‹ L'oublieuxChapitre 8 sur 29 · SCÈNE PREMIERE M. JÉRÔME, M. DESLANDES · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIERE M. JÉRÔME, M. DESLANDES

xM. JEROME.

Je n'ai garde de blâmer l'application que tu as à l'étude, elle fait une de mes plus grandes joies, car, quoique je n'aie jamais étudié, je ne laisse pas d'aimer avec ardeur et la science et les savans. Ce m'est une grande consolation que de deux enfans que Dieu m'a donnés, l'un se soit appliqué à connoître tout ce que l'antiquité a de plus curieux, et que l'autre se plaise à recueillir jusques aux moindres circonstances de ce qui se fait parmi nous. Je me vois par là

comme en possession de ce qui s'est passé dans tous les siècles. Cependant, comme il n'y a point d'excès qui ne soit vicieux, et qu'il peut y avoir de l'intempérance, selon le sentiment d'un ancien, dans l'usage des meilleures choses, je voudrois que tu misses quelques bornes à l'application que tu donnes à l'étude. Je voudrois que l'usage du monde, les visites des honnêtes gens joignissent un peu de politesse à la science que tu as acquise.

M. DESLANDES

Est-ce que vous croyez, mon père, qu'il se trouve de vraie politesse dans le siècle où nous sommes ?

M. JÉRÔME

Je le crois assurément. Il n'y a qu'à aller à la cour, ou voir le beau monde de Paris, pour en être persuadé.

M. DESLANDES

La manière dont le beau morde vit à

Paris, à la vérité, n'est pas tout à fait si barbare que celle des Goths et des Huns, dont nous descendons, mais elle ne ressemble pas à l'élégance d'allures, ni à l'urbanité de Rome; ainsi, mon père, soyez persuadé que je me forme plus l'esprit et que je le polis davantage dans la lecture d'un seul chapitre d'Aulu Celle ou de Macrobe que dans les visites que je pourrois faire.

M. JÉRÔME

Je n'en crois rien. Regarde comme te voilà bâti. Ta cravate est toute de travers, ton juste- au-corps est si mal boutonné qu'il pend d'un côté quatre doigts plus que de l'autre. Regarde comme tes bas sont roulés. Ote-moi tes gants : Quelles mains 1 Quels ongles bordés de noir ! Voilà un jeune homme bien poli ! Tu as beau lire, tu ne seras jamais qu'un malpropre et qu'un sauvage si tu ne hantes compagnie. J'ai donc résolu de te faire faire connoissance avec M. de l'Etang, très-habile avocat, avec mademoiselle sasœur^ et une de leurs

parentes qui demeure avec eux. Ce sont deux demoiselles de beaucoup de mérite, et qu'il n'est pas que tu n'ayes vues passer plusieurs fois devant chez nous. Elles sont belles toutes deux.

M. DESLANDES

Elles sont belles comme les autres.

M. JÉRÔME

Est-ce que tu prétends encore qu'il n'y a plus au monde de belles femmes, comme il n'y a plus de vraie politesse?

M. DESLANDES

Comme il n'y a plus d'Alexandres ni de Césars, qu'on ne voit plus de Themistocles, de Periclès ni d'Épaminondas, est-il étrange qu'il ne se trouve plus d'Hélènes, d'Iphigenies, de Cleôpatres, de Pulcheries, et d'autres beautés de la même force.

M. JÉRÔME

Du moins les trouveras-tu un peu jolies.

M. DESLANDES

Elles le sont assurément, mais pourtant quelle différence entre la plus aimable des demoiselles de ce temps-ci et la moindre Glicerium des beaux siècles de l'antiquité! Mea Glicerium, mea Tertulla^mea Lycea, mea Leucothée : combien de charmes dans ces noms-là seulement, et peut-on, quand on y est accoutumé, entendre parler de Nanons, de Margots, de Fauchons, de Javottes?

M. JÉRÔME

Tu ne sais ce que tu dis. Q uand tu les connoîtras ces Javottes et ces Nanons, elles te feront bien changer de langage. Quoi qu'il en soit, je veux te présenter à ces belles voisines. Je serois bien aise que tu pusses gagner les bonnes grâces de M^''^ de l'Etang, ou de sa cousine, pour en faire ta femme. Elles n'ont pas beaucoup de bien, mais elles ont beaucoup de vertu et de mérite ; comme Dieu a béni mon travail au delà de mes espérances, je suis persuadé qu'il te seroit

plus avantageux d'épouser une lille avec peu de bien, mais bonne ménagère, que d'en prendre une qui eût beaucoup de bien et qui dépensât le double de ce qu'elle t'auroit apporté. J'ai passé ma vie à vendre des étoffes, et pendant que je m'en suis mêlé, j'ai vu tant de femmes qui ont ruiné leurs maris, en belles jupes et en beaux manteaux, par la seule raison qu'elles avoient eu beaucoup de bien en mariage, que je n'oserois penser à te donner une fille qui soit un peu riche. Je connois la famille de ces demoiselles-ci ; j'ai connu particulièrement leurs pères et leurs mères, c'étoient de bonnes gens et leurs enfans leur ressemblent; ainsi je serois sûr de n'être pas trompé. Suis-moi et allons leur faire la révérence.

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