LE PROPHÈTE
Or, les Inquiets stagnants dans leur misère, attendaient en vain leur Sauveur, qui leur devait apporter la délivrance si longtemps espérée.
Mais sur la crête de la Colline parut le Prophète.
Ses yeux semblaient animés d'une lueur de divination.
Leurs regards vers lui se tournèrent, et ils s'interrogeaient, anxieux.
— Ecoutez, clama-t-il avec force, bien que sa voix fût nuancée d'une étrange et blanche sonorité, écoutez la voix de la raison.
DOstensoir des Ironies
Frères, instruit par le temps, j'ai recouvert d'un linceul les illusions du monde. Malheur à qui sonde la vérité, le néant, avant de se connaître. Et gloire au contraire à ceux qui portent en eux leur divinité. Ils sont forts, parce que seuls.
Je suis aujourd'hui parmi les forts, et le doute à jamais s'est éloigné de mon esprit. J'ai dompté l'humaine souffrance, et j'ai connu la volonté d'être qui nous conduit vers Dieu.
Vous aussi, vous croyez en Dieu, qui sur le « Calvaire, racheta les hommes ». Vous avez cru, comme d'autres ont cru, parce que des prêtres vous avaient dit de croire, et que leurs prédications vous tenaient lieu de conscience, heureuse âmes qui avez acquis si bénévolement la Foi.
Vous n'avez pas osé affronter l'Inconnu, appréhendant de découvrir la vérité des choses.
Et voici que les lendemains annoncent l'éclosion prochaine du règne de Vérité.
Oui, la passion retient, rivé au carcan des conventions, tout un vieux peuple esclave, à qui Ton a promis les joies de l'avenir et qui
Sur la Religion
s'est laissé convaincre par le mirage des jouissances matérielles, plus souriant que celui des sacrifices préparatoires au bonheur de l'audelà.
Vous êtes sur la terre, vous ont dit les Pharisiens, mine de progrès, afin d'apprendre à dompter la misère. De ce mal évident, le remède nécessaire n'est point dans la révolte de votre dignité.
Vous voulez être libres, vous voulez être seuls ? Mais les fous, seuls, sont seuls. Vous voulez vivre, il faut plier.
Car l'Ange du Seigneur a dit au premier homme :
Tu mangeras ton pain aux sueurs de ton front Et la sueur des fronts, c'est la transe des âmes.
— Nous sommes ici, Peuple, ont dit les publicains, pour te diriger dans la véritable voie.
Honore notre pouvoir, notre prestige, sinon nous briserons ta frêle tige, car nous sommes le nombre, et le nombre triomphe.
Quand tu ne seras qu'un, un seul parmi les hommes, qu'importe de voir clair? Ceux que
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tu crois aveugles se moqueront de toi, et tu pourras, fuyant sur les rochers déserts, vivre dans la triomphante solitude, et convçrtir les sorcières et les vautours malfaisants.
Te révolter ? Comment Toserais-tu ? Est-ce là le fruit de nos veilles ? Sur les bancs des écoles nous t'apprenons à connaître le vrai, le bien, et ce qui est plus, à en tirer parti. 'Mieux encore, nous avons dégagé de l'ignorance des siècles, les futiles décors. Adieu légendes! Voici que la science est venue pour nous fortifier dans notre doute.
Et Dieu, nous l'effaçons du règne de ce monde. Les moins sceptiques Font voulu imaginer, parce que persuadés de sa non-existence.
Christs, au contraire, nous le sommes tous, et portons notre croix. Mais ici-bas, c'est à qui allégera le mieux son fardeau, au détriment du prochain.
Ô fol orgueil des hommes qui croient inventer Dieu ! Voilà donc pourquoi, frères impies, vous oubliez de racheter vos âmes, de payer votre dette.
Sur la. Religion
Le sol natal, vous le désertez pour courir après ce que vous croyez être la fortune. Mais c'est du sol natal que se déploient les réseaux du progrès. Là se puisent et se rénovent les forces ; là se reconquiert le repos de l'esprit, aux lendemains des luttes.
Et c'est ce qu'il faudra vous redire, au risque de susciter votre colère, par ces dures vérités.
Votre incrédulité provient de votre ignorance. Mais à ce prix, notre mission n'en demeure que plus grande, car l'apostolat nous confère la palme de victoire.
Vous ne voulez pas croire, parce qu'habitués à votre servitude, vous finissez par la chérir.
Vous ne daignez pas ouvrir vos yeux à la lumière, ni goûter la volupté des silences qui exaltent notre âme, et la dépouillent de ses vaines impuretés, parce que vous croyez le souvenir de vos tupitudes éternellement occlus dans vos ténèbres, et que vous fuyez ces dernières, avec épouvante.
Mais l'influence du Verbe vous étreint malgré vous, et vous comprendrez plus tard pourquoi ceux qui vous maintiennent en servitude, vous comblaient de promesses, et vous saturaient de
stériles plaisirs, afin de vous illusionner, et de prolonger, jusques après eux, votre patience.
Ayant entendu ces paroles, quelques-uns d'entre les plus éclairés du peuple interrogeaient le Prophète :
— Si tu détruis notre idole, donne-nous en une autre. Tu foules aux pieds les vieux rites, les traditions et les souvenirs de nos ancêtres, par quoi nous conservons le respect des hommes et des choses, et tu nous laisses dans le ravin aux parois lisses où nous mourrons, sans qu'il nous soit possible de ressaisir la moindre branche de l'arbre de salut.
Nous n'avons plus de foi, ni d'espérance, et l'égoïsme seul est notre charité.
