ACTE PREMIER
plus loin que la vie, où le corps ne sert plus, Nos âmes l'une à l'autre se soudent sans aucun alliage !
COUFONTAIXE. — Sygne retrouvée la dernière, ne me trompez pas comme le reste. Y aura-t-il donc à la fin pour moi
Quelque chose à moi de solide hors de ma propre volonté ?
Car depuis que j'ai quitté cette terre, enfant encore, je n'ai plus que la mer sous les pieds,
La mer de l'eau marine et celle qui est faite d'hommes, et cette chose fausse entre mes bras comme un élément. Tout a passé.
Monsieur d'Ajac qui était novice avec moi sur le « Saint-Esprit », — (Comme nous causions dans la nuit noire du poste tandis que nos hamacs se heurtaient dans le ressac !),
Je l'ai vu couper en deux sous mes yeux par un boulet.
Et puis, ce qu'il y avait de plus saint pour moi. ce fut leur tour, mon père et ma mère avec les vôtres, Sygne.
Je les ai vu tuer comme des animaux, j'ai reçu leur sang sur la face, qui leur sortait du corps et j'en ai respiré la vapeur.
Le Roi qui était mon roi, le droit qui était mon droit,
Cette femme qui était mon droit, ces enfants qui étaient les miens, le nom même que je porte et la terre avec le fief,
Tout cela m'a menti, tout cela a fui, et la place même où ces choses étaient n'est plus.
Et je mène cette vie de bête traquée, sans une cache qui soit sûre, embusqué toujours ou blotti, dangereux et poursuivi, menaçant et menacé.
Et je me souviens de ce que disent les moines Indiens, que toute cette vie mauvaise
Est une vaine apparence, et qu'elle ne reste avec nous que parce que nous bougeons avec elle,
Et qu'il nous suffirait seulement de nous asseoir et de demeurer
Pour qu'elle passe de nous.
Mais ce sont des tentations viles ; moi du moins dans cette chute de tout
Je reste le même, l'honneur et le devoir le même.
Mais toi, Sygne, songe à ce que tu dis. Ne va pas faillir comme le reste, à cette heure où je touche à ma fin.
Ne me trompe point qui ai vraiment faim et soif de ton cœur hors de moi, de la loyauté dans ton cœur hors de moi,
Et non pas d'une chose qui soit sûre, mais d'une qui soit infaillible.
SYGXE. — Dieu seul est infaillible.
COUFONTAINE. — Encore Dieu ! Laissele où il est. De lui plus tard.
Plus tard de lui aussi nous allons savoir ce qu'il en va.
Car s'il tient tant à rester caché qu'il ne nous laisse point d'otage.
SYGNE. — Je ne comprends point vos paroles.
(Faible bruit d'une sonnette qui tinte)
COUFONTAINE. — Eh ?
SYGNE. — C'est M. le curé qui est venu dire la messe comme il l'a promis.
COUFONTAINE. — Vous avez eu tort de le mêler à nos affaires.
SYGNE. — Que Dieu qu'il offre en ce moment sur l'autel entende nos paroles !
Lui qui se donne dans l'azyme et ne sait pas se reprendre.
A nous aussi il a donné ce sacrement de se donner et de ne pas se reprendre.
Accepte, reprends avec toi tout ce qui est ta race et ton nom,
Et qu'à Coûfontaine du moins Coùfontaine ne fasse pas défaut.
COUFONTAINE. — J'accepte, Sygne, sois ajoutée à l'enjeu de cette partie que je joue.
O femme, la dernière de ma race, engagetoi donc comme tu le veux et reçois de ton seigneur la foi suivant la forme antique.
Coûfontaine, reçois mon gant !
(// lui donne son gant)