‹ L'OuraganChapitre 8 sur 79 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

Oui, ma sœur.

JEANINE.

MARIANNE

Voyons... (Elle les examine.) Mais ils sont en loques. Je

n en veux pas.

JEANINE.

Ah ! ma sœur, ah ! ma sœur ! (Ses larmes jaillissent de

nouveau.)

MARIANNE

Quoi? qu’as-tu donc à sangloter encore?

JEANINE.

Je suis hache, comme toujours. Je m’étais juré de ne plus pleurer devant toi. Mais si tu savais! Il me bat maintenant... (Elle se lève.) Et c’est toi qui l’as voulu!

Moi?

MARIANNE

JEANINE.

N’est-ce pas toi qui m’as forcée à ce mariage ? Je n’aimais pas Landry, j’aimais Richard, son grand frère, son aîné de dix ans, dont tu m’as séparée.

C’est vrai. ,

MARIANNE

JEANINE.

Tu l’aimais aussi. A le perdre, tu voulais qu’il fût perdu pour moi. Lui qui m’adorait, tu l’as poussé au

renoncement, au départ, pour notre prétendu bien à tous.

C’est vrai... Mais, froide tête, pauvre eœür, n’as-tu donc pas l’orgueil du sang dont tu es ? Lorsque, de tous les nôtres, nous ne sommes restées que deux filles, j’ai fait le serment, moi, femme, de régner sur Goël, d’abattre l’unique pêcherie voisine, notre rivale séculaire, où n’étaient plus que Richard et Landry... Ah ! la vaincre, régner sur Goël, régner, régner !

JEANINE.

Et nos filets sont devenus les tiens, nos barques sont les tiennes, mon mari boit et me bat, la misère achève la ruine de cette maison... Régner, grand Dieu ! régner, que m’importe ! Je n’ai soif que de tendresse, je n’ai faim que d’amour. Si je suis née du flot de cette rive, c’est pour être bercée, et caressée, et gardée les nuits et les jours entre les bras de l’homme que j’aime... Je veux être aimée, aimée, aimée!

MARIANNE

Oui, tu n’avais pas quinze ans, lorsque deux hommes se sont égorgés pour toi, à coups de couteau. Et tu venais d’en avoir vingt, quand un autre, là-bas, s’est brisé le crâne, en se jetant de cette roche. Tu es le désir, la femme qui perd le monde, qui sème la démence et les catastrophes,

VITE ITiE.MIEK

JEANINE.

Et toi, sœur despotique et farouche, sœur qui m’a mise en larmes, tu es l’orgueil, l’éternel besoin de domination; et, quand tu aimes, c’est la jalousie qui ravage et qui tue.

MARIANNE, comme à elle-même, les yeux nu loin, sur la mer.

0 Richard, si tu m’avais aimée, quel roi heureux j’aurais fait de toi ! Et, c’est vrai, puisque je ne pouvais t’avoir, j’ai voulu que tu ne fusses à personne. Mais, quand même, mon cœur se souvient. Va, va sur les mers sans fin, et ne reviens jamais, car tu l’as juré.

JEANINE, comme à elle-même, les yeux au loin, sur la mer.

Depuis que je pleure, ô Richard, à chaque larme versée, mon cœur t’appelle. Mes heures, je les passe là, les yeux perdus sur l’immensité des flots. Ah ! que j’aurais besoin d’ètre aimée, d’être secourue et délivrée ! Mes deux bras, à ton cou, feraient un collier de félicité parfaite. Mais jamais plus tu ne reviendras, car tu l’as juré.

LES PÊCHEURS, au dehors.

Ohé hisse! ohé hisse! le vent souffle, la mer se gonfle... Ohé hisse ! ohé hisse ! remontons les barques que les vagues briseraient... Ohé hisse ! ohé hisse !

GERVAIS, arrivant par le fond, portant à l’épaule un paquet de cordages.

Maîtresse, les barques sont en sûreté.

(Il pose, au fond, les cordages.)

MARIANNE

Doil! je vais voir par moi-même... (Elle se retourne vers Jeanine.) Si Landry veut quinze écus de ces filets en loques, je les lui donnerai, par bonté d’âme.

JEANINE.

Non! tu lui diras cela... Quinze écus, il me

battrait ! (Elle entre dans la maison, avec un geste d’efl'roi. Marianne sort par la gauche.)

GERVAIS

La pauvre femme! elle est désormais seule au monde... (Regardant vers la gauche.) Quels SOnt donc CeS inconnus? Sans doute ils viennent du navire qui s’est abrité dans la baie de Grâce. (Richard et Lulu entrent parle fond. Gervais, sans les regarder davantage, retourne au fond, près des cordages qu’il roule et qu’il emporte.)

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