LA BARONNE, EUPHÉMIE
LA BARONNE
Allons, allons, ma nièce, obéissez , snivez-moi.
EUPHÉMIE
M'emmener du bal, quand j'avais encore plus de dix invitations !
LA BARONNE
C'est justement pour ça. Vous n'avez, que trop dansé ce soir.
EUPHÉMIE
Est-ce qu'on danse jamais trop?
LA BARONNE
"Voilà bien l'inconséquence de votre âge ! . . . Si je v^us contais ce qui m'est arrivé à moi-même. . . car moi aussi , ma nièce, j'ai eu mon jour de uoce , j'étais «ne enfant. . , U Oubli. 2.
je jouais encore l\ la poupée... il ine semble que j'y suis. . .
EUPnÉMIE.
Vous avez une bien bonne mémoire.
LA BARONNE
Excellente.
AIR d'Âmédée ( de Beauplan. )
Ouvraut le bal avec décence.
J'avais dansé le menuet.
Puis mainte et mainte contredanse ;
C'était à qui m'inviterait.
Car, comme vous , j'étais brillante.
Teint frais, œil vif, taille élégante.
Oui , je vous valais bien au moins dans ce temps là. [bis.)
Ne riez pas : un jour viendra
Oili , comme moi , l'on vous verra ;
Vieillesse vient, beauté s'en va, [bis.)
Le sexe entier passe par là. . . {bis.)
Je m'étais donc ëcbaufFée au bal. . , en sortant, un malheureux coup d'air. . . si bien qu'au moment oîi nous v pensions le moins, mon mari et moi, il me prit une quinte!... mais une quinte. . . quelle quinte. . . Ce pauvre baron de la Guéritaude , la nuit entière sur pied. . . Mais il ne s^'agit pas de ça, ma nièce; votre oncle m'a priée de venir ici vous servir de mère, et je vous en sers.
EtJPHÉMIE.
Oui, en me contrariant sans cesse... Oh! moi, si j'ai jamais rue fille. . .
LA BARONNE
Ma nièce , il ne faut pas dire cela.
EUPHÉMIE , avec ingénuité.
■ Pourquoi ne pas le dire? Quand on se marie, est- ce qu'on ne peut pas avoir d'enfans?
LA BARONNE
On peut en avoir; mais on n'en parle pas d'avance»
EUPHÉMIE
Pourquoi? si cette idée-là fait plaisir.
LA BARONNR.
Parce que ça n'est p.'is convenable.
F.UPHÉiMIE.
Mais pourquoi n'est-ce pas convenable?
LA BARONNE
AU! parce que. . .
EUPHÉMIE
Si vous ne me donnez que des explications de ce geni'e-là , ce n'était pas la peine que mon oncle me recommandât tanfe de me conformer à toutes celles que je recevrais de vous, le jour de mon mariai^e ; car il m'a dit qu'il ne vous avait fait venir que pour cela.
LA BARONNE
Me faire venir!. . . Qu'est-ce que ça signifie? faire venir la baronne de Guéritaude ! rien que pour ce seul mot, je repartirais tout de suite , s'il n'dtait pas si tard ; d'antnnt que j'étais déjà blessée qu'on ne fût pas venu faire la noce à mon château. C'est un égard qui m'était bien dû : car enfin, mon noble époux était grand grnyer du Berry, une haute dignité du bon temps. Oui, ma nièce; à présent on méconnaît toutes les distinctions. Mais tel que vous me voyez, il v a quarante-cinq ans , j'étais grande grn^'èrcj et quand on l'a été une fois, il en reste toujours quelque chose. D'ailleurs qui épousez-vous? un militaire , dont le régiment était en garnison à Bourges, près de mou château ; et Dieu sait quelles aventures on racontait de cette garnison-là! Le militaire n'est plus moral comme dans l'ancien régime. . . s.Tns compter que pour le rang , la naissance . . .
EUPHÉMIE
Mon mari est ofïlcier.
LA BARONNE
Qa-'est-ce que ça prouve aujourd hui?
EUPHÉMIE
Ça prouve qu'il est brave.
LA BARONNE
C'est la qualité d'un soldat.
EUPHÉMIE
Oui, mais il est docile... et c'est la qualité d'un ntari. Enfin , nou^ne nous connaissons pour ainsi dire que depuis deux mois; le mariage avait clé arrangé par un auii de sa
famille , et quand il vint ici pour la première fois, il paraît que je lui ai convenu tout tle suite j'en aides
preuves.
AIR des Maris ont torl.
Il n'épargna rien pour me plaire.
J'aimais la musique : en un mois, » M'ayant prise pour écolière ,
11 me fit mieux chanter , je crois , Qu'en un an mon maître autrefois.
Aussi bientôt j'espère encore Faire des progrès, et de lui J'apprendrai tout ce que j'ignore , A présent qu'il est mon mari.
Mais bien plus. . . dans les conamenceniens il s^est apçrçn que ses moustacLes me faisaient un peu peur, et un beau jour, crac. . . Par exemple , à pre'sent je lui ordonnerai de les faire repousser, parce que ça me sera agréable de faire exécuter mes volontés , par quelqu'un qui porte des moustaches. ( Ici Dalbell a en tr' ouvert la porte , et écoute.)
ii - LA BARONNE.
