‹ L'ouragan dramevaudeville en trois actesChapitre 28 sur 50 · LE COMTE, JENNY · texte numérisé non relu

LE COMTE, JENNY

LR COMTE.

L’ai-je bien entendu, Jenny? hé quoi! vous vouliez vous éloigner sans m’avoir vu !

Oui, monsieur le comte, car je n'avais pas calculé toute la gravité de ma démarche.

LE COMTE

Ah! j'espérais mieux de vous... Germain a dû vous dire que mes intentions...

JENNY

Sont celles d’un grand seigneur, oui, monsieur le comte... je le sais... vous m’oiïrez un avenir brillant!... Ah! le ciel m’est témoin que jusqu'à ce jour toutes ces séductions qui naissent de la richesse avaient eu peu d’empire sur moi. Mais hier, quand j’ai vu la ruine de mes bienfaiteurs et qu’on est venu glisser à mon oreille ces mots : le luxe! la fortune! ah! j’ai pu oublier un moment mes devoirs les plus chers.

LE COMTE

Que parlez-vous de la ruine de vos bienfaiteurs, Jenny ?

* Germain, Jenny.

*’ Germain, le Comte, Jenny.

JENNY

Hé quoi! monsieur le comte, ignorez-vous donc les suites désastreuses de l'ouragan terrible qui a détruit nos moissons?... ignorez-vous les ravages de la foudre qui a incendié la ferme !

LE comte.

Oui, Jenny, oui, j’ignorais tout cela... car croyez bien que j’eusse été moi-même au milieu du désastre... On m'a parlé d’incendie, il est vrai .. mais on s’était promptement rendu maître du feu, m’a-t-on dit... et c'est à cause de ces événemens que vous êtes venue, Jenny?... ce sont ces malheurs qui vous ont décidée? Ah! je préférerais que ce fût un peu par amitié pour moi.

JENNY

Oui, monseigneur, je dois l’aTouer... c’est seulement à ces circonstances que vous devez attribuer ma présence au château. Lorsque cet orage affreux est venu fondre sur nous et nous enlever le prix de nos travaux... lorsque j’ai été témoin du désespoir de ces pauvres gens à qui je dois tout, je me suis dit : Ceux qui m’ont recueillie... ceux qui ont partagé avec la pauvre orpheline, alors qu’ils possédaient quelque chose... les verrai-je ruinés... tendant la main?... On m’offre de l’or... et avec de l’or je puis les rendre au bonheur!... Oh! alors, monsieur le comte, je n’ai vu rien autre chose que du bien à faire... que des larmes à essuyer... pour cela, on m’a demandé mon honneur... alors ma tête s’est perdue ; et j’ai dit à celui que vous m’envoyiez : Conduisez-moi.

le comte , ('mu.

Jenny !

JENNY, repoussant doucement le Comte.

Mais à présent, monseigneur, j’ai peur! je recule devant mon dévouement... Oui, ce mot...

déshonorée! retentit sans cesse à mon oreille, car je le sais, après avoir été déshonorée , il faut mourir !

le comte.

Mourir !

Oui, mourir... repoussée, méprisée par tous!

et voilà pourquoi je voulais m’éloigner, monsieur le comte... oh! ue me retenez pas... laissez-moi partir, je vous en conjure !

le comte.

Jenny!... tu es un ange! jusqu’à ce jour je n’avais vu en toi qu’une pauvre villageoise... et ce que j’éprouvais d’abord... oui, je te l’avouerai, c'était un simple désir des sens... un caprice; mais tu viens de t’élever à mes yeux, et de m’inspirer un amour vrai, un amour profond!...

Écoule-moi, Jenny... non, tu ne seras pas déshonorée pour m’aimer... Je veux te rendre la plus heureuse des femmes... tout ce que mon rang me permet de sacrifier pour toi, je le ferai!... je t’entourerai de tendresse, d’amour , de soins respec-

MAGASIN THEATRAL

tueui... Ta vie se passera dans les sourires et le bonheur!... car je sens que je t’aime, Jenny t... je sens que je t’aimerai toujours !

JENNY

Toujours!... Ah! monsieur le comte, ne prononcez pas ce mot-là... Voulez-vous que je vous dise, mo», le sort qui me serait réservé si je vous écoutais?... Vous aimeriei la pauvre paysanne quelques semaines, quelques mois, peut-être ! puis, quand vous seriez las d’elle... quand une autre, villageoise ou grande dame, vous semblerait plus jolie... alors vous m'abandonneriez!

Jenny', lu t'abuses!

JENNY

Et moi , je resterais seule avec ma douleur et ma honte !

le comte.

Tu es injuste, Jenny, et rien ne te donne le droit de me juger ainsi.

JENNY

Oh! c’est que j’ai dans le cœur un souvenir afTreui... c’est que bien jeune encore, j’ai eu sous les yeux un exemple terrible... c’est que tout-à-l’heure, là, en vous écoutant, j’ai pensé à ma mère!

LE COMTE

A ta mère ?

JBKîfT.

Oh! c’est une histoire bien triste, monseigneur... mais aujourd’hui, plus que jamais, je dois me la rappeler... ma mère! ma pauvre mère.

Al* de Thérèse la blonde.

Elle liait lieile et «âge,

Lorsqu'un brillant seigneur,

Par un tendre langage.

Sut captiver ion cœur ;

Un jour, beu r eut e et fière,

Un jour... à ion amant Elle dit : « Je «ui» mare !

w Tiens, voili notre enfant! e

LE COMTE, parlant.

Et lui?

JENNY, parlant .

Lu!!

Il repoussa la mère ,

11 repoussa l'enfant !

Pauvre femme souffrante !

Sa vui* gémissante,

Qui toujours pleurait,

Tout bas murmurait Quaud elle me berçait :

« O ma fille chérie,

». Toi pour qui je prie,

» Ali! pour ton bonheur, m Dieu sauve ton cœur, ii De l’amour d’un grand seigneur, a

deuxième couplet

De village en village,

Elle traîna ses jours,

Trayant que ton courage Pour appui, pour secours!

Enfin, à sa misère.

Aies pleurs succombant, h Adieu .' » me dit ma mère,

« Je te bénis, enfant ! »

Au ciel alla ma mère.

le comte, très-ému f parlant.

Elle est morte !

jEttNY, tombant à genoux .

Pitié pour son enfant!

Le Comte la relève aussitôt.

Pauvre femme espirantc!

Sa voix gémissante,

Qui s’afTaiblissail,

Sa voix qui mourait.

Tout bas, tout bas murmurait :

u O ma fille chérie,

*> Toi pour qui je prie,

» Ab! pour ton bonheur,

» Ferme bien ton cœur » A l’amour d’un grand seigneur.

LE COMTE, à part.

Ah! il e«t donc mi qu’il y en a qui meurent !

( Haut. ) Jenny , oh I oui , il faut vous rappeler le, paroles de votre pauvre mère... ces paroles, je me les rappellerai aussi , moi. Oh I oui, ce doit être une chose terrible, au (il de mort , que d’avoir à se reprocher de pareilles actions!... Jenny, ne voyei plus en moi qu’un ami... ah! ne redoutez plus cet amour qui ne calcule, ne respecte rien... dès ce moment, c’est une tendresse toute dévouée que je ressens pour vous... une tendresse dont vous n’aurez jamais i rougir.

jbkht.

Oh ! monsieur le comte , que vous êtes bon!... que vous êtes noble et généreuz !

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