors jusqu'à la conscience de l'absolu, de l'infini et du parfait préétablis, rendant pure notre Raison, cepen* dant que les hommes de la terre se meurtrissent en des combats sans nombre, pour faire pénétrer l'évidence même des axiomes en en des cerveaux incultes?
Pourquoi la Rédemption des hommes par un Christ et pourquoi le commerce des sacristies, lès marches triomphales de la Richesse et du Décor, à l'autel nuptial, entre les haies de diacres et de servants, et les messes vite mominées pour valider le sacrement conjugal requis par quelques pauvres gens, dont la foi ancestrale a trouvé un dernier écho en ce jour solennel ? Pourquoi ceux qui prêchent la Charité du haut de la Cathèdre, vivent-ils du denier de Job, aïeul de Pierre? Pourquoi ceux qui chantent la Bonté, l'Amour et la Vérité, nous ont-ils laissé tout saignant encore le souvenir des Inquisitions?
Et, cela sous l'égide des Saints Evangiles et des divines Paraboles, pourquoi, enfin, l'éternelle, hypocrite comédie, muée parfois en le drame régicide, en le compromis, le con-
Le Sens de la Vie
cordât, veux-je dire, d'un gouvernement athée avec les apocryphes descendants de Pierre, déchus de la Maison de Dieu ?
Il n'y a pas de clef, ni de serrure, aux portes de la Maison divine. On n'y fait point commerce d'indulgences ou d'entrées de faveur. Seuls, ceux qui, par leur volonté de vivre de leur vie animique se sont élevés jusqu'à l'harmonie préexistante de la divinité, ceux qui ont connu, ressenti, et consciemment perpétré, la perfection du Beau, du Bien et du Vrai, ceux qui en un mot, ont voulu se réaliser en s'imprégnant de ïa vraie Foi, ceux-là trouvent le chemin de la Maison de Dieu, la seule véritable Eglise naturelle, dont nous sommes à la fois les fidèles et les officiants.
Mais comment découvrir le sens de cette vie intérieure au fond de chacun de nous, et qui donc aura la patience, Payant découverte en soi, de la rechercher même parmi ses proches les plus chers, les plus voisins de son âme ?
Qui sait si la compagne de ma vie ne
glissera pas dans l'existence, ignorante de son âme autant que de la mienne ? Sil'enfant qui de nous naîtra, par cette autre puissance inexplicable et surnaturelle de la procréation, ne se contentera pas de la sagesse enseignée, de la foi artificielle, irraisonnée et surtout indiscutée que Ton inculquera à sa jeune mémoire, et s'il n'éveillera jamais sa conscience aux choses de l'au-delà?
Et c'est là pourtant le seul grand critère de notre vie intellectuelle ici-bas.
Cette religion intime que nous puisons en nous, sans amoindrir notre humilité, sans exciter notre orgueil par la vanité de posséder Dieu en nous, ce qui aux yeux de certains, semble les égaler à la divinité, c'est notre mission même, accomplie par la volonté de celui qui se révèle à nous sans le secours d'aucun fallacieux décor, sans le symbole inutile des nefs, des étoles et des ciboires.
Sentir la divinité se manifester en nous, par la perception même que nous éprouvons, de ce qui est beau, de ce qui est vrai, de ce qui est bon, du frémissement des grands
Le Sens de Ici Vie
bois aux heures crépusculaires, de l'incantation sincère du matelot qui s'agenouille sur le navire à l'heure suprême où la tempête doit l'engloutir, de l'harmonie céleste d'un cantique d'autrefois, c'est s'approcher de Dieu par la volonté, c'est étendre son libre arbitre jusqu'aux confins de la lumière divine !
Altruisme ! Hélas, pour qu'il fût profitable,, en pareille thèse, que de progrès à réaliser ; que d'efforts, et que d'apostolats pour amener 'les hommes à ce que toute vérité soit bonne à dire, à ce que chacun discerne en son prochain, la réalité et ses attributs cachés d'avec les apparences et le cortège hypocrite des catégories !