• Vos volontés?
EUPHÉMIE
Oui, mes volontés 1 Tiens, jna tante, qu'est-ce qn'une demoiselle cjai^nerait donc au mariaf;e , si ce n'était pas de se faire obéir? moi, surtout, que mon oncle a toujours habituée à faire tout ce qui me passait par la tétej c'était son plaisir , et ça m'a été facile , parce qi.e je m'y suis pliée dès l'enfance; mais à présent, je ne pourrais plus changer mes habitudes... mon mari le sent bien, car encore ce matin il me disait, en se mettant à genoux devant mol : « Euphémie , ma chère Euphémie, je vous jure de n'avoir jamais d'atitre volonté que la vôtre. »
SCEi\E V.
LA BARONNE, EUPHEMIE, DALBELL.
DALBELL. ,
Je le jure encore.
LA BARONNE
Ciel I que vois-je?
EUPHÉWIE.
M'ëcouter ! . . . Ah ! que c'est traître , si je l'avais su , je n'aurais pas dit tant de bien de vous.
LA BARONNE
Voilà qui est bien inconvenant. Monsieur j vous ne deviez pas entrer ainsi dans la chambre de votre femme. C'est trop tôt.
DALBELL.
Jamais trop tôt pour être auprès d'elle.
EIJPHÉMIE.
Flatteur. . , Oh! vous méritez qu'on vous gronde.
LA BARONNE
Et qu'on vous renvoie.
EUPHÉMIE
Puisqu'il y est, laissez-le.
DALBELL.
"Vous ne me chassez donc pas, vous?... en ce cas, je reste.
LA BARONNE
Qu'est-ce que j'entends là? vous restez ?
Oui , ma tante.
LA BARONNE
D'.ibord , mon neveu , je vous prierai de ne plus dire ma tante; appelez-moi tout simplement baronne. DALBELL.
Soit. Va pour baronne j j'y consens , mais je resterai.
LA BARONNE
Malgré moi?
DALBELL , prenant le milieu de la scène. Puisque ma femme le veut. Je vous Ijonore , je vous res-. pecte ; mais j'obéis h ma femme.
EUPHÉMIE
A-t-il des principes !
LA BARONNE
Une telle violation des usages reçus, quand il est près de minuit; que les jeunes demoiselles vont bientôt venir en cérémonie , détacher le voile et le bouquet de la mariée.
DALBELt.
Si ce n'est qae ça , on peut se passer d'elles.
LA BARONIÎE.
C'est trop fort,
AIR du pelit Corsaire.
Est-ce ainsi qu'on ose en riant, Braver les lois de l'étiquette?
N'est-elle pas le complément D'une éducation parfaite?
DALEELL.
Non, elle m'a toujours déplu ; Car, quoiqu'en disent ses apôtres , C'est presque partout la vertu
De ceux qui n'en ont pas d'autres.
LA BARONNE
C est assez , c'est trop même. . . Votre absence, combinée avec celle de votre épouse, doit faire le plas mauvais effet dans les salons , et je vous somme d'y rentrer à l'instant, ou. Je vais déclarer à mon frère qu'il peut serrir de mère à sa nièce lui-même , mais qu'il ne doit plus compter sur moi.
TALBELt.
Vous lesigez?. . . Allons , ma bonne amie, puisque l'on nous condamne à la danse, qu'on nons exile an bal. . .
EUPnÉMIE.
C'est ça , retournons-y.
LA ib A.KOV-S E , se plaçant entr* eux.
Du tout.
DALBELL.
Comment? ne pas tinir la soirée par une galoppe? allons donc.
LA BAROîîyE.
Qn'est-ce que c'est qn'nne galoppe, Monsiear?
DALBELL.
Vous ne savez pas?. . . Ah! c'est juste , rons habitez le Berry , un pavs en arrière de la civilisation. La galoppe. Baronne, c'est le complément d'une soirée dansante. Elle est pour un bal ce que l'étiquette est pour l'éducation.
RUPHÉMIE.
Oli I ({'ic j'aurais cavie <lc la connaître.
LA BARONNE
Je m'y oppose.
DALBELL.
Vous VOUS Y opposez. Eli bien , Laronnc , je veux vou3 convertir à la galoppc. . . essayez-en quelques mesures.
LA BARONNE
Monsieur...
EUPHÉMIE
Oh! oui, matante... Vous vous croirez tout -à -fait au jour de vos noces.
LA BARONNE
Indiscrète !
DALBELL.
D'abord ma femme ou vous, choisissez. .
AIR de la Mazo/iia.
Oui , dans ce jour De boidieur et d'amour, '
Ma folie est légale ,
Et nous allons Routier dans les salons.
Au soa des violons.
LA BARONNE
Je proteste ici , Monsieur , contre un pareil scandale.
EUPUKMtE.
Ati ! que mou mari Est gai !,.. Je n'ai jamais tant ri.
DALBJJLL.
Cessez vos refus.
' LA BAHONNE.
Votre conduite est immorale !