Aloçs le Prophète étendit sa dextre, et leur dit :
— La Foi, qu'en avez vous fait?
Ne croyant plus aux joies du demain, vous avez aspiré à celles d'ici-bas, et cherché le paradis dans les limbes qui vous encerclent. Que vous servira-t-il d'avoir instruit votre âme, connu des voluptés d'être et des angoisses de n'être plus, des amours et des tristesses, si rien
Sur la Religion
n'en subsiste après vous, dans les siècles des siècles.
L'Espérance, vous l'avez colorée du fauve des ors, couleur des yeux d'envie et de haine. Et cet or, ce moyen dont vous fîtes un but, une fallacieuse religion, pour l'obtenir et lui dresser un autel, vous renieriez votre propre frère s'il en était dépourvu,
La Charité, vous l'avez dégradée et revêtue depuis trop longtemps du masque d'hypocrisie. Et jamais votre senestre n'ignora ce que la dextre avait donné.
Vous êtes irrémissiblement damnés. Mieux vaut pour vous le néant. Que la volonté de Dieu vous y replonge, car le Sauveur ne renaîtra point pour vous.
Et lorsque le Prophète eut ainsi parlé, surgit bientôt le cataclysme.
La Religion Idéale
Ce ne sera pas la religion de ceux qui pensent conquérir ici-bas le paradis terrestre en déprédant honorablement leurs semblables
par voie de transactions commerciales ; ce ne sera pas la religion civique simplement fondée sur la notion du devoir, et l'observance d'une morale positive, dont la relativité autorise maint compromis.
Que le fétiche s'appelle Devoir ou Passion, Tidolâtrie n'en est pas moins constante.
Le sectarisme de la moderne libre-pensée, dénuée d'apôtres capables de sacrifier leur vie pour elle, s'aberre en croyant s'attirer des néophytes par la simple suppression, dans les ouvrages- éducatifs, des symboles devant lesquels se doit affirmer notre humilité, puisqu'ils représentent l'idée de la Volonté suprême résolvant les plus étranges phénomènes.
Et ceux qui croient assurer la liberté sociale, ceux mêmes qui espèrent atteindre au faîte de la puissance et ne plus trouver d'obstacle à leur propre liberté d'action, grâce à la tyrannie qu'ils exercent sur les peuples, perçoivent l'onde concentrique limitative de leur puissance d'action, de leur liberté, et s'inclinent vaincus par la volonté supérieure qu'ils nomment selon le temps ou les circonstances, hasard ou destin.
Sur la Religion
Voici le plus grand conquérant du siècle dont les neiges sarmates et les intempéries ont fai virer la fortune, et voici d'autre part, ironie des contrastes, la plus brillante représentation superficielle d'une aristie contemporaine cinérée par un soudain incendie, causé par l'application des plus récentes découvertes de la science, et surprise dans l'officiel exercice de son apparente et légendaire Charité.
Faut-il être fermé à toute harmonie et ne jamais ressentir la puissance émotive surnaturelle d'une perfection lyrique, poétique ou religieuse, pour n'éprouver pas, dans le pouvoir même qui leur fut accordé par la nature à Tinsu de l'univers, la prescience éternelle, la jouissance des absolus de beauté et de vérité.
Harmonie ! Harmonie ! Est-ce donc pour nous punir d'un monstrueux péché original qu'il fut donné, qu'il est encore permis aux plus subtils d'entre nous, de te saisir, de te réaliser quelques minutes, pour delà, retomber, le reste de notre existence, dans le chaos des luttes et des souffrances humaine ?
N'es-tu qu'un prétexte à justifier la frivolité des instants de repos par lesquels les hommes
s'imaginent élever l'édifice du progrès, bâti avec les pierres du rocher de Sisyphe ?
Mais tu n'aurais pas alors hanté les plus puissants cerveaux.
Pourquoi Platon, pourquoi Michel-Ange, et pourquoi Beethoven ; pourquoi les idéals si nous n'étions que le flotteur ballotté par la vague, rongé par les sels, et destiné à se dissoudre dans l'infini pour réapparaître sous d'autres aspects ?
Oh ! quel sera le Messie résurrectéur de la Foi en l'Idéal, édificateur de la nouvelle Eglise, sous la nef de laquelle les âmes n'auront pas besoin dïmages ni de mimes pour meubler leur néant et rassurer leur conscience ? quand donc surgira parmi nous l'Eglise dont les bénédictions et les sacrements ne seront point dispensés avec une solennité mesurée selon la générosité des. fidèles ; l'Eglise où le grotesque des madones peintes, joint au ridicule des calvaires disputés aux rapins du faubourg, ne contrastera plus avec la suavité des encens, la vénérable vétusté des absides et des transepts, la splendeur éternelle des plains-chants?
Religion idéale d'Harmonie, Tunique et la
Sur la Religion
proxime, consolatrice réelle des heures de doute et d'affliction, toi qui nous offres chaque jour de nouveaux objets d'adoration, tu demeures aussi la seule capable de nous faire comprendre notre raison d'être ici-bas ; de nous aider à souffrir pour mieux élever notre âme dans la mystérieuse atmosphère de l'au-delà, et de nous faire aimer la Mort libératrice, à qui nous offrirons de bon cœur notre obole, ayant goûté en deçà le prélude au nirvana des harmonies éternelles.
Harmonie, perfection de Beauté, de Bonté et de Vérité ! Religion qu'eût promulguée le Christ s'il eût été poète, je te confesse du tréfonds de mon âme.
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