‹ L'oublieuxChapitre 19 sur 29 · LES MÊMES · texte numérisé non relu

LES MÊMES

M. DUVIVIER, habillé en Oublieux, entre sur le théâtre.

M. JÉRÔME

Oh ! oh ! voilà un joli Oublieux. C'est un vrai Oublieux pour les dames. Tu es bien propre, mon ami ?

Pargué, monsieur, il faut bien que je soyons un peu propre , puisque j'avons l'honneur de hanter quelquefois les bonnes compagnies, comme par exemple. Je ne sommes pas rriagnifique, mais^ comme dit l'autre, pauvres gens ne sont pas riches.

M. JÉRÔME

Gagne-t-on encore sa vie au métier d'Oublieux?

Là, là, tellement, quellement. Il faut bien que tout le monde vive, larrons et autres. Il y a toujours des provinciaux, des clercs de procureur et de notaire, des garçons de boutique, j 'allons aussi dans les auberges, où il y a toujours des Allemands de toute sorte de pays.

M. JEROME

Que veux-tu dire, des Allemands de toute sorte de pays?

Il y en a d'Angleterre, de Pologne, de Danemark, que s.ais-je, moi? Je n'entends point leur baragouin, mais ils ont de bonnes pièces de quinze sols et de trente sols que je boutons fort bien dans notre escarcelle.

M"e DE L'ÉTANG.

Tu es grand causeur, mon ami.

Dame, l'on me demande et je réponds.

M"e DE L'ÉTANG.

Ton corbillon est-il plein ?

Il est si plein qu'il s'en va par dessus.

M»ie DE L'ÉTANG.

Il faut que M"^ Louison joue contre l'Oublieux.

M'<e LOUISON.

Je ne sais pas le jeu.

Mi'e DE L'ÉTANG.

Je vous dirai quand vous aurez gagné.

Vous n'avez qu'à bien remuer les dez.

M. JÉRÔME, à 3/"^ Dupré.

Vous êtes là en grande conférence avec mon fils, vous l'avez bien apprivoisé?

M'"^ DUPRÉ

Je lui suis bien obligée de la complaisance qu'il a de vouloir bien s'entretenir avec moi.

M. JÉRÔME

Je ne sais s'il a eu la force de vous dire les sentimens qu'il a pour vous, mais je sais qu'il vous estime infiniment, il me l'a déclaré tantôt; je souhaiterois bien, mademoiselle, que vous pussiez avoir quelque bonne volonté pour lui.

M'i'^ DUPRÉ.

Ce me sera toujours beaucoup d'honneur et un grand avantage d'avoir quelque part dans les bonnes grâces de M. Deslandes.

M. DESLANDES

Mon père me fait bien du plaisir de parler comme il fait, et jamais il ne m'a été si bon père.

M. JÉRÔME

Voyez conime il est devenu galant au-

près de vous. Or ça, mademoiselle, il n'y a qu'un mot qui sert. Vous savez ma franchise. Peut-il espérer de vous être agréable ? C'est une affaire faite si vous le voulez bien.

M'ie DUPRÉ.

Avec la même franchise je vous dirai, monsieur, que rien ne me sauroit être plus agréable, pourvu que mon cousin, qui est mon tuteur, comme vous savez, le veuille bien.

M. JÉRÔME

Je suis sûr qu'il ne vous en dédira pas, et que...

M»e DE L'ÉTANG.

L'Oublieux est un galant homme; il nous a vidé tout son corbillon et il nous donne encore des macarons par dessus.

M»e DUPRÉ.

Cela est fort bien, mais ce n'est pas assez; il faut qu'il dise la chanson, (m)

Qu'à ça ne tienne. Je ne l'ai jamais chantée de si bon cœur que je vais la chanter. Il me faut un plat et une assiette.

{On apporte un plat à VOublieux et il chante)

Q}iand une dame est bien jolie, Je me laisse aussitôt charmer.

Et pour peu qu'elle me veuille aimer Jamais je ne V oublie.

Oublies, oublies ! ho! ho ! ho ! hay! Charlotte, m'appele^^-vous ?

Bien souvent c'est une folie De laisser prendre ainsi son cœur; Mais pour peu qu''elle ait eu de douceur Jamais je ne Voublie.

Oublies, oublies! ho! ho ! ho! hay ! etc.

J'oubliois, monsieur, à vous dire que je ne puis accepter l'offre que vous me faites, que vous ne m'ayez accordé une chose que je vais vous demander.

M. JEROME

Vous n'avez qu'à dire : si elle est en mon pouvoir, je ne vous refuserai pas assurément.

Mi'e DUPRÉ.

Elle est tout à fait en votre pouvoir. C'est que vous trouviez bon que l'Oublieux que voilà épouse ma cousine.

M. JÉRÔME

Voilà deux choses que je ne comprends pas, l'une que votre cousine épouse un Oublieux, et l'autre qu'elle ait besoin pour cela de mon consentement. Expliquez-vous, s'il vous plaît.

Mii^ DUPRÉ.

Il n'est pas nécessaire que je m'explique, il ne s'agit que de vouloir bien que ma cousine épouse l'Oublieux.

M. JEROME

Je le veux de tout mon cœur, si elle le veut bien. Voilà un ragoût bien étrange pour une demoiselle, que de vouloir épouser un Oublieux. Mais quoi, il y a des fantaisies de toutes les couleurs, et comme dit le proverbe espagnol : De gustibus non est disputandum.

M»e DUPRÉ.

Il est bon, monsieur, que vous connoissiez l'Oublieux, qui vous a tant d'obligation. Regardez-le bien de près, et voyez s'il ne vous souvient point de l'avoir vu quelque part.

M. JÉRÔME

Que vois-je! c'est mon fils. Que veux-tu dire, malheureux, de te déguiser de la sorte ?

M»e DUPRÉ.

Ne le querellez point, s'il vous plaît. Il aime ma cousine, il y a déjà longtems. Elle

lui avoit défendu de la voir pour des raisons qui ne valent guères, et lui, pour la voir sans contrevenir ouvertement à ses ordres, il s'est avisé de se travestir en Oublieux.

M.. JÉRÔME

Je lui sais bon gré, et il ne tiendra qu'à mademoiselle que tout le monde ne soit content.

M"e DUPRÉ.

Si tu en es d'accord, nous épouserons aujourd'hui les deux fils de monsieur, toi le cadet et moi l'aîné.

M»« DE L'ÉTANG

Si mon frère y consent, comme je n'en doute pas, j'en suis très-satisfaite.

M»e DUPRÉ.

Allons souper, il en est temps. M. de l'Étang sera revenu avant que nous soyons

— is —

à table. Entrez, s'il vous plaît, monsieur, nous vous suivons.

{UOublieux^ en prenant la main de sa maîtresse^ chante :)

Et pour peu qu^elle me veuille aimer Jamais je ne Voublie.

Oublies^ oublies! ho! ho! ho! hay! etc.

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