Tant que nous vivrons en décor, tant que le jugement superficiel des hommes s'inclinera devant la figuration symbolique d'une autorité matérielle ou morale relative, le képi du gendarme ou la soutanelle du prêtre des religions frelatées, tant qu'ils passeront, indifférents ou méprisants pour, la vérité nue, qu'ils ne comprendront pas, l'avilisse-
ment social s'étendra jusqu'au chaos prochain, et seuls, les Sages et les Prophètes chercheront Dieu dans le sanctuaire silencieux de leur âme.
Et pourtant, il ne faut pas mépriser les hommes. Il faut nous servir de cette bonté suprême dont nous avons peut-être acquis le sens, pour descendre jusqu'à eux, et malgré leur lâcheté, leur servilisme de brutes, leur prêcher la solidarité dans l'épreuve de la vie, prélude, qui sait, de tant d'autres •épreuves...
Si la Nature les a laissés surgir inégaux, c'est afin de narguer à jamais l'orgueil de ceux qui instaurèrent le dogme d'égalité pour en tirer profit. Mais c'est surtout parce qu'elle a voulu leur faire subir des épreuves multiples plus ou moins nombreuses et pénibles, ici-bas ou ailleurs.
Il ne faut pas mépriser ceux qu'elle a déshérités. Car ils ont leur place en elle comme les plus brillants. Qui nous dira si la perfection n'est sentie que par la comparaison même par
Le Sens de la Vie
nous faite entre les plus harmonienx des êtres et les plus repoussants ?
La solidarité matérielle, et la • concentration laborieuse d'une société vers un même but, faciliteront toujours l'existence des masses, Et, parmi celles-ci, l'élite trouve son plus grand intérêt puisqu'elle se peut dégager de l'effort commun, pour le diriger, et cela du consentement de la majorité qui, de tout temps a reconnu l'autorité morale du petit nombre.
Ne nous érigeons donc pas contre un principe qui vient à notre appui, en ménageant un temps si précieux à notre vie intérieure.
Chimères, diront les éternels incrédules. Soit, mais chimères qui nous rendent les plus riches, les plus heureux d'entre les hommes, puisque nous n'avons plus rien souhaité de cô qui hantait leur désir, qu'ils ne nous ont pas envié nos trésors, n'en sachant pas le prix, et qu'ils n'ont pas songé à nous martyriser parce que chaque jour amenait une lyrique prière à l'Eternel qui
vibre en nous. Car nous avons laissé brûler pour eux le cierge salvateur qui les préservera du néant dans les éternités, lorsque nous avons exposé Phostie symbolique de notre Foi nouvelle sur l'Ostensoir des Ironies.
Janvier 18P4-—31 Décembre içoo.
TABUEATION
Troisième et dernière Partie
LES ÉTAPES de la Pensée et le Sens de la Vie
Chap. I. — Des Arts et des Artistes :
i° Chleuasmes esthétiques
sur peintres et sculpteurs. i 2° L'Artiste ...... 8
3° Sur la Musique . . . . n
4° Sur la Poésie 16
5° L'Art dramatique . . . 18
— II. — Sur les Lettres :
i° Petit Martial, abrégé et traduit à l'usage des contemporains . . , . . . 23
2° Bas-Bleu . , . . .* . 38
— III. — Sur le Livre 43
— . . IV. — La Presse et la Réclame :
i° Sur la Presse .... 63
20 La Réclame ..... 73
— - V. — Sur la Critique 81
— - VI. — Sur la Science et la Philosophie. ........ 93
— VIL — Vers l'au-delà : Sur les Reli-
gions et la Nécessité d'un
nouveau Messie :
i° Les Religions du passé . 104
2° Le Prophète 1 1 1
30 La Religion idéale. . .117
— VIII. — Vers l'au-delà : Le sens de la
Vie ... ..... 123
Tabtjlation. . 135
Errata ......... 136