‹ L'oublieuxChapitre 4 sur 29 · M. DE L'ÉTANG, M»« DE L'ÉTANG, M"« DUPRÉ · texte numérisé non relu

M. DE L'ÉTANG, M»« DE L'ÉTANG, M"« DUPRÉ

M. DE L'ÉTANG

Quelle dispute avez- vous là, que vous me semblez si émues?

M"e DUPRE.

Le sujet en est assez extraordinaire : ma cousine se plaint d'avoir un amant qui est trop assidu auprès d'elle, et veut que je la plaigne de ce malheur.

M. DE L'ÉTANG

Voilà qui est horrible! Vous êtes, ma cousine, bien inhumaine de ne pas prendre beaucoup de part à une telle affliction.

MH« DE L'ÉTANG.

Que je hais les mauvais plaisants ! Je vous dis que rien n'est plus fatigant que la présence continuelle d'un homme, tel qu'il puisse être.

M. DE L'ÉTANG

Voilà, ma pauvre sœur, ce que c'est que d'avoir tant de mérite et tant de charmes. Ce sont de grands avantages, mais ces avantages ont de grandes incommodités.

On a le déplaisir d'entendre dire à tous moments qu'on est belle, qu'on est aimable, et de l'entendre dire en cent manières différentes, et encore par des gens dont on est aimée. Cela est bien douloureux : il faut une grande vertu pour soutenir généreusement et de bonne grâce le poids d'une si grande affliction.

M»e DE L'ÉTANG.

Réjouissez-vous tant qu'il vous plaira, mais cela ne me réjouit point.

M. DE L'ÉTANG

Tu te plains fort mal à propos. M. Duvivier est un fort honnête homme , qui a beaucoup de bien et de très-beau bien , qui a de l'esprit à sa manière et qui sait toujours mille nouvelles.

M'ie DE L'ÉTANG.

Il n'en sait que trop pour mon repos.

M. DE L'ETANG

Son frère aîné, M. Deslandes, est d'une humeur bien opposée : c'est un loup-garou qui ne voit personne, qui n'a nulle curiosité pour tout ce qui se fait aujourd'hui, et qui n'a d'autre passion que de savoir les curiosités les plus cachées de la fable ou de l'histoire la plus ancienne. Il étoit dernièrement dans une joie inconcevable d'avoir trouvé le nom de la nourrice d'Hector et celui de la femme de chambre qui rognoit les ongles à Cléopâtre, 11 étoit encore ravi d'avoir appris que les pantoufles du roi Priam étoient doublées en peau de

louve (b).

Mlle DUPRÉ.

Où est-ce que M. Jérôme a péché ces deux enfants-là? Ils ne lui ressemblent point du tout. M. Jérôme est un bon homme qui ne s'informe guère de tout ce qui se passe, et que je ne crois pas non plus un fort grand docteur, quoiqu'il dise des mots de latin assez souvent.

M. DE L'ETANG

M. Jérôme est, comme vous le dites, un fort bon homme, qui a bon sens et qui a amassé beaucoup de bien dans son négoce. On le tient riche de plus de trois cent mille livres. Il est vrai aussi qu'il ne s'est jamais beaucoup mis en peine de l'antiquité. Si quelquefois il dit du latin , c'est par la seule raison qu'il n'en sait guère. C'est du côté de leur mère que ces enfans tiennent les caractères dont ils sont. Leur mère étoit une bonne femme, fort avare, qui ramassait tous les chiffons et toutes les guenilles de son grenier, dont elle se paroit, et qu'elle mettoit en œuvre avec plus de soin et plus de joie qu'elle n'auroit fait de belles étoffes bien riches et toutes neuves, et c'est de là qu'on croit que son fils aîné tient l'amour qu'il a pour les antiquailles. On dit aussi qu'elle savoit et débitoit fort bien toutes les petites histoires de son quartier, et que de là vient l'incli-

nation qu'a son jeune fils à dire des nouvelles.

M»e DUPRÉ.

Quoi qu'il en soit, ces deux enfans-là sont bien différens l'un de l'autre.

M. DE L'ÉTANG

Pas trop. Je les trouve en quelque façon de la même espèce, c'est-à-dire tous deux épris de bagatelles, dont l'un les aime quand elles sont bien nouvelles, et l'autre quand elles sont bien vieilles. Ils avoient une soeur qui étoit la vraie humeur du père : une bonne enfant, blanche et vermeille, et de gros yeux qui ne disoient rien. Elle trouvoit tout bon, et tous ceux qui l'alloient voir étoient les plus honnêtes gens du monde. Je me souviens toujours d'une anagramme que je fis pour elle, dont elle étoit ravie. Elle s'appeloit Marie-Guillaume, et l'anagramme étoit Miracle de beauté.

Il est vrai qu'il y manquoit beaucoup de lettres; mais, quand je lui eus répondu que

c'étoit en cela particulièrement que consistoit la beauté de l'anagramme, que c'étoit une chose trop aisée quand toutes les lettres s'y rencontroient d'elles-mêmes, et que la difficulté étoit de les y trouver quand elles n'y étoient pas, elle fut très-contente de ma réponse et de son anagramme (c).

MUe DUPRÉ.

J'aurois bien aimé cette bonne fille. Pour ce qui est des deux frères, je crois que celui qui aime les nouvelles a plus de raison que celui qui aime les antiquailles, car je ne crois pas qu'il y ait rien de plus inutile et déplus ridicule.

M. DE L'ÉTANG

Comme vous parlez ! Savez-vous qu'il n'y a que ceux qui ressemblent à M. Deslandes qu'on regarde aujourd'hui comme de vrais savans, et que tous les auteurs en ius, soit d'Allemagne, soit de Hollande, ne donnent ce titre honorable qu'à ceux de son carac-

tère , surtout s'ils ont fait réimprimer de vieux livres avec des notes (d) ?

M»e DUPRÉ.

J*en ai bien de la joie, car j'ai beaucoup d*estime pour M. Deslandes, tout loupgarou qu'il est, parce que c'est un véritable homme d'honneur.

M. DE L'ÉTANG

Je voudrois qu'il t'eût épousée : il a du bien, et tu serois bien à ton aise. Pour vous, ma sœur, contraignez-vous un peu, et ne vous lamentez pas si fort d'avoir un amant trop passionné.

M"e DE L'ÉTANG.

De l'humeur dont vous êtes, qui est pour le moins aussi vive que la mienne, il vous feroit beau voir si vous étiez obsédé de quelque personne dont la présence trop assidue vous chagrinât.

M. DE L'ÉTANG

Je ne suis jamais fâché que l'on m'aime, et j'aurai toujours de l'obligation à ceux qui voudront m'honorer de leur compagnie. Adieu jusqu'à revoir. A propos, j'oubliois de vous dire que nous aurions à souper nos belles petites voisines.

M"e DE L'ÉTANG.

M"^ Louison et M"^ Manon?

M. DE L'ÉTANG

Elles-mêmes, et elles nous donneront leur petit concert.

M»« DUPRÉ

J'en ai bien de la joie. Elles chantent comme des anges. C'est tout autre chose que ce n'étoit il y a six mois.

M. DE L'ÉTANG

M"e Louison m'a fait promettre que je lui donnerois VOublieux.

M"" DE L'ÉTANG

Cela sera bien avisé.

M. DE L'ÉTANG

Ayez donc soin de tout. Adieu.